Mener les défenses sur Themyscira était un travail lent et pénible auquel Alex s'attardait du matin au soir.
L'armée du roi Cyrus qui les entourait avait cessé de tenter des sorties hors de la sécurité de leur campement pour préférer attendre le combat sur la plage, et un long jeu de patience c'était maintenant installé entre les assaillants et les assaillies. La guerre des nerfs était lancée, et le premier qui craquerait – l'un en sortant de la protection de ses remparts, l'autre en décidant de rentrer chez lui – en sortirait perdant.
Sa mère la reine avait refusé chacune de ses demandes de sorties pour aller affronter leurs ennemis, lui assurant qu'elle ne ferait que massacrer ses Amazones contre la protection divine qu'avait placé Poséidon sur les hommes d'Anatolie, et ne trouvant aucun autre moyen de mettre à mal l'armée ennemie, Alex avait rapidement fini par instaurer un rituel très précis qui avait lieu tous les matins à l'aube. Elle se postait en haut des remparts qui fortifiaient l'entrée de Themyscira avec une dizaine de ses meilleures archères, et ensemble, elles tiraient des flèches sur les très humains soldats du roi Cyrus, les descendant comme des lapins.
Alex, que sa tante Thalestris elle-même avait formée au tir, était une excellente tireuse et faisait mouche à chaque fois, tout comme chacune de ses archères. Elle n'avait pas l'œil de Nikolae qui était la meilleure archère de l'armée, c'était vrai, mais les hommes face à elle redoutaient chacune de ses flèches. Un arc normal n'aurait jamais pu atteindre sa cible à une telle distance, mais les armes de la famille royale de Themyscira avait été forgées par les cyclopes d'Héphaïstos lui-même en cadeaux de son amant Arès à la reine Oretra.
Ses flèches pouvaient être lancées à des distances monstrueuses sans qu'elle ait à s'exténuer sur son arc. Une bonne partie de la garde des Anatoliens s'était ainsi vue rapidement décimée, déclinant d'une dizaine de soldats par jour jusqu'à ce que leurs supérieurs prennent les dispositions nécessaires.
Les trompettes sonnaient désormais aussitôt qu'apparaissait une forme en haut des remparts, que ce soit la Générale elle-même ou l'une de ses soldates, ce qui générait un grand brans-le-bas-le-combat dans le camp des hommes pour aller se replier à l'abris, et amusait beaucoup les Amazones. Leur repli quotidien avait beaucoup moins plu à Alex, qui avait perdu à la fois un bon moyen de s'entraîner sur cible vivante sans blesser une de ses guerrières et un excellent défouloir.
Elle continuait cependant à venir sur les remparts tous les matins avec son arc et ses flèches avant de prendre son petit-déjeuner, et ne repartait pas avant d'avoir atteint au moins deux soldats adverses, dusse-elle avoir passé deux heures à attendre qu'ils osent pointer le bout de son nez hors de leurs cachettes.
Tous les jours et après sa séance de purge quotidienne, Alex demandait audience avec la reine pour demander à sortir dehors. Tous les jours, sa mère le lui refusait.
Alex avait beau frapper du poing contre la table, et hurler jusqu'à ce que sa gorge ne s'assèche, la reine ne céderait pas. Tant que l'une des princesses n'était pas revenue avec la ceinture qui était censée la protection du dieu de la guerre, elle refuserait la moindre sortie hors de Themyscira, et ce jour-là n'était pas différents des autres quant à son avis sur la question.
« Je dirige une armée, Mère ! Pas un camp de tir à l'arc ! » hurla une Alex furieuse en se ruant hors de la salle de trône
Sa mère la reine, non contente de lui avoir à nouveau interdit une sortie à la tête de la grande armée pour se débarrasser une bonne fois pour toute la vermine qui résidait sur leur belle plage, lui avait demandé de cesser d'injurier le roi Cyrus dès qu'elle en avait l'occasion – notamment sur ses ascendances divines - par peur d'attirer encore plus la colère de Poséidon sur Themyscira.
Alex n'avait ni peur de Poséidon, ni d'aucun autre résidant de l'Olympe, mais connaissait les conséquences qu'on obtenait à irriter un dieu si puissant. Une épidémie de peste dans la ville ou une tornade dirigée droit vers Themyscira n'étaient que peu souhaitables, sa mère avait raison. Alex garderait ses commentaires quant à la lignée de roi Cyrus et du prince Démétrios pour elle, mais n'en pensait moins.
En sortant du palais, Alex se dirigea droit vers la grande arène, et s'éclipsa dans un sentier dissimulé quelques pas avant pour se rendre sur une piste plus petite, et moins utilisée car couverte d'un mélange de graviers et d'herbe folle au lieu du fin sable épais comme un matelas moelleux qui recouvrait l'aire d'entrainement habituelle. Il faudrait qu'elle y emmène ses troupes rapprochées s'y entrainer prochainement – une Amazone digne de ce nom ne craignait pas les égratignures qui accompagnaient les chutes sur ce terrain-ci – mais pour l'instant l'esprit de la générale était plus occupé à trouver un moyen d'adoucir la colère qu'elle sentait monter rapidement en elle qu'à échafauder de nouvelles tactiques d'entrainement.
Depuis que ses sœurs étaient parties et qu'avait débuté le siège de Themyscira, elle sortait de ses entrevues avec sa mère dans un tel état de rage que le seul moyen qu'elle ait trouvé pour se calmer était de se défouler sur sa plus grande rivale, à y comprendre vu que cet insolent de princesse Démétrios était bien en sécurité dans son campement la capitaine de la garde de Themyscira elle-même.
Le rituel était toujours le même.
Alex envoyait jour après jour chercher Maggie sitôt sortie du palais, et la retrouvait dans la petite arène pour lutter au corps à corps avec elle des heures durant. Il arrivait même maintenant que Maggie soit là avant qu'Alex n'ait envoyé sa palefrenière la ramener des remparts, à s'échauffer en attendant le combat et à la saluer du même éternel petit hochement de tête qui énervait encore plus la générale que la conversation entière avec la reine. Alex l'exécrait encore plus maintenant qu'elle avait à la supporter tous les jours, mais devait admettre que Maggie restait une excellente guerrière à affronter main nues, peut-être la meilleure maintenant que Lexa était Zeus seul savait où sur les routes de Grèce et que Megaloppe avait été plongée dans un deuil profond qu'il était impossible d'un tirer quoique ce soit ces derniers jours.
Elles n'échangeaient pas un mot mais donnaient le meilleur d'elles-mêmes à chaque fois, les laissant toutes les deux un peu plus haletantes et suantes chaque jour. La blessure au biceps d'Alex s'était réouverte trois jours auparavant sous un coup de poing bien placé de la capitaine, et elle avait été tellement étonnée que la petite brune ait réussi à parer sa défense pour l'atteindre qu'elle ne l'avait remarqué qu'au dîner du soir, quand Emma lui avait fait remarqué sa tunique était tachée de sang. Bien qu'elles essayaient toujours de faire durer leur lutte le moins longtemps possible, leurs postes à haute responsabilité venant avec de nombreuses obligations, Alex se voyait toujours déçue quand une servante de palais ou une garde en tunique bleue venait interrompre le combat, appelant l'une ou l'autre à rejoindre les remparts ou le palais. Le combat à mains nues lui permettait au final d'assouvir sa frustration et d'en créer une nouvelle quand inévitablement il se terminait, la laissant toujours étrangement satisfaite et mécontente à la fois.
Aujourd'hui cependant, Alex n'avait envoyé personne sur les remparts. Trop énervée pour penser clairement, elle s'était mise à enchaîner les tours de pistes les uns après les autres sans réfléchir. Elle en avait déjà fait plus d'une quinzaine quand elle aperçut la figure bleue stoïque du bord du terrain, et les forces soudain décuplées par sa colère, accéléra le rythme pour lui passer devant sans s'arrêter.
« Je ne veux voir personne ! »
Maggie ne semblait pas l'avoir écoutée, restant sans bouger au bord de la piste, les bras croisés contre la poitrine et l'air de juger chacune des foulées de la générale. Elle dut comprendre assez vite qu'Alex ne s'arrêterait pas de sitôt, puisqu'à son troisième passage devant elle, Maggie lui emboita le pas, et se mit à courir aux côtés de la Princesse, ne la lâchant pas même quand celle-ci tenta de la semer en accélérant l'allure.
« Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans je ne veux voir personne ! » hurla Alex entre deux souffles quand même
« J'ai eu une idée » lui exposa Maggie
La petite brune gardait parfaitement la cadence avec la grande générale, ce qui ne faisait qu'agacer d'autant plus celle-ci, et avait le culot de ne pas du tout paraitre essoufflée.
« C'est bien, tout arrive » grogna Alex
« Ecoute Générale, je dois te parler. »
Alex n'avait aucune envie d'arrêter de courir, et encore moins d'écouter ce que la capitaine avait à dire. Elle profita du prochain virage qu'elle avait pris serré pour prendre une soudaine accélération, et de profiter de sa pointe de vitesse pour laisser Maggie derrière.
Elle pensait l'avoir enfin semée quand sans réellement comprendre pourquoi, elle se retrouva projetée sur le dur gravier de la piste, bousculée par une force surhumaine qu'elle n'avait pas vu venir. Il s'avérait que la force en question était le petit gabarit de Maggie, qui n'avait pas trouvé comme autre solution pour arrêter la générale que d'enrouler ses bras autour de la taille et de la plaquer au sol.
« Bon sang tu es complètement folle ! Je pourrai avoir ta tête pour ça ! »
Maggie, toujours vautrée sur Alex, ne semblait pas si scandalisée que ça de son geste, et préféra enlever précautionneusement les graviers qui s'étaient incrustés dans son avant-bras lors de sa chute. « Mais tu vas dégager oui ! » rua Alex, donnant un coup de bassin assez violent pour envoyer rouler Maggie un peu plus loin.
« Langage fleuri pour une princesse » remarqua celle-ci en se relevant « Tu as appris ça dans les écuries ? »
Alex vit rouge. Elle se jeta sur la capitaine pour attraper le col de sa tunique d'un poing et la renvoyer dos contre le sol dans un mouvement souple. Maggie avait un des bras d'Alex qui étouffait sa gorge et son genou contre le torse qui lui broyait les côtes, mais ne se priva pas pour sourire faiblement.
« Si c'était pour faire cela tu aurais pu me laisser au sol. Je viens de faire une nuit de garde entière, ce n'est pas pour que tu me broies le dos juste avant que j'aille dormir ! »
Alex descendit son genou pour s'assoir à califourchon sur la capitaine, et laissa son avant-bras contre la gorge de la petite brune, sans toutefois continuer à y appliquer une telle pression. Elle ne connaissait pas une personne plus intolérable que Maggie, ni personne qui parvenait à l'énerver si vite et si facilement. Si elle n'avait pas été capitaine de la garde, Alex se serait arrangée pour l'envoyer récurer les étables ou lui confier une autre tâche ingrate loin du palais, et n'aurait plus eut à la supporter constamment. Malheureusement pour elle, Maggie avait un poste si haut placé qu'il était impensable de penser la remplacer par une autre.
« Dis-moi ce que tu as à dire, et vite ! » cracha Alex
« Leurs défenses sont mauvaises. » dit faiblement Maggie
« Non tu crois ? » se moqua Alex « C'est ce que je m'évertue à répéter à la reine jour après jour ! Ravie de savoir que tu m'écoutes quand je parle ! »
« Tu ne me parles pas beaucoup quand tu viens ici » remarqua Maggie
Sa voix était à nouveau entrecoupée de sifflements stridulants, signe qu'Alex avait inconsciemment appliqué une nouvelle pression sur sa gorge.
« Et la stratégie de la reine n'est pas mauvaise. Si nous attaquons, Poséidon les aidera et nous tuera toutes. Il nous faut un nouveau plan »
« Tu veux m'apprendre mon métier ? » s'enflamma Alex « Tu crois que je n'y ai pas pensé avant ? »
« Générale … » souffla Maggie
Le bras s'enfonçait un peu plus dans sa gorge à chaque mouvement de la Princesse au-dessus d'elle mais celle-ci ne semblait pas s'en rendre compte, trop emportée dans son élan furieux.
« Ils n'ont que des palissades de bois pour se défendre alors que nous avons des murs épais comme des troncs de chênes ! Nous pourrions les écraser comme les vulgaires insectes qu'ils sont si ils n'avaient pas la protection du Dieu des Océans ! »
« Alex…andra »
Alex sembla enfin remarquer qu'elle était tout bonnement en train d'étrangler la capitaine, et plaça vite ses poings de part et d'autre de la tête de Maggie, laissant celle-ci reprendre de grandes goulées d'air désespérées.
« Je n'avais pas remarqué. » fut la seule excuse que lui offrit Alex, alors que Maggie massait sa gorge endolorie
« La délicatesse n'est pas ton fort, n'est-ce pas Princesse ? J'en prends grande note. »
Alex ouvrit grand les yeux, voulut jeter une quelconque réplique intelligente qu'elle ne parvint pas à formuler, et prise de court, lui rétorqua la seule réponse qui lui vint à l'esprit.
« Tu as une idée, alors dis la moi et disparais de ma vue ! »
« Si nous ne pouvons pas les attaquer de front, il faut trouver un moyen détourné, et comme nous ne pouvons passer ni par la terre, et encore moins par les eaux, il ne nous reste plus qu'une solution. »
« La voie aérienne ? »
Maggie confirma d'un hochement de tête, et Alex fronça des sourcils.
« Tu as l'air d'y avoir grandement réfléchi »
« Les nuits sont longues, à surveiller une plage où rien ne se passe. Et si notre stratégie d'attaque ne nous avance à rien, ne devrions-nous pas en réfléchir à une autre ? »
Alex poussa un ricanement sonore. Sous ses hanches, Maggie se trémoussait légèrement pour soulager son dos sans doute bien écorché, ce qui déclencha une étrange et désagréable sensation de chaleur dans le ventre de la générale qu'elle fit taire aussitôt en resserrant les cuisses, immobilisant aussitôt le vermisseau gigotant sous elle.
« Je ne pensais pas que la garde interne s'intéressait de si près à l'art de la guerre ! »
Maggie ignora la pique, pour peindre son visage d'un sourire plein de dents qui n'annonçait rien de bon.
« Bien parlé pour une Générale qui fait partie d'une armée qui ne combat plus ! »
Alex avala durement l'affront. Elle n'aimait pas se voir rappeler qu'elle était depuis trop longtemps une soldate sans guerre, encore moins par une vulgaire chef de sentinelle qui n'avait jamais vu un champ de bataille de près ou de loin avant que les envahisseurs ne viennent les défier sur leur plage.
« Je pourrai avoir ta langue pour ça » siffla-elle entre ses dents
« Ma langue, ma tête … Tu en veux beaucoup » sourit insolemment Maggie « Avant de m'ôter mes organes un par un, écoute au moins ce que j'ai à dire ! Pour les atteindre par les airs, j'ai une idée. »
« A moins que tu sois vue pousser des ailes pour accompagner les serres que tu sembles porter, je ne vois pas comment tu pourrais faire. »
« Par les oiseaux bien sûr ! »
« Les oiseaux ? »
« Les ornithes, les oiseaux d'Ares ! Les oiseaux ne nous attaqueront jamais, nous sommes les défenseures de leur territoire, mais peuvent s'en prendre aux hommes ! »
« Je ne vois pas en quoi une poignée d'oiseaux va nous débarrasser des hommes »
« Ce ne sont pas les oiseaux qui vont le faire, mais les hommes eux-mêmes. » sourit Maggie « Les ornithes sont les animaux protégés d'Ares. Si ils en descendent un seul, Ares sera offensé.»
« Ca ne le rendra pas sympathique à notre cause » remarqua Alex
« Non mais cela le rendra furieux contre eux, et c'est un toujours un avantage de voir ses ennemis s'attirer la colère des dieux, n'est-ce pas ? »
« Ta brillante idée est donc de réaliser un largage d'oiseaux au-dessus du camp des hommes dans l'espoir qu'ils en tuent quelques-uns, et que leur meurtre affronte tellement Ares qu'il déclenche sa colère sur eux ? Tu espères peut-être aussi qu'ils vont lever l'ancre en voyant arriver ta nuée de piafs ? »
« Oh je n'ai jamais dit ça. Ce ne sont pas les oiseaux qui vont nous permettre de les faire partir. Tu as entendu l'oracle et – pas la peine de te remettre à m'étrangler après ce que je vais dire – nous ne gagnerons pas cette guerre tant que tes sœurs n'auront pas ramené la ceinture d'Ares. »
« Alors pourquoi se donner tant de mal ? »
« Parceque dans tous les cas nous sortons gagnantes – si ils tuent les oiseaux, ils perdent Ares, et peut-être même Artemis ou Apollon qui adorent les animaux, et si ils ne les tuent pas, les oiseaux les harcèleront jusqu'à ce qu'ils sortent du camp »
« Et qu'ils deviennent atteignables par nos flèches » comprit Alex
« Exactement. »
Alex hocha de la tête. Le plan n'était pas bête, pas bête du tout même, et évidemment il était hors de question qu'elle ne l'admette.
« Et comment tu proposes de contrôler les oiseaux ? »
« Par le bruit. Si ils ont peur du bruit que nous produirons, ils iront s'envoler au-dessus des hommes, et quand ils les verront, ils les reconnaitront comme des prédateurs qui viennent envahir leur territoire ! »
« C'est vrai que c'est ingénieux » sourit Alex « Je pourrai même dire que - »
« Générale ! »
Elles tournèrent toutes les deux la tête pour voir arriver au bout de la piste une jeune Amazone qui ne pouvait être qu'une guerrière de l'armée à en croire son armure.
« Générale ! Oh par Hera ! »
La jeune fille – Kloe, reconnut Alex – rougit jusqu'à la pointe de ses oreilles d'une étrange couleur pivoine, et se couvrit les yeux de ses mains.
« Toutes mes excuses Générale, oh je ne voulais pas vous interrompre ! »
« Nous interrompre ? » répéta Alex sans comprendre
Sous elle, Maggie éclata de rire, et c'est en voulant lui intimer l'ordre de se taire qu'Alex comprit ce qu'avait cru interrompre sa jeune soldate. Elle était toujours assise sur Maggie, les mains posées au sol si près de sa tête qu'on aurait pu croire qu'elles étaient dans les cheveux bruns de la capitaine, et assez proche d'elle pour être considérée dans une position compromettante.
« Je comprends maintenant pourquoi tu voulais ma langue, Princesse » nargua Maggie
Alex sauta sur ses pieds, dissimulant comme elle le pouvait la gêne qu'elle sentait lui monter aux joues, et aboya à Kloe de la regarder en face quand elle lui parlait. Il était absolument ridicule de penser que elle et Maggie auraient pu … quoi que la vision de la brune allongée sous elle n'était pas si désagréable, même si ce n'était ni le lieu ni le moment de penser à de telles choses. Pourquoi même son esprit avait divagué vers cette zone trouble en premier lieu, Alex ne souhaitait même pas le savoir.
« Kloe, tu voulais me dire qu'Orana me cherche, non ? » La rousse hocha de la tête, et Alex enchaîna aussitôt « Va lui dire de me retrouver au palais avec Catalina, et les autres membres du conseil. Au passage essaye de me trouver Megaloppe là où elle est, et si tu ne la trouves pas … tant pis. Je vais demander audience à la reine, et je veux que le conseil se réunisse d'urgence. Va ! »
Kloe ne protesta pas, sans doute encore un peu déstabilisée de ce qu'elle croyait avoir vue, et détala vite loin de la piste, laissant les deux amazones échevelées et couvertes de gravier. Maggie avait visiblement un quelconque commentaire railleur à rajouter, qu'Alex tua dans l'œuf avant même qu'elle n'ait pu ouvrir la bouche.
« Tais-toi. Je ne veux pas entendre un mot ! Tu vas par contre venir avec moi, et tu vas aller exposer ton plan à la reine. »
« En le faisant passer pour le tien ? »
Alex regarda Maggie de haut et nia.
« Certainement pas. C'est le tien, et aussi douloureux que ce soit de l'admettre, il est brillant. »
Devant l'air satisfait de la petite brune, elle s'empressa de rajouter que la reine était encore trop énervée contre elle pour valider une idée qui venait de sa fille de toute façon, mais Maggie n'y croyait visiblement pas beaucoup.
« Comme tu voudras, Princesse. En tout cas, ravie de m'entendre enfin sur un point avec toi »
Alex ne retint pas un nouveau roulement d'yeux, mais accepta le bras tendu de Maggie vers elle pour le lui serrer, et quand elles se sourirent, ni l'une ni l'autre ne jouaient la comédie.
Lexa l'avait laissée dormir beaucoup trop longtemps. Elle l'avait secouée presque à l'aube pour que Clarke prenne le relais devant le feu pour aller faire un tout petit somme, et s'était réveillée d'elle-même quelques heures après, fraîche comme la rosée et parfaitement revigorée par sa courte nuit.
Comment elle tenait si droit sur sa selle, Clarke ne savait pas. Elle-même retenait difficilement une forte envie de bailler, ou de piquer le nez sur l'encolure de sa jument. Elle avait mal dormi cette nuit. Elle avait encore mal dans le bas du dos, même si ce n'était pas la première fois qu'elle connaissait ce genre de douleur, la journée à cheval serait longue. L'inconfort du camp sommaire auquel elle n'était pas habituée, l'odeur de la fumée si proche du feu et, si elle était franche, la peur d'avoir blessé Lexa l'avaient gardé éveillée, jusqu'à ce que Morphée finisse par avoir raison d'elle.
Elle est fatiguée, mais n'en avait pas oublié pour autant leur conversation de la veille, et elle savait que Lexa non plus. La Commandante n'avait pas dit un mot depuis qu'elles s'étaient remises en route, gardant le regard fixé sur la route plutôt que sur sa compagne de voyage, et si Clarke avait obstinément gardé silence aussi, celui-ci commençait à peser trop lourd pour être supportable.
La Commandante était connue pour la parcimonie de ses mots, mais Clarke, elle, avait besoin de parler. Elle ne tiendrait pas longtemps en silence.
« Lexa. »
Lexa tourna la tête vers Clarke, et répondit à son appel par un regard tranquille. Elle n'avait pas l'air de lui en vouloir, et paraissait même soulagée que Clarke entame la discussion.
« Lexa, pourquoi on traverse des champs perdus au milieu de nulle part ? »
« Tu ne me fais pas confiance sur la route à emprunter ? »
Le ton de Lexa contenait une pointe de moquerie, et Clarke garda résolument les yeux sur la route, sachant parfaitement que la brune était en train de la regarder d'un air moqueur.
« Je ne comprends juste pas pourquoi tu t'obstines à nous faire passer par des forêts où il n'y a pas âme qui vive au lieu de passer par des villes »
« On ne passe pas par des grandes villes parcequ'on passe par le territoire d'une tribu amie » expliqua calmement Lexa
« Une tribu amie ? » répéta Clarke
Elle n'aurait jamais pensé que Lexa puisse avoir des amis en dehors de Themyscira, encore moins des amis hormis elle. Dont elle n'avait jamais entendu parler de surcroit. Elle se retint cependant de le lui dire, ne voulant pas la brusquer à nouveau.
« Qui ? Où ? »
« Tu verras bien assez tôt. »
Lexa avait toujours été une personne de peu de mots, mais Clarke ne se contenterait pas d'une explication aussi fine.
« C'est tout ce que tu vas me dire ? Tu vas pas m'expliquer qui ils sont, où ils vivent ? Tu vas m'emmener sur un territoire inconnu sans m'en parler ? »
« Tu ne veux pas plutôt avoir la surprise ? »
« Mais tout avec toi est une surprise ! Tu me parles jamais des peuples que tu rencontres, de ce que t'apprends, de ce que tu fais, et maintenant tu m'annonces ça comme si de rien n'était ! »
« D'accord » dit Lexa, qui avait l'air franchement amusée malgré son ton neutre « Qu'est-ce que tu veux savoir ? Ce que portent les Bellovaques ? Ce que mangent les Cimbres ? La langue que parlent les Marses ? »
Clarke ouvrit grand les yeux d'étonnement et Lexa lui offrit un sourire en coin suffisant, fière de la réaction de la blonde.
« Tu sais tout ça toi ? »
« Bien sûr. Quand tu passes des mois entiers, parfois plus d'un an, hors de Themyscira, tu apprends forcément les coutumes et les langues des peuples que tu rencontres. »
Clarke la dévisagea un instant, et éclata de rire, surprenant à la fois Lexa et sa propre monture.
« Non mais, tu sais faire des feux, te nourrir, chasser, et en plus tu parles une dizaine de langues que personne ne connait ? »
« Je sais aussi dormir sur mon cheval et recoudre une plaie ouverte de la taille d'une paume. »
« Ta sœur sait le faire aussi ! »
Lexa perdit aussitôt son air sûr d'elle, et son sourire fondit en un froncement de sourcils mécontent. Clarke connaissait bien Alexandra, qui passait énormément de temps dans le bâtiment médical avec elle, et elles s'entendaient très bien. Si Alex aimait bien taquiner Clarke comme elle l'aurait fait avec ses petites sœurs, Clarke, elle, vouait une admiration sans faille à l'aînée des trois filles de la reine. A vrai dire, Lexa s'était longtemps demandé si cette admiration n'était pas plus proche du béguin qu'autre chose, et le simple fait d'imaginer Clarke sous le charme de sa grande sœur suffisait à lui tordre le ventre.
« Alex a suivi une formation médicale, elle. » répondit-elle entre ses dents
« Ca je sais bien » sourit Clarke « Elle est presque aussi douée que ma mère, elle aurait pu faire une très bonne guérisseuse si elle avait pas eu sa carrière militaire »
« C'est vrai » admit Lexa « Mais elle est bien meilleure dans l'armée qu'à l'hôpital. »
« Oui, c'est la meilleure générale qu'on ait connue ! » reprit Clarke avec enthousiasme « Tu l'as déjà vu sur le pas de tir ? Elle est presque aussi forte que Nikolae ! »
« Oui, certes … »
« Et c'est la meilleure combattante à mains nues de l'armée entière ! »
« Mais je - »
« Et sans compter sa précision au lancer ! Tu sais que c'est elle qui m'a appris à manier le javelot ? Et à lancer des piques ? »
Lexa avança son cheval un peu plus en avant pour ne pas à avoir à voir le visage radieux de Clarke. La jalousie risquait de lui faire dire des mots qu'elle regretterait ensuite, et elle ne voulait rien laisser transparaitre.
« Si tu es amoureuse de ma sœur, il faut me le dire ! » grogna-elle
« Je ne suis pas amoureuse de ta sœur » rit Clarke « Aucune des deux d'ailleurs. »
Lexa ne rajouta rien. Une étrange boule s'était formée dans sa gorge, l'empêchant de formuler le moindre mot, et de son côté, Clarke avait l'air assez satisfaite de sa réponse pour ne pas avoir à la justifier.
Elles continuèrent ainsi leur route dans un silence confortable, jusqu'à ce que le soleil au zénith convainque Lexa de faire une pause pour laisser reposer les chevaux.
« Je vais aller chasser » dit-elle à Clarke en descendant de selle d'un mouvement souple « Nous repartirons après avoir mangé, à une heure un peu plus fraiche pour ménager les chevaux. Si je trouve une bonne prise, on pourra pousser notre route un peu plus longtemps ce soir au lieu de s'arrêter à la nuit tombée. »
Clarke hocha de la tête d'un air distrait. Elle était penchée sur sa selle d'un air malade, un bras autour du ventre et l'autre à masser sa nuque, et Lexa quand elle le remarqua laissa tomber sa lance au sol pour s'approcher d'elle.
« Clarke, est-ce que ça va ? »
Clarke sembla se reprendre tout de suite, et descendit vite au sol, où sitôt les pieds par terre, elle se mit à étirer ses muscles endoloris dans tous les sens, et entama de grandes respirations un peu étranges.
« Tu as l'air fatiguée. » remarqua Lexa
Clarke, qui était en effet un peu blanche, fit un mouvement de la main vers sa princesse comme si elle chassait une mouche.
« C'est la route … je n'ai pas l'habitude. Ne t'inquiète pas. »
Lexa n'avait aucune intention de ne pas s'inquiéter, mais n'insista pas plus et retourna vers sa monture choisir ses armes. Clarke était guérisseuse de formation, et connaissait ses propres limites mieux qu'elle. Ce n'était pas à elle de lui imposer un repos ou de lui donner des conseils médicinaux. Elle nota quand même qu'elle devrait veiller à ne pas trop en faire les jours qui suivraient, et à se rappeler que Clarke passait beaucoup moins de temps qu'elle à cheval.
« Alors, qu'est-ce qu'on mange ? » lui demanda la blonde, qui avait l'air d'aller beaucoup mieux
« Ce que la nature nous fournira. » répondit Lexa
« C'est-à-dire ? »
« C'est-à-dire que je vais chasser, et on verra bien ce qu'Artemis me permet d'attraper »
Lexa empoigna ses deux épées, jugea qu'elle n'en aurait besoin que d'une seule, et attrapa sa lance pour partir d'un pas déterminé vers la forêt. Quand elle revint quelques instants plus tard, un petit lièvre accroché à sa ceinture en trophée, elle trouva Clarke occupé à cueillir des plantes et des herbes.
« C'est de la marjolaine. » lui expliqua la blonde en lui montrant le bouquet de feuilles vertes « C'est très bon pour les nausées. Peut-être qu'ainsi je supporterai mieux tout ce temps que tu me fais passer à cheval ! »
Lexa n'avait jamais su Clarke si piètre cavalière, elle qui montait à cheval depuis tout aussi longtemps qu'elle-même, et pourtant se garda bien de tout commentaire. Tout le monde ne parcourait pas la terre entière à cheval comme elle, et puis après tout, trouver des défauts à Clarke, aussi insignifiants qu'ils soient, lui permettait de garder la tête froide à son sujet. Lexa était en mission, et Clarke ne l'accompagnait pas par plaisir, mais pour l'aider à accomplir cette dite mission.
« Et celui là ? C'est de la menthe ? »
« Et oui »
« Tu veux aromatiser mon lièvre ? »
Clarke sourit.
« Si tu veux, mais je pensais plutôt en faire un fortifiant »
Lexa ne voyait pas bien pourquoi Clarke aurait eu besoin d'un fortifiant, mais accepta la portion de bouquet de menthe que lui transmit la blonde.
Elles préparèrent le repas en silence, et une fois le lièvre de Lexa mis à cuire sur une broche improvisée, s'assirent devant le feu. Lexa avait murmuré tout bas les quelques bénédictions qui s'imposaient, et sacrifié quelques morceaux de choix à Artemis comme elle le faisait toujours.
« Lexa ? » demanda Clarke
Lexa leva les yeux vers elle, poursuivant son mutisme légendaire qui rendait Clarke folle. Lexa ne parlait jamais inutilement, préférant hocher de la tête que de dire oui, et si elle avait été n'importe qui d'autre, Clarke lui aurait hurlé dessus, ou l'aurait secoué jusqu'à en obtenir des phrases entières. Elle n'en ferait jamais rien avec la Commandante évidemment.
« Elle était comment ? »
« Qui donc ? »
« Artemis. »
Lexa laissa retomber le morceau de lapin qu'elle allait porter à sa bouche, et réfléchit un instant avant de répondre. Clarke lui avait déjà posé cette même question plusieurs fois par le passé, et sa réponse restait toujours la même mais la blonde ne se laissa pas de l'entendre raconter l'histoire.
Rencontrer une Déesse, même pour les immortelles qu'elles étaient, restait une aventure qui relevait du miracle.
« Elle était … irréelle. Avec un aura autour d'elle, et un halo de lumière blanche. Et sa voix, elle ne parlait pas fort mais tu n'entendais plus qu'elle. »
« Elle t'a sauvé la vie »
« C'est sûr » sourit Lexa « Je n'avais pas mangé depuis des jours, et j'étais au bord de l'épuisement. Et elle est apparue comme ça sur mon chemin, et sans me dire un mot m'a pointé une source d'eau que je n'avais pas vu. Et il y avait une biche qui m'y attendait, presque offerte. »
« Tu as su qu'elle était une déesse tout de suite ? »
« Non. Je ne l'ai su que parcequ'elle a bien voulu me le montrer, je ne l'aurai sûrement jamais deviné sinon. »
« Grâce aux signes ? »
« Grâce aux signes. Un Dieu ne sue pas, ne cligne pas des yeux et n'a pas d'ombre. Et pourtant, le soleil brillait de mille feux et elle ne montrait aucun signe de fatigue. »
« Et tu as compris »
Lexa sourit devant l'impatience de Clarke, qui connaissait avec bien l'histoire pour en finir les phrases avant elle, et hocha de la tête.
« Et je me suis agenouillée devant elle en bredouillant des mots incompréhensibles, et en la remerciant de m'avoir sauvé la vie. Le temps que je relève la tête, elle avait disparue » Clarke regardait Lexa avec de grands yeux émerveillés, comme si c'était la déesse elle-même qu'elle avait en face d'elle et non son amie d'enfance. « Artémis m'a sauvé deux fois la vie. Une fois dans ce bois, en me sacrifiant une de ses biches pour me permettre de manger, et une fois en m'indiquant le bon chemin. »
Clarke s'arrêta de manger aussi net.
« Tu l'as rencontrée une deuxième fois ? Tu ne m'as jamais raconté cette histoire ! »
« Ça tombe bien alors » sourit Lexa « On a encore beaucoup de route ».
Malgré l'insistance de Clarke, Lexa tint bon, et attendit qu'elles aient fini de manger et soient remontées sur leurs montures pour lui dévoiler la suite de l'histoire.
« J'étais sur le chemin de Corinthe, en train de rentrer vers Themyscira. Ma mère la reine m'y avait envoyé pour escorter le bon retour du prince Thoas, le fils du roi Ornytion, depuis Patras où il avait passé quelques jours en visite. Le roi Ornytion est un ami de longue date de ma mère du moins, il l'était à l'époque, c'est son petit-fils, ou arrière-petit-fils même qui règne sur Corinthe depuis des années maintenant ... Mais je m'égare. Une fois le prince rentré sain et sauf, j'ai pris congé de lui et je suis repartie. Et puis ... »
« Et tu t'es perdue ! »
« Je ne me suis pas perdue ! » protesta Lexa d'un ton offusqué « J'ignorais juste que le chemin qui y mène est truffé de bandits en tout genre, qui peuplent les bois et les forêts en attente de voyageurs à détrousser. »
« Tu avais peur de bandits ? Tu aurais pu les battre ! Tu peux battre n'importe qui ! »
« Tu me surestimes Clarke ... »
« Je te connais »
« Mais à l'époque j'avais à peine quarante ans, et je n'étais pas encore commandante. Je n'aurai peut-être pas pu les combattre tous, et mon cheval était éreinté par toute la route que je lui avais fait faire. Si j'étais passée par la route principale, je ne saurai peut-être pas rentrée. »
« Et Artemis t'es apparue ? »
Lexa hocha de la tête.
« Au détour d'un chemin. Elle était là, assise sur une pierre, comme si elle m'attendait. Et cette fois elle ne s'était pas déguisée, c'était vraiment elle ! Pas sous sa forme divine bien sûr, mais sous ses traits réels ... Je ne sais pas le décrire, mais je le savais, c'était vraiment elle. »
« Et elle t'a parlé ? »
« Oui. Elle m'a dit "Alexandria, cette route que tu suis en vain n'est pas la bonne. Passe par ce chemin, et tu trouveras ce que tu cherches" en me pointant la forêt derrière elle. Et sur la route, d'un seul coup, il y avait un sentier en terre qui était apparu entre les arbres et que je n'avais pas vu avant. J'ai juste eu le temps de la remercier que mon cheval s'était engagé de lui-même sur le sentier, et je ne l'ai pas revue depuis. »
« Et le sentier ? »
« Le sentier m'a mené directement là où nous allons Clarke. Vers une peuplade qui m'a accueillie les bras ouverts, qui m'a soigné ainsi que mon cheval, et chez qui je suis restée des mois »
« Artemis avait tout prévu ? » demanda Clarke
« Il y a des chances, oui. » Lexa sourit à la blonde « Elle veille sur moi, je le sais. J'en suis à jamais reconnaissante »
« Tu es sa protégée Lexa ! Rien ne peut nous arriver avec la protection d'Artémis ! »
Si Clarke semblait complètement enthousiasmée suite à l'histoire de sa princesse, Lexa n'était pas si sûr de la réelle bénédiction qu'apportait la présence de la déesse de la chasse dans sa vie. Être sous la protection d'un Dieu pouvait rapporter autant de complications que d'avantages, sa sœur aînée en savait quelque chose.
La protection d'Athena signifiait automatiquement l'hostilité de son ennemi de toujours, Poséidon, de nombreux exemples en fleurissaient les histoires que l'on racontait aux petits enfants de Grèce depuis des générations entières. Et alors que Clarke poursuivait avec entrain toutes les profits que leur apportait la protection de la déesse, Lexa ne pouvait se demander qu'elle en serait les contreparties.
Nikolae n'avait pas croisé âme qui vive depuis des jours.
La route était longue pour joindre Amphipolis, elle le savait bien, mais elle était censée être peuplée de voyageurs vers la grande ville, et le fait de n'avoir croisé personne l'inquiétait un peu. Il y avait deux raisons au manque de voyageurs sur une route qui aurait du être très fréquentée, lui avait dit Lexa. La route était peu fréquentable, ou c'était la mauvaise route. Si la première possibilité ne l'effrayait pas vraiment, la deuxième était bien plus grave, parceque le manque de voyageurs signifiait aussi personne pour lui indiquer le chemin, et beaucoup de temps perdu. Ses sœurs et son peuple comptaient sur elle, et Nikolae n'avait pas le droit de les décevoir.
Le chemin qu'elle suivait passait s'engageait maintenant dans une forêt sombre, et la rousse s'y engagea en sifflotant gaiement. Lexa lui avait dit que le bois entrecoupés de route contenait souvent mille dangers, mais elle ne s'en préoccupa pas. Les grands arbres lançaient leurs ombres sur elle, coupant tout accès des rayons de soleil sur sa route, et elle n'en était pas mécontente. Il faisait chaud, très chaud. Un peu de fraicheur leur ferait le plus grand bien, à sa monture comme à elle.
Nikolae était perdue dans ses pensées si bien que quand un cri inattendu déchira soudain le silence paisible du bois, il fit si peur à son cheval qu'il fit un pas de côté et manqua de la propulser par-dessus sa selle.
« Hey du calme ! » protesta la rousse
Un nouveau cri se fit entendre, et cette fois, elle n'avait pas rêvé. C'était un cri de détresse.
Nikolae tapa tout de suite du talon, et lança son cheval à toute vitesse vers l'origine du cri. Elle dut s'enfoncer dans les profondeurs de la forêt, hâtant son cheval d'aller encore plus vite, et se débrouillant pour sortir du fourreau accroché dans son dos son épée. Les cris s'étaient intensifiés, et Nikolae était maintenant assez proche pour savoir pourquoi.
Au tournant de la route en terre qu'elle suivait depuis des jours, il y avait un groupe d'une demi-douzaine d'hommes habillés en haillons et armés jusqu'aux dents – des brigands - tous regroupés autour d'une jeune fille, et essayaient apparemment de lui arracher un sac qu'elle tenait le plus fermement possible contre son corps. Ils avaient du la suivre un moment pour s'assurer qu'elle était seule avant de lui sauter dessus, et ne s'arrêteraient sûrement pas à un simple larcin de ses maigres affaires.
Elle comprenait maintenant pourquoi Lexa lui avait dit que les bois étaient souvent dangereux. Leur réputation venait des créatures qui les peuplaient.
« Hey ! » cria immédiatement Nikolae
L'attention du groupe de bandits se portèrent tout e suite sur elle, et elle sauta de son cheval dans un mouvement souple.
« Attaquez plutôt à quelqu'un de votre taille, si vous êtes des hommes ! »
Le plus grand d'entre eux, qui devait être leur chef car il était aussi le plus vieux et le plus sale, ricana.
« Mettez deux claques à cette insolente, je m'occupe de l'autre beauté »
Deux brigands s'approchèrent d'un pas tranquille vers la Capitaine, visiblement peu inquiets. Celle-ci se mit en garde, ses pieds bien ancrés dans le sol et son épée prête à les trancher en deux, dans une position bien plus guerrière qu'ils ne l'auraient jamais.
« Qu'est-ce que tu fais avec cette grande épée ma jolie ? » ricana le premier brigand, dévoilant une série de dents jaunes qui la fit froncer des sourcils de dégout « Tu pourrais te blesser »
Nikolae ne répliqua pas. Le brigand qui avait parlé s'approcha d'elle et lança une main en avant, espérant l'agripper au cou. Il n'atteint que du vide, la rousse s'étant accroupie d'un geste fluide pour lui envoyer la lame de son épée dans le ventre. Il tomba dans la poussière sans un bruit, et Nikolae se tourna vers son compère, qui ne ricanait plus du tout.
« Tu vas regretter ça, petite saleté ! »
Il voulut se jeter sur elle, mais Nikolae l'avait vu venir de loin, et l'envoya rejoindre son camarade au sol d'un vif mouvement d'épée qui lui ouvrit sa trachée en deux. Il bredouilla un gargouillement étonné, porta des mains désemparées à son cou dans la veine tentative d'en empêcher l'écoulement massif de sang, et s'écroula face contre terre. Derrière eux, le grand chef avait délaissé la fille, qui en avait profité pour aller se cacher derrière un arbre, pour rugir devant les corps tombés de ses camarades et pointer la rousse du doigt.
« Réglez moi son compte à cette greluche ! »
Quatre hommes se précipitèrent vers Nikolae, qui assomma le premier du manche de son épée, mais ne put en empêcher un autre de lui sauter sur le dos et d'appuyer de tout son poids sur ses épaules pour tenter de la basculer au sol. Nikolae tenta de se débarrasser de l'encombrant personnage en tendant le dos, mais il s'agrippa de plus belle, appuyant son genou contre le fourreau de son épée, et elle devait s'occuper des deux autres qui avaient tous les deux tirés des courts poignards et les tendaient vers elle. Ils n'avaient pas ses compétences de combat et sa formation d'Amazones, et en temps normal, elle les aurait envoyé rejoindre le royaume des morts depuis longtemps, mais celui qui était dans son dos, bien plus lourd et massif qu'elle, venait de glisser un bras autour de son cou et de commencer à serrer.
« Tu fais moins la maline là, hein ! »
L'air venait à lui manquer et elle finit par plier un genou au sol, ne pouvait plus supporter le poids sur ses épaules. Les deux hommes qui ne l'étranglaient pas firent cependant l'erreur de ne pas laisser leur complice agir seul, et s'accroupir à son niveau pour essayer de la frapper au visage. Ce fut leur perte, car dans un effort surhumain, Nikolae se pencha encore plus en avant, et lança son bras en rotation autour d'elle, leur tranchant à tous les deux les talons. Ils s'effondrèrent au sol dans des hurlements déchirants, et Nikolae tomba à côté d'eux, complètement écrasée par l'autre qui était rendu déchaîné par ce qu'elle venait de faire subir à ses amis.
« Chef ! Qu'est-ce qu'on fait ? » lança-il
Ses grosses pattes étaient toujours autour du cou blanc de la princesse de Themyscira, qui commençait à étouffer. Le manque d'air troublait sa vision et si elle ne faisait rien, elle finirait par s'évanouir, pour ne peut-être plus se réveiller.
« Chef ? »
Le gros dans son dos avait une faiblesse évidente – il était incapable de prendre une décision sans son chef - et alors qu'il avait relâché un peu son étreinte autour de son cou pour se tourner vers le dit chef, Nikolae profita de ses derniers moments de conscience pour lancer le bras qui ne tenait pas son épée en arrière à l'aveugle, toute griffes dehors. Elle eut la chance de l'atteindre à l'œil à en croire son cri bestial, l'aveuglant à moitié et lui provoquant une horrible douleur. L'autre la relâcha immédiatement pour aller ses mains à son œil blessé, et elle s'appuya sur ses bras chancelants pour rouler au loin.
Son épée était toujours dans sa main, et elle réunit ses dernières forces pour la planter dans le ventre de l'autre face à elle, avant de s'effondrer sur ses genoux en toussant. L'autre abruti avait vraiment écrasé sa trachée de toutes ses forces, et elle porta une main à son cou pour le masser tendrement. Elle garderait les traces de strangulation pendant des jours, c'était certain.
« Hey ! »
Ce n'était pas une voix d'homme, mais une beaucoup plus fluette, et si sa vision était encore trop floue pour distinguer quoique ce soit, la rousse aperçut quand même des mouvements dans son champ de vision périphérique.
« Hey ! Lâche le ! »
La fille.
Elle avait du sortir de sa cachette après que Nikolae ait étalé la quasi-totalité de ses assaillants au sol, et il lui sembla entendre des pas se rapprocher d'elle, alors que quelqu'un d'autre s'était mis à courir.
« Reviens espèce de lâche ! » cria la fille
Il y eut un autre bruit, et cette fois des pas beaucoup plus lourds, qui ne pouvaient être humains et qui s'éloignaient rapidement d'elle. Nikolae se releva comme elle le pouvait sur ses jambes, juste à temps pour qu'un nuage de poussière lui arrive en plein visage, et qu'elle comprenne, impuissante, que le chef des brigands comprenant la partie finie était en train de se faire la malle avec son cheval.
« Mon cheval ! »
Elle essaya de faire quelques pas sur ses jambes encore tremblantes à leur poursuite, et ne parvint qu'à retomber sur ses genoux un peu plus loin. Ses poumons la brûlaient, et elle dut se forcer à cracher le peu de salive dans sa bouche sèche pour enfin respirer convenablement. Elle prenait encore de grandes goulées d'air démesurées quand la fille, qui avait tenté de suivre le bandit en courant derrière son cheval et qui avait vite abandonné, retourna sur ses pas vers elle.
« Tout va bien ? Je suis désolée pour ton cheval … »
Elle n'était plus qu'à quelques pas maintenant, et Nikolae, soudain seule avec cette inconnue à qui elle venait de sauver la vie, fut soudain prit de méfiance. Les bandits, dont plusieurs n'était pas morts et se contentaient de geindre au sol dans des bruits pathétiques, lui rappelèrent soudain que ce bois était sauvage et dangereux, et plus grave encore, imprévisible. Elle ne la connaissait pas après tout, et rien ne lui disait qu'elle n'était pas complice des voleurs, ou même plus dangereuse qu'eux. On venait de l'étrangler jusqu'à ce qu'elle y laisse presque la vie, ce n'était pas le moment de tomber dans un autre piège.
Nikolae brandit aussitôt son épée vers elle, l'empêchant d'avancer plus, et la fille recula d'un pas, surprise.
« Wow, du calme ! Je viens en paix ! » Elle leva une main en l'air pour lui montrer qu'elle n'était pas armée « Il a jeté ça au sol, je voulais juste te le rendre ! »
A la main, elle tenait la besace que Nikolae avait fixé à sa selle, qui contenait toutes les affaires avec lesquelles elle était partie de son royaume, et la princesse dévia vite les yeux vers le sac avant de les reporter sur la fille. Elle se laissait le temps de l'observer vraiment pour la première fois.
La fille avait une vingtaine d'années, de longs cheveux bruns entrecoupées de boucles de couleur miel qui descendaient en cascade dans son dos, une tunique blanche simple qui confirmait son appartenance à la classe moyenne du peuple, une ceinture avec une dague qu'elle n'avait même pas pensé à sortir pour se défendre et une peau trop claire pour qu'elle soit née en Grèce ou dans les environs. Elle n'était pas très grande, sûrement plus petite que Lexa elle-même, mais il y avait quelque chose dans sa posture qui impressionna tout de suite la capitaine.
La fille venait de se faire agresser par une bande de bandits de grands chemins, qui lui aurait sûrement fait subir mille sévices si elle n'était pas intervenue, mais pourtant lui souriait d'un air lumineux ravi, qui lui creusait deux adorables fossettes au coin des joues. C'était une belle fille, c'était indéniable, et Nikolae dut se forcer à soutenir son regard pour ne pas être tentée de poser des yeux indiscrets et grossiers ailleurs. Elle aurait fait n'importe quoi pour attirer une fille comme ça dans son lit en temps normal, mais ce n'était ni le moment ni le lieu pour y penser.
« Je vais pas t'agresser aussi, je ne suis même pas armée. Pas la peine de sortir ton épée, grand générale ! »
Nikolae fronça les sourcils sans pour autant se détendre ou relâcher son bras.
« Générale ? Comment vous savez ? »
« La cape, l'épée, la posture. Il y a que quelqu'un qui a combattu dans l'armée pour se battre comme ça, et j'ai dit le grade au hasard. » répondit l'autre en haussant les épaules
« Le hasard fait parfois bien les choses, même si je ne suis pas générale. » convint Nikolae
Elle baissa son bras, qui commençait à fatiguer de tenir son épée à bout de bras, et alla ranger sa fidèle arme dans le fourreau de son dos. Elle tendit ensuite le bras vers la fille, qui lui transféra son sac, et elle l'en remercia d'un hochement de tête.
« Ce n'est pas prudent de se promener sur une telle route seule » remarqua-elle
« Je n'ai pas vu beaucoup de gens t'accompagner, toi » répondit insolemment l'autre
Nikolae retint un sourire. Décidément, la fille avait du caractère.
« Peut-être, mais moi, comme vous l'avez dit vous-même, j'ai une cape, une épée et une posture »
« Et maintenant plus de cheval » dit la fille dans un haussement d'épaules « Et on peut peut-être cesser ces politesses ridicules ? On a l'air d'avoir le même âge Générale, pas la peine de me traiter comme l'un de tes supérieurs »
Nikolae retint un rire moqueur. Elle-même allait sur ses cent cinquante-sept ans, et elle doutait fortement que la pauvre mortelle en face d'elle en soit à peine au dixième de son âge, mais elle se garda bien de le lui dire.
« Décline ton identité »
« Je m'appelle Waverly. »
Nikolae regarda la fille, qui lui offrait de nouveau son plus beau sourire à fossettes, et fronça les sourcils
« Oua … Ouais … »
« Waverly » sourit l'autre dans un sourire malicieux « Wa-ver-ly »
« Waverly » prononça enfin correctement la lieutenant
Elle n'avait jamais entendu un nom si étrange, ni à Themyscira, ni chez les peuples slaves, germaniques ou barbares qu'elle avait fréquentés lors de voyages hors des terres sacrées.
« Ton nom m'est étranger » remarqua elle
« Mon nom est étranger » confirma la petite brune « Je descends du peuple des Durotriges. Mon père vient du sud des îles Prétaniques, d'un village près de Lindinis. »
Nikolae se laissa un temps de réflexion. Lexa s'était rendue aux îles Prétaniques il y a de ça plusieurs années, mais elle-même n'était jamais remontée aussi haut lors de périples, et d'avait jamais entendu parler ni du peuple auquel elle prétendait appartenir, ni de la ville de Lindinis.
« Des îles Prétaniques ? » répéta elle « Mais comment parles-tu Grec alors ? »
Elle-même, comme ses sœurs, avait appris lors de son enseignement royal plusieurs langues – le Grec, le latin et le perse entre autres – mais ne connaissait que peu de notions de Celte, dont un dérivé transformé patois local aurait du être la langue maternelle de la fille.
« Je suis en née en Grèce » reprit la fille
Elle ne s'étendait pas sur le sujet, même si Nikolae se doutait qu'il y avait plus à l'histoire qu'elle voulait bien en dire. Ses instincts guerriers la conseillaient de poser plus de questions, de chercher à comprendre ce qu'elle lui cachait, mais la fille sourit à nouveau, et Nikolae, aussitôt charmée par les maudites fossettes, alla frapper sa poitrine de son poing replié.
« Enchantée Waverly, du peuple des Durotriges » sourit la rousse « Je suis Nikolae, de Them- de Thèbes » se corrigea elle rapidement
Son sourire était grand, mais mentalement, elle venait de pousser un juron très peu digne d'une princesse de son ordre. Elle était censée être une mortelle, banale et sans histoire, pas la lieutenant de la grande armée des Amazones. On ne l'y reprendrait plus.
« Et bien merci de m'avoir sauvée, Nikolae de Thèbes » sourit l'autre dans un grand sourire
Nikolae déglutit difficilement. Sa gorge meurtrie lui faisait encore mal, et il fallait sérieusement qu'elle arrête de regarder comme ça les fossettes de la fille si elle voulait arrêter de déglutir. Il faisait chaud, ce n'était pas le moment de se déshydrater, et encore moins parcequ'elle ne pouvait pas résister aux doux yeux d'une belle fille. Ce n'était pas un comportement de Princesse, elle pouvait presque entendre la voix de sa mère la reine résonner dans son crâne.
« Je vais sur la route d'Amphipolis » expliqua elle « Maintenant que j'ai perdu ma monture, le chemin s'avère plus compliqué que prévu »
« J'y vais aussi, je peux t'y amener Générale. En guise de remerciement, et d'excuse pour t'avoir fait perdre ton cheval »
« A pied ? »
« Et oui nous les pauvres nous voyageons à pied »
Nikolae contempla ses choix Elle mettrait plus de temps que les dix jours qu'elle avait promis à pied, c'était maintenant certain. Elle n'avait plus de monture, et n'avait concrètement aucune idée du chemin à prendre pour atteindre Amphipolis. De plus, la fille serait une compagnie agréable pour elle qui commençait à supporter difficilement la solitude du voyage, surtout si elle devait finir le reste de la route à pied. Une petite voix du fond de sa tête, qui ressemblait étrangement à celle d'Alex, lui souffla que l'occasion de défendre à nouveau sa nouvelle compagne de route face à de potentiels dangers se présenterait peut-être de nouveau, et elle la balaya au loin. Elle n'était pas là pour se faire des amies, encore moins des conquêtes.
Il serait facile de fausser compagnie à la fille, une fois arrivées à Amphipolis. Après tout, elle n'était qu'une mortelle.
« Alors tu viens ? »
Nikolae n'hésita pas longtemps avant de continuer son chemin à la suite de Waverly.
