Alex avait dix ans quand elle avait compris que son destin serait différent de ceux de ses camarades du même âge.

Dix ans était l'âge où l'on emmenait les enfants consulter l'oracle d'Apollon comme le voulait la tradition, pour en apprendre plus sur leur futur. La tradition concernait les garçons bien sûr, mais Alex n'était pas n'importe quelle petite fille, et l'héritière du trône des Amazones se devait d'apprendre le destin qui lui était réservé.

C'était la première fois où elle sortait de Themyscira, et découvrait le monde extérieur. C'était la première fois qu'elle allait consulter un oracle. Ce serait aussi la dernière.

Alex n'avait pas lâché la main d'Emma de toute la route qui menait au mont sur lequel se dressait le temple d'Apollon, toute excitée, et avait pépié tout du long que la pythie lui annoncerait peut-être qu'un jour elle monterait le cheval le plus rapide de la terre, ou qu'elle aurait un grand arc pour tuer des gros monstres, comme sa tante.

Emma avait écouté chacune des prédictions de sa fille avec joie, presque aussi excitée qu'elle, tandis qu'à son opposé Regina n'avait pas dit un mot, particulièrement tendue. La reine ne savait que trop bien que les prédictions de l'oracle pouvaient perturber l'esprit de certaines jeunes filles jusqu'à les rendre folles, ce qui expliquait la réluctance forte qu'elle avait eu à y conduire Alex. Celle-ci lui avait supplié de s'y rendre, soutenue par Emma, et Regina n'avait pas pu s'opposer aux deux.

La reine n'était pas à l'aise dans ce monde des hommes où elle avait pourtant passé des années entières de sa vie, gênée par les regards des hommes sur Emma ou par les yeux émerveillés d'Alex sur les temples, les maisons et les constructions qu'elle n'avait jamais vues, et la future prédiction qui sans aucun doute changerait la vie de sa fille n'aidait en rien. Elle ne laisserait personne s'en prendre à sa fille aînée, et n'hésiterait pas à passer par son épée la moindre personne qui oserait simplement la regarder de travers.

A Delphes cependant, elle ne pouvait rien faire. La pythie était la protégée d'Apollon, et même la puissante reine des amazones n'avait pas autorité sur elle.

Ni Regina ni Emma n'étaient autorisées à entrer dans la pièce avec Alex, et prirent soin de l'embrasser longuement et de lui laisser mille instructions avant de la laisser rencontrer la pythie.

Cinq minutes plus tard, Alex était sortie de la salle toute tremblante, et pleurant qu'elle allait finir au Tartare, jusqu'à ce qu'Emma la rassure qu'il n'en était pas question, et que l'oracle se trompait une fois sur deux. Elle mentait bien sûr, et Alex avait vu clair dans son jeu, mais avait fait semblant de la croire, sans jamais expliquer à ses parents ce que la pythie avait bien pu lui dire pour tant l'effrayer.

Elle était restée muette tout le long du chemin du retour. Arrivée à Themyscira, Alex avait filé trouver sa tante Thalestris qui l'avait aussitôt faite monter sur son cheval pour l'emmener faire un tour, et elle lui avait raconté.

« Tu accompliras de grandes choses, tant que tu n'ouvriras pas ton cœur, Alexandra de Themyscira. Un jour tu le donneras à quelqu'un, et son nouveau propriétaire te mènera aux portes des Enfers. »

C'est ce que lui avait dit la pythie.

Thalestris avait promis qu'elle ne laisserait personne emmener sa nièce aux enfers, dusse-elle repousser Thanatos, le dieu de la mort, de sa propre épée. Alex s'était rassuré en pensant que tant Thalestris serait en vie, elle serait saine et sauve. Et elle avait grandi en se jurant que son cœur ne la mènerait jamais aux enfers, et qu'elle renierait quiconque qui tenterait de l'y emmener.

Personne n'avait jamais su la prophétie. Personne, sauf Thalestris et ses sœurs, et ce n'était pas Nikolae qui allait en révéler le contenu à leurs mères, encore moins Lexa. Alex le leur avait appris quand elles avaient chacune respectivement atteint l'âge de consulter l'oracle, et elles en avaient été toutes les deux tellement choquées que ni Nikolae ni Lexa n'avait voulu se rendre à Delphes.

Alex, elle, n'avait plus voulu consulter l'oracle pour la moindre décision de sa vie. Elle écrirait son propre destin, et ne laisserait personne l'emporter aux enfers avant son temps. Personne.

La simple blessure qu'elle avait reçu au bras lors de la bataille de la plage avait été loin de l'inquiéter, mais sa mère avait insisté pour qu'elle aille se faire soigner au pôle médical, où elle avait reçu son bandage et ses pommades sans trop protester quelques jours auparavant.

Elle avait ensuite estimé que la blessure était guérie et s'était débarrassée du bandage, avant qu'Emma ne s'en aperçoive et ne la renvoie immédiatement au pôle médical, comme si elle était encore une enfant. Et maintenant qu'elle était dans la salle de la guérisseuse en chef, en train de se faire examiner sous toutes les coutures par celle-ci, Alex se demandait si elle ne pourrait pas faire appel à son autorité en tant que princesse héritière pour faire cesser cette mascarade, et la laisser reprendre son entrainement.

« Princesse, je vois que comme à l'accoutumée tu n'as pas suivi mes recommandations » soupira Abigail, bien habituée à ce genre de comportement de la part d'Alexandra, ou à vrai dire de la part de la plupart des Amazones gradées de l'armée de la reine « Ce n'était pas une grande déchirure musculaire, mais j'aurai apprécié que tu prennes le temps de repos nécessaire pour te rétablir correctement »

« Mais je me sens complètement rétablie, Abigail ! » sourit Alex « Et regarde, mon biceps fonctionne parfaitement bien »

Elle fit plusieurs mouvements de flexion devant la guérisseuse pour démontrer l'affirmation, ce qui fit soupirer d'autant plus la soigneuse, qui murmurait entre ses dents qu'aucune des Princesses du palais ne prenait leur santé à cœur.

« C'est vraiment parceque c'est toi … » Alex offrit un grand sourire à la guérisseuse, et la remercia vivement de sa compréhension. « Tu peux partir, mais je souhaiterai que tu surveilles ce bras pendant quelque temps. »

Alex promit, répéta à Abigail tout ce que celle-ci voulait entendre, et alors que la guérisseuse en chef n'y croyait qu'à moitié, tourna les talons pour quitter le centre de soins. Elle la connaissait bien, et respectait d'autant plus Abigail pour l'avoir suivie pendant quelques années lors de sa propre formation médicale.

Elle avait passé assez d'années au sein des locaux de soin à se faire former par la guérisseuse en chef pour reconnaitre une blessure grave d'une bégnine, ce qui expliquait en partie pourquoi Abigail insistait moins sur ses consignes médicales avec elles qu'avec les autres Amazones. La formation de guérisseuse ne faisait pas partie de l'enseignement classique des recrues, du moins pas l'apprentissage approfondi qu'avait suivi Alex qui aurait pu lui donner le titre de guérisseuse à part entière, mais elle avait insisté auprès de Regina pour la suivre lors de sa jeune âge, clamant qu'elle voulait avoir l'éducation la plus complète possible.

C'était peut-être les trente ans qu'elle avait passé en tant que fille unique, et surtout en tant que seule prétendante au trône où elle s'ennuyait un peu qui l'avaient encouragé à trainer dans tous les coins de Themyscira et à essayer à faire toutes les formations de métier possible. C'était peut-être aussi les constantes absences de la reine sa mère, qui guerroyait plus qu'elle ne s'occupait de sa fille aînée pendant les premières années de sa vie.

Alex s'était réfugié dans les études et le travail pour accomplir son devoir de future reine des Amazones, et avait une suivi une formation approfondie sur tous les métiers de Themyscira - maréchal ferrant, et chevaux, lavandière, cultivatrice, cuisinière, forgeron - tous les métiers existants des terres sacrées.

De toutes les formations qu'elle avait suivies, la médicale était celle qui le lui avait plus plu. Elle avait aimé suivre la formation de guérisseuse aux côtés d'Abigail tellement fort que la reine sa mère s'en était inquiété un instant, se demandant si sa fille ne choisirait pas une carrière médicale plutôt que la voie militaire qui lui était toute tracée. Ses doutes avaient été vite poussés au loin quand sa fille lui avait demandé d'accompagner la générale Thalestris dans ses conquêtes à l'étranger. Alex adorait la médecine et en pratiquer l'art, mais elle était une guerrière avant tout, et rien ne pourrait changer cela.

En devenant Générale, elle avait mis de côté sa gout prononcé pour ses autres talents et passions, et s'était dévoué corps et âme à l'armée, et à ce qu'être une bonne reine pour son peuple signifiait. Thalia, la vieille servante fidèle qui avait connu Regina et Thalestris enfants, avait élevé Alex et ses sœurs avec le même sens du devoir et de l'honneur qui convenait aux membres de la famille royale, mais Alex avait surtout appris en observant sa mère la reine régner.

De Regina, elle avait appris que régner justement signifiait parfois sacrifier certaines personnes pour le bien du plus grand nombre, et qu'il fallait plus de courage pour prendre une décision difficile que pour se jeter la tête la première dans un bataille sanglante.

En plus de ses préceptrices et de son observation accrue de la reine, Alex avait appris de son autre mère, peut-être plus que de quiconque. Emma avait été là à chaque étape de l'enfance puis du jeune âge adulte de sa fille, à faire l'éducation d'Alexandra, à encourager sa soif d'apprentissage et de découvertes, à toujours lui rappeler qu'elle était une princesse certes, mais avant une enfant, aimée et chérie de ses mères. Quand Regina était happée à ses obligations de reine, Emma avait toujours du temps pour elle, et plus tard pour Nikolae et Alexandria. Si Alex était aujourd'hui si protectrice envers ses sœurs et son peuple, elle le tenait d'Emma.

Et d'elle aussi, elle tenait sa ténacité et son entêtement, ces sentiments même qui était la cause de nombreuses joutes verbales entre Regina et Emma, et qui poussait maintenant leur fille aînée à se rendre droit vers les remparts, oubliant déjà toutes promesses de prendre soin de sa blessure.

Les gardes en tunique bleue s'écartèrent sur son passage, aucune ne l'empêchant d'escalader l'échelle qui la menait en hauteur malgré sa restriction aux strictes membres de la garde, et se mirent aussitôt au garde à vous devant elle.

« Où en sont-ils ? » demanda elle

« Ils s'installent, Générale » lui répondit Agalia, le ton toujours méprisant quand elle parlait des hommes d'Anatolie étaient installés « Leurs campements sont entourés de tranchées profondes et de fortifications hérissées de piques. »

« Impénétrable ? »

« Pour nous ? Non Générale. »

Alex sourit face à la jeune garde, et hocha de la tête.

« Voilà ce que j'aime entendre »

« Et voilà notre princesse qui nous fait l'honneur d'une visite » interrompit une voix moqueuse, faisant aussitôt disparaitre le sourire sur le visage de la générale

« Capitaine. » accueillit-elle Maggie d'une voix glaciale

Alex n'était pas prête d'oublier ce que Maggie avait dit dans la salle d'audience de la reine, et l'influence qu'elle avait eu sur sa mère pour encourager ses sœurs à partir.

« Générale, que nous vaut donc ta présence sur nos remparts ? » reprit la capitaine de la garde sans se laisser perturber

« La reine a ordonné ce matin un retranchement de nos troupes dans l'enceinte de Themyscira. Nous ne pouvons sortir ni la cavalerie, ni les troupes à pied, et notre seul moyen d'attaque restent nos archères. Je veux donc vérifier que tout sera prêt quand Orana mènera les archères sur les remparts pour infliger le plus de dégâts dans leurs camps. »

« Orana ? » demanda Maggie

Trop occupée à surveiller leurs ennemis, la capitaine de la garde n'avait pu se rendre à l'auditoire qui avait eu lieu entre la reine et ses proches conseillères quelques heures auparavant.

« Oui Orana. » Alex releva le menton, et prit soin de vérifier que toutes les gardes sous les ordres de Maggie aux alentours pouvaient l'entendre. « En l'absence de Nikolae, c'est elle qui est à la tête du groupe d'archères d'élite. Tu te rappelles de Nikolae, Capitaine ? Ma sœur, que tu as encouragée à partir au bout du monde risquer sa vie pour accomplir une soi-disant mission divine ? »

Les yeux de Maggie brillèrent d'une étrange lueur, et même si elle ne montra aucune expression faciale, Alex savait qu'elle avait atteint la capitaine en pleine cible.

« Si tu parles de nos princesses, qui ne sont parties que pour accomplir une prophétie placée sur leur tête tout comme sur la tienne depuis bien avant leurs naissances, oui je me rappelle bien d'elles, Générale. »

Maggie avait bien répondu, mais Alex n'adoucit pas son regard de feu pour autant.

« Tu devrais. Si il leur arrive quoi que ce soit, tu l'auras sur la conscience. »

« J'ai foi en elles, et je sais qu'elles affronteront tous les obstacles sur leur chemin avec brio. Elles ont choisi de partir sciemment, pour sauver Themyscira. »

Alex ne répondit que d'un ricanement haineux.

« Bien sûr. Tu n'as donc aucun scrupule quant à leur sacrifice, puisque il est pour le bien de toutes c'est ça ? »

« Générale, je - »

« Facile de sacrifier celles des autres quand on n'a pas de sœurs ! »

Maggie fit un pas en arrière, visiblement touchée cette fois. Alex n'avait pas l'air fière d'elle, mais ne bougea pas d'un pouce, savourant le regard humilié que lança Maggie en direction de ses subalternes.

C'était un coup bas, elle le savait parfaitement. Toutes les Amazones de Themyscira connaissaient celles d'entre elles qui n'avaient pas la chance d'avoir une mère ou une famille, et plaignaient ces orphelines dont les mères avaient succombé à leurs mises au monde. Maggie faisait partie de celles-là.

L'insulte que venait de lui lancer Alexandra ne pouvait être réparée, le rang de la générale surpassant largement le sien et son titre de princesse lui offrant une immunité indéniable, elle le savait toutes les deux.

Ce fut donc une capitaine complètement muette qu'Alex quitta ce matin-là, descendant vite des remparts une fois son venin craché, la satisfaction d'avoir enfin réussi à faire taire sa plus grande rivale ayant un étrange gout amer dans sa gorge.

Tout ce qu'elle pouvait éprouver sur le moment ne résisterait cependant pas à un bon entrainement sur son cheval, se promit Alex en se dirigeant d'un pas décidé vers les écuries.

Une heure après, Alex n'avait pas réussi à taire la culpabilité grandissante de ce qu'elle avait dit à Maggie, et malgré ses remontrances internes, s'était convaincue que retourner sur les remparts pour s'excuser de son comportement était la meilleure chose à faire. La capitaine de la garde avait beau l'énerver grandement et lui causer bien trop de soucis pour ce qu'elle était censée représenter dans sa vie – soit une nuisance de la plus faible importance - Alex n'avait aucun droit de lui parler ainsi, encore moins devant ses troupes.

En temps que Générale et princesse héritière, elle était celle qui devait montrer l'exemple, et rabaisser la capitaine devant ses troupes à l'oral sur un tel sujet n'avait rien du juste combat que présentait un combat au corps à corps.

Maggie était orpheline et le serait toujours, le lui rappeler en public n'était qu'une grossière insulte digne de la rue. Alex n'avait fait que régler ses comptes en public, et creuser encore plus les différents entre les militaires et les gardes, ce qui était bien la dernière chose à faire en temps de guerre. C'était d'ailleurs l'unique raison de s'excuser qu'elle avait trouvé, et qu'elle se répétait en boucle tout bas en escaladant à nouveau l'échelle qui menait sur les remparts – s'excuser pour ne pas créer de conflits internes, alors que la guerre devait rester la priorité.

Les propres sentiments de Maggie quant à ce qu'elle lui avait dit lui étaient bien égaux, et si elle avait été blessée dans son ego, elle s'en remettrait sans doute facilement. La capitaine en avait vu d'autres.

La capitaine était d'ailleurs en train d'en voir d'autres, puisque à peine arrivée en haut de la tour de garde qui menait au chemin des remparts, Alex put l'entendre crier de toute sa voix qu'il lui fallait des gardes réveillées et non à demi-somnolentes, et que si elles les reprenait à piquer du nez, elle les enverrait dormir toute la semaine dans les écuries.

Maggie se retrouva vite seule, ayant envoyé ses gardes décamper aux quatre coins des remparts, et quand elle se retourna vers Alex et se rendit compte de sa présence, ne cacha pas son irritation.

« Princesse, encore là pour rappeler à tous la misère des autres ? »

Alex eut la décence de ne pas profiter de la vulnérabilité évidente de la capitaine pour lui sauter à la gorge, et même d'avoir l'air légèrement gênée.

« Je suis venue te présenter mes excuses. » énonça-elle

Maggie leva un sourcil, visiblement étonnée. Alex n'était pas connue pour changer d'avis et s'excuser après des propos virulents, encore moins vis-à-vis d'elle. Leur hostilité était connue de toutes à Themyscira, et source de nombreux paris concernant le temps qu'il leur faudrait pour repartir dans une nouvelle empoignade musclée.

« Je ne change pas d'opinion sur toi » reprit vite Alex, rassurant presque son interlocutrice quant au coup qu'elle avait dû se prendre sur la tête « Je persiste à penser que tu as participé à précipiter le départ de mes sœurs hors de la sécurité de ces murs, et cela m'est inexcusable. Il n'empêche que ce que je t'ai dit était déplacé, et je le regrette. »

C'était des demi-excuses à moitié ressenties, mais Maggie les accepta tout de suite d'un hochement de tête silencieux comme des vraies, car une telle occasion de ne se représenterait pas de sitôt.

Les deux femmes restèrent un moment en silence, à se dévisager sans réellement savoir comment agir maintenant. De toutes les altercations qu'elles avaient eu depuis les décennies qu'elles s'affrontaient, c'était la première fois où l'une faisait un premier pas vers l'autre. Elles ne s'étaient jamais retrouvées dans cette situation auparavant, et étaient presque perdues quant au comportement à adopter maintenant, presque timides l'une comme l'autre.

« Bien, je … je vais aller m'entretenir avec Megaloppe » finit par déclarer Alex, déjà prête à repartir

« Générale ! » Alex se retourna vers Maggie, qui lui montra d'un mouvement le campement des hommes, si loin là-bas sur la plage. « La reine est venue me demander d'estimer au mieux les gardes qu'ils ont postés sur l'immondice qu'ils osent appeler des remparts, afin de mieux évaluer leur défense. Veux-tu m'y aider ? »

Alex hésita un instant. Il lui paraissait assez étonnant que la capitaine de la garde, responsable de la sécurité du dernier obstacle entre leur peuple et les envahisseurs, se soit vu confier une tâche si futile que de compter les gardes adverses.

Peut-être que la reine n'avait confiance qu'en elle, ce qu'Alex ne cautionnait absolument pas. Peut-être aussi que c'était la manière de Maggie de lui montrer qu'elle acceptait ses excuses, et qu'elle souhaitait s'en éloigner le plus possible.

Elles se postèrent toutes les deux sur les remparts à une distance respectable l'une de l'autre, les yeux rivés sur le campement des hommes faces à elles.

Il n'y avait pas un mouvement face à elles, et si de temps en temps, un cheval ou un homme en armure ne se baladait pas entre les tentes, on aurait presque plus croire que le campement était abandonné. Alex arrêta vite de compter les gardes inexistants, ayant tout de suite deviné que pas un ne se montrerait aujourd'hui, et que Maggie l'avait bien compris elle aussi. Elle n'en fit aucune remarque.

« Ils sont loin et si proches à la fois » commenta Maggie après un long moment de silence « Je brûle d'aller les affronter »

Alex offrit un sourire à Maggie, un vrai cette fois, et reporta son attention sur le camp inanimé devant elles.

« Pour une fois, je suis bien d'accord avec toi Capitaine. »


Nikolae était partie de Themyscira dans le monde des hommes de la même manière dont elle avait toujours vécu sa vie – trop vite et trop pressée, sans se préparer ou s'échauffer, et ne comptant que sur elle-même pour atteindre le but qu'elle s'était fixé. Et maintenant qu'elle était face à la croisée de deux chemins, sans aucune indication ou aucun autre voyageur pour l'aider à choisir sa route, elle regrettait légèrement de ne pas avoir demandé un plan à Lexa.

Sa sœur avait voyagé dans tous les pays du monde, rencontré tous les peuples et appris toutes leurs cultures, et connaissait - littéralement – tous les chemins pour se rendre à Rome. Elle aurait pu lui dessiner une carte vers Amphipolis les yeux fermés.

Mais Nikolae n'avait jamais eu la patience de Lexa, et savait pertinemment que si sa sœur lui avait dessiné un plan, elle ne l'aurait jamais lu. Elle était bien trop impulsive pour prendre une décision basée sur une ligne écrite sur un bout de papier.

Alex lui aurait dit d'attendre que quelqu'un passe pour demander sa route. Lexa lui aurait dit de réfléchir à sa route logiquement – construire une horloge solaire, observer le soleil pour repérer l'est, suivre la direction du vent – tout un tas de techniques que seule elle ne connaissait. Nikolae n'était aucune de ses deux sœurs.

Elle avait toujours été la sœur populaire, celle qui souriait quand tout le monde hochait la tête d'un air austère, celle qui avait toutes les conquêtes faciles mais jamais durables. Même si peu osaient le dire de vive voix, beaucoup d'Amazones pensait que Nikolae était la fille préférée de la reine Regina.

Nikolae était celle que tout le monde aimait et que tout le monde écoutait. Elle était aussi celle qui s'en sortait toujours quand elle faisait des bêtises, et qui contrairement à ses sœurs, n'était jamais punie. Peut-être aussi parcequ'Alexandra et Alexandria respectaient bien plus les règles qu'elle ne l'avait jamais fait – Alex parcequ'elle avait grandi avec le titre d'héritière du trône sur les épaules, et Lexa parcequ'elle avait désespérément cherché l'approbation de Regina toute son enfance.

Nikolae était privilégiée, et elle le savait.

Mais elle ne devait à personne ni sa place dans l'armée, ni son grade, ni son titre de tireuse d'élite. Son titre de princesse était un droit de naissance, mais celui de Capitaine, elle l'avait gagné à la sueur de son front, se souciant peu des attentes qu'on avait placées sur elle ou du fait que ses sœurs soient plus gradées qu'elle.

Elle avait toujours suivi ses instincts, et c'était le bon moment pour s'y fier. Réajustant la besace à son épaule, Nikolae engagea son cheval vers le chemin de droite.


Lexa et Clarke s'étaient séparées de Nikolae sur la route de Maronée et étaient reparties à grand galop en direction du royaume de Larissa, la bride abattue et lançant des nuages de poussière derrière elles.

Lexa était la meilleure pisteuse des Amazones, et connaissait les routes de Grèce mieux que quiconque – elle n'avait aucun doute sur le chemin à prendre et les routes à emprunter pour atteindre son but. Elle pourrait y guider sa jument les yeux fermés.

Clarke, elle, suivait bravement Lexa, masquant comme elle le pouvait des grimaces d'inconfort. Contrairement à son amie, elle ne montait à cheval que lors d'expéditions ou de ses entrainements, et la rapide cadence qu'imposait la jument de Lexa se faisait ressentir sur ses épaules et son dos. Elle le payerait en fin de journée. A sa selle, elle avait accroché divers sacs remplis d'herbes et d'onguents et dont elle espérait grandement ne pas avoir à se servir, ce qui jurait grandement avec les poignards et les couteaux que Lexa avait à la sienne.

Helios venait de mener le char du soleil au terme de sa course, marquant la fin de la journée et le début de la soirée quand Lexa décida d'arrêter leurs montures pour la nuit. Ayant passé presque la moitié de sa vie à cheval, Lexa avait l'habitude de longues journées sur la route et aurait encore pu poursuivre un long moment dans la nuit, mais pensait à Clarke.

La blonde avait bien trop de fierté pour le dire, évidemment, mais Lexa n'avait pas besoin d'entendre les mots pour savoir qu'elle n'en pouvait plus et se mit en quête d'un endroit où passer la nuit.

« Nous dormirons ici cette nuit » dit-elle à Clarke quand enfin elle trouva un lieu qui lui semblait convenable.

Elle-même se serait contentée de conditions bien plus rustiques, mais elle ne laisserait pas Clarke dormir sur un simple lit de brindilles et de bouts de bois, et il lui fallait au moins trouver un point d'eau pour que l'endroit soit à peu près correct.

« Ce n'est pas le luxe du palais, bien sûr … »

« C'est parfait » sourit Clarke « Un sol un peu dur n'a jamais tué personne ! »

« On verra ce que tu en dis demain » dit Lexa avant de tourner les talons

Clarke la regarda s'éloigner en souriant. Beaucoup à Themyscira prenaient Lexa pour la plus triste des Amazones du pays, la craignant autant qu'elles la plaignaient, pensant qu'elle ne savait rien de son surnom. En vérité, peu la connaissaient comme ses sœurs et Clarke, et seules ces quelques privilégiées savaient qu'elle n'était véritablement sombre et lugubre.

Lexa riait peu, mais savait parfaitement faire preuve d'humour, et d'un sarcasme qui faisait toujours mouche. Le temps que Clarke parte se changer derrière un arbre pour la nuit, et mène les deux chevaux au cours d'eau que lui avait indiqué la commandante, Lexa avait ramené du bois qu'elle avait trouvé aux alentours, et commençait déjà un feu sous les yeux éberlués de sa compagne de voyage.

« Parfois, j'oublie tout ce que tu sais faire ! »

« Heureusement que moi je n'oublie pas. »

« La chance ne sourit pas aux vantardes, Alexandria »

Lexa sourit sans répondre, et fit apparaitre au milieu de son tas de bois une petite flamme jaune qui se propagea vite en un bon feu.

« Grâce à la vantarde, tu auras chaud cette nuit au moins »

« Et à manger ? »

Lexa leva un sourcil étonné vers la blonde, qui maintint son regard jusqu'à ce que la brune pousse un soupir.

« C'est censé être moi la princesse ici. »

« Mais tu as toujours su chasser mieux que moi ! » argumenta Clarke

« Il est trop tard pour chasser, il fait déjà nuit … Je vais nous trouver des baies, il doit y en avoir près du cours d'eau. »

« Et moi, qu'est-ce que je fais ? »

La question de Clarke resta en suspension. Lexa était déjà repartie, et il fallut l'attendre un bout de temps avant qu'elle ne revienne les bras remplies du produit de sa cueillette.

« Et voilà ! » sourit-elle en transférant les baies à la blonde

Clarke les fit rouler entre ses doigts, vérifiant qu'aucune d'entre elles n'étaient toxiques, et les jugea assez à son goût pour en faire un diner convenable.

« A table Princesse ! »

« Clarke, en dehors de Themyscira il n'y plus de protocoles » dit Lexa en s'asseyant devant le feu « Pas besoin de me saluer ou de me vouvoyer. »

« Alors je ne peux plus t'appeler princesse ? » dit Clarke, l'œil moqueur

« Clarke … » gronda Lexa

La blonde rit, et s'assit en face de la brune. Elle avait sorti d'un des sacs à sa selle les quelques provisions encore fraiches qui venaient droit de Themyscira, et les distribua en deux rations. Lexa commença à avaler la sienne sans dire un mot.

« Alors, tu vas me raconter à quoi ressemblent tes voyages ? » demanda Clarke entre deux bouchées

La nuit était silencieuse, et seul le feu crépitant à leurs pieds était entre elles deux. Lexa prit le temps de finir ses baies avant de répondre.

« Et bien, je commence par trouver un endroit paisible pour dormir, si je décide de dormir sur place. Sans animaux sauvages pour venir me croquer une jambe pendant la nuit. »

« Des animaux sauvages ? »

Clarke avait ouvert de grands yeux ébahis, et Lexa haussa des épaules d'un air désinvolte.

« Il y a quelques loups qui trainent dans ces bois, mais ils ne sont pas bien dangereux … »

« Des loups ? »

Clarke avait l'air effrayée, mais Lexa lui sourit doucement, et la blonde comprit qu'elle s'était jouée d'elle.

« Tu n'es pas drôle ! J'y ai vraiment cru ! » cria Clarke en lui jetant un pépin de pomme, que Lexa évita facilement.

« Les bois où nous sommes aujourd'hui sont sans danger. Il n'y aucun danger avec le feu de toute façon, il éloigne tous les dangers. »

« Tous ? »

« Pour l'instant. Le plus dur arrive. »

Lexa hocha de la tête comme pour conclure la discussion, et avala la fin de ses baies. Le silence retomba sur leur campement improvisé.

Lexa avait les yeux rivés sur le feu, clairement perdue dans ses pensées, et Clarke ne pouvait s'empêcher de la regarder en se demandant bien ce qui se passait dans la tête de son amie. Elle avait connu Lexa tout au long de sa vie et la connaissait sans doute mieux que personne, mais parfois, même elle avait du mal à décrypter les mots sous ses silences. Le caractère mystérieux de Lexa avait toujours eu quelque chose d'aussi troublant qu'admirable. Si c'était grisant de connaitre qui elle était sous le masque, c'en était tout aussi inquiétant de ne pas savoir l'étendue de ce que cachait Lexa.

« Lexa. »

Lexa releva la tête, portant toute son attention vers Clarke.

« Oui ? »

« Pourquoi tu ne restes jamais plus d'un mois à Themyscira ? Pourquoi tu repars toujours tout de suite ? »

La question lui avait brûlé les lèvres depuis longtemps sans qu'elle n'ose jamais la poser, et maintenant que les mots étaient sortis, Clarke n'avait qu'une peur que Lexa ne lui réponde pas.

De l'autre côté du feu cependant, les yeux verts la dévisageaient sans rancœur. Lexa n'avait pas l'air étonnée. Elle avait du attendre la question depuis longtemps, peut-être même plus longtemps que Clarke.

« J'ai toujours aimé voyager » finit-elle par répondre

Elle avait à nouveau baissé les yeux vers le feu, et Clarke n'était pas dupe.

« Tu as toujours aimé partir » corrigea-elle

Cette fois, Lexa leva les yeux vers elle et ne les baissa plus.

« Themyscira ne peut pas survivre en autarcie Clarke. On ne peut pas vivre centrées sur nous-même. On doit avoir des alliés ailleurs, et des gens vers qui se tourner pour mieux nous protéger. »

« La reine pense le contraire. » remarqua Clarke

« Ma mère pense beaucoup de choses ! » lança Lexa avec dédain, avant de se reprendre immédiatement « Elle reste dans les coutumes des reines avant elles, qui ne sortaient de Themyscira que pour des guerres et des pillages, mais ce n'est pas mon état d'esprit. Il nous faut une ouverture au monde, et c'est pour cela que je pars. »

« Par pure dévotion pour ton pays ? »

« Parfaitement. »

Clarke n'y croyait qu'à moitié. Lexa avait comme tout membre de la famille royale une habilité à manipuler les mots à sa convenance, et aurait pu convaincre quiconque qu'elle était sincère d'un simple regard.

Pas Clarke.

Clarke, elle, savait que Lexa avait une relation compliquée avec sa mère, certes, mais qu'elle adorait ses sœurs. Leur dire au revoir à chaque voyage était un crève-cœur, et Clarke doutait fort que Lexa s'infligerait un tel martyre uniquement pour des raisons politiques d'ouverture au monde de son pays, peu importe ce que la phrase signifiait.

« Ca n'a rien avoir avec le fait que tu sois ravie de trouver la moindre opportunité pour t'éloigner de Themyscira ? »

Lexa laissa un temps de silence explicite, confirmant à toutes les deux que Clarke avait mis le doigt sur un point sensible, avant de se lever de sa place.

« Je prends le premier tour de garde cette nuit. »

Le ton n'était pas tranchant, mais Lexa voulait clairement clore le sujet, et Clarke n'insista pas. Contrarier Lexa n'était pas une bonne idée. Après tout, elle restait sa Princesse, et amie ou non, Clarke continuait à lui devoir respect et obéissance.

« Dors vite, demain on a de la route » lui lança Lexa

Elle était repartie aller chercher du bois un peu plus loin pour raviver le feu, et Clarke la regarda s'éloigner jusqu'à ce que le feu de camp ne parvienne plus à l'atteindre de sa lumière.

« Bonne nuit Lexa. »