« Recrues, attention ! »
La rangée entière de jeunes femmes en tunique brune se placèrent toutes au garde à vous devant elle, et Lexa poursuivit sa marche devant elles, les mains dans son dos sur sa cape rouge, son pas délibérément lent et nonchalant. A quelques pas à peine, Alex et Nikolae la regardaient exercer son statut de commandante à plein régime, une fierté que seule une grande sœur pouvait éprouver peinte sur leurs visages.
A leurs habitudes, les trois sœurs affichaient des mines bien différentes - Alex fronçait les sourcils de concentration, Nikolae souriait à pleines dents, et Lexa était complètement illisible - leurs trois caractères opposés affichés clairement aux yeux de toutes.
« Vous toutes devant moi, vous avez choisi de poursuivre votre carrière pour joindre notre glorieuse armée, et je vous en félicite. Vous êtes braves et vous êtes courageuses, et vous êtes dignes d'Arès notre Dieu. A la fin de votre formation vous serez les guerrière les plus puissantes et les plus dangereuses que notre monde connaisse, si seulement vous êtes jugées dignes de recevoir votre armure. Vos dix ans de service militaire ont fait de vous des Amazones à part entière, mais êtes-vous prêtes à appartenir à l'armée de notre reine ? »
Un « Oui Commandante ! » collectif hurlé à pleins poumons lui répondit, et Lexa hocha de la tête d'un air satisfait.
Trois semaines entières étaient passées depuis l'expédition, un mois presque qu'elle avait passé à se battre rageusement en duel jour après jour pour effacer la triste lueur dans les yeux de Clarke qui ne cessait de la hanter. Alex lui avait remis les rênes du guidage des recrues au matin, non sans lui promettre qu'elle l'épaulerait dans la tâche jusqu'à son nouveau départ.
« Votre entrainement, déjà bien entamé par les soins de votre Générale, sera long et pavé d'épreuves, mais vous en sortirez victorieuses et unies toute autant que vous êtes, car vous êtes des Amazones et chacune d'entre vous est destinée à quelque chose de grand. Je ne peux vous promettre que ce sera facile. Je peux vous par contre vous jurer que cela en vaudra la peine. »
Lexa fit patienter ses troupes encore un moment, et puis après avoir fait le tour de ses rangs en long et en large, s'arrêta de marcher pour regarder droit devant elle.
« Je sais qu'un certain nombre d'entre vous ont participé à notre expédition traditionnelle il y a quelques jours de cela, et en attente de résultats qui confirmeraient la présence parmi nous de futures mères, nous ne pratiquerons pas d'activités épuisantes aujourd'hui. Rassurez-vous cependant, votre formation continue et je sais comment nous allons aujourd'hui perpétuer votre enseignement »
Sans que personne ne s'y attende, elle se tourna vers ses sœurs avec un grand sourire aux lèvres.
« Générale, Lieutenant. »
La lieutenant et la générale redressèrent toutes deux le menton, et adoptèrent tout de suite leur posture de militaire et non celle de grande sœur surprotectrice qu'elles abhorraient depuis le début du discours de Lexa.
« Prêtes pour une petite démonstration ? A moins que la pression ne soit trop grande bien sûr. »
Lexa savait parfaitement qu'aucune de ses sœurs ne résisterait au défi, et il suffit de les dévisager d'un petit sourire narquois pour qu'elles enlèvent toutes les deux précipitamment leurs tuniques et qu'elles fassent quelques gestes rapides d'échauffement pour rejoindre le centre du cercle que formèrent sur un geste de main de Lexa les recrues autour d'elle.
« Ouvrez grand les yeux » dit Lexa à ses recrues « Votre Générale et votre Lieutenant vont vous démontrer certaines prises difficiles à maitriser, et qui pourrait bien vous sauver la vie en cas d'attaque au corps. Regardez bien tout, et surtout les détails. C'est ce que vous ne voyez pas qui est important »
Elle s'écarta de la piste pour laisser le champ libre à ses sœurs, et alla se positionner à côté de ses recrues.
Nikolae fit craquer ses doigts, un grand sourire aux lèvres, et fit un clin d'œil à Alex en pliant les genoux pour se mettre dans une posture d'attaque, tandis que sa sœur aînée ne montrait pas la moindre émotion.
« Générale, pourrais-tu nous présenter une simple mise au sol de la Lieutenant ? Précédée d'un enchainement il va de soi. »
« Pourquoi c'est à moi de tomber ? » se plaint Nikolae depuis sa place au centre du cercle
« Et votre Lieutenant vous démontrera une chute sans douleur, et sans se plaindre. » rajouta Lexa sans se laisser perturber, coupant court aux ricanements qui étaient montés suite aux réflexions de sa sœur « Regardez bien le mouvement des chevilles, c'est le geste que vous devrez répéter ensuite. »
Alex fit un pas assuré vers sa sœur, un sourire moqueur sur son visage, et plaça ses poings en avant, prête à l'attaquer. Nikolae adopta sa posture de défense avec mauvaise grâce, n'ayant visiblement aucune envie de servir de paillasson à sa sœur, et laissa Alex venir à elle sans tenter de l'esquiver.
La Générale lança un coup de pied vers les côtes, ayant clairement en tête l'idée de faire ployer la rousse sur elle-même avant de la faire basculer au sol, mais rien ne se passa comme elle l'avait prévu.
Nikolae, au lieu de recevoir sagement le coup dans le ventre et de s'écrouler au sol comme prévu, attrapa la cheville de sa sœur dans un geste peu noble, et appuya de tout son poids dessus pour la faire basculer. Alex, prise de surprise, alla mordre la poussière dans un bruit sourd, couvert par les cris étonnés des spectatrices aux alentours.
Nikolae se redressa en se frottant les mains, visiblement ravie de son coup, et se tourna vers Lexa, qui était bien la seule à s'attendre à un coup pareil et n'avait pas l'air plus surprise que ça.
« Je n'avais pas très envie de me salir » dit-elle en guise d'explication
Lexa lui offrit un sourire, fait excessivement rare devant ses recrues, et se tourna vers elles en tentant de reprendre une posture sérieuse.
« Parfois les plans changent et il faut savoir s'adapter. Même si cela signifie enfreindre les règles. »
Autour des trois Princesses, les jeunes recrues ne savaient plus où donner de la tête, ne s'attendant clairement pas à ce changement de programme. Si la plupart étaient complètement éberluées, Lexa elle se contenta de croiser les bras sur son armure, et de lever les sourcils vers Nikolae, se doutant bien qu'Alex n'apprécierait pas et n'en resterait pas là.
Et en effet, le sourire moqueur de la rousse s'effaça vite quand sa grande sœur se releva surs ses jambes, l'air furieux et le regard mauvais. Elle ne riait plus du tout, et dans le silence absolu de l'arène, on aurait presque pu entendre Nikolae déglutir en voyant Alex craquer ses doigts.
Alexandra de Themyscira était l'une des combattantes au corps les plus émérites de l'armée, et rares étaient les guerrières qui pouvaient se vanter d'avoir battu leur Générale en duel rapproché.
Nikolae apprendrait vite de ses erreurs.
Avant même qu'elle n'ait pu esquisser une excuse qui aurait pu adoucir Alex, sa sœur aînée s'était jetée sur elle, et elle eut à peine le temps de contrer un coup de poing vers sa tête que le genou de la générale atteignait son ventre, et lui coupait le souffle. Nikolae se mit aussitôt en position de défense, les poings relevés contre son ventre et devant son nez, et essuya coup après coup sans broncher, bien que chaque coup de poing enragé de sa sœur la faisait reculer un peu plus sur ses jambes. Voyant que sa sœur ne faisait rien pour l'attaquer, Alex cessa d'un coup d'enchaîner les coups de poing pour plonger sans prévenir vers les jambes de sa sœur et la plaquer au sol sans ménagement, l'envoyant s'écraser tout proche de l'endroit où elle-même était tombée.
« Tu aurais du réfléchir à deux fois avant de faire ça » grogna Alex en se frottant les mains
Nikolae se releva tout de suite, et frotta sa tunique du plat de la main pour en enlever la poussière et le sable.
« Tu ne perds rien pour attendre » répliqua Nikolae
Alex et Nikolae se regardèrent un moment en silence, et sans que personne ne puisse savoir qui lança le premier coup, se jetèrent l'une sur l'autre pour entamer ce qui ne pouvait être décrit que comme un vrai duel, tout amitié ou modération oubliée.
Aucune de des deux ne retenaient leurs coups, et les jeunes recrues qui les regardaient se battre avec de grands yeux ne pouvaient y croire.
Lexa elle, sous son masque stoïque, s'amusait comme une petite folle.
Le combat paraissait inégal cependant, et malgré les efforts les plus vaillants de Nikolae, sa sœur commençait sérieusement à prendre le dessus. Les poings d'Alex n'avaient pas encore versé le sang de sa sœur mais le ventre de celle-ci devait être couvert de bleus et la rousse se voyait perdre peu à peu son souffle - la générale était inarrêtable, visiblement déterminée à faire payer à sa sœur sa petite plaisanterie et lui rappeler qui était la championne des combats au corps à corps de Themyscira.
Le petit spectacle prit fin de manière abrupte cependant, alors qu'Alex venait juste de réussir à coincer la tête de sa sœur sous son bras et s'apprêtait à lui pocher les yeux. Sans prévenir et alors que l'attention de toutes étaient portée sur les princesse, le son des trompettes résonnant dans toute la ville leur fit lever la tête et interrompit le geste de la générale.
Il y eut un moment de confusion dans les rangs – le bruit venait des trompettes des remparts, celles qui prévenaient d'une invasion et qui ne s'étaient pas fait entendre depuis cent cinquante-sept ans.
Quel étranger oserait venir s'approcher des terres sacrées dans l'espoir futile d'une invasion ?
Lexa sortit la première de sa stupeur, et se mit aussitôt à hurler des ordres adéquats, envoyant ses recrues enfiler leur armure et retrouver le reste de l'armée hors de l'arène, laissant les trois princesses rapidement seules sur la piste, deux d'entre elles encore enlacées dans une étreinte guerrière.
« Tu capitules ? » demanda Alex à sa petite sœur
Tout leur public était parti en courant à leurs postes respectifs, mais Alex ne lâcherait pas sa pression sur le cou de sa sœur si l'île devait être envahie sous ses yeux.
« Oui, oui, je capitule » finit par grommeler Nikolae avec un soupçon de mauvaise volonté
Alex sourit et la libéra, ajoutant une petite bourrade à son épaule pour la bonne mesure.
« C'est pour cela que je suis générale, et toi lieutenant. »
Nikolae ne reçut pas la phrase avec le même humour celui de son aînée, et se mit à murmurer tout bas tout une liste de noms d'oiseaux qui lui était destinée, ce qui fit rouler des yeux à Lexa.
« C'est vraiment le moment pour ça »
Avant qu'aucune de ses deux sœurs aînées n'ait pu lui répliquer quelque chose de savant, elles furent interrompu par une jeune fille qui courrait vers elle, qu'Alex reconnut comme Cassandra et qui appelait de toutes ses forces.
« Princesse ! Princesse ! »
« Oui ? » lui répondirent-elles toutes les trois e même temps
« L'alerte vient des remparts ! Les sentinelles ont repéré des bateaux ! Des centaines de bateaux qui s'approchent de nos côtes ! » s'exclama Cassandra à aucune d'entre elle en particulier
Les trois filles de la reine s'échangent des regards inquiets.
« Je vais aider mettre les enfants à l'abris dans le palais » dit Nikolae
« Et toutes celles qui ne sont pas soldates » rajouta Alex, et la rousse hocha de la tête avant de partir en courant « Lexa, les recrues ! »
« Je m'en charge. Va prévenir Mère ! »
Alex hocha de la tête, et partir en courant vers le palais.
« Que se passe-t'il ? » tonna Alex en se frayant un chemin à travers les guerrières en armure
Elle avait trouvé le palais vide, la reine s'étant précipité dehors dès les premières sonneries de trompettes, et avait couru à pied dans la ville vide jusqu'aux immenses palissades de bois où les autres générales, commandantes et capitaines avaient réuni la grande armée de la reine.
Toutes les Amazones en âge et en droit de se battre étaient réunies devant les grandes portes de bois qui fermaient les remparts et l'accès à la mer, leurs épées à la ceinture et leurs piques à la main.
Quand enfin elle parvint à rejoindre Nikolae au pied des remparts, ni Regina ni Emma n'étaient visibles, sûrement perdues quelque part dans la foule d'Amazones – guerrières comme gardes, armées jusqu'aux dents, prêtes à défendre chèrement leur pays – et Alex devenait par conséquent l'Amazone sur qui pesaient les responsabilités et les décisions à prendre.
« Faut-il sortir à la rencontre des hommes Générale ? »
« Non, nous restons toutes ici ! » trancha Alex « Qui sont-ils ? »
« Une armée Générale ! Une armée énorme, grande comme un pays, à moins d'un jour de navigation de nos terres ! » lui répondit Agalia du haut de sa tour de garde
Nikolae grimpa aussitôt à l'échelle qui menait à la tour de garde pour aller vérifier elle-même la situation, tandis que derrière Alex, Lexa venait d'arriver, Megaloppe sur les talons.
« Par Zeus, c'est tout une flotte ! » jura Nikolae
« Est-ce qu'ils sont en position d'attaque ? »
« Non Générale, ils sont statiques. Un d'entre eux cependant s'est détaché du bloc pour venir vers nous »
Il y avait en effet un bateau seul naviguant vers les terres sacrées, dont la voile était du même rouge éclatant que ceux de la flotte derrière lui.
« C'est un émissaire Générale ! » confirma Agalia
« Un émissaire ? Celui qui nous attaque ne vient même pas lui-même ? » ragea Alex « Quel genre de roi n'ose pas se présenter face au peuple qu'il compte combattre ? »
« Le même qui vient nous assiéger en croyant pouvoir nous battre » dit Nikolae
Alex poussa un juron très peu digne d'une princesse héritière, et ordonna qu'on continue de sonner le rassemblement, tandis Nikolae redescendait des remparts, l'air soucieux, pour aller se ranger aux côtés de sa sœur aînée.
Lexa ne dit rien, préférant fixer dans son dos la cape rouge qu'elle avait enlevé pendant l'entrainement et vite ramassé au sol avant de partir en toute hâte vers les remparts. S'il fallait combattre, elle serait prête, et elle affronterait l'ennemi dans sa tenue de commandante.
Ses recrues, amassées derrière elle dans un groupe droit et ordonné, attendaient ses ordres avec une impatience palpable. Les nouvelles arrivantes dans l'armées, recrues comme jeunes amazones de moins de cent ans, n'avaient jamais connu la guerre, mais les plus âgées, celles de l'âge d'Alex ou plus, attendaient depuis plus de cent ans qu'on leur donne des hommes à combattre.
Ces insolents qui croyaient pouvoir les envahir en toute impunité payeraient pour les autres cent ans de frustration et de privation de guerre. Toutes avaient été formées pour ce moment, et toutes attendaient les envahisseurs de pied ferme.
« L'émissaire a mis pied à terre ! Il monte son cheval ! »
« A vos positions ! » hurla Alex « Archères, sur les remparts ! »
Les meilleures archères de l'armée se précipitèrent en haut des remparts, leurs arcs aussitôt tendus et pointés en direction de l'homme qui galopait sur la grève, et sur le sol, encouragées par leurs supérieures, les Amazones se mirent à frapper la terre de leur pique et à gronder.
L'envoyé des hommes mettrait du temps à traverser la longue plage de sable jusqu'aux remparts, mais entendrait le peuple vers qui il se dirigeait de loin et si il avait un peu de bon sens, commencerait tout de suite à craindre le chant guerrier qui s'élevait dans les airs et n'annonçait rien de bon.
« Il est tout proche Générale ! »
« Alors soyons prêtes » dit Alex d'un ton grave
Lentement, elle sortit son épée de sa ceinture pour la brandir devant elle, aussitôt imitée par ses sœurs, toutes les trois prêtes à défendre chèrement leur terre face à cet ennemi solitaire pourtant peu impressionnant.
Derrière elles, la grande armée de Themyscira s'était organisée en groupes carrés et précis, et toutes retenaient leurs souffles, attendant un ordre qui ne tarderait à tomber sur la démarche à suivre.
« Ouvrez les portes ! »
L'ordre ne venait pas d'Alex mais de Regina elle-même, qui arrivait à son tour devant les remparts entourées de sa garde rapprochée et traversa les rangs de l'armée pour venir se placer en tête du groupe.
Deux soldates du rang se précipitèrent pour venir ouvrir en grand les lourdes portes qui fermaient la ville, et sur un ordre du bras de Regina, toutes les lances abaissées se relevèrent pour accueillir l'émissaire dans une ambiance plus pacifique que menaçante. Les Générales et autres gradées rangèrent également leurs épées de côté, dont Alex de mauvaise grâce, et le cheval de l'émissaire rentra au petit trop dans l'enceinte de Themyscira dans un silence si parfait qu'on pouvait entendre chacune de ses respirations.
L'émissaire n'était visiblement pas en confiance, et ne sauta pas à terre pour saluer la reine Regina qui était descendue de cheval à sa rencontre, ce qui poussa Alex à faire remarquer tout bas à Nikolae que c'était pour pouvoir se sauver plus vite en lâche si les choses tournaient mal pour lui.
« Peuple de Themyscira » commença-il, et les mains qui tenaient le parchemin sur lequel était inscrit son texte tremblait légèrement « Le règne sans limites des immortelles sur nos terres est fini ! Nous, peuple d'Anatolie, réclamons la légitime adjonction des terres de Themyscira aux nôtres, et votre départ loin des hommes que vous martyrisez sans impunité depuis trop longtemps ! Nous, peuple d'Anatolie, vous sommons de quitter ces terres qui ne sont plus les vôtres. Notre bon roi Cyrus vous laisse gracieusement dix jours pour partir, dussiez-vous le faire sans monter la moindre résistance. »
Un silence glacial accueillit l'annonce. Beaucoup ne revenaient pas de l'insolence de ces étrangers, qui venaient sans plus ni moins leur réclamer leurs terres, et déjà montait de l'armée un grondement mécontent que la reine calma d'un simple pas en avant.
« Themyscira est notre terre » dit calmement Regina « Il en est ainsi depuis toujours et ce n'est pas ton roi, émissaire, ni ses armées qui viendront nous en déloger. »
La déclaration fut accueillie par de grands hourras derrière elle que Regina autorisa pendant un instant, levant le menton vers l'émissaire comme le défier d'oser surenchérir.
« Themyscira est une terre que vous avez volé au hommes qui y habitaient ! » tenta bravement l'émissaire, aussitôt hué de tous côtés « Nous viendrons la récupérer par la force de l'épée si il le faut ! »
« Et qu'est-ce qui vous fait croire que vous battrez des immortelles ? » demanda la Générale Megaloppe, un regard amusé aussitôt lancé à Alex
« Nous ne serons pas seuls ! »
L'émissaire en avait l'air si convaincu que Regina reprit son sérieux, et fit taire les sifflets et les insultes qui tombaient sur lui d'un geste pour le laisser parler.
« Notre roi est le petit-fils de Poséidon, dieu des mers et des océans, et celui-ci ne vous laissera pas humilier son descendant sans répercussions. Ses fils les cyclopes et les frères de notre roi appuieront nos bras pour nous mener à la victoire ! Votre règne de terreur sur le monde des hommes est fini, Amazones de Themyscira. Vous avez dix jours, je le répète. »
Cette fois-ci, la provocation ne pouvait passer inaperçue, et plusieurs soldates se précipitèrent vers l'émissaire. Alex elle-même fit un pas en avant dans le but très précis d'arracher l'émissaire à son cheval et de provoquer une émeute, mais Regina fit un geste de bras qui interrompit tout mouvement.
« Il suffit ! Laissez-le partir ! »
La foule gronda, mais ne s'opposa pas à l'ordre royal, et les mains qui s'étaient emparées de lui le relâchèrent. Regina avança d'un pas vers lui, et attrapa la bride de son cheval pour le forcer à écouter son message.
« Va dire à ton roi que nous ne voulons pas faire couler de sang innocent, et qu'il peut encore renoncer à cette folie. Nous n'attendrons pas dix jours, pas même cinq, pas même deux. Je l'attendrai demain avec mes troupes à l'heure où Helios mène son char au point le plus haut de la vopute céleste, et tâcherait de le convaincre moi-même de ne pas se lancer dans une guerre que vous perdrez. Si vous n'êtes pas partis de nos terres d'ici là ou qu'il refuse, nous engagerons le combat. Et nous vous tuerons tous jusqu'au dernier. »
Fidèle à son rendez-vous, Regina avait dressé ses troupes au soleil levant face aux remparts, et les avait fait sortir en rangées organisées quelques minutes à peine avant l'heure de rendez-vous qu'elle avait fixée au roi Cyrus.
Contrairement à la panique ordonnée de la veille, les amazones, désormais prévenues de la présence d'envahisseurs sur leurs terres, faisaient honneur à leur réputation d'armée la plus disciplinée et méthodiques qui soit.
Derrière chaque générale ou commandante était une cohorte de la même spécialité que son leader – l'infanterie derrière Orana, la cavalerie derrière Megaloppe et les archères de sol derrière Nikolae. Lexa avait placé ses recrues, encore trop inexpérimentées pour se jeter tête la première au combat – en dernière ligne, à l'extrême opposé d'Alex, qui avaient rassemblé sa fidèle troupe de combattantes en première ligne. Maggie avait rassemblé les meilleures de ses gardes autour de la générale – sur ordre de Regina, qui n'avait rien voulu savoir quand aux protestations de sa fille que militaires et gardes n'avaient rien à faire ensemble sur un champ de bataille – et laissé ses autres gardes à l'intérieur de la ville.
Sur les remparts, les archères avaient préparé leurs arcs et leurs torches, prêtes à envoyer des flèches enflammées sur leurs assaillant, et au sol, les amazones dont l'arme favorite était la pique avait été stratégiquement réparties aux extrémités des bataillons pour ne pas gêner leurs consœurs quand elles jetteraient leurs armes.
L'armée de la reine Regina était prête au combat.
Face à elle, la flotte énorme d'Anatolie avait mouillé l'ancre et avait déversé ses soldats sur la plage immense qui bordait Themyscira, ayant même profité de la nuit pour élever un campement de fortune. L'Anatolie était un territoire immense, aussi grand que toute la Grèce elle-même, et l'armée qu'avait réunie le roi Cyrus était si grande qu'il était presque impossible de distinguer le dernier rang.
Les deux armées étaient maintenant à l'arrêt, complètement immobiles, à attendre le moment précis où le soleil attendraient son plus haut point dans le ciel.
Quand enfin le moment vint, des deux immenses groupes sur la plage se détachèrent deux chars, convergeant l'un vers l'autre pour se rencontrer à mi-chemin entre les armées prêtes à se jeter dessus.
Regina était habillée de son armure la plus scintillante, son casque et ses bracelets resplendissantes de la même couleur dorée, sa longue cape blanche que seules les membres de la famille royale étaient autorisées à porter flottant dans son dos, son allure plus princière que jamais. Quand son char ne fut plus qu'à quelques pas de celui du roi, elle fit signe à sa palefrenière de les immobiliser, et attendit que son adversaire fasse de même pour l'observer de près.
Le roi Cyrus avait la même allure digne et distinguée qu'elle, mais contrairement à l'amazone qui avait la peau jeune d'une femme de trente ans, le cours du temps avait marqué de rides et d'une barbe blanche soyeuse celle du roi. Ce n'était pourtant pas l'impression d'un vieillard qu'il donna en sautant de son char pour s'approcher de Regina, qui elle ne fit pas le moindre mouvement pour descendre du sien, et attendit qu'il soit à portée d'oreille pour prendre la parole.
Parler en premier c'était affirmer sa position de force, si il avait été roi aussi longtemps qu'elle, il l'aurait su.
« Ces terres sont interdites aux hommes. Partez maintenant, et aucun mal de vous sera fait, tu en as ma parole. »
Regina avait parlé du ton fort et puissant que seuls les rois et reines pouvaient posséder, et s'était fait entendre de tous, sans exception.
« Aucun mal ne nous sera fait en effet, car nous avons l'appui des dieux » tonna Cyrus de sa voix grave « Nous ne cèderons pas sous le joug de l'envahisseur que vous êtes ! »
« L'envahisseur ? » Il y avait un dédain évident dans le ton de Regina, exagéré par le sourire éclatant qu'elle offrit au vieux roi « C'est ce que tu as raconté à tes hommes ? »
« Les amazones violent nos hommes, tuent nos femmes et massacrent nos enfants depuis toujours ! Vous n'êtes que des barbares incivilisées et moi, Cyrus d'Anatolie, je réduirai votre semblant de société guerrière à néant ! »
« C'est faux. Nous ne terrorisons aucune population, et les hommes que tu appelles violés sont tous consentants. Voilà plusieurs décennies que nous n'avons pris part à aucune guerre, si ce n'est celles que des hommes comme toi ont déclenché sur nos propres terres, où nous n'avons fait que nous défendre. Tous les conflits auxquels nous nous engageons sont en amitié par des rois ou des villes amies, toujours sous l'accord de Zeus roi des Dieux. Tu te trompes en nous traitant de monstres assoiffés de sang mais pas en nous appelant un peuple guerrier, et si tu persistes à vouloir nous déclarer la guerre, tu l'apprendras vite à tes dépends. »
Cyrus tremblait visiblement de rage, sa barbe blanche tremblant comiquement sur son menton. Il ne se laisserait pas ridiculiser de la sorte devant ses hommes et ne renoncerait encore moins à la bataille qu'il leur avait promis.
« Nous sommes bien plus nombreux que ta pathétique armée ! »
« Et nous sommes immortelles. »
A ça, le roi sourit à son tour, déstabilisant quelque peu la reine bien qu'elle ne lui donna pas la satisfaction de lui montrer.
« Tu oublies que je sais la vérité, reine Regina. Tu n'es pas plus immortelle que moi. »
La jeune palefrenière de Regina, outrée par l'insulte directe envers sa reine, eut un mouvement vers la dague à sa ceinture que la reine interrompit vite. Derrière elle, les premières lignes avaient toutes eut la même réaction, et ce fut à leurs générales et lieutenants de calmer les rangs, bien que toutes avaient ressenti l'insulte de la même manière.
Questionner l'immortalité d'une amazone était questionner sa vraie nature, et un affront inadmissible, même pour un roi.
« Comment oses-tu ! » siffla Regina entre ses dents, le sourire tranquille de Cyrus fondant peu en peu face à la colère visible de la reine « Moi qui descend d'Ares lui-même ! »
« Loin de moi l'idée de nier le sang divin dans tes veines, loin de là. Tu n'es cependant pas la seule, vois-tu » Regina ne lui répondit pas, ses yeux dévorant de flammes haineuses le vieux roi, qui se dépêcha de poursuivre « Mon père est fils de Poséidon, et mon sang contient donc plus de sang divin que le tien, et d'un plus grand dieu »
Cette fois-ci, ce fut Maggie elle-même qui du retenir Alex de se jeter sur le roi pour lui trancher la langue. Regina ne se laissa pas intimider, et se pencha en avant sur sin char jusqu'à presque coller son visage contre celui du vieux roi.
« Insulterai tu Ares mon ancêtre, roi d'Anatolie ? Aurais-tu oublié que depuis l'Olympe les dieux nous observent et nous entendent ? Il me semble peu judicieux de t'engager dans un combat quelques instants même après avoir injurié les filles du dieu de la guerre »
Le roi Cyrus sembla réaliser son erreur un peu tard, ses joues blanchissant d'un seul coup jusqu'à en devenir confondues avec sa barbe blanche, et mit quelques secondes à retrouver de sa superbe royale. Quand il se pencha de nouveau vers Regina, il ne paraissait plus aussi assuré, mais la détermination et la colère n'avaient pas quitté ses yeux.
« Tu ne me tromperas pas, reine des Amazones. Tu peux vivre deux siècles sans craindre la vieillesse et la maladie, certes, mais tu ne survivrais pas à mon épée dans ton cœur. Tes guerrières ne sont pas assez nombreuses pour nous tous, et si tu t'entêtes, tu cours à leur perte. »
Le roi Cyrus se tourna vers la plage noire de monde derrière lui, et fit un vague geste de bras vers son armée, encourageant Regina à la regarder toute entière.
« Sois raisonnable. Mets un genou à terre devant moi tant qu'il est encore temps, reine des amazones, et je saurai me montrer clément. »
Regina suivit son regard, se laissa du temps pour regarder l'armée de son ennemi. Quand celui-ci pensait enfin qu'elle allait devenir raisonnable, elle se pencha vers lui dans un nouveau sourire rempli de dents blanches.
« Tu penses pouvoir m'impressionner, roi Cyrus ? Regarde derrière moi. »
Regina se tourna dans son char, invitant le vieux roi à suivre son regard. Contrairement aux hommes d'Anatolie qui se tenaient statiques sur leurs pieds, toutes les amazones étaient déjà en position d'attaque, leurs lances brillant au soleil pointées sur le roi, les archères prêtent à tirer depuis le sol comme en hauteur.
Un simple mouvement de leur reine, un haussement de sourcils peut-être ou un clin d'œil, et elle déclencherait une pluie de flèches et de piques sur l'armée du roi.
Regina, sans quitter des yeux le roi et sa réaction, leva sa main gauche en l'air, assez haut pour être visible de toutes ses troupes, et la replia en un poing. Des douzaines et douzaines de silhouettes en armure levèrent aussitôt la pique à leur main pour la frapper au sol d'un même coup, poussant au même moment un hurlement de guerre retentissant.
Le vieux roi ne put retenir un mouvement de recul face au bruit tonitruant. Visiblement ravie de l'effet, Regina se pencha vers le roi comme pour lui confier un secret.
« Es-tu vraiment prêt à risquer la vie de tes hommes face à l'élite des guerrières de ce monde ? »
Le roi se passa la main dans sa barbe blanche, les mots de la reine pesant apparemment lourd dans son esprit.
« Je ne cèderai pas sur Themyscira. Cette terre est à Anatolie, et doit revenir aux hommes qui en ont été privés trop longtemps » finit-il par admettre « Mais je peux peut-être nous éviter la guerre. »
« Et que proposes-tu donc, ô sage roi ? Car si tu attends que je me mette à genoux devant toi, sache qu'une reine ne s'agenouille que devant une autre, et pour ma part, seulement devant la mienne. » railla Regina
Le vieux roi se tourna vers ses troupes pour hocher de la tête, et de la première ligne de son immense armée se détacha un homme seul, vêtu d'une armure dorée et d'un casque aux longs crins noirs ressemblant étrangement à ceux des générales de la reine. Aussitôt, Alex et Maggie se détachèrent de leur groupe pour se rapprocher de leur reine et ne pas la laisser en désavantage numéraire face aux deux hommes, faisant signe au reste de la garde rapprochée de rester sur leur ligne.
L'homme qui s'était détaché des rangs venait d'arriver à côté du roi, et avait offert une demi-révérence pleine de moquerie à Regina, ce qui avant tant déplu à Alex qu'elle avait presque couru les quelques pas qui la séparaient de sa mère pour aussitôt pointer sa pique vers le nouveau venu.
« Cette lance ne sera pas nécessaire » remarqua l'homme d'un ton amusé
Alex ne sourcilla pas, et n'ayant reçu aucun ordre royal lui commandant de l'abaisser, maintint sa pique vers lui.
« Voilà mon fils et successeur, Démétrios. » annonça le roi Cyrus, un regard fier vers l'homme aux crins noirs « Et j'imagine que parmi ces deux-là, ou derrière tes troupes doit se trouver ta fille »
« Peut-être celle-là » dit le prince Démétrios en pointant vulgairement Alex du doigt « Il y a comme un air de ressemblance avec son altesse royale »
Le prince voulut avancer vers elle, mais Alex le tenait toujours en joue, et le roi Cyrus tendit son bras devant lui pour l'empêcher de faire un pas de plus. La lance était clairement dirigée vers sa tête, et plus précisément le front du prince, et elle n'aurait qu'à la lancer pour tuer l'homme sur place.
« Un pas de plus et tu es un homme mort. » énonça Alex entre ses dents
« Ah ! Tu n'oserais pas tuer un prince ! » crâna l'autre
Alex baissa sa pique de quelques centimètres, la dirigeant maintenant vers le bas-ventre du prince.
« Non, mais je peux faire de toi une princesse. »
Le prince rougit jusqu'à la pointe des oreilles tandis que son père rougissait de colère, et Regina profita des ricanements et autres rires bruyants venant des rangs derrière elles pour ordonner à Alex de baisser sa pique, ce que sa fille accepta de faire de mauvaise grâce.
« Tu es bien insolent pour un prince ! » lança froidement Regina à Démétrios « Et j'attends toujours ta proposition, roi Cyrus. »
« La réunification de nos peuples, reine Regina, voilà ma proposition. Mon fils Démétrios épousera une de tes filles, celle de ton choix, à la seule condition qu'à ta mort elle te succède sur le trône. Quand celle-ci sera reine, par son alliance avec mon fils, Themyscira et l'Anatolie seront jointes, nos deux peuples à nouveau réunis, sans échange de sang ou d'exil. »
La proposition était honnête, et le vieux roi semblait fier d'y avoir pensé le premier. Le prince Démétrios, lui, n'avait pas l'air très enthousiasmé de l'offre de son père, bien qu'il ne leva pas la voix pour se rebiffer contre lui, sans doute déjà prévenu. Alex, elle, tremblait si bien de rage que Maggie à ses côtés lui murmura tout bas de tenter de se calmer.
Le temps semblait s'être arrêté sur la plage de Themyscira, et tous, hommes comme amazones, étaient désormais pendus aux lèvres de la reine Regina, qui n'avait pas montré la moindre émotion en écoutant parler le roi Cyrus, et se décida enfin à descendre de son char pour se mettre à la hauteur du roi.
« Aucune de mes filles n'épousera ton fils » répondit Regina calmement « Et si un seul de tes hommes pose la main sur une de mes Amazones, il sera égorgé comme le pourceau qu'il est, et son corps ne recevra pas de sépulture. »
Le roi eut comme seule réponse un gargouillis étranglé dans sa gorge, complètement stupéfait, et reçut presque la cape blanche de la reine dans la figure alors qu'elle lui tournait les talons.
« Générale, Capitaine » lança calmement Regina en retournant à son char « Retournez à vos rangs. Il n'y aura pas d'accord avec les hommes ! »
Alex et Maggie hochèrent de la tête alors que la palefrenière faisait maintenant reculer le char de la reine vers son armée, tournant le dos au roi en signe d'insulte.
Celui-ci, fou de rage, fut soudain pris d'une crise de colère violente, et perdit toute allure royale en se mettant à hurler sur Regina de toute ses forces.
« Vous n'êtes que des sauvages ! Je ferai de toutes ton peuple des femmes pour mes hommes, et je prendrai les plus belles dans mon harem personnel ! »
« Et toi je te ferai couvrir de chaines ! » lança le prince Démétrios dans la direction d'Alex
Celle-ci vit rouge, et avant que Maggie n'ait pu la retenir, se retourna vers lui pour marcher à grands pas dans sa direction.
« Insolent ! J'irai rougir tes rivières du sang de tes soldats ! »
Le prince, voyant la générale fondre sur lui comme un loup sur des agneaux, perdit d'un seul coup de sa superbe, et poussa un gémissement apeuré en détalant vite vers la sécurité de son armée. Maggie avait réussi à rattraper Alex et à passer un bras autour de sa taille pour empêcher l'incident diplomatique, mais le vieux roi, furieux de la couardise de son fils et du mauvais déroulement de son plan, n'en avait pas fini de ses menaces, et n'hésita pas à remonter lui-même sur son char pour poursuivre celui de Regina.
« Renonce Regina ! Je ferai tuer les enfants dans les ventres de leurs mères. Il ne restera pas une seule Amazone survivante pour raconter votre histoire ! »
Regina fit signe à sa palefrenière d'arrêter les chevaux, et avant de se tourner vers le roi Cyrus, prit soin de montrer à ses troupes son visage découvert et ses traits tirés, signe que le combat était imminent.
Une fois le message silencieux passé à ses générales et sûre que celles-ci déclencheraient le combat dès qu'elle en donnera l'accord, Regina sourit au roi.
« Si tu approches de la moindre de nos femmes enceintes, tu seras mort avant même d'avoir pu lever ta pique, ô Vieux Roi. »
« C'est une menace ? »
« Oui. » dit calmement la reine « Une menace que je mettrai bien volontiers à exécution moi-même. »
Le roi hocha de la tête calmement. Il n'avait pas réussi à la convaincre d'éviter le combat, et ne voyait désormais plus d'autre solution qu'engager le combat.
« Tu l'auras voulu. » soupira-il
Avant même qu'il ait eu le temps de jeter un ordre cependant, Regina avait poussé un grand cri, se saisissant de son épée pour se jeter lui, et comme un seule femme, les Amazones se précipitèrent sur les hommes d'Anatolie.
« Tir ! » hurla Nikolae
Une nouvelle série de flèches tombèrent en pluie sur les hommes en face d'elles tandis que les amazones, prévenues, se protégeaient de leurs grands boucliers de cuivre.
Son carquois s'était vidé rapidement et elle l'avait abandonné un peu plus loin pour attraper celui qu'on lui avait tendu et bander à nouveau son arc. Elle se tenait maintenant en équilibre sur le char que conduisait habilement Danae, à lancer des flèches ici et là, et à diriger de l'autre main la dizaine d'archères à cheval qui la suivaient.
Les Anatoliens avaient été surpris de voir leurs adversaires monter à cheval aussi bien qu'eux - si ce n'est qu'elles ne s'embarrassaient pas de la présence de selles, se contenant pour se maintenir en équilibre d'agripper leurs mains dans la crinière de leur chevaux – et avoir l'agilité de tirer flèches et lances à cheval aussi facilement que depuis le sol.
Nikolae avait amené ses archères à contourner une partie de la grande armée du roi Cyrus pour mieux rentrer en plein milieu des rangs, semant la panique là où elle passait et rompant les lignes avec facilité. Chacune de ses flèches atteignait sa cible, à la gorge, à l'épaule ou au ventre, et quand il voyait arriver son char étincelant, les soldats à pied fuyaient aussi vite qu'ils le pouvaient. Elle aurait pu facilement tuer le prince quand le combat avait démarré ou même blessé sérieusement le vieux roi, mais elle avait reçu tout comme ses sœurs l'ordre de ne pas toucher aux têtes royales avant le début de la bataille, même si vu l'état dans lequel Alex s'était précipité dans le combat, elle doutait fort que sa sœur se souvienne des recommandations de leur mère.
Nikolae envoya une prière silencieuse à tous les dieux de l'Olympe en replaçant une nouvelle flèche à son arc que là où elles étaient, ses sœurs étaient saines et sauves.
Lexa, elle, avait réussi à maintenir ses recrues à l'arrière – plus pour leur propre sécurité que pour la sienne. Sa ligne de recrues constituait le dernier rempart de guerrière avant les murailles de Themyscira, et les braves soldats du roi Cyrus qui étaient parvenus à passer les rangs d'amazones jusqu'à elles étaient mal tombées. La commandante ne comptait plus le nombre d'hommes qu'elle avait envoyé au sol, et les braves soldats un peu inconscients qui continuaient à tenter de l'embrocher se retrouvaient aussitôt au sol aux côtés des tombés.
Tout aussi exaltée qu'elle était d'enfin prendre part à une bataille digne de son nom, la commandante n'en oubliait pas son rôle. Elle n'était jamais très loin de ses soldates les plus jeunes, n'hésitant pas à sauter à la défense de celles qui semblaient en difficulté ou à rassurer celles qui, surmontées par l'émotion de se trouver en plein milieu d'une vraie guerre, avaient du mal à retrouver leurs réflexes de soldates.
Elle venait juste d'apercevoir une Loukia couverte de la tête aux pieds de sang plonger au sol pour éviter qu'une lance ne lui transperce le ventre quand elle aperçut une armure dorée et une cape blanche bouger rapidement dans son champ de vision, ce qui ne pouvait signifier que deux choses – ou une de ses mères avaient rejoint le dernier rang de la bataille, ou le roi Cyrus ou le prince Démétrios avait parvenu à le faire.
« Loukia ! »
La blonde se tourna vers elle et Lexa dut crier pour se faire entendre par-dessus le bruit de la bataille.
« Je te confie tes sœurs recrues ! Garde la ligne, et repousse l'ennemi loin des remparts si c'est la dernière chose que tu dois faire ! »
Loukia hocha son accord, et Lexa s'empressa de se frayer un chemin à travers la mêlée sanglante en direction de l'armure dorée, n'hésitant à envoyer dans l'autre monde quiconque se mettrait sur sa route.
La guerrière à l'armure dorée avait un casque, et Lexa n'eut aucun mal à en voir s'en ressortir une crinière blonde qu'elle reconnut tout de suite, soulagée de savoir sa mère en vie.
« Ma ! »
« Alexandria, qu'Athena soit louée ! » soupira Emma en se rapprochant de sa fille « Où sont tes sœurs ? J'ai perdu Alex de vue depuis longtemps, et le char de Nikolae a disparu au loin »
« Je ne sais pas Ma ! » cria Lexa par-dessus les hurlements et le tumulte « Où est Mère ? »
Le visage d'Emma était caché par les parois de son casque mais Lexa n'eut aucun mal à voir ses yeux s'assombrir.
« Je ne sais pas. »
Les cris de la bataille avaient beau couvrir tous les bruits de la plage, Lexa n'avait jamais entendu aussi clairement la peur dans la voix de sa mère.
Au cœur même de la bataille, Alex, elle, s'était vue à peine la bataille entamée entourée des deux dieux qui l'avaient épaulé toute sa vie et qui s'étaient toujours jalousement disputé ses faveurs – Ares et Athena, les frère et sœur ennemis.
Toute sa vie, Alexandra de Themyscira s'était vu épauler par l'un puis par l'autre, le dieu de la guerre orgueilleux de ses capacités guerrière, la déesse de la stratégie admirant son intelligence. Étant la descendante de l'un et la protégée de l'autre, Alex avait passé sa vie de combattante à osciller entre l'un et l'autre, tantôt cédant à la rage qui la consumait tout entière à l'image d'Ares, plongeant dans la bataille tête la première, tantôt calmant ses ardeurs pour réfléchir à la meilleure des stratégies comme Athena, préférant former une stratégie efficace et être sure de gagner.
Aujourd'hui, le droit du sang avait pris le dessus, et l'action avait terrassé les pensées.
Alex s'était jeté à corps perdu dans la bataille. Des années sans guerre, à ne faire que s'entrainer et enseigner l'art de la guerre à d'autres n'avaient pas réussi à calmer l'Amazone qui sommeillait en elle, à dompter la bête qui se tapissait dans l'ombre et qui venait de se révéler au grand jour. Sa soif de sang était si vaste qu'un océan entier n'aurait pas suffi à l'épandre.
Les dizaines de corps qui jonchaient le sol autour d'elle, morts ou incapables de se relever, cependant était un bon début. En l'absence du prince Démétrios, qu'elle aurait égorgé sur le champ si elle avait mis la main dessus, elle avait passé sa colère sur tous ceux qui étaient venus l'affronter.
Elle était pourtant reconnaissable de loin, avec sa longue cape noire et son casque à crins noirs, mais les soldats continuaient à se précipiter vers elle avec l'espoir futile d'en réchapper.
Il n'en était rien, bien sûr.
Sa pique était allée se planter dans la poitrine d'un grand gaillard, et au lieu de la récupérer pour se battre avec son arme de prédilection, elle avait sorti sa fidèle épée. Ses mouvements étaient souples et précis, et tous les soldats qui venaient l'affronter se retrouvaient gémissant au sol.
Ce que ne savaient pas les fous de mortels qui se trouvaient sur son chemin, c'est que la générale n'était pas seule. Invisible aux yeux des hommes et des autres Amazones car enveloppé d'une nuée grise qui le rendait invisible, Ares lui-même s'était métamorphosé sur la plage, enivré par l'odeur de sang et de bataille, et soufflait à son oreille des mots d'encouragement.
Ils le méritent tous Alexandra, tous. Frappe encore.
Les mots sifflés à son oreille embrumaient ses sens, et il les répétait tellement et tellement qu'Alex n'entendait plus ni Megaloppe ni Dione, à quelques pas à peine d'elle et aurait été incapable de répéter ce que lui hurlait sa meilleure amie.
Un soldat plus grand que les autres tout drapé de bleu – un lieutenant ou un commandant sans doute - parvint à la prendre par surprise et à faire glisser son épée contre son bras assez fort pour faire couler du sang. La rage d'Alex se décupla aussitôt, et elle l'envoya rouler au loin d'un coup de pied avant de plonger son épée dans son ventre, le laissant agoniser sans là sans lui prêter un seul regard.
La nuée grise qui dissimulait Ares aux yeux de tous, tout aussi envoûtante qu'elle était, ne pouvait néanmoins pas lui cacher la réalité de ce qu'il se passait autour d'elle.
Alors qu'elle cherchait un nouveau souffre-douleur sur qui passer sa colère, Alex vit le moment précis où Dione reçut la flèche dans les côtes. Et une seconde après, elle s'écroulait au sol.
« Dione ! »
Le cri ne venait pas d'Alex mais de la fiancée de l'amazone au sol qui relâcha aussitôt son épée pour se jeter à genoux à côté d'elle.
Alex était pétrifiée sur place, incapable de bouger. C'est quand elle entendit Megaloppe hurler de douleur qu'elle perdit réellement le contrôle d'elle-même, laissant Ares diriger pleinement son bras, orienter sa lance et appuyer sur son épée, rendant chacun de ses coups plus précis, plus bestial et plus funestes. Elle les aurait tués tous, un par un, lentement et violemment.
Les morts étaient nombreux dans chaque camp quand Zeus, roi de dieux et maitre de l'Olympe, décida que les dégâts étaient suffisant ainsi pour la journée, et lançant sur la plage de Themyscira un immense brouillard dans le but de séparer les deux camps et les laisser regagner, l'un ses bateaux, l'autre sa ville.
L'épaisse fumée grise avait tout recouvert – chevaux, hommes, amazones - et on ne voyait plus assez pour faire un pas devant l'autre.
Seul le bruit persistait, et quand les trompettes du retrait, dans un camp comme dans l'autre, se firent entendre, les hommes furent rapides à détaler alors que les amazones restèrent sur place, confuses entre leur courir après ou rentrer dans l'enceinte de leurs terres sacrées
« Ne les poursuivez pas ! » se fit entendre dans la brume la voix de Regina « Laissez les repartir vers leurs bateaux ! »
Toutes obéirent aux ordres de leur reine, attendant que la brume grise se dissipe sur le champ de bataille ravageur qu'était devenu la plage.
Emma avait retrouvé Regina au milieu d'un groupe de blessées, où la reine et sa reine consort avait aussitôt mis en place les soins aux blessés et l'évacuation vers Themyscira des cas les plus graves. Nikolae, fidèle à leur politique de ne prendre aucun prisonnier, avait emmené ses archères faire un tour de plage pour achever les soldats ennemis trop blessés pour que les médecins d'Anatolie ne puissent rien pour eux, et Lexa passait entre ses recrues pour évaluer l'état des blessures et des consciences.
Seule Alex combattait encore un soldat sur ses genoux, encore sous l'influence d'Ares qui avait disparu mais avait l'impression une forte impression sur la générale, et il fallut se mettre à trois autour d'elle pour l'arrêter, et la calmer.
« Générale ! »
« Générale c'est moi, Danae ! Alexandra, arrête ! »
Quand les cris de ses camarades la sortirent enfin de sa transe, Alex avait encore les yeux vitreux et le souffle court, le bras endolori d'avoir tant frappé et les souvenirs comme embrumés par la présence divine.
Un regard autour de la plage lui appris l'étendue des dégâts – des corps, d'hommes comme de femmes, des blessées en train de gémir, des chevaux agonisants dans des hennissements déchirants, et surtout Dione, la fiancée de sa meilleure amie, allongée au sol dans un cercle d'amazones qui la pleuraient déjà. Megaloppe lui avait enlevé son casque, découvrant un visage couvert de sang et de sueur, et Alex se précipita à ses côtés.
« Dione ! »
« Générale » la reconnut faiblement l'amazone
Elle avait du mal à parler, et voulut se redresser pour saluer Alex, ce que celle-ci l'empêcha aussitôt de faire.
« Dione, on va t'emmener à Abigail, tout ira bien tu verras ! » supplia Alex, qui n'y croyait pas elle-même
Dione offrit un sourire ensanglanté à sa princesse, et nia mollement de la tête.
« Ne … ne sois pas triste pour moi Gé-générale. Je v-vais rejoindre ma mère. »
« Non ! » pleurait Megaloppe « Je ne suis pas prête ! Reste avec moi, donne-moi encore du temps, juste un peu … »
Dans un dernier effort, Dione sourit à sa fiancée, et leva une main tremblante pour la poser contre sa joue encore casquée.
« N'aie pas peur » sourit Dione « Mourir … pour son p-pays, c'est vivre éternellement »
Megaloppe n'eut pas le temps de lui répondre quoique ce soit. L'esprit de Dione de Themyscira avait quitté la terre des hommes, et alors que sa fiancée s'écroulait sur elle en sanglots, Alex referma les yeux de son amie et se pencha pour embrasser son front.
Derrière elles, d'autres amazones avaient reconnu une sœur ou une femme étendue sur le sable humide de la plage, et les pleurs s'étaient joints aux supplications des blessés dans le ciel bleu de Themyscira.
Alex n'aurait jamais pu prédire que le paysage si beau de sa ville natale puisse être le théâtre d'événements si sordides et tragiques. Peut-être pour la première fois seulement réalisait elle ce que signifiait la guerre, et ce que signifiait être une amazone.
