Nikolae était bien embêtée.
La fille qui l'agaçait tant quand elle l'avait rencontré ne l'énervait plus du tout à présent. Sans qu'elle ne comprenne réellement quand ni comment le changement s'était produit, elle pouvait l'écouter jacasser des discours incohérents pendant des heures sans avoir envie de la trancher en deux, et se surprenait même à rire à certaines de ses anecdotes.
Deux jours auparavant, la fille avait décidé que de voyager en silence était décidément trop triste, et avait défié Nikolae de chanter avec elle des chansons de sa tribu et déclamer les poèmes traditionnels qui faisaient partie de sa culture.
Nikolae avait dit non. Nikolae avait tenu deux jours.
Les échanges des vers ou quelques couplets de chanson apparaissaient maintenant complètement naturellement au milieu de leur dialogue, et loin de l'irriter, les rires intarissables de la brune qui en découlaient toujours ne faisaient qu'en désirer en entendre plus, encore plus.
Il fallait se rendre à l'évidence, elle était tombée sous le charme de la fille. Elle qui avait toujours vécu dans un monde on le se pliait à la moindre de ses exigences se voyait maintenant ne rien pouvoir refuser à une fille qui n'avait en tout et pour tout que la tunique sur son dos et son prénom comme possession.
Si elle était honnête avec elle-même, elle ne se reconnaissait plus. Elle avait mis son engouement passager pour la fille sur le compte de la solitude qui l'avait frappé depuis qu'elle s'était séparée de Clarke et Lexa et à laquelle elle était peu habituée. Les émotions que la fille déclenchait en elle, elle le savait, passeraient aussi vite qu'elles étaient arrivées.
Et comme si la présence convenable mais perturbante de la fille n'était pas assez, Nikolae se trouvait constamment en face d'un ennemi qu'elle n'avait pas prévu d'affronter – la nature elle-même.
Entourée d'une mer de plantes et d'arbres dont elle ne connaissait pas les noms et aux bruits surprenants qui parvenaient parfois à la faire sursauter – même si elle ne l'aurait pas admis sous la torture – la princesse n'en menait pas large face à tous ces éléments dont elle ne maitrisait pas tous les secrets. Elle arrivait toujours à attraper un lapin ou un oiseau à manger, c'est vrai, mais ne trouvait que rarement les plantes pour aromatiser correctement la viande, et son palais manquait cruellement des mets fins qu'elle avait l'habitude de dévorer au palais. Camper à la belle étoile n'avait plus le gout aventurier qu'il avait eu les premières nuits, et elle n'arrivait jamais à faire durer le feu toute la nuit comme Lexa savait si bien faire, se réveillant désormais tous les matins avant l'aurore par le froid qui mordait ses membres endoloris.
Nikolae savait comment survivre en théorie, Lexa le lui avait appris, mais la pratique était quelque chose de bien différent.
Si sa compagne de route prenait avec philosophie les inconvénients de leur manque de civilisation, la lieutenant commençait à en souffrir chaque jour un peu plus.
D'habitude, elle vivait comme une princesse, le corps embaumé d'onguents et les habits propres et parfumés. Ici, elle n'avait pas pris de bain depuis son départ et ses habits empestaient la cendre des feux de camp. Elle rêvait d'eau pure et de mille parfums, d'un bain chaud et d'habits propres, et par-dessus tout, d'un lit confortable où passer une nuit complète sans craindre les insectes invisibles qui viendrait la dévorer dans son sommeil.
« Je tuerai pour un toit au-dessus de nos têtes cette nuit » se plaignit-elle alors que Waverly et elle marchaient en silence, pour une fois, depuis quelque temps. « Je n'en puis plus de ce froid, et le vent m'a tenue éveillée toute cette nuit ! »
Waverly la regarda d'un air étrange, et haussa des épaules.
« Il ne faisait pas si froid que cela »
« Et les bruits ! Qu'avaient donc ces oiseaux pour faire autant de bruit la nuit ! » poursuivit Nikolae « On a pas idée de faire un tel vacarme pendant que d'honnêtes voyageurs tentent de dormir ! »
« Ils sont chez eux, c'est toi qui les perturbe ! » rit la brune « Et il me semble, moi, que tu n'as passé une si mauvaise nuit que ça. »
« Ah oui, et comment peux-tu l'affirmer avec tant de certitude ? »
« Je me suis réveillée en plein milieu de la nuit, et tu ronflais comme un ivrogne. »
Les joues de Nikolae s'enflammèrent immédiatement d'une belle teinte cramoisie qu'elle tenta aussitôt de dissimuler derrière des mouvements de mains qui n'aidaient en rien.
« C'est faux ! Moi ronfler ! Comme un ivrogne de surcroit ! »
Une princesse ne ronfle pas ! faillit elle lui rajouter.
Waverly était partie dans un nouveau fou rire, visiblement très satisfaite de la réaction qu'elle avait obtenu de la rousse, et celle-ci releva le nez d'un air hautain pour ignorer l'attitude déplorable de la fille.
« Ton comportement est navrant » signala-elle quand la fille sembla un peu calmée
« Et le tien risible » répliqua la brune « Aurais-tu en réalité un peu peur de m'avouer que tu as honte de la propre odeur de tes vêtements ? Moi aussi je n'ai pas changé de tunique depuis mon départ, il n'y a aucune gêne en cela »
« Excuse moi si la crasse me dérange ! » rugit Nikolae « Si vivre chichement te plait, tant mieux pour toi, mais moi je suis dans les affres de l'agonie ici ! »
Waverly poussa un long sifflement, et offrit un nouveau sourire insolent à la rousse.
« Vous parlez tous comme ça de là où tu viens, Générale ? »
« Comment ça ? » demanda Nikolae, les sourcils froncés
« Oui, comme ça » répondit la petite brune dans un ton châtié visiblement moqueur « Comme si tu t'adressais à un Dieu plutôt qu'à des mortels »
« J'ai reçu une bonne éducation ! » se défendit Nikolae
« Une bonne éducation, et un bonne dextérité. »
« Pourquoi dis-tu cela ? »
« Tu as des bijoux en or ! » remarqua Waverly en faisant un geste vague en direction des poignets de la rousse, où brillaient les bracelets et la bague dorées « A qui tu les a volé ? »
« A personne ! » s'offusqua Nikolae « C'était un cadeau ! Je ne vole pas, moi ! »
« Je le sais bien » rit de nouveau la brune « T'as pas vraiment le profil »
« Parceque toi oui ? »
Waverly cessa de rire, si brusquement que Nikolae se demanda un court instant si elle n'avait pas commis une maladresse.
« Il faut bien se nourrir » fut sa seule réponse
Pendant un long moment qui parut lui durer une éternité, Nikolae, ne sachant plus quoi dire, se tut. Waverly marchait à deux pas devant elle, d'un seul coup si vite qu'elle avait presque du mal à suivre le rythme, et paraissait tellement perdue dans ses pensées que lorsqu'elle s'arrêta de marcher sans prévenir, la rousse faillit lui rentrer dedans.
« Tu vas être ravie » lui dit-elle
« Pourquoi ? » demanda Nikolae
La fille pointa la route devant elles, dévoilant à l'horizon la silhouette indubitable d'une ville.
« Parcequ'on arrive à Neapolis. »
Quand elle était enfant, Abigail avait raconté à Clarke qu'elle était tombée du ciel en cadeau des dieux, pour éviter une conversation houleuse quant au sujet de son vrai père et sans pouvoir deviner que sa fille irait courir jusqu'au palais le répéter sous le sceau du secret à sa meilleure amie. Lexa et Clarke y avaient cru dur comme fer, jusqu'à ce que Nikolae leur confirme qu'il était impossible de naitre sans un avoir un père.
Depuis lors, Clarke avait déchanté mais Lexa était longtemps resté persuadée que sa sœur avait menti, et que son amie de toujours était peut-être réellement un cadeau offert par l'Olympe pour égayer sa vie.
Parfois, et malgré le fait qu'elle était une adulte depuis maintenant plus d'un siècle, il lui arrivait encore d'y penser, et de se demander si après tout, il n'y avait pas une part de vrai dans ce qu'avait dit Abigail.
Il n'y avait qu'à voir Clarke sur le moment – en train d'essayer de produire un semblant de feu, assise sur ses genoux et à frotter des cailloux en murmurant tout un tas de grossièretés, pour comprendre ce que Lexa voyait de divin en elle.
La blonde n'avait aucune idée de ce qu'elle faisait clairement. Elle avait déclamé que Lexa faisait toujours tout dans leurs campements de fortunes – la construction d'un abris, la chasse ou la moisson de leur diner, la protection contre les prédateurs potentiels - et qu'il était grand temps qu'elle aide. Lexa avait bien tenté de lui dire que ce n'était pas nécessaire, Clarke avait insisté tant et bien jusqu'à ce que la princesse plie, et lui demande de s'occuper de ce qu'elle considérait le plus simple, faire le feu.
Elle avait sans doute un peu surestimé la simplicité de la chose, puisque voilà maintenant un bon bout de temps que Clarke s'acharnait sur ses cailloux, et jusque-là, elle n'avait réussi qu'à produire que de vagues étincelles. Peut-être qu'une autre personne ne l'aurait pas vu, mais l'acharnement borné que mettait la blonde à accomplir une tâche pour laquelle elle n'avait clairement aucune compétence mettait du baume au cœur de Lexa, dont l'esprit était pourtant embrumé d'anxiété qu'à la guerre qui avait lieu si loin d'elles.
« Clarke, ne veux-tu vraiment pas que je t'aide ? » demanda-elle pour la centième fois
« Pas besoin de toi ! » grogna Clarke entre ses dents « J'y suis presque … »
Lexa n'insista pas, et leva les yeux vers le ciel. Le temps n'était pas clément ces derniers jours, et le ciel s'était couvert de gros nuages gris - Perséphone avait dû rejoindre son mari aux enfers quelques temps auparavant, ce qui expliquait le changement climatique et les orages prochains auxquels elles devraient s'attendre.
« Clarke, il va pleuvoir … » lui signala doucement la brune
Clarke leva les mains en l'air et s'éloigna de son tas de bois de quelques pas.
« C'est bon, j'abandonne. Fais ce que tu dois faire, j'y arriverai jamais. »
Lexa ne mit que quelques minutes à produire une flamme assez grosse pour embraser les pailles sèches qu'avait amassées la blonde, et parvint à produire un feu assez fort pour tenir quelques temps sans le ravitailler alors que les premières gouttes commençaient à tomber. Les branches épaisses de l'arbre sous lequel elles s'étaient réfugiées les protégeait de la pluie, et c'est avec mauvaise grâce que la blonde finit par s'asseoir à côté de la brune, les mains tendues vers les flammes pour les réchauffer.
« Tu n'étais pas si loin que ça de la réussite » lui sourit Lexa narquoisement, et Clarke roula des yeux « Si je te promets ! C'est parceque tu utilisais ta mauvaise main. »
« Ma mauvaise main ? »
« Ta main dominante est la gauche. C'est avec elle que tu aurai du mettre ta force pour frotter tes pierres, tu aurais eut une bien meilleure précision »
Clarke regarda un instant Lexa sans rien dire, et finit par soupirer fortement.
« Et il te faudrait un peu plus de patience, aussi » rajouta perfidement Lexa
« Venant de toi, j'espère que c'est ironique ! » rit enfin Clarke « Tu es bien la dernière personne à venir me parler d'impatience ! Tu es plus irascible que n'importe qui à Themyscira, à part peut-être Alexandra, et encore … »
« C'est faux ! » protesta Lexa « J'agis toujours avec ma tête, moi ! »
« Comme la fois où tu as précipité le plus proche conseiller du roi Cheirimachus par la fenêtre de sa tour parceque tu le soupçonnais de trahison ? »
« Je n'aurai jamais du te raconter cette histoire. » rouspéta Lexa « Et puis tu peux parler … si je me rappelle bien, malgré ton air sage et innocent de premier abord, tu es capable de pires rages qu'Alex. Les murs de la salle d'opération que tu as ravagés en passant ta colère dessus s'en rappellent encore »
« C'est arrivé une fois, il y a cinquante ans ! »
« Mais c'est arrivé. »
Clarke lui lança un regard si glacial que Lexa ressentit presque un frisson frais le long de son dos malgré la chaleur du feu devant elle.
« Ma mère m'avait énervée, et je venais d'échouer ma première réelle opération. Je pense que j'avais des excuses. »
La pluie tombait maintenant en un véritable rideau d'eau autour d'elles, mais l'énergie du feu suffisait à les maintenir au chaud toutes les deux, et à vrai dire, aurait pu s'éteindre sans qu'elles ne rendent compte.
Lexa et Clarke maintinrent leur regard l'une dans l'autre un long moment, laissant les seuls bruits de la pluie et du feu crépitant résonner dans les bois jusqu'à ce que la princesse ne se décide à parler la première.
« Je pense être suffisamment expérimentée dans les relations maternelles conflictuelles pour te comprendre sur ce point. »
Un éclair de compréhension passa aussitôt dans les yeux bleus de Clarke. Lexa venait de faire ce qu'elle ne faisait jamais – offrir à quelqu'un une chance d'échanger avec elle, sur un sujet qu'elle n'abordait avec personne.
« Lexa … »
« C'est la nature humaine, n'est-ce pas ? Le conflit. »
« Certaines d'entre nous l'aiment plus que d'autres. »
Lexa fronça les sourcils, se demandant pourquoi Clarke cherchait à la contrarier alors qu'elle lui ouvrait son cœur, mais en apercevant le regard moqueur de la blonde dans la lueur jaunâtre du feu, comprit qu'elle n'agissait que comme elle l'avait toujours fait.
Clarke voulait traiter cette conversation particulière comme n'importe quelle autre. Lexa lui exprimerait sa gratitude avec son cœur tout entier sur un plateau d'argent si elle le pouvait.
« Je n'aime pas particulièrement mes rixes avec ma mère. »
« Mais tu ne peux t'empêcher de les avoir. » compléta Clarke
« C'est plus compliqué que ça … la reine et moi sommes trop différentes pour nous entendre, sur de nombreux sujets. »
« Vraiment ? » Lexa voulut protester, mais Clarke fut plus rapide qu'elle. « Tu oublies que je te connais depuis toujours, et qu'on a le même âge »
« A quatre jours près »
« A quatre jours près, si tu veux. En tout cas j'ai quasi grandi au palais avec toi et j'ai assisté à de nombreux de tes empoignades avec ta mère. Et je pense que tu te trompes. »
« Quoi ? » s'étouffa Lexa « Tu es du côté de ma mère la reine maintenant ? »
« Je suis du tien tu le sais bien, mais j'aime beaucoup la reine, et Emma, et moi je les écoute quand elles parlent. Et je ne vois pas toujours ce que tu leur reproches. »
« Ce que je leur reproche ? » s'étrangla Lexa
Elle ne pouvait y croire. La conversation ne tournait clairement pas comme elle l'avait imaginée, et voilà que Clarke la poussait maintenant dans ses derniers retranchements.
« Des années à me repousser, à m'envoyer à tous les coins du monde pour ne pas m'avoir sous les yeux, à me reprocher tous les torts sur terre et tu ne sais pas ce que je leur reproche ? »
« Exactement. » Clarke ne plaisantait plus du tout, et son regard sérieux creusait de véritables trous dans le crâne de Lexa « Il y a quelque chose que tu ne me dis pas. »
Lexa serra les mâchoires. Peut-être qu'elle s'était trompée en pensant pouvoir parler ouvertement à Clarke, et voilà que la blonde, loin de la plaindre comme elle l'avait pensé, souhaitait lui faire confronter une réalité qu'elle ne voulait pas admettre.
« Non. »
« Comment ça, non, Lexa ? » gronda Clarke
« C'était une erreur. » reprit froidement la brune
Lexa se releva d'un coup, ignorant les coulées d'eau qui lui tombèrent aussitôt sur la tête, sans doute pour aller rejoindre les chevaux un peu plus loin ou marcher dans la nuit, mais Clarke ne lui laissa pas le temps.
« Non ! » Elle alla immédiatement se placer face à la brune, enroulant une main autour de son poignet pour l'empêcher de fuir au loin. « Tu as voulu parler alors tu vas le faire ! Ca fait trop longtemps que j'attends Lexa ! »
« Que tu attends » répéta Lexa gauchement
« Tu crois que ça ne me tue pas à petits feux, de te voir partir le plus vite possible dès que tu rentres ou de t'entendre hurler contre la reine jusqu'à en faire trembler les murs du palais, et que tu ne veuilles jamais m'en parler ? Toi, tu connais toute ma vie mais moi je ne sais rien, parceque tu ne me dis rien ! Et quand je pense que tu vas enfin me parler tu fuis ? Mais de quoi as-tu donc peur ? »
« Je n'ai peur de rien ! »
Lexa se dégagea de l'étreinte de la blonde, et se lui tourna le dos pour se masser le poignet sans un bruit. Elles ne se regardaient plus, mais au moins la princesse n'avait plus l'air de vouloir fuir la confrontation.
« Je n'ai peur de rien » répéta Lexa, comme pour s'en convaincre elle-même « Mais il m'arrive de douter de qui je suis. Et cette pensée-là, celle-là me ronge de l'intérieur. »
« Qui tu es ? Lexa tu es une Commandante de l'armée, une princesse de Themyscira ! »
« Une troisième princesse » corrigea Lexa « Je suis la troisième fille de la reine. Ma mère régnera encore des dizaines, peut-être même des centaines d'années avant de laisser sa place à Alex, qui d'ici là aura eu la descendance nombreuse dont elle rêve en cachette ! Nikolae n'a que peu de chances de monter sur le trône un jour, et moi, je n'en ai aucune. »
Clarke secoua la tête.
« Mais tu ne veux pas le pouvoir, tu ne l'as jamais voulu. »
Lexa sourit tristement. Devant elle, Clarke avait enroulé un bras autour de son ventre, et essayait de cacher comme elle le pouvait que la pluie commençait à la faire frissonner.
« Non, je ne le veux pas en effet. Je ne serai jamais reine, pas plus que toi ou n'importe quelle autre, mais je suivrai les mêmes règles et le mêmes lois que mes sœurs jusqu'à la fin de mes jours »
« Et c'est parceque tu n'es que la troisième prétendante au trône que tu doutes de ta place chez nous, Lexa ? » enchaina Clarke « Parcequoi moi je vais te dire qui tu es. Tu es Alexandria de Themyscira, ma meilleure amie, ma personne préférée de toute l'ile, et ma Princesse. »
Lexa n'avait pas de réponse, mais Clarke n'en attendait visiblement pas une, et se rapprocha à nouveau de la brune pour lui prendre la main.
Cette fois, Lexa ne la retira pas, préférant regarder leurs mains unies, jusqu'à ce que Clarke tire dessus malencontreusement dans un frissonnement non contrôlé.
« Clarke, tu trembles ! Retourne près du feu, tu vas avoir froid ! »
« Oui, ce n'est pas une mauvaise idée parceque … Hmm, je n'aime pas avoir les pieds froids » bredouilla Clarke
Lexa les ramena près du feu, n'ignorant pas le sentiment de perte quand Clarke lâcha sa main pour la rapprocher du feu.
Une fois complètement réchauffée et enroulée dans la cape rouge de Commandante que Lexa avait posé sur ses épaules, Clarke lui fit signe de s'assoir à côté d'elle.
« Maintenant que tu es calmée, tu vas me dire pourquoi tu dis que tu ne sais pas qui tu es. »
Lexa poussa un long soupir, et fixa ses yeux sur le feu sans rien dire.
« Lexa. »
Clarke ne la laisserait pas tomber dans un mutisme de protection cette fois-ci.
« Je n'ai ma place nulle part. »
La confession était soupirée si bas que Clarke l'entendit à peine, mais le regard borné de la brune sur les flammes devant elle confirma qu'elle avait bien compris.
« Pourquoi tu penserais ça ? »
« Car c'est la vérité Clarke. Ma mère la reine aime Alex parceque elle est la fille aînée, et celle de nous trois qui lui ressemble plus. Et elle aime Nikolae parcequ'elle est le portrait craché de Ma. Moi je ne ressemble à personne, et je n'ai pas ma place avec mes sœurs, ou mes mères. »
Lexa s'arrêta de parler un instant, attendant une réplique qui ne vint pas. Clarke la regardait avec de grands yeux sans dire un mot, et elle comprit que celle-ci voulait la laisser s'exprimer sans interruption.
« Alex me l'a dit, tu sais. Elle s'est déjà demandé si notre mère ne m'envoyait pas si souvent hors de Themyscira pour ne pas m'avoir sous les yeux. Et si elle ne me demande de rester quand je rentre que parceque Ma lui demande. Elle me dit toujours qu'elle est ravie de me revoir, mais est-ce qu'elle pense vrai ou est-ce qu'elle joue la comédie ? »
« Lexa, tu ne peux pas croire que la reine ne t'aime pas, je ne te laissera pas le penser »
« Je ne doute pas qu'elle m'aime ! Je pense que l'amour maternel qu'elle me porte restera toujours teinté du deuil de sa sœur et de l'enfant qu'elle n'a jamais élevé, et comment ne pourrait-il pas l'être ? Tu connais l'histoire aussi bien que moi. »
Lexa fit une courte pause dans son explication. Clarke avait détaché ses mains du feu pour les ramener contre elle, et bien que son regard était tourné vers les flammes, lui accordait son attention la plus entière.
Ce n'était pas la première fois – Clarke la bombardait de questions à chaque retour de ses voyages – mais c'était bien la première que Lexa était si encline à répondre.
« Je sais que tout le monde m'appelle la Taciturne. » avoua-elle doucement
A ça, Clarke leva la tête vers elle dans un regard aussi circonspect qu'étonné.
« Tu le sais ? »
« Alex me l'a dit, il y a longtemps. Et Nikolae me l'a répété. Evidemment, personne ne me le dit en face. Et je ne suis pas sûre qu'elles aient tort. »
« Lexa … »
« C'est vrai, en soi. Je ne suis pas joviale comme ma sœur ou toi, je ne sais pas faire rire les gens comme Ma … Mère sait diriger, et Alex a du charisme. Et moi qu'est-ce que j'ai, moi ? »
« Tu as tout ça et bien plus, Lexa ! »
Clarke se leva, et avant que Lexa n'ait pu protester, s'était agenouillée devant elle pour lui prendre les mains dans les siennes.
« Le surnom ne te fait pas honneur, tu sais, parceque tu n'es pas taciturne, tu es drôle, et intelligente, et passionnée ! Tu ne serais pas mon amie sans ça ! »
« Et pourquoi je suis ton amie ? »
Clarke resserra les mains de Lexa dans les siennes.
« Tu ne me poses pas vraiment cette question, si ? »
Devant la réponse muette de son amie, la blonde poussa un soupir désolé.
« Tu te rappelles du jour où ma mère nous a fait croire que j'étais tombée du ciel ? Tu étais la seule à y croire encore plus que moi, même après que ta sœur nous ait prouvé le contraire, et tout ça parceque tu vois quelque chose en moi que les autres ne voient pas. Et bien moi je vois la même chose en toi, tu me crois ? »
Devant le regard bleu insistant, qui ne baisserait pas d'un pouce tant qu'elle n'aurait pas validé d'une quelconque manière la déclaration, Lexa finit par opiner du chef presque timidement, gagnant immédiatement en retour un gigantesque sourire.
« Et je t'ai suivie jusqu'au bout du monde, ça doit vouloir répondre à ta question. » rajouta Clarke en riant
Un drôle de sentiment de déjà vu s'empara de Lexa, qui préféra effacer aussitôt la pensée de son esprit plutôt que de passer des heures à tenter d'en disséquer le sens.
« Tu ne m'as donc pas suivie pour assurer mes soins si je me retrouve estropiée au bord de la route ? Ta mère sera déçue que tu lui aies fait faux bond sans une raison valable »
« Tu es une imbécile, mais tu sais que tu as raison. » rit Clarke, se moquant ouvertement du blasphème que signifiait insulter sa Princesse « Tu aurais très bien réussi sans moi. »
« Je n'en serai pas si sûre. »
Il y avait de la malice dans les yeux de Clarke quand elle alla se poser à côté de la brune, côté contre côté et les jambes si collées aux siennes que Lexa pouvait ressentir chaque tressaillement de ses cuisses comme les siennes.
« Moi je sais que si. Tu vas nous sauver, c'est ton destin. »
Lexa ne rit pas, clairement insatisfaite de la fin de phrase. Elle pouvait presque entendre la voix d'Alex à l'arrière de sa tête grogner que tout ce qui concernait le destin et les prédilections associées n'étaient que des mensonges calomnieux, et qu'elle devait jamais croire les paroles des quelconques oracles qui seraient sur son chemin.
« Je suis une Amazone Clarke, pas une héroïne »
« Tu peux être les deux, Lexa » dit Clarke « Tu peux ramener la ceinture et sauver Themyscira, et rester la même Amazone que tu as toujours été. »
Lexa ne répondit que d'un vague hochement de tête. Elle regardait le feu danser, le mélange de flammes et du désormais léger crachin faisant s'élever dans les airs une fumée noirâtre, et à travers elle, son esprit s'était envolé vers ces jours plus simples où sa seule préoccupation était de savoir si Hermès était réellement venu déposer Clarke aux pieds d'Abigail en cadeau des dieux.
« Alexandria. » Clarke ne tremblait plus, et même si son sourire était bien présent, son ton ne dissimulait rien de son sérieux « Tu as ta place avec moi. »
Et dans le regard bleu de son amie d'enfance, Lexa pouvait presque y croire.
Nikolae n'était toujours pas rentrée et les délais qu'elle avait pourtant promis de tenir étaient passés. Encore un jour, et elle serait officiellement en retard. Alex craignait de plus en plus qu'il ne lui soit arrivé un malheur en route, et Emma avait du l'empêcher déjà deux fois de sortir furtivement de Themyscira pour se rendre sur la route d'Amphipolis.
En l'absence de ses deux sœurs, elle aurait bien cherché du réconfort auprès de ses mères, mais l'inquiétude tourmentait trop Emma pour insister sur le sujet et Regina, elle, avait opté pour la politique de l'autruche, et bien que l'échéance que Nikolae avait promis était proche, refusait d'admettre qu'il aurait pu arriver quoique ce soit à sa fille chérie.
Alex ne pouvait pas ses journées entières à se morfondre.
Outre sa séance de tir quotidienne, elle se rendait de plus en plus en souvent sur les remparts, ne passant qu'une poignée de minutes à peine et évitant Maggie comme la peste si elle le pouvait, pour se renseigner sur ce qu'il se passait sur le camp des hommes.
Poséidon semblait occupé ailleurs, et n'avait pas porté son aide aux soldats du roi Cyrus depuis son intervention sur les oiseaux d'Ares. La guerre stagnait en quelque sorte, les Amazones attendant le retour de leurs princesse et les hommes attendant la sortie de leurs remparts. Alex était peut-être la seule à souhaiter ardemment les deux.
Si la reine restait sourde à ses demandes de sortie, elle ne résisterait pas longtemps à l'insistance combinée d'Alex et d'Emma. Sa femme et sa fille aînée s'associaient maintenant à chaque conseil pour insister sur la nécessité d'une rencontre avec le camp des hommes, et un certain nombre de ses Générales et Capitaines semblaient de plus en plus convaincues par leur complainte, Orana la première.
« Ma reine, depuis que l'accès à la mer nous est interdit nous ne pouvons plus pêcher, et nous ne pouvons risquer de chasser dans la forêt sans que Poséidon ne risque de nous atteindre ! Il nous faut garder nos bêtes pour labourer les champs, ce qui signifie que nous manquerons bientôt de viande ! »
« Quand ? » demanda Regina
« Pour nourrir la population entière à ce rythme, nous pourrons encore compter sur nos réserves, mais quelque jours seulement, une vingtaine tout au plus. Passé ce temps là, nous n'aurons pas d'autre choix que de sortir de Themyscira pour aller chasser ou pêcher »
« Et tomber droit dans les bras de Poséidon qui n'attend que ça ? » lui répondit Cassiopée
« Quel choix avons-nous ? »
« Celui de sortir les affronter ! » clama Emma
« Je ne risquerai la vie de personne » siffla Regina « Deux de mes filles sont déjà égarées dans le monde des hommes, n'est-ce pas un sacrifice suffisant ? »
« Et mourir de faim enfermées dans nos propres murs, c'est une fin honorable ? » lui lança Emma
Regina la foudroya du regard, lui rappelant que son statut de reine consort ne lui donnait pas le droit de friser la limite de l'insolence, et après avoir fait effectivement reculer la blonde dans son siège, reporta son attention sur ses générales.
« Vous étiez toutes là quand la décision a été prise de rester dans nos murs en attendant le retour de Nikolae et d'Alexandria, et vous étiez toutes d'accord avec ce choix, il me semble. » reprit Regina « Nous savons pertinemment que la colère d'Ares est contre nous. Voulez-vous vraiment sortir de nos enceintes et nous précipiter vers une mort certaine ? Que fera Themyscira quand son armée se sera immolée d'elle-même ? Comment défendra-elle ses enfants ? »
La reine avait comme à son habitude réussi à entrainer son audience à la suivre dans son raisonnement, et déjà Orana avait refréné son envie de la contredire, convaincue par ses paroles.
« Tu as raison ma reine, nous ne pouvons pas sortir » dit-elle « Mais nous ne pouvons pas rester les bras ballants de la sorte »
« Tout à fait d'accord ! » s'enflamma aussitôt Alex, encouragée par les hochements de tête de sa blonde de mère « Sortons, par Hermès ! »
« Il n'en est pas question ! » tonna Regina
Mère et fille se défièrent du regard d'un duel que la reine gagna vite, et la Générale s'avoua vaincue d'un soufflement, sans pour autant vouloir démordre de ses positions.
« On y arrivera pas comme ça, il nous faut un autre plan. » déclara Maggie, qui jusque-là n'avait rien dit du conseil
« Et tu as une idée ? » lui demanda Alex sur le ton de la moquerie
« Peut-être » ne se dégonfla pas Maggie
« Je suis curieuse de l'entendre, tiens »
« Et bien je vais te le dire »
« Ah oui ? Parceque pour l'instant tu brasses beaucoup d'air »
« Capitaine ! » interrompit Regina
La reine était visiblement agacée par le comportement puérile de sa fille en plein conseil de guerre, et d'autant plus désappointée qu'une nuit de garde ensemble n'avait pas réussi à réconcilier les deux femmes, ce qui ne semblait pas être de la cas de sa femme, qui elle trouvait le spectacle plutôt distrayant.
« Nous t'écoutons. »
« Je propose de nous rendre la nuit, en groupe restreint, dans le camp adverse. »
« Pour les égorger tous ? » demanda Catalina
« Non, ça serait impossible » répondit Maggie
« Pour leur voler des plans ? » demanda Emma
« Quels plans ? Ils ne nous attaquent pas, ils ne font rien pour se battre contre nous ! » dit Alex
« Nous n'avons nul besoin de les espionner pour apprendre leurs stratégies de bataille. » reprit Maggie « Nous devons insuffler chez eux la peur, qu'ils doutent de nous, du soutien des dieux et d'eux-mêmes ! Qu'ils comprennent que nous ne sommes pas inertes et dormantes en attendant de mourir de faim, mais que nous là, chez nous, prêtes à tout pour défendre Themyscira ! »
Sa clameur fut soutenue par un cri de ralliement de tout le conseil, et Maggie se retourna vers Alex pour soutenir son regard un instant. Ce qu'elles se dirent en silence, nul ne le sut mais un instant après, la Générale faisait un pas en avant vers le trône de sa mère.
« J'accompagnerai la Capitaine dans sa mission nocturne »
« Non. » lui répondit Regina avant même qu'elle n'ait pu finir sa phrase
« Je suis Générale de l'armée, et vétérane de plus de guerres et de combat que quiconque ici ! Qui donc mieux que moi pour mener à bien cette mission ? » ré-attaqua immédiatement Alex
« Si tu vas là-bas, tu les étrangleras dans leur sommeil un par un et nous attirerons la colère des dieux sur nous ! » lança Orana
« Je ne tuerai personne, je le jure par le Styx ! »
Orana n'insista pas. Jurer le Styx était le serment le plus sacré qu'on pouvait proclamer, et ne pas tenir sa parole était une insulte si grande à la face des dieux qu'elle entrainait automatiquement la mort.
« C'est de la folie ! » tonna Regina « Et si ils te capturent ! Ils auront l'héritière du trône captive ! »
Alex redressa le dos. Personne n'oserait défier sa mère sans un coup de pouce, pas même elle, et un regard vers Emma suffit pour la reine consort se lève son siège.
« On a encore jamais vu un homme enlever une amazone sans son consentement ! » lança la blonde
« La générale ne sera pas seule, ma reine » dit Maggie « Je serai avec elle »
« Et moi ! » lança une autre voix « Générale, je me porte volontaire pour t'accompagner ! »
Alex fut étonnée en reconnaissant qui venait de parler, mais sourit tout grand à Megaloppe, qui hocha de la tête en sa direction comme pour le confirmer. C'était la première fois qu'Alex l'entendait parler aussi clairement depuis la mort de sa fiancée Dione, et revoir un aperçu de la guerrière qu'était sa meilleure amie lui redonnait du baume au cœur.
Depuis son trône, Regina leva une main avant que d'autres ne se portent volontaires à leur tour.
« Trois suffiront, plus et ce serait mettre en danger le bon déroulement de l'opération »
« Alors tu es d'accord ? » demanda Alex, les yeux brillants
Il vint à l'esprit de Regina en la voyant qu'elle ressemblait étonnamment à cet instant à l'enfant qu'elle avait été, celle-là même qui oubliait que sa mère était la reine et qui, assise sur ses genoux, n'hésitait pas à attraper la couronne dorée de ses petites mains pour la mettre sur sa propre tête.
Elle n'avait jamais rien pu lui refuser, à cet enfant-là.
« Soit » admit-elle « J'autorise cette mission. Alexandra, Megaloppe et Maggie, vous vous rendrez cette nuit dans le camp des hommes. Qu'Ares soit avec vous, mes filles ! »
