Voici le moment volé, une bribe de vie.

Un adieu déchirant.

Une décision difficile.

CyberCoffee


Moment volé

-Ce n'est pas la solution, Nat', murmura plaintivement Soul.

Nathanaël n'écouta pas la supplique lancinante de son amie. Elle répétait la même chose depuis que l'idée avait germée dans son esprit.

Merlin sur ses épaules, il était sorti un peu avant que le soleil ne se lève et peigne le ciel de cette ravissante couleur rose qui ne parvenait plus à l'émouvoir depuis que Mrs Collins l'avait quitté. Comme un automate que la rouille avait rongé, il se dirigeait péniblement vers le cimetière de Loudly-St-Thomas pour honorer sa mémoire encore une fois avant de transplaner à Poudlard.

Le faucon lui picora doucement le haut de l'oreille comme s'il s'était mis d'accord avec Soul pour l'empêcher de sauter le pas.

Une branche lui fouetta doucement le visage, le bord cranté d'une de ses feuilles lui glissa dans l'œil et il essuya la larme qui en perla d'un geste machinal. Ses vieilles baskets raclaient le sol du chemin du Bois aux Disparus et, comme si toute la faune et la flore de la forêt avaient un accord tacite, cela était le seul bruit que l'on pouvait entendre à des kilomètres à la ronde.

Il passa devant l'arbre qu'il avait percuté de plein fouet lors de l'attaque de la manticore sans y porter attention. Tout ceci lui paraissait si loin, désormais.

-Nat'…tu ne devrais pas…continua Soul.

Oui, il ne devrait pas, cela ne faisait aucun doute.

Les mèches de ses cheveux devenus trop longs lui retombaient sans cesse devant les yeux, lui rappelant interminablement leur blancheur. Lui rappelant interminablement la cause de leur blancheur. D'une main chargée d'une tristesse sourde, il arrangea ses cheveux qui retombèrent aussitôt devant ses yeux, le narguant à nouveau. Il serra la mâchoire et les poings et accéléra le pas.

Les pierres du vieux mur du cimetière apparurent bientôt au détour d'un bosquet. Nathanaël poussa la grille de fer forgé qui grinça et fit peur aux oiseaux qui piaillaient doucement leur mélodie funèbre, perchés sur les pierres tombales. Machinalement, il se dirigea au fond du cimetière, jusqu'à la troisième rangée à gauche.

Arrivé devant les deux emplacements décorés de fleurs fraîches, il s'agenouilla.

-Bonjour vous deux, les salua-t-il d'une voix faussement enjouée.

Une bise se leva soudainement, il prit ça pour une réponse.

-Mrs Collins, j'espère que tu vas bien là où tu es, dit-il. J'espère que tu as pu retrouver ton mari. J'espère que tu es heureuse.

Sa gorge se serra.

Les larmes lui montèrent à l'âme.

Et les mots se déversèrent comme des torrents.

-Te rappelles-tu la première fois que tu m'as vu ? Tu m'en as si souvent raconté l'instant que j'ai l'impression de m'en souvenir...j'étais trop petit, évidemment, mais j'ai comme la sensation un peu vague de revoir ton visage ridé et si chaleureux me sourire au-dessus de mon couffin. Je te revois t'en saisir pour me porter à ton cœur, je sens le balancement de tes bras qui me bercent. Je t'entends encore me souhaiter la bienvenue à l'orphelinat, me souhaiter la bienvenue dans ta vie. Je me souviens, il me semble, de tes yeux qui semblaient avoir trouvés un trésor. Tu m'as toujours regardé ainsi : comme un trésor inestimable. J'étais ton rayon de soleil. Ne nie pas ! Tu ne me l'as jamais dit de vive voix, tu n'en avais pas besoin. Les regards qui m'étaient destinés étaient toujours remplis de ce je-ne-sais-quoi, de ce trop-plein de fierté. Tu ne le savais peut-être pas -enfin, si certainement, après tout tu me devinais complètement !-, j'ai toujours veillé à ne jamais te décevoir. Rien n'a jamais plus compté que ton approbation dans tes sourires et dans le ton de ta voix. J'ai toujours cherché à faire briller cet éclat de fierté dans tes yeux. Je voulais que tu ne regrettes jamais de m'avoir confié ce prénom. Le prénom de ton défunt mari. Je le porterai jusqu'à la fin en gardant la tête à jamais haute. C'est pourquoi…

L'appréhension le rendit subitement muet.

Qu'allait-elle dire ? Serait-elle toujours aussi fière de lui après ça ?

-C'est pourquoi...c'est pourquoi...je…commença-t-il mais les sanglots brisèrent sa voix.

Sa peur, sa haine et tout son désespoir qui jusqu'alors restaient en retrait, tapis dans l'ombre, l'assaillirent comme un seul homme et émiettèrent son âme meurtrie. Sa volonté s'effondra et il serra ses poings sur ses genoux. Ils frottaient ses cuisses à travers son jean troué, lui brûlant l'épiderme. Mais cette douleur physique lui permit de reprendre son souffle et de trouver le courage nécessaire de continuer sa confession.

Il n'avait pas besoin de voir Mrs Collins pour deviner quelle serait sa réaction. Il sentait déjà le coup ricocher sur l'arrière de son crâne.

-Il va m'en falloir des tripes pour t'avouer ce que je fais faire, Mrs Collins, pleura-t-il. Peux-tu me promettre de ne pas m'en vouloir ? Ou tout du moins, pas trop longtemps ? Tu n'auras qu'à appeler ça une erreur de jeunesse, une décision hâtive...Tu sais bien que je suis un peu idiot, non ? Ça ne va pas t'étonner, je pense. « Les gens meurs, c'est la vie !», je t'entends encore me le dire. « Le temps passe et on finit par oublier, on finit par s'habituer à l'absence de la personne défunte et on finit même par retrouver goût à la vie ». Tu m'avais aussi dis ça, je ne l'oublierai pas de sitôt parce que c'est sûrement le seul mensonge que tu m'as raconté. J'ai vu ta douleur dans tes yeux quand tu me l'as dis. Tu n'as jamais pu te remettre de sa mort et même si j'ai pu t'apporter un peu de douceur et panser un peu ce trou béant dans ta poitrine, tu n'as jamais pu aimer la vie comme avant. Tu sais quoi ? J'aimerai trouver quelqu'un comme ce que j'ai été pour toi : un pansement pour ton âme, un baume pour ton cœur. Mais le trou dans mon cœur est si grand, si profond, si vif, qu'il m'en faudrait des milliers.

Les larmes coulaient le long de ses joues autant que la morve de son nez. Il ne prit pas la peine de s'essuyer. Les mots qui sortaient de sa bouche étaient autant un soulagement qu'un calvaire. Admettre à voix haute qu'elle était partie mettait un point à cette page qu'il ne tarderait plus à tourner.

-Je vais te faire un dernier cadeau avant que tu ne finisses par me détester, reprit-il en souriant avec mélancolie. Je voudrais t'en faire des milliers. Que n'aurais-je pas donné pour te fêter encore un anniversaire ? Que n'aurais-je pas donné pour t'embrasser encore une fois ? Que n'aurais-je pas donné pour entendre ton rire encore un milliard de fois ? La vie est bien injuste. Je savais bien que tu partirais un jour, je savais tout cela. Mais étais-tu obligée de souffrir ? Étais-tu obligée de m'être arrachée aussi violemment ? Tu méritais de partir dans un soupir, comme un rêve qui commence.

Nathanaël ferma les yeux et toutes les larmes qui étaient accrochées au bord de ses cils perlèrent sur ses genoux. Quand il les rouvrit, ses pupilles brillaient des milliers de paillettes qui volaient furieusement à l'intérieur. Devant lui, les emplacements fleurirent de plus belle. D'un geste de la main, il recueillit une larme dans le creux de sa main et la métamorphosa en une stèle de glace qui ne fonderait jamais. Il la posa délicatement sur la terre dont un seul des deux côtés était fraîchement retourné.

-Je t'en prie, Nat', ne le fais pas ! implora de plus belle Soul. Ce n'est pas comme ceci que tu iras mieux !

-Je suis désolé, Soul. Je n'ai pas la force de le supporter. Je sais que je suis égoïste et que je te demande beaucoup trop, je sais que je te laisse seule avec un fardeau incommensurable, je sais tout cela. Ça me crève le cœur d'être aussi faible que ça, crois-moi ! Je voudrais pouvoir sourire à la vie comme elle voudrait me le voir faire. Son absence me tue, Soul. Et plus que son absence, c'est mon impuissance qui me ronge. C'est revoir sa souffrance, c'est revivre cette haine, c'est ressentir à nouveau cette noirceur en moi qui me terrifie. J'ai promis, j'ai scellé cette promesse de la venger et je ne peux plus rien y changer. Mais je veux oublier, jusqu'au dernier moment.

-Tu vas y laisser un morceau de ton âme, le prévînt-elle.

-Je le sais.

-Comment saurai-je qu'il est temps pour toi de te souvenir ? finit-elle par lui demander.

Nathanaël déglutit.

-Quand tu sentiras qu'il faut à nouveau attiser ma haine.

Soul ne répondit rien.

Nathanaël se concentra et commença à fabriquer les souvenirs de la mort paisible de Mrs Collins. Comment elle s'était éteinte dans son sommeil, comment il l'avait découvert, comment il l'avait pleuré...comment il avait repris goût à la vie, progressivement. Il pouvait presque sentir le regard désapprobateur de la vieille femme dans son dos.

Quand le souvenir fut terminé, criant de vérité et de sentiments, il amena sa main à sa tempe et de son doigt tira le filament argenté de sa peine pour le faire tourbillonner dans le creux de sa main. De son autre main, il se saisit de son pendentif et il le scella à l'intérieur. Il n'avait pas besoin de savoir qu'il devait tuer les deux mangemorts responsables de la mort de Mrs Collins, son Serment Inviolable lui ferait faire tout ce qu'il fallait pour que ce jour arrive.

Jusque ce jour là, oublier lui semblait être la seule solution pour pouvoir vivre comme avant.

Quand il rouvrit les yeux, ceux-ci avaient retrouvés leur éclat rieur. Cette pointe de malice qui faisait de Nathanaël ce qu'il était. Il se releva, et non sans saluer une dernière fois les deux occupants des tombes devant lui, il reprit le chemin de La Citadelle.

Derrière lui, la stèle de glace scintillait de mille feux sous le soleil.

Les mots gravés dessus semblaient onduler comme sur la surface d'un lac paisible.

Ici reposent,

Magdalena et Nathanaël Collins

Âmes sœurs réunies à jamais