Lexa n'avait pas dormi aussi bien depuis plus longtemps.
Un rayon de soleil coupable venant lui chatouiller le bout du nez eut raison de son sommeil, et Lexa se frotta les yeux doucement. Elle prit le soin d'étirer ses bras endoloris et de se relever pour les ouvrir complètement, et lancer un regard autour d'elle.
Clarke n'était plus là.
Paniquée, Lexa se dressa rapidement sur ses pieds, prête à se mettre à parcourir des distances énormes pour la retrouver, quand un léger murmure la coupa dans son élan. A quelques pas à peine des cendres qui restaient de leur feu, Clarke était à genoux, les mains posées sur les cuisses, et la tête tournée vers le ciel. De sa place, Lexa pouvait s'apercevoir que ses yeux étaient fermés, et elle comprit aussitôt.
Elle était en train de prier.
Lexa s'en étonna quelque peu – elle n'avait jamais su Clarke particulièrement pieuse, et à part aux grandes cérémonies auxquelles toutes les Amazones se pliaient, l'avait rarement croisé aux divers temples de Themyscira.
Elle-même priait tous les jours – Artemis pour lui demander de bénir sa chasse et de pardonner le crime qu'elle commettait en tuant une bête pour se nourrir, Ares son aïeul en lui demandant de protégée sa lignée, Athena la déesse fétiche de sa sœur aînée pour lui demander de veiller sur elle. Elle avait déjà l'honneur suprême d'avoir rencontré plusieurs dieux sous leur forme humaine au cours de sa vie, et l'expérience lui avait appris qu'il valait mieux avoir leur protection plutôt que leur mépris.
Elle garda le silence jusqu'à ce que Clarke finisse sa prière silencieuse et ouvre à nouveau les yeux, et lui offrit un léger sourire en guise de bonjour. Clarke le lui rendit aussitôt, une légère teinte rosée empourprant ses joues à l'idée de s'être fait surprendre dans ce qui devait être un moment privé. Lexa n'ayant visiblement pas l'intention de la questionner sur le sujet, elle décida de prendre les devants elle-même.
« Je demandais à Hera de veiller sur nous. »
« A Hera ? » répéta Lexa
C'était bien la dernière divinité à laquelle elle se serait adressée pour demander une bénédiction. Hera était une déesse pleine de pouvoir, certes, mais c'était plutôt les mères de familles ou les épouses trompées qui demandaient son aide, et non deux amazones sur le point d'accomplir une mission périlleuse comme elles.
Si Clarke avait voulu demander la protection d'un dieu, il aurait été plus logique qu'elle s'adresse à Asclépios, dieu de la médecine, qu'on invoquait souvent au pôle médical, et dont elle savait Abigail une fervente fidèle.
« Pourquoi Hera ? » ne put s'empêcher de demander Lexa
Clarke rougit de plus belle, et se releva entièrement, en profitant pour cacher son visage et donc ses yeux à sa compagne de voyage.
« Toutes les protections que l'on peut obtenir sont bonnes à avoir » offrit-elle en guise d'explication
Lexa ne posa pas plus de questions, se doutant qu'elle n'obtiendrait pas plus de réponse de la part de la blonde, et préféra lui proposer d'aller chercher à manger avant de se remettre en route.
« Tu vas enfin m'apprendre tes techniques de chasses extrêmement secrètes ? » plaisanta Clarke
« Même pas » sourit Lexa « Pas de chasse ce matin, je pensais plus à chercher des fruits. »
« Mais les chevaux ? »
Lexa regarda du côté de l'arbre où elle avait attaché la veille au soir les deux longes de leurs montures, leur laissant assez de mou pour pâturer à leur aise.
« Les chevaux sont bien attachés, et il n'y a personne à la ronde pour nous les voler. Nous pouvons nous permettre une pause avec toute l'avance que nous avons pris sur la route hier, ne t'inquiète pas. »
Clarke suivit Lexa, qui s'était enfoncée dans les bois sans l'attendre, et se hâta de la rejoindre pour ne pas se perdre.
« Comment tu sais où on est ? J'ai l'impression que tous ces arbres sont les mêmes et qu'on tourne en rond depuis deux jours »
« Il y a plusieurs réponses à cette question Clarke. Les étoiles la nuit, même si elles nous seraient plus utiles si nous naviguions, la végétation qui est différente ici que chez nous »
« Comme les oliviers ? »
« Oui mais je pensais plutôt à des fleurs, comme les glaïeuls, ou des iris. On a en croisé un pré entier hier, tu te rappelles ? Et puis n'oublie pas que j'ai déjà fait ce chemin plus de fois que je ne pourrai le compter »
« Est-ce qu'il y a quelque chose que tu ne sais pas faire ? » rit Clarke
Lexa ne répondit rien, les yeux rivés sur la blonde. Clarke ne semblait pas avoir réalisé le trouble qu'avait provoqué sa question chez son amie, et attrapa la main de celle-ci pour la tirer vers ce qu'elle venait d'apercevoir entre deux arbres.
« Regarde Lexa ! Un cours d'eau ! » Clarke se dépêcha de rejoindre le mince filet d'eau à peine descriptible comme un ruisseau pour sauter dedans à pieds joints comme une enfant. « Lexa viens ! Qu'est-ce que tu fais ? »
« Méfions-nous, Poséidon n'est peut-être pas loin » répliqua Lexa, qui regardait la blonde patauger dans l'eau d'un mauvais œil
« Oh il ne viendra pas jusque ici, et encore moins dans une rivière si petite ! Allez viens ! »
Lexa regarda la main tendue vers elle avec hésitation, et grâce à l'insistance poussée de la blonde, finit par y glisser la sienne. Mal lui en pris parce qu'aussitôt, les doigts de Clarke se refermèrent dans les siens en un étau, et la blonde en profita pour tirer d'un coup sec sur sa main, la jetant à l'eau avec plus de force qu'elle ne l'aurait cru capable.
« Clarke ! »
Lexa avait atterri le nez le premier dans le ruisseau, et s'y était étalée à plein ventre. Ses cheveux naturellement bouclés formeraient des frisettes dont elle avait horreur, et ses habits collaient à sa peau d'une eau stagnante à la propreté relative, mais Clarke, Clarke riait aux larmes et Lexa ne pouvait se fâcher contre elle dans de telles conditions.
Bientôt, le rire contagieux de la blonde atteint son ventre, et Lexa la rejoignit sans effort. Clarke était la seule avec ses sœurs à parvenir à la faire rire si facilement, et l'une des rares à ne pas la dévisager comme un animal à trois têtes quand elle riait, si peu fréquent le son s'échappait de ses lèvres.
« Il me semble que vous êtes trempée, votre majesté » se moqua gentiment Clarke quand elle décida d'aider Lexa à se redresser sur ses pieds
« Et par la faute de qui, je me le demande » soupira Lexa « Est-ce que je peux au moins compter sur toi pour nous trouver à manger pendant que je vais me changer ? »
Clarke promit qu'elle se rattraperait en lui ramenant les meilleurs fruits, puis qu'elle ne se perdrait pas en cours de route et serait retourner à leur campement de fortune sans avoir à appeler Lexa de toutes ses forces à travers les bois.
Quand elle revint, les poings remplis de glands de chênes vert et de fruits de cornouiller, le spectacle qui accueillit Clarke faillit lui faire précipiter au sol toute la récolte de sa cueillette.
Lexa, qui avait le manque de pudeur de toutes les soldates de son armée, avait enlevé sa tunique trempée pour l'essorer entre ses mains et ne semblait pas plus perturbée par sa nudité que ça.
« Oh tu as trouvé des fruits de cornouiller ! » remarqua-elle en apercevant le butin de la blonde « Cela fait longtemps que je n'en avais mangé ! »
« Euh Lexa tu … » bredouilla Clarke, qui ne savait plus très bien où regarder
Comment Lexa pouvait être si renfermée sur elle-même au point de parfois passer des heures entières sans parler et en même temps être si peu prude que de se montrer nue comme au jour de sa naissance ne lui posait aucun problème, c'était un mystère. C'était l'apanage même des guerrières, elle supposait.
« Je vais me rhabiller pour que nous puissions manger » dit Lexa en se retournant
Clarke aurait du détourner les yeux, elle le savait. Avant cependant qu'elle ne puisse se convaincre de tourner la tête, elle aperçut parsemées sur les épaules et le dos de sa princesse toute une série de marques étranges en forme de points, qui furent aussitôt recouverte par la tunique à demi-sèche.
« Lexa qu'est-ce que tu as sur ton dos ? » demanda tout de suite Clarke
« Oh … tu les as vues » Lexa baissa la tête, soudainement plus gênée que lorsqu'elle s'était retrouvée découverte devant son amie. « C'est une longue histoire »
« Que je ne connais pas ! » rétorqua Clarke
Lexa sembla hésiter un instant, et s'assit au sol, demandant une poignée de glands à la blonde avant de se décider à parler.
« Ce sont des cicatrices. »
« Je peux les voir ? »
Lexa hocha de la tête. Clarke vint se placer dans son dos, et laissa glisser sur l'épaule de Lexa une bretelle de sa tunique, ne remarquant même pas les frissons qu'avait provoqué la douceur de son geste.
Sous ses doigts apparurent une série de stigmates, alignés, précis, et formant une marque si particulière qu'il était impossible qu'ils soient le résultat d'un accident. Clarke en compta quatre de forme étoilée, et sept autres de formes rondes.
« Tu te les ai faites toi-même ? »
« Non, je les ai reçues, dans une cérémonie officielle. » Lexa ne pouvait pas voir le regard de Clarke dans son dos, mais la connaissait suffisamment bien pour savoir qu'il en était un de questionnement « Ce sont les marques d'un peuple chez qui j'ai passé un peu de cinq saisons, il y a de ça bien longtemps »
« Je m'en rappelle ! » intervint Clarke, surprenant Lexa « Tu n'es jamais partie aussi longtemps que cette fois-là. On a cru que tu ne reviendrais jamais ! »
Lexa se garda bien de lui rappeler que la raison de son départ si prolongé était le fait que la blonde pensait avoir trouvé en l'homme qu'elle avait rencontré lors d'expéditions l'amour de sa vie, et semblait avoir renoncé son statut d'amazone pour lui.
« Ce sont des marques de guerre. Les guerriers les reçoivent lorsqu'ils veulent graver sur leurs peaux et donc dans leurs mémoires des morts dont ils sont responsables. Ils m'ont fait l'honneur de me proposer d'en recevoir aussi, et j'ai accepté »
Clarke passa un doigt à la surface de la peau marquée, préférant circuler entre les balafres plutôt que de les toucher directement.
« Ca t'as fait mal ? »
« Moins qu'un coup de lance dans le ventre, je te l'assure » rit Lexa « C'était un peu plus dur pour moi de les recevoir avec ma peau, alors il a fallu appuyer plus fort mais j'en garde encore la trace aujourd'hui.»
« Des marques de guerre … une pour un mort ? »
« Les rondes oui » Lexa soupira « Les étoilées pour dix morts »
« Quarante-sept … »
Lexa se retourna vers Clarke pour capter son regard d'incompréhension, qu'elle comprit sans grande difficulté. Elle avait tué bien plus de gens que quarante-sept au cours de sa vie, et ce bien avant d'avoir gagné le titre de commandante.
« Je sais que le nombre est bien plus grand que ça, mais je n'ai fait les marques que pour quarante-sept personnes bien précises. »
« Des gens que tu as tué ? »
« Oui et non. »
Clarke faillit rouler les yeux devant le nouveau mutisme de la brune. Si Lexa ne voulait pas qu'elle sache le reste de son histoire, elle ne l'aurait pas commencée, elles le savaient toutes les deux.
« Oui et non ? » répéta la blonde le plus patiemment qu'elle le pouvait
Lexa quitta le regard bleu de Clarke pour reporter sur ses mains, qui ne trembleraient pas cette fois-ci, elle le leur interdisait.
« Quand je suis partie ces cinq saisons, je ne savais pas vraiment où j'allais, et j'errai un peu sans raison. Un peu hasard, je suis tombée sur cette tribu, qui m'a accueillie pendant tout ce temps comme si j'étais l'une des leurs, et auprès de qui je me voyais déjà finir le reste de ma vie. En remerciement de leur hospitalité, j'avais juré de les protéger, tout comme j'avais juré de protéger mes sœurs amazones, et c'est ce que j'ai fait. Et puis un jour … un jour j'ai failli. »
Ses mains commençaient à tressaillir légèrement, et elle les écrasa l'une contre l'autre pour les en empêcher.
« J'étais partie chasser, avec la chef du village. Nous voulions juste … nous n'avions pas pensé … quand nous sommes revenues, le village était sous l'assaut d'une tribu voisine, qui leur avait fondu dessus en une embuscade que je n'étais pas là pour empêcher. Nous les avons vengés, tous jusqu'aux derniers, mais cela n'a jamais pu ramener à la vie ceux que nous avons perdus. Ces quarante-sept marques que tu vois, Clarke, ce sont les quarante-sept morts que je n'ai pas protégés. »
« Ils ne sont pas morts par ta faute, Lexa » tenta Clarke
« Mais ils ne sont pas là pour me prouver le contraire, n'est-ce pas ? »
Clarke n'avait pas de réponse. Certains secrets de Lexa étaient restés enfouis longtemps pour une raison, et elle aurait pu y mettre la meilleure des volontés, elle ne pourrait pas lui faire changer d'avis.
« Comment je ne les ai pas vues avant ? » soupira la blonde, aussi bien pour Lexa que pour elle-même
« Quand aurais-tu pu ? »
Lexa se redressa brutalement, replaçant la bretelle de sa tunique qui dissimulait à nouveau les marques sur son épaules.
Quand elle se tourna vers elle, elle fut rassurée de voir que Clarke ne la regardait pas différemment qu'avant, et fit mine d'avoir mis de côté toutes les émotions qui étaient apparues à la suite de son histoire.
« Toutes ces émotions m'ont mis en appétit ! » sourit-elle « J'ai bien envie de goûter à ces fruits »
Clarke lui tendit le résultat de sa cueillette mais ne la quitta pas du regard pour autant.
« Si tu étais si bien chez eux pourquoi tu es revenue ? » finit-elle par demander
Lexa avala la grosse bouchée qu'elle avait gobé pour hocher de la tête consciencieusement.
« Tu me manquais trop. »
La réponse fit rire Clarke, mais Lexa ne l'avait pas entendu comme une plaisanterie.
La blonde vola une poignée de glands à la brune, et en engloutit une bonne partie sous le regard satisfait de la commandante.
« Tu me manquais aussi tu sais »
« Je me doute » sourit maladroitement Lexa
Si Clarke savait à quel point elle le pensait, peut-être qu'elle n'aurait pas ri de la sorte.
« Je suis ravie de te ravoir, même si j'imagine qu'ils te manquent »
« Je les verrai bien plus vite que tu ne le penses. »
« Comment ça ? »
Cette fois-ci, le sourire de Lexa était franc et honnête, et elle prit tout son temps avant de faire son annonce.
« Ah oui au fait. C'est le peuple où on va. »
« Quoi ? »
« Trikru. C'est la tribu chez qui j'aurai toujours une place, comme ils me l'ont promis. Nous allons avoir besoin d'eux pour aller à Larissa. Et c'est vers eux que l'on se dirige »
L'idée de Maggie avait été une bonne. La reine avait donné son accord pour mettre son plan en place, nommant la capitaine de la garde à la tête du projet, et Maggie s'était aussitôt mis à la tâche. Elle avait ordonné à ses gardes de se réunir par plusieurs groupes de dix sous les arbres où nichaient les oiseaux d'Ares et sur son signal elles s'étaient mises à cogner leurs grands boucliers en cuivre de leur épées, déclenchant une panique chez les oiseaux et un boucan si terrible qu'on aurait pu croire à un tremblement de terre.
L'idée avait été excellente.
Et elle aurait brillamment bien marché si les oiseaux, complètement effrayé par le bruit et cherchant à le faire au sol endroit où il n'y en avait pas – la plage – ne s'étaient vus freinés en plein vol par la montée d'une immense vague, qui avait englouti une grande partie d'entre eux sans jamais retomber sur le camp du roi Cyrus.
Les Amazones avaient regardé impuissantes depuis la sécurité de leurs remparts la vague attraper les oiseaux d'Ares, et la mer se calmer soudainement sans autre explication possible qu'une intervention divine. Poséidon avait protégé les hommes.
Seul un dieu pouvait survivre à un tel affront que de noyer les animaux sacrés d'un autre dieu sans en payer les conséquences, et Ares n'était pas assez puissant pour s'en prendre à son oncle Poséidon.
L'oracle avait cependant rassuré la reine et son conseil quant au danger que représentait cette immense vague que le dieu des océans ne pourrait pas jeter des vagues sur les remparts sans risquer de couler les hommes. Il n'y avait pas de danger à craindre de la mer, même si il paraissait évident que Poséidon ne s'arrêterait pas à une simple vague pour défendre ses protégés.
L'oracle avait aussi signalé que l'intervention de Poséidon se saurait vite sur l'Olympe, et les autres dieux, toujours friands de se mêler aux guerres des mortels, ne tarderaient pas à choisir leur camp. Il fallait gagner la faveur du plus grand nombre d'entre eux pour espérer remporter la guerre.
Regina avait aussitôt ordonné que l'on enchaîne les sacrifices dans les temples des déesses, et que l'on couvre les statues d'offrandes. Si il fallait flatter les dieux pour obtenir leur appui, elle montrerait l'exemple elle-même, et la reine passait maintenant plusieurs heures de ses journées à prier pour implorer le secours de son peuple. Alex avait beau plaider jour après jour pour une nouvelle attaque sur le camp des hommes, la reine et le conseil le lui refusait toujours.
L'oracle continuait à leur répéter inlassablement qu'Ares, bien que courroucé par le sort qu'avaient subis ses oiseaux bien aimés, ne leur accordait toujours pas son soutien, et sans la protection du Dieu de la guerre, elles étaient sûres de perdre la guerre.
Plusieurs jours avaient passés, plusieurs jours à ne pas sortir de Themyscira, et à espérer voir ses sœurs revenir sans jamais parvenir à guetter l'ombre d'un cheval à l'horizon. Encore trois nuits, et Nikolae serait en retard sur les quinze jours qu'elle avait promis.
Alex pensait devenir folle.
Tirer des flèches depuis les remparts ne suffisait plus à épancher sa soif de violence, et maintenant que Maggie, après l'échec des oiseaux, refusait de se rendre sur la piste cachée pour lutter avec elle, la générale se trouvait sans défouloir. Elle avait bien essayé de trouver une adversaire de sa taille pour la remplacer, mais les recrues de Lexa n'étaient pas assez résistantes pour elle, et les autres générales étaient trop occupées à accélérer l'entrainement de leurs troupes et réviser des stratégies de bataille pour lui accorder du temps.
Alex passait ses journées à s'entrainer avec son bataillon, sans répit et sans s'accorder la moindre pause si ce n'est le temps qu'elle passait tous les matins sur les remparts à tuer des hommes et à guetter le retour de ses sœurs. Le conseil de guerre quotidien auquel elle assistait au palais était devenu sa seul source de plaisir, et son seul moyen de rentrer dans le lard de Maggie.
Le douzième conseil depuis le départ de Nikolae et Waverly ne dérogea pas à la règle. Après avoir entendu les différents rapports de ses générales et commandantes, Regina demanda à la capitaine de la garde si elle avait une amélioration à proposer quant à la surveillance active depuis les remparts.
Et Alex ne manqua pas de bondir de son siège sitôt que Maggie eut ouvert la bouche pour exposer ses plans.
Que sa mère lui refuse la bataille qu'elle réclamait à corps et à cris, soit, elle avait ses raisons et celles-ci étaient plutôt bonnes. Mais que la reine considère que cet incapable de Maggie, tout juste bonne à lui servir de mannequin d'entrainement, soit une digne de confiance sur des décisions de guerre, Alex ne pouvait l'accepter.
« C'est la pire idée que j'ai entendue. Et venant de toi, j'en ai entendu toute une montagne ! »
Maggie la foudroya du regard avec application.
« Et pourtant elle est réaliste ! Si nous n'allumons pas les feux des remparts, nous risquons de nous faire surprendre par une attaque nocturne ! »
« Les torches que nous utilisons maintenant sont largement suffisantes ! »
« Elles n'éclairent qu'à quelques pas à peine ! Il nous faudrait visualiser toute la plage ! »
Orana avait l'air de vouloir répliquer quelque chose, mais elle n'en eut pas le temps, aussitôt coupée par Alex, qui s'était levée pour aller coller son nez contre celui de la capitaine.
« Et ne plus pouvoir faire aucune sortie de nuit parceque nos propres feux nous trahiraient ? »
« Quelle sortie nocturne ? Il y a un couvre-feu sur la ville pour une raison, Générale ! Je ne vois pas bien en quoi allumer les grands feux te posent un souci ! »
Maggie avait marqué un point, et Alex le savait. Les autres générales et commandantes attendaient sa réplique comme on attendait la chute d'une histoire, et la générale ne pouvait les laisser en attente.
« Tu n'as aucune idée de quoi tu parles ! »
« Et toi tu n'as jamais mis les pieds sur les remparts, tu n'as aucune idée de l'étendue à couvrir ! Tu ne sais pas ce que signifie être une garde, ou être responsable de la sécurité de la ville ! »
« Peut-être parcequ'au lieu de jouer à la sentinelle en hauteur, moi j'ai une réelle occupation et une guerre à gagner ! »
« Il suffit ! »
La reine s'était levée de son trône, son regard empli de colère passant de sa fille aînée à Maggie, et si Alex tenta bien de protester, elle fut vite réduite au silence.
« Ton attitude puérile en temps de guerre est déplacée Alexandra ! Et quant à toi, Capitaine, j'en attends bien plus d'une capitaine de la garde à qui incombe la sécurité de tout le peuple ! Je n'aurai pas de discorde dans mes rangs, est-ce bien clair ? »
Maggie baissa la tête humblement, mais Alex maintint le regard de sa mère, bien que peu fière de sa réprimande publique.
« Vous travaillerez toutes les deux ensemble cette nuit ! »
Alex ouvrit grand les yeux, alors que Maggie releva la tête d'un coup. Autour d'elles, les membres du conseil paraissaient si peu surprises par la soudaine décision de la reine qu'on aurait presque pu croire que le tout avait été scrupuleusement médité. Seules les deux intéressées osèrent répondre à la reine, dont l'une avec une éloquence qui ne lui avait certainement pas été apprise par ses perceptrices.
« Quoi ? »
« Ma reine, je ne suis pas sûre que ce soit la meilleure idée … »
« Silence ! Vous serez toutes les deux de garde au niveau de la tour de garde du poste nord, de la tombée de la nuit jusqu'à l'aube, et nous, le conseil, osons espérer que d'ici là vous aurez réglé vos différents ! »
Maggie et Alex s'échangèrent un regard, et bien qu'elles étaient visiblement peu ravies de leur nouvelle mission, furent bien obligée de l'accepter d'un hochement de tête.
Le reste du conseil passa rapidement, et Regina refusa l'audience privée que lui demanda Alex à la fin de celui-ci, sachant parfaitement que sa fille tenterait de négocier sa garde de nuit obligatoire.
« Tu sais qu'il y en a une des deux qui va tuer l'autre ce soir ? » demanda Emma quand Alex disparut de la salle d'audience
« Tant mieux » grogna Regina, qui se massait les tempes d'un air épuisé « Je n'aurai pas de choix à faire entre qui bannir à vie des terres sacrées, ainsi »
Emma rit, et passa un bras autour des épaules de sa femme pour la rapprocher d'elle. Les audiences étaient toujours plus éprouvantes pour la reine que ce qu'elle ne voulait bien admettre, et l'anxiété de protéger son peuple de la guerre à ses portes pesait lourdement sur elle.
Regina ne disait rien, mais elle n'en avait pas besoin pour que sa femme ne le comprenne.
« Je n'en peux plus de ta fille et de son attitude » grogna Regina, à peine audible maintenant qu'elle était nichée dans l'épaule de la blonde « Comme si nous n'avions pas assez de soucis, avec Nikolae et Alexandria qui ne sont toujours pas rentrées ! »
« Et elle ne te rappelle personne, ma fille ? » sourit Emma contre les boucles brunes
« Certainement toi, à contester le moindre de mes ordres et à chercher querelle avec la population entière ! »
« Si tu prêtais un peu plus d'attention à Alex, tu saurais qu'elle ne cherche querelle avec qu'une seule personne, ce qui la fait étrangement ressembler à toi, ma reine ! »
Regina recula la tête pour dévisager Emma, qui la regardait en retour avec une fierté à peine dissimulée.
« Tu parles de la capitaine de la garde ? »
« A qui d'autre notre fille voue-elle une obsession tenace depuis plusieurs années ? »
Regina avait l'air complètement paniquée.
« Comment ne l'ai-je pas vu avant ? Et qu'est-ce que cela signifie ? »
Emma roula des yeux. Pour une reine si protectrice de ses filles qu'était Regina, la reine n'était certainement pas clairvoyante à leur sujet.
« Cela signifie qu'elle ne déteste pas Maggie comme elle le prétend, et que tu viens de les envoyer passer une nuit ensemble sans aucune surveillance. Pas dans ce sens-là » rajouta vite la blonde devant la tête de sa femme « Pourquoi elle ne nous a rien dit ? »
Emma haussa des épaules.
« Elle ne le sait probablement pas elle-même. Elle n'a jamais été très douée pour exprimer ses sentiments, un peu comme sa royale majesté »
Regina, outrée, se redressa complètement sur son trône, et se dégagea du bras d'Emma, bien que celle-ci riait trop pour lui en porter préjudice.
« C'est complètement faux ! »
« C'est complètement vrai ! Si Kora ne t'avait pas quasi fiancée de force avec cette fille, m'aurais-tu enfin avoué tes sentiments ? Ou serais-tu restée lointaine et méprisante avec moi comme tu l'étais ? »
Emma s'attendait à l'une des réponses sarcastiques dont elle avait l'habitude, mais la reine plongea ses yeux bruns dans les siens, et répondit avec une telle franchise que la cœur de la blonde gonfla dans sa poitrine.
« Rien ne m'aurait gardé loin de toi. Rien ni personne, Emma. »
Des rires emplirent la terne salle d'audience, des rires et des bruits que les gardes de l'autre côté des murs préférèrent ignorer, bien que si elles étaient complètement honnêtes, elles ne les entendaient pas pour la première fois, loin de là.
Le soir venu, Alexandra se rendit comme il lui avait été indiqué à la tour de garde du poste nord, ne faisant même pas mine d'être moyennement satisfaite d'être là.
Maggie l'attendait en haut des remparts, et envoya un peu plus loin les gardes qui se trouvaient à côté d'elle, leur rappelant de la prévenir au moindre bruit ou mouvement suspect sur la plage, et prenant soin de leur indiquer d'allumer leurs torches et leur grands feux dès la tombée de la nuit.
Elles étaient désormais seules, le tour de garde le plus proche étant si loin qu'on en distinguait à peine les deux sentinelles qui l'occupaient.
« Générale. » l'accueillit Maggie
Alex ne répondit même pas, et alla se poser contre le parapet des remparts.
Le soleil couchant envoyait des rayons rosés sur la plage, l'éclairant suffisamment pour ne pas avoir à allumer de feux. Il n'y avait pas âme qui vive sur la plage, pas le moindre chat à regarder si ce n'était le mouvement des vagues contre le sable, et Alex poussa un grand soupir peiné.
« Une nuit entière à regarder le néant. Cela promet d'être long »
« Ca ne me déplait autant qu'à toi, mais tu vas devoir faire avec. » commenta Maggie
Alex lui jeta un regard en biais, et devant l'air impassible de la capitaine, leva les yeux au ciel d'un air exaspéré.
« Allons, ne fais pas cette tête-là » reprit la brune devant le mutisme de sa princesse « Une nuit de garde ne va pas te tuer ! »
« Ma mère me punit comme une gamine » grogna Alex « Faudrait-il en plus que je souris ? »
« Moi aussi je suis punie alors ? » s'amusa Maggie
Alex lui lança un regard noir.
« Tu fais partie de la punition. »
Maggie, que la situation amusait grandement malgré la nuit épouvantable que promettait de lui faire passer Alex, alla s'appuyer à la rambarde à côté d'elle, et lui offrit un grand sourire.
« Si tu en as envie, je te laisserai allumer le feu »
« Va te faire voir, Capitaine ! »
Maggie porta la main à son cœur en feu signe de choc, et écarquilla tout grand les yeux.
« Quel langage fleuri pour une princesse ! Je me demande ce que tes royales perceptrices diraient en apprenant que tu t'exprimes comme une tanneuse de peau ! »
Alex avait tout l'air de vouloir précipiter Maggie par-dessus les remparts, mais son bon jugement la retint au dernier moment, et elle se contenta de fulminer sur place pour un moment avant de s'éloigner quelque peu de Maggie.
« Ne m'adresse la parole que si c'est absolument nécessaire ! » hurla-elle en direction de Maggie avant de lui tourner complètement le dos
Celle-ci la regarda s'écarter de quelques pas, et reporta son attention sur la plage et le campement des hommes.
La nuit promettait d'être longue.
Nikolae commençait sérieusement à se demander si elle avait fait le bon choix. Elle qui avait cru pouvoir cheminer en silence jusqu'à Amphipolis, profitant de la belle journée et du magnifique paysage, en était maintenant bien loin.
Si les premières heures de marche Waverly était plutôt silencieuse, voire timide, elle s'était sacrément dévergondée avec la route, et n'arrêtait plus de parler. Cela faisait bien deux heures qu'elle n'avait plus entendu aucun chant d'oiseau ou bruit de la nature, tous couverts par la voix cristalline de la file.
Evidemment, Nikolae était bien trop polie pour lui couper la parole ou lui demander de se taire, et il faut dire que son voyage s'était bien coloré depuis l'arrivée de la fille.
Comment Lexa faisait pour supporter des jours entiers sur la route toute seule, elle ne savait pas. Elle se doutait cependant que sa sœur n'aurait jamais supporté les gloussements et les pépiements incessants de sa nouvelle compagne de route. Elle-même ne glissait qu'un ou deux mots parcimonieux de temps en temps, et se contentait de rire avec elle, ce qui n'était pas dur – la fille avait un des rires les plus contagieux qu'elle n'ait jamais connu.
Elle pouvait ainsi reposer ses cordes vocales encore meurtries par l'autre bandit, mais redoutait que ce soit ses tympans qui y pâtissent.
Waverly parlait tant et tant que c'était un miracle qu'elle ne soit pas épuisée. Elle avait abordé tous les sujets de banalité possibles et imaginables – la météo, le paysage, la chaleur - et alors que Nikolae répondait par des sourires polis sans plus, elle décida soudainement d'attaquer les sujets plus sensibles.
« Alors comme ça tu fais partie de l'armée ? »
Nikolae faillit trébucher sur un caillou inimaginable face à la question déroutante, et du récupérer son équilibre grâce à des grands mouvements de bras peu gracieux qui firent éclater de rire Waverly.
« Je voulais pas te faire tomber, je voulais juste une réponse »
Nikolae la regarda, et tenta tant bien que mal de trouver un mensonge crédible dans la seconde de délais qu'elle avait.
« Euh oui … de l'armée. De Thèbes. »
« Ah bon ? Et depuis quand les femmes sont acceptées dans l'armée ? »
Waverly lui lança un regard qui la défiait de lui mentir encore, et Nikolae soupira. Elle ne pourrait pas cacher longtemps sa réelle ville d'origine, mais peut-être qu'elle n'avait pas jusqu'à dévoiler qu'elle était la deuxième héritière du trône, ni ce qu'il se passait à Themyscira en ce moment.
Il suffisait de raconter la vérité, en l'arrangeant quelque peu.
« Bon d'accord, je ne suis pas vraiment de Thèbes … »
« Et tu es d'où alors ? »
Nikolae prit bien garde aux mots qu'elle choisissait. Elle ne faisait pas assez confiance à la fille pour lui apprendre tout de suite sa véritable identité, et encore moins lui révéler sa mission, mais il fallait trouver quelque chose de crédible.
« Je suis d'une tribu isolée de Laconie, assez éloignée de Sparte pour ne pas avoir à obéir à leur loi. Ma mère est la chef du village où j'ai grandi, et où j'ai appris à lire et écrire, à chasser, et à monter à cheval, ce qu'on m'aurait sûrement interdit si j'avais grandi à Thèbes. Je me rends à Amphipolis comme beaucoup de voyageurs pour écouter l'oracle, en espérant qu'elle puisse m'éclairer sur mon destin »
Waverly parut la croire, mais pourtant gardait un drôle d'air sceptique.
« Tu sais vraiment lire et écrire ? »
« Oui »
La petite brune poussa un sifflement impressionné, mais recroisa immédiatement les bras. Elle avait réellement l'intention de paraitre impressionnante pour sa petite interrogation, mais elle donnait surtout envie à Nikolae de sourire.
« Ça n'explique pas comment tu es devenue une femme générale »
« Parceque ma tribu est exclusivement féminine. Et il faut bien quelqu'un pour diriger notre petite armée, pour nous défendre en cas d'attaque »
« Que des femmes ? »
Nikolae hocha de la tête.
« Que des femmes. » La fille en paraissait soufflée. « Mais … les hommes … comment vous faites ? »
« On s'en passe très bien » répondit Nikolae dans un haussement d'épaules « On chasse nous-même, on se défend, on cultive et on récolte … Les hommes ne sont pas essentiels. »
« Mais ils ne vous manquent pas ? »
Nikolae s'arrêta de marcher pour la regarder droit dans les yeux, et éclata de rire.
« Non ! Les hommes sont plus une source de problèmes qu'autre chose, si tu veux mon avis. Nous manquer … quelle drôle d'idée ! »
Elle continua de marcher en riant doucement, avant de se rendre compte que Waverly ne suivait plus. Elle était restée quelque pas en arrière, l'air de réfléchir, et Nikolae la rejoignit.
« Tu as l'air soucieuse »
« Non rien … c'est ce que tu as dit »
« Que les hommes sont une source de problèmes ? »
Waverly hocha de la tête doucement. Nikolae lui jeta un regard rapide avant de détourner la tête, ne voulant pas lui donner l'impression qu'elle voulait la presser à parler.
« Tous ne sont pas nocifs … j'imagine. Je n'en ai pas fréquenté beaucoup dans ma vie je dois dire. »
Waverly lui répondit d'un sourcil levé et d'une moue incrédule.
« Comment ça pas beaucoup ? Tu connais forcément des hommes … Rien que ton père, tiens »
Nikolae retint un ricanement.
Il n'était pas question de révéler à la fille que la figure paternelle qui l'avait élevée était en réalité une femme blonde à peine plus grande qu'elle, immortelle et reine consort des Amazones de surcroit, mais l'idée d'avoir eu un père lui donnait envie de rire. Ou d'imaginer un mari à sa mère la reine, tiens.
« Je n'ai jamais connu mon père » se contenta elle de dire dans un haussement d'épaules
« Oh … je suis désolée » lui dit aussitôt Waverly
Nikolae ne l'était pas du tout, mais adopta tout de même un visage qu'elle espérait assez affligé pour être crédible.
« J'aimais beaucoup mon père, moi. »
« J'aimais ? »
« Mon père est mort quand j'avais dix ans » dit Waverly tout bas
Nikolae avait toujours trouvé ridicule les gens qui s'excusaient quand on leur annonçait qu'une personne qui leur était parfaitement étrangère était décédée il y a des lunes de ça, comme si ils y étaient réellement pour quelque chose. Cependant, le visage de Waverly s'était assombri d'un seul coup, et elle avait l'air tellement triste qu'elle ne put s'empêcher de tendre le bras vers elle, et de poser sa main sur son épaule.
« Ca n'a pas du être facile » murmura elle doucement Waverly hocha de la tête.
« Ca l'a pas été, non. Mon père était le meilleur homme qui soit. »
Nikolae laissa glisser la main de son épaule vers l'espace entre ses omoplates, et la laissa là – seulement parcequ'elle voulait entendre la fin de l'histoire, et sans aucune autre motivation que réconforter la fille, évidemment.
« Les habitants des îles Prétaniques sont réputés coriaces » dit-elle dans l'espoir de la faire sourire
Waverly sourit en effet, et soudainement revigorée, se remit à marcher.
« C'est vrai, les plus coriaces et les plus bornés. Et aussi les plus mignons ! »
Elle lui envoya un clin d'œil qui faillit bien faire trébucher à nouveau Nikolae, et rit de la couleur rouge qui montait rapidement aux joues de la rousse.
« Je suis une vraie Durotrige, parceque ma mère l'était aussi. » poursuivit-elle
« De Lindinis ? »
« De Durnovaria. »
« Tu es née là-bas ? »
« Non, je suis née ici. Ma sœur aussi »
Nikolae prit soin de noter dans un coin de sa tête l'existence de cette sœur, pour de futures discussions, et tendit l'oreille pour écouter l'histoire de la fille.
« Ils sont partis juste après s'être connus, et s'être mariés. Ils ne se connaissaient pas beaucoup, mais leurs clans étaient alliés, et ça se faisait beaucoup et ... enfin, peu importe. Ils n'avaient pas beaucoup d'argent, mais ils étaient heureux, jusqu'à l'invasion du village où ils vivaient. »
« Une invasion ? » demanda Nikolae
Waverly évita de croiser son regard.
« Une autre tribu, du peuple des Dumnones. Qui ont décidé de venir massacrer des peuples pacifiques pour leur voler leurs terres. »
Waverly fit une pause dans son récit, et Nikolae se demande si elle devait lui dire quelque chose, quoique ce soit pour l'encourager à continuer à parler, mais la fille n'avait pas besoin d'aide.
« Ils ont du partir pour éviter l'esclavage. Mon père n'avait rien quand il a migré en Grèce avec ma mère, juste les habits à son dos, et ceci à la ceinture » Elle tendit pointa du doigt la dague à sa ceinture, dont la lame paraissait un peu émoussée mais le manche était entouré d'un cuir en bon état, un matériau bien noble pour un simple paysan. Waverly avait du lire l'incompréhension dans le regard. « Arme de famille. Elle appartenait à mon grand-père, et à son père avant lui. »
Nikolae hocha de la tête sans rajouter un mot. Elle s'y connaissait évidemment bien plus en armes que ce la fille ne ferait jamais, et elle savait reconnaitre un poignard tranchant et aiguisé. Elle n'allait pas lui dire bien sûr. Elle ne voulait pas l'effrayer au loin.
Quelque part entre Maronée et Abdère, elle avait réalisé que sa compagnie lui était plutôt agréable.
« Mes parents sont arrivés à Némée sans argent, sans parler la langue, et avec une surprise dans le ventre de ma mère. »
« Ta sœur ? »
Waverly lui offrit le premier sourire depuis le début de son histoire.
« Ma sœur. Je suis née quelques temps après elle. » Waverly fit une pause, et tourna la tête vers la rousse. « Tu as des frères et sœurs, Nikolae ? »
« Deux sœurs. » confirma Nikolae « Je suis celle du milieu. »
« Trois filles, hein ? Tes parents n'ont pas du rire tous les jours »
Nikolae parut étonnée de la déclaration, mais après un instant de réflexion, ne put que secouer la tête en riant.
« C'est bien vrai … les pauvres. Je ne sais pas comment on peut élever trois filles et garder toute sa tête … »
Le sourire de Waverly se mua en une moue de tristesse, et Nikolae cessa tout de suite de rire en le remarquant.
« Qu'est-ce qu'il ne va pas ? J'ai dit quelque chose qui t'a blessé »
« Non … tu ne pouvais pas savoir » dit doucement Waverly « Ma mère est morte en couches. A ma naissance. »
« Oh. »
Nikolae se sentit ridicule. Elle ne voulait pas paraître insensible, surtout quand elle venait d'apprendre que la fille avait perdu ses deux parents en bas âge, mais elle n'avait aucune idée de la réaction appropriée à adopter face à une telle annonce.
A Themyscira, les femmes qui mourraient en enfantant étaient considérées comme les héroïnes de la nation, et recevaient des cérémonies funéraires dignes des plus grandes générales. On honorait en leur nom leurs femmes et leurs filles, et on ne les laissait jamais tomber dans l'oubli.
Elle doutait fort que le monde des hommes ne traite de la même manière ces femmes qui rejoignaient le royaume d'Hadès sitôt leur devoir maternel accompli, et jugea que des félicitations comme on faisait souvent aux orphelines d'avoir eu une mère si brave seraient déplacées. Elle n'eut pas le temps de plus se creuser la tête car Waverly continuait sur sa lancée, les yeux fixés sur la route.
« Après la mort de mon père, ma sœur et moi, on s'est retrouvés sans rien. En tant que soldat, il avait le droit à une solde qui était censée nous revenir, et qu'on a jamais eu puisqu'on était deux filles. »
« Mais … »
« Les lois sont faites comme ça » interrompit la fille dans un haussement d'épaules « Il n'y a rien pour protéger les orphelins, et encore moins les orphelines. »
« Qu'est-ce vous avez fait alors ? »
« Son ancien supérieur hiérarchique nous a recueillies chez lui. On pensait qu'il nous traiterait bien, et puis … »
« Et puis ? »
Waverly soupira.
« Il faut que tu comprennes … on était pas des esclaves mais presque. On avait pas de nom, pas d'argent, et pas de droits. Personne ne s'intéresse aux filles d'un simple soldat de rang, même si il est mort à la guerre pour un pays qui n'était même pas le sien » Waverly refusait toujours de regarder ailleurs que devant elle, et Nikolae se demanda si une autre pause était nécessaire. La réponse lui parvint à nouveau au moment où elle ne s'y attendait pas. « Il a marié ma sœur de force. A un notable à qui il devait une dette d'argent. »
Nikolae s'arrêta de marcher d'un coup. Elle ne s'attendait pas une fin d'histoire si tragique, et regretta immédiatement d'avoir pressée de questions sa compagne de voyages. Il était trop tard pour revenir en arrière à présent.
Waverly leva vers elle des yeux fiers mais emplis de larmes, et Nikolae n'hésita pas longtemps avant de poser une main sur l'épaule de la brune, de la rapprocher d'elle. Quand elle fut entièrement dans ses bras, Nikolae la serra contre elle et la laissa pleurer contre son épaule. Elle n'était pas gênée comme elle aurait pensée l'être par les soubresauts de la petite brune contre elle, pas plus qu'elle se sentait mal à l'aise à l'idée de murmurer des mots calmes à son oreille pour tenter de la réconforter de son mieux.
La fille restait une étrangère bien sûr, une quelconque rencontre sur le bord du chemin qui aurait pu être n'importe qui d'autre. Cependant et alors que Waverly séchait doucement ses larmes, Nikolae n'enleva pas sa main, la laissant autour des épaules de l'autre jusqu'à ce que celle-ci lui offre un sourire trempé de larmes.
C'est uniquement quand la lieutenant lui rendit son sourire bien malgré elle qu'elle se rendit compte de son erreur. Elle ne pouvait nier l'étrange sentiment de paix qui s'était emparée d'elle quand ses bras avaient enlacé la petite brune. Elle n'avait pas ressenti quelque chose d'équivalent depuis bien longtemps, et voilà que maintenant, elle se laissait surprendre à vouloir prolonger l'étreinte qu'elle avait donné à la fille, ne serait-ce que pour faire durer le sentiment une fraction de seconde encore.
Il fallait qu'elle se reprenne. Elle avait été touchée par son histoire, mais cela ne signifiait rien. Elle était en manque d'affection, voilà tout. Rien qu'elle ne pourrait combler une fois rentrée à Themyscira.
« Désolée pour ça » soupira Waverly, essuyant une dernière fois ses joues mouillées « Je ne veux pas t'embêter avec mes histoires »
« Tu ne m'ennuies pas » reprit vite Nikolae « Je suis désolée de ce qui est arrivé à ta sœur. Je suis désolée de ce qui t'es arrivée à toi à vrai dire, aucune femme ne devrait avoir à subir de telles horreurs »
Waverly baissa la tête vers le sol.
« Toi aussi tu n'as pas … » tenta Nikolae
« Il n'a pas eu le temps » soupira Waverly « Ma sœur a réussi à me faire évider le jour de son mariage pour éviter d'avoir à vivre le même sort qu'au sien. C'est un ami à elle qui m'a fait sortir de la ville, et elle … elle je ne l'ai jamais revue »
Nikolae se surprit à pencher la tête vers la brune jusqu'à être assez basse pour être au niveau de ses yeux.
« Waverly. » Elle avait encore des larmes dans les yeux, et Nikolae dut retenir sa main pour qu'elle n'aille pas se placer contre son gré contre la joue de la fille. « Est-ce que tu sais où elle est aujourd'hui ? »
« Non. Je ne sais pas où son mari s'est installé, je savais à peine qui c'était. Je sais juste qu'elle m'a dit de partir loin, le plus loin possible, et c'est ce que j'ai fait. »
Nikolae hocha de la tête silencieusement. Maintenant qu'elle comprenait pourquoi la fille fuyait ainsi sans direction, toute seule sur des routes mal famées, elle se disait qu'elle l'avait sûrement jugée trop vite. Peut-être que lui fausser compagnie pendant la nuit n'était pas une si bonne idée que ça finalement. Et puis qui la défendrait contre les brigands de grand chemin quand Nikolae l'aurait abandonnée ?
« Je suis partie toute seule » répéta Waverly « Toute seule. »
« Pourquoi personne ne vous a aidé ? Pourquoi on laisse faire des choses pareilles ? »
La fille jeta un regard étrange à Nikolae.
« Des filles comme moi ne comptent pas, Nikolae »
« Les dieux nous protègent tous ! Tu aurai du voir un prêtre, ou une vestale ou… »
« Les dieux ? Cela fait bien longtemps que je ne crois plus aux Dieux ! C'est le monde des hommes ici »
« Mais tous les citoyens comptent ! Pourquoi tu ne t'es pas adressé aux représentants de l'autorité ? Pourquoi ne pas avoir dénoncé ce porc abject ? »
Nikolae ne s'attendait pas à ce que Waverly se dégage si rapidement de son étreinte, et encore moins du regard glacial qu'elle reçut aussitôt.
« Mais tu comprends pas ! C'est à cause d'eux ! »
« A cause d'eux ? » répéta faiblement Nikolae
« Les représentants de l'autorité ? Tous des puissants et les forts qui massacrent les faibles ! »
« Ils ne - »
« Tu ne sais pas ce que c'est ! Sans eux j'aurai encore une famille ! »
« Waverly … »
« Mes parents ont du fuir parcequ'un chef de tribu a décidé d'agrandir ses terres, mon père est mort dans une guerre qui n'était pas pour son pays, ma sœur s'est faite vendre comme une esclave, et pas un n'a levé son petit doigt ! »
Waverly s'écarta du chemin à grand pas et sans se retourner. Nikolae ne la suivit pas. Elle attendit patiemment sur le bord du sentier que la brune se calme, et revienne d'elle-même vers elle, l'air un peu piteux.
« Je suis désolée d'avoir levé la voix » chuchota-elle presque
Nikolae haussa une épaule désinvolte.
« Ce n'est rien »
« Si, si, je suis désolée. »
Waverly poussa un long soupir peiné que Nikolae perçut comme un coup de poing dans le ventre.
« Non je comprends … tu as tous les droits d'être en colère »
« Mais je n'étais pas en colère contre toi ! » reprit Waverly avec passion « Tu n'es pour rien toi. Tu es comme moi, comme toutes les femmes de tous les pays, et comme tous les gens pauvres et oppressés d'ailleurs. »
Nikolae ouvrit de grands yeux que la brune ne paraissait pas avoir remarqués puisqu'elle continuait son discours enflammé de plus belle.
« Ce ne sont pas nous les vilains, ce sont eux qui sont dans leurs palais et leurs tours et qui ne nous voient même pas. Tous les rois sont pareils, et ils nous méprisent tous ! »
Waverly continuait à parler mais Nikolae n'entendait plus.
Elle avait vécu toute sa vie dans l'opulence et la richesse, dans un palais de marbre et d'or, vêtue des plus belles draperies et recouverte de bijoux d'or. Elle n'avait jamais souffert de la faim ou de l'esclavage, et avait eu toujours tout ce qu'elle avait désiré. Elle faisait partie de l'élite que décriait Waverly, et peut-être qu'elle ne l'avait jamais réellement réalisé avant autant de force qu'à ce moment.
La bague à son doigt qui faisait d'elle une princesse de Themyscira pesait étonnement lourd maintenant, et elle se demanda si elle devait l'enlever.
« On a pas besoin d'eux, n'est-ce pas Nikolae ? On serait tellement mieux si on vivait tous comme dans ta tribu, sans rois et sans dieux, et personne pour nous dire quoi faire ! »
L'air triste de Waverly avait laissé place à un grand sourire que Nikolae lui rendit du mieux qu'elle put, et alors que la petite brune enchaînait de plus belle sur d'autres rêves utopiques, elle se jura qu'elle ne lui dirait pas la vérité.
Si elle apprenait que sa compagne de route était une fille de reine et deuxième à la succession d'un royaume entier, dans la lignée de reines qui avaient massacré des hommes lors de batailles et pillés des villages entiers, elle ne la regarderait jamais de la même façon.
La décision de Nikolae était prise. Peu importe le chemin qu'elles feraient ensemble, Waverly ne devait jamais savoir.
La nuit venait de tomber sur la plage de Themyscira.
A grand regrets et bien qu'elle avait réussi à ignorer superbement la partenaire que lui avait imposé la reine depuis un bon moment maintenant, Maggie dut se tourner à contre-cœur vers Alex, qui lui tournait toujours résolument le dos.
« Générale ! »
Ou Alex ne l'avait pas entendue, ou elle faisait très bien semblant, et Maggie avait sa petite idée de l'hypothèse vers laquelle pencher.
« Générale ! »
Devant le manque de réaction, Maggie fut bien obligée de passer au cran supérieur, sachant pertinemment ce qu'elle devrait dire pour attirer l'attention de l'autre vers elle.
« Princesse ! »
Alex se retourna vers Maggie d'un coup, mais ne se rapprocha pas d'elle pour autant.
« Qu'est-ce que tu me veux ? »
« Il fait nuit » remarqua Maggie « Il faut allumer le feu »
Alex poussa un grognement, mais n'eut pas le temps de plus protester parceque Maggie l'avait déjà interrompue.
« Oui, je sais ce que tu en penses, mais la reine a donné son accord. »
« Une brillante idée. » grommela Alex
« Oui je trouve aussi » sourit Maggie « Prend la torche à côté de toi, et fais nous donc la joie d'éclairer toute le quartier nord, Générale »
Comme Alex ne paraissait pas plus décidée que ça à bouger d'un pouce, Maggie finit – après un moment de face à face qui parut interminable – à aller chercher la torche toujours allumée elle-même, et à embrasser l'immense vasque prévue à cet effet.
En un instant, tout le quartier nord de la plage de Themyscira s'illumina, et quelques instants à peine après, les vasques d'autres postes de garde s'allumèrent à leur tour, formant une couronne dorée de lumière autour de la ville.
« Tu vois que c'était une bonne idée ! Maintenant aucun espion des hommes ne pourra tenter d'escalader nos murs »
« Et aucune espionne ne pourra aller dans le camp des hommes, je pense qu'on peut te féliciter pour ça aussi »
Maggie roula des yeux.
« La reine n'a autorisé aucune sortie de l'enceinte des terres, ce qui n'est certainement pas le cas des homes. Ta théorie d'une de nos espionnes prises sur le fait ne vaut rien du tout »
Alex poussa un grognement de bête féroce, montant presque les dents, et lui tourna le dos sans ménagement.
« Je ne sais même pas pourquoi je parle de ça avec toi »
« Et pourquoi donc, princesse ? » ricana Maggie, sachant pertinemment que l'appeler princesse l'énerverait au plus haut point
Cela n'y manqua pas – Alex se retourna d'un air furibard vers elle, prête à lui sauter à la gorge pour y planter ses crocs.
« Tu n'es pas militaire ! »
« Non je gère la sécurité des terres sacrées. » expliqua Maggie comme si elle avait raconté à Alex que la nuit, le ciel était gris « Ce qui est tout aussi dangereux. »
La réflexion eut au moins le mérite de faire ricaner Alex.
« La sécurité des terres … Il n'y a rien à garder, ma pauvre. Depuis combien de temps est-ce qu'on a pas été menacées d'invasion ? »
« Depuis à peu près autant de temps que la grande armée est partie en guerre, Générale. »
Alex savait que Maggie a raison. Le tartare et ses feux de flammes gèleraient avant qu'elle ne l'admette cependant.
« Il y a outrage là Capitaine, attention ! Ca pourrait aller très loin ! »
« C'est bien de crier comme ça, tu repousses l'ennemi tout autant que nos feux » sourit Maggie « C'est très efficace comme technique, je la noterai »
Alex sentait une colère énorme monter en elle face à l'insolence de la capitaine de la garde, mais se raisonna en se disant qu'elles devraient rester sur ces damnés remparts toute la nuit.
Maggie avait l'air de l'avoir compris aussi puisqu'elle ne rajouta rien pour envenimer le débat, se contentant de reprendre sa surveillance de la plage. Les nuits pouvaient être longues sur la tour de garde, et rester des heures en silence avec quelqu'un qu'elle exécrait n'était pas ce qu'avait prévu Alex.
Au bout d'un moment qui lui parut interminable, Alex se tourna vers Maggie dans l'espoir de relancer une quelconque querelle qui occuperait sa nuit.
Maggie cependant ne la regardait pas. Les coudes sur le bord du muret et le regard fixe sur les baraques en bois, la capitaine était en plein dans l'accomplissement le plus sacré de son travail, et Alex se surprit à la regarder un instant sans arrière-pensée.
Il y avait une telle concentration sur son visage qu'Alex semblait découvrir une nouvelle personne, quelqu'un de passionné et dévoué à sa tâche qu'elle ne connaissait pas. Et soudainement, Alex avait envie d'apprendre à la connaitre.
« Je ne le pensais pas. » dit-elle sans réellement penser
Maggie leva la tête vers elle, visiblement surprise qu'elle lui adresse la parole, et fronça les sourcils d'incompréhension.
« De quoi ? »
« Qu'allumer les feux était une mauvaise idée »
Maggie avait l'air de se méfier du volte-face soudain de la générale, mais hocha tout de même de la tête. Les deux amazones se toisèrent un moment sans parler, avant que Maggie ne poussa un soupir amusé.
« C'est amusant que les situations soit inversées aujourd'hui, parceque j'ai bien failli me trouver à ta place »
« Ah bon ? »
« Oui. Peut-être pas générale, mais j'ai bien faillit m'engager dans l'armée. Je suis surprise que tu ne le saches pas d'ailleurs »
Non, Alex ne le savait pas. Il lui vint pour la première fois à l'esprit qu'elle ne connaissait que des bribes du passé de Maggie. Elle était plus jeune qu'elle d'une vingtaine d'années, et elles n'avaient pas leurs service ensemble.
Maggie était devenue la capitaine de la garde il y a de cela plusieurs années, et par conséquent était devenue une rivale directe. Ses connaissances quant à son parcours s'arrêtaient là.
« A la fin de mon service militaire, j'ai hésité longuement. » reprit Maggie « L'armée ou la garde. J'avais en tête d'être dans la protection rapprochée de la reine, mais les grands voyages m'attiraient aussi, et l'idée de faire partie de la mêlée, avec mes sœurs … était prenante »
« Qu'est-ce qui t'a décidé ? » demanda Alex
Maggie se tourna pour la première fois vers la ville derrière elle, et désigna d'un geste vague l'ensemble des maisons et des rues.
« Elle. J'ai décidé que si je devais mourir pour Themyscira, je le ferai en protégeant les terres sacrées et ses habitantes, sur le sol qui m'a vu naitre, et non pour des hommes à qui je ne dois rien. L'idée de mourir sur un sol inconnu m'est exécrable. Themyscira est la seule mère que j'ai connue. »
Alex n'avait jamais les choses de ce point de vue là, mais devant le regard de la capitaine sur la ville, se dit soudainement qu'elle avait peut-être pendant tout ce temps mécompris quelque chose d'essentiel. Maggie faisait partie de ces orphelines pour qui on éprouvait autant de pitié que de mépris.
Sa mère, une amazone de bas rang qui travaillait dans les écuries, était morte de la seule délivrance plus honorable pour une amazone que périr au combat – en lui donnant naissance. Elle n'avait que eut le temps de lui donner un prénom – Margaríta – et de regarder une dernière fois le bébé avec le soulagement qu'elle était une fille, et qu'elle lui survivrait.
Maggie n'avait connu cette mère morte en couches que par les histoires qu'on lui avait raconté, et n'avait aucune idée de qui pouvait bien être son père – un homme dont sa mère avait emporté le nom dans la tombe avec elle, et qui lui avait laissé en guise de souvenir sa peau bronzée et ses cheveux noirs, ce qui lui avait valu divers surnoms qu'elle ne supportait pas, pas plus que le prénom que personne n'avait jamais utilisé, lui préférant Maggie.
Alex n'avait jamais cherché à en savoir plus. Elle-même était la princesse héritière, et ne pouvait pas faire un pas de travers sans que toute la ville entière en soit au courant.
« C'est très noble de ta part » admit-elle Maggie haussa des épaules.
« Nous sommes toutes prêtes à mourir pour Themyscira, je ne suis pas plus noble qu'une autre. »
« Pas donner ta vie pour les terres sacrées » corrigea Alex « Pour avoir passé des années à te geler sur ces remparts sans avoir rien à faire »
Maggie rit franchement à la plaisanterie, la première cordiale depuis qu'elles se connaissaient, et la vision en fit sourire la Générale.
« Tu ne vas pas me dire que tu ne t'es jamais trouvé lassée d'attendre qu'il y ait du mouvement sur le champ de bataille. Pas besoin d'avoir fait une campagne militaire pour savoir comment marche une guerre, il n'y a qu'à voir celle-ci »
« Oh même quand nous ne nous battions pas, il y avait des choses à faire » soupira Alex avec mélancolie « Si tu savais … »
« Et pourquoi tu ne me le racontes pas ? »
Alex leva un sourcil amusé.
« Résumer des années de guerre ? J'en aurai pour des heures. »
Maggie lui montra la plage déserte de la main. Il n'y avait pas un mouvement du côté du camp des hommes, rien pour les distraire ou leur donner du travail.
« Je ne sais pas toi, mais moi, j'ai toute la nuit Princesse. »
Quand le soleil vint, Alex parlait encore. Raconter ses exploits militaires toute la nuit ne l'avait pas épuisée, et Maggie ne cessait de lui poser des questions pour la relancer d'autant plus. Elle en avait posé également, et s'était surprise à écouter avec intérêt les histoires que lui avait raconté Maggie sans interrompre de remarques sarcastiques – du moins sans trop interrompre.
La capitaine était d'ailleurs en train d'expliquer comment elle avait bien faillit enlever l'œil d'Emma sa reine consort lors de son premier entrainement au tir, et Alex en vint à regretter de voir arriver la relève, déçue de ne pas savoir comment sa mère avait bien fait pour conserver ses deux yeux.
« Et bien tu vois, il suffisait de te lancer » lui dit Maggie quand elles descendirent de la tour de garde
Alex la regarda de la tête aux pieds, se demandant un instant si elle avait fait exprès d'être agréable avec elle toute la nuit, avant de décider que finalement, ça n'avait aucune importance.
Elle n'avait pas changé d'avis sur la capitaine, pas vraiment. Elle avait juste appris certaines choses, qui lui montrait Maggie sous une nouvelle lumière.
Peut-être qu'elle la comprendrait mieux. Ou peut-être qu'elle se servirait de ce qu'elle avait appris à bon escient lors d'une prochaine confrontation.
Alex se rendit immédiatement au palais demander audience pour se voir refuser sa sortie quotidienne face aux hommes, puis expliquer à une Emma qui ne pouvait s'empêcher de lui poser la question comment c'était passée sa nuit.
Elle ne leur raconta pas grand-chose car la nuit avait calme et sans aucun incident à signaler, mais son visage dut parler pour elle parcequ'après leur avoir souhaité une bonne nuit et avoir déguerpi dans ses propres appartements, Emma s'esclaffait presque sur son siège.
« Je ne vois pas en quoi tu trouves cette situation comique. » lui dit Regina
« Oh tu ne vois toujours pas le rapprochement ? » demanda la blonde « Vraiment ? »
Devant le visage confondu de la reine, Emma se pencha vers elle, et se pencha vers elle pour replacer correctement sur sa tête la couronne qui cernait les cheveux noirs.
« Tu te rappelles du moment où ta mère m'a assignée à ta protection ? »
« Comment pourrai-je oublier ? » demanda Regina
« On ne peut pas dire que toi et moi nous apprécions … On peut même dire que c'était complètement l'inverse. » reprit Emma dans un sourire narquois
Regina avait l'air de voir de moins en moins où sa femme voulait l'emmener, et non loin de s'en plaindre, Emma l'embrassa rapidement avant de poursuivre.
« Pourquoi tu es tombée amoureuse de moi ? »
« Tu le sais déjà » lui dit Regina « Tu étais la seule à ne pas me traiter comme la simple héritière du trône. Tu me voyais comme Regina, et Regina seulement. »
« Et là tu ne vois pas ? »
« Le rapport ? Non je ne le vois pas. »
Emma sourit tendrement. Elle avait épousé l'amazone la plus intelligente de Themyscira, elle le savait, mais parfois la reine manquait d'un sérieux manque de bon sens.
« Alex refuse catégoriquement de le reconnaitre, mais Maggie est avec elle exactement comme je l'étais avec toi. »
« Elles ne se supportent pas » remarqua Regina
« Peut-être, mais Maggie est la seule à s'opposer à ta fille et oser lever la voix dessus »
« Et c'est sur base de ces fines observations que tu sous-entends que ta fille a trouvé sa future ? »
« Exactement ! » sourit tout grand Emma « L'histoire se répète ! »
Regina n'en avait pas l'air si convaincue, mais devant l'enthousiasme évident de la blonde, lui concéda un sourire.
« D'accord. Alors le temps nous dira si tu as raison, mon amour »
« Oh Regina » murmura Emma « Est-ce que tu ne le sais pas, depuis tout ce temps ? J'ai toujours raison. »
