La lame du soldat Anatolien était passée entre les côtes de la capitaine de la garde, créant assez de dégâts sur la route pour qu'Abigail doive y passer plusieurs heures d'opération.

Alex n'avait pas voulu quitter le pôle médical, et même si elle n'était pas autorisée dans la salle où la guérisseuse sauvait la vie de Maggie, préférant tourner en rond dans les couloirs et aboyer des ordres à toutes les gardes qui osaient se montrer. Elle ne laissait entrer personne, n'acceptant que les messages qui lui étaient destinés.

Une garde était venue spécialement du palais pour signaler à Alex que la reine demandait une entrevue immédiate avec elle, et la générale l'avait renvoyée tout aussi sèchement avec le message qu'elle n'irait faire un compte-rendu de leur mission à sa mère qu'après seulement être sûre que Maggie s'en soit tirée saine et sauve.

Alex avait demandé qu'on lui rapporte des nouvelles régulières du prisonnier, qui jusque-là était encore inconscient dans la geôle dans laquelle on l'avait jeté et était surveillé de près, par Emma et Megaloppe à ce qu'elle avait compris.

Quand Abigail sortit enfin de la salle, sa tunique blanche couverte de sang, Alex se précipita sur elle.

« Alors ? »

« Elle est résistante, Alexandra, elle s'en sortira avec peu de conséquences. »

Alex poussa un long soupir soulagé qu'elle ne savait même pas qu'elle retenait, et Abigail posa une main sur son épaule. Elle-même avait l'air épuisée, mais veillerait encore longtemps sur sa blessée avant de s'autoriser le repos.

« Je recommanderai quelques jours de repos et aucune activité sans physique, mais elle devrait être sur pieds sans séquelles. Elle a énormément de chance d'être une Amazone tu sais, une humaine n'y aurait pas survécu »

Alex hocha de la tête faiblement. Depuis le début de la guerre, elle avait pris de plus en plus conscience de l'étrange mélange de force et de fragilité que signifiait être une amazone.

« Je peux la voir ? »

« Si tu veux, mais elle était inconsciente pendant tout le temps que je la referme, et elle dort à présent. Je vais chercher de nouvelles bandes – quand je reviens, tu partiras, est-ce bien clair ? »

Alex allait lui rappeler qu'elle était la princesse aînée de ces terres, âgée de cent quatre-vingt-sept ans après tout, et qu'on n'avait absolument pas le droit de lui parler de la sorte, mais un seul regard d'Abigail la réduisit au silence, et elle accepta le marché sans broncher.

Maggie dormait les poings fermés quand elle entra dans la pièce, ou en tout cas en donnait une illusion parfaite. Alex se doutait bien qu'Abigail avait lui concocter une potion de son invention pour surpasser la douleur, et que le sommeil paisible dans lequel la capitaine était plongée n'était que factice.

Alex approcha de quelques pas prudents. La capitaine de la garde était étrangement pâle, et paraissait réellement toute petite dans son lit. Alex s'en était souvent moquée par le passé mais cette fois-ci, elle n'en avait pas le cœur à rire.

En s'approchant de plus près, elle put remarquer les traces blanches autour de son cou, et retint un étrange haut-le-cœur. Sous le drap qui recouvrait son corps et qu'elle ne pouvait pas voir, elle savait qu'il y avait là une cicatrice qui marquait ce qu'Abigail avait recousu et qui avait bien failli lui couter la vie.

Alex ne s'assit pas sur le siège prévu à cet effet, ni sur le côté du lit de Maggie, bien qu'elle ait eut toute la place nécessaire pour s'y coucher si elle l'avait voulu. Elle préférait rester debout, à regarder Maggie sans savoir réellement quoi lui dire, sans savoir réellement pourquoi elle était là.

« L'idée était bonne, mais tu es mauvaise dans les finitions » finit-elle par dire tout bas « Ce ne serait pas arrivé avec une vraie soldate. »

Elle avait naïvement espéré que railler la capitaine sur l'un de leur terrain de discorde favori aurait suffi à la ranimer, mais Magie n'ouvrit pas les yeux pour autant, et Alex se sentait réellement imbécile. Elle aurait donné réellement n'importe quoi pour que la capitaine ne se réveille et se mette à l'insulter comme à son habitude, n'importe quoi.

« Je suis désolée Maggie » soupira Alex « Je … je suis vraiment désolée. »

Ne trouvant rien d'autre à pouvoir lui dire, Alex tourna les talons pour quitter la pièce. Elle croisa dans le couloir Abigail qui revenait dans la chambre et qui lui jeta un regard étonné, mais ne s'arrêta pas de marcher jusqu'à ce que ses pas ne la porte jusqu'au bâtiment isolé où elle savait que le prisonnier était gardé.

Si les gardes étaient étonnées de la voir, personne ne s'opposa à son entrée brutale dans la pièce ou ne tenta de l'arrêter. Alex ne fit pas attention aux autres amazones debout la pièce, ou à ce qu'elles étaient en train de faire. Elle portait des œillères dans sa rage, et ne pouvait plus voir que lui, l'homme qui avait planté son couteau dans l'une des siennes, et qui reposait lamentablement contre le mur de pierre de sa cellule, ses bras en croix encerclés de lourdes chaines.

Avant que personne n'ait pu esquisser le moindre geste, elle s'était jeté sur lui dans un cri rageur.

« Alex ! »

Elle eut le temps d'enchainer trois coups de poings sur son visage avant que des bras ne viennent l'encercler de toute part et la tirer en arrière. Alex rua contre ce nouvel obstacle et tenta tant bien que mal de s'en libérer, ne se calmant que quand le visage d'Emma apparut devant celui de l'homme en sang.

« Alexandra, assez ! »

Les bras qui la maintenaient, qui s'avéraient être ceux de Megaloppe et de Catalina, la relâchèrent aussitôt, et Alex tomba presque dans ceux de sa mère. Elle y resta un court moment avant de se rappeler qu'elles n'étaient pas seules, et finit par s'écarter d'Emma en adoptant un air brave qui ne trompait pas la blonde.

« Laisse moi l'approcher » gronda-elle tout bas

Emma ne bougea pas d'un pouce.

« Tu ne le toucheras pas, Alex ! » dit-elle « La reine doit être présente lors de son interrogatoire »

« Et où est-elle alors ? Où est Mère ? » rugit Alex

« Tu sais qu'elle ne pourra pas venir le voir avant demain matin » reprit calmement Emma « Il fait encore nuit. Selon notre loi, la reine ne peut pas se présenter à un étranger avant que le jour ne se lève. »

« Il n'est pas invité ici ! »

« Mais il est notre otage, et nous avons promis de ne pas verser de sang. Tu as promis. » Alex s'apprêtait à protester de nouveau, mais Emma fut plus rapide qu'elle. « Il y aura un interrogatoire demain, en présence de la reine, mais sans violence. »

« Quoi ? » rugit de nouveau Alex

« Tu m'as bien entendue, tu ne lèveras pas la main sur lui ! »

« Et lui ! Il a failli tuer Maggie ! Il était sans violence à ce moment-là lui peut-être ? »

« Les lois sont les lois, Alexandra ! »

Alex fulminait encore de rage, mais avec Emma interposée entre elle et l'homme, elle ne pouvait rien faire et elle préféra quitter la pièce que de porter les yeux plus longtemps sur le soldat anatolien.

« Alex ! »

Alex était partie en furie, et Emma se passa une main sur les yeux.

« Bon. La reine viendra dès la première lueur du jour demain matin, ne laissez entrer personne avant. Venez me chercher si il y a un problème ou si il demande quelque chose, et n'oubliez pas de faire un roulement de gardes dans quelques heures » annonça-elle aux gardes de la tente avant de partir en courant dans la nuit derrière sa fille.


Lexa n'était visible nulle part quand Clarke ouvrit les yeux. Le feu s'était presque éteint dans son foyer, et elle le raviva vite de quelques branches et de brindilles bien sèches.

« Lexa ? »

Clarke n'obtint pas de réponse. Leur campement de fortune avait visiblement été rangé avec soin et leurs affaires rassemblées en une pile, prêtes à être empaquetées dans leurs sacs.

Lexa avait pris sa longue lance, et certainement ses épées dont elle ne se séparait pas pour dormir, mais avait laissé là sa cape rouge et tout ce qui pouvait l'alourdir – ses bracelets en cuivre et ses jambières comprise. Clarke en déduit qu'elle était partie à la chasse leur ramener un peu de viande, un luxe qui leur coutait du temps précieux mais que Lexa tenait à lui offrir sitôt que les conditions le permettaient.

Il ne lui fallut pas cinq minutes pour se décider à la rejoindre.

Retrouver le chemin par lequel la princesse était partie s'avérait plus difficile qu'elle ne l'avait pensé, mais Clarke avait toujours été une bonne pisteuse, et finit par remonter la trace de Lexa, sûrement de la même manière que celle-ci était en train de suivre une biche ou un lapin. Clarke ne devait plus être de loin de la Commandante, à en croire les traces fraiches de pas sur le sol, et approcha à pas discrets pour ne pas effrayer une potentielle proie.

Ses efforts furent bientôt récompensés. Clarke venait d'arriver devant un cours d'eau qui serpentait à travers les arbres pour donner un grand ruisseau un peu plus loin, et à quelques pas d'elle, de l'autre côté de l'eau, était Lexa.

La blonde sourit. Lexa ne l'avait pas vue dans sa concentration, et s'était penchée dans une position de chasse tout à fait identique aux dessins qu'on peignait sur les poteries, le corps en avant et le bras replié qui tenait sa lance prêt à se détendre.

De sa place, Clarke pouvait voir la cible que la brune avait en vue – un superbe daim qui buvait tranquillement au ruisseau sans se douter qu'on l'épiait. Bientôt, Lexa lancerait sa lance, et atteindrait sa cible en plein cœur. Clarke s'apprêtait à regarder l'action, les yeux grands ouverts, quand elle aperçut un drôle de mouvement derrière Lexa.

Il y avait une ombre, une ombre noire qui approchait silencieusement vers elle, et que la brune ne pouvait pas voir de sa place. Clarke fronça les sourcils et fit un pas discret en avant.

Elle reconnut vite le danger qui s'approchait de Lexa, et retint un cri étouffé. Une panthère. En un instant, la chasseuse était devenue proie, et le temps qu'elle s'en rende compte, le fauve aurait bondit sur elle.

« Lex ! »

Clarke eut à peine le temps d'hurler que la panthère avait sauté. Lexa s'était retournée en sursautant, et par réflexe avait roulé sur le côté juste à temps pour éviter la bête. Elle n'avait pas le temps se redresser sur ses pieds, mais avait posé un genou au sol et agrippé sa lance à deux mains pour faire face à l'animal, et attendait le second assaut.

« Lexa ! »

De l'autre côté de la rive, Clarke s'était mise à courir. La panthère rugit, et lança une énorme patte en avant vers Lexa, qui recula d'un pas pour l'éviter, et brandit sa lance en avant pour tenter de lui percer les côtes.

La pointe de la lance n'atteint que le vide, et l'animal poussa un cri rageur.

« Clarke sauve toi ! » lança Lexa, à bout de souffle

La panthère avait attaqué encore, et Lexa ne put contrer qu'en levant sa lance à plein bras, l'envoyant rouler un peu plus loin. Si elle n'avait atteint Lexa que superficiellement au bras, la bête avait réussi à briser la lancer en deux, et celle-ci s'était retrouvé à terre sous l'impact, sur le dos et désormais désarmée. La prochaine attaque de la panthère serait fatale, elles le savaient toutes les deux.

« Clarke, va-t'en ! »

« Lexa ! »

Lexa ferma les yeux, et attendit la fin. Ce n'était pas la mort qu'elle avait espéré avoir, même si elle préférait mourir sous les crocs d'une panthère que par le glaive d'un homme, et elle espérait juste que Clarke se saurait sauvée à temps.

Il y eut un nouveau rugissement, et un cri déchirant, mais l'impact ne vint jamais. Lexa rouvrit les yeux, et comprit avec horreur ce qu'il s'était passé. Clarke avait réussi d'une quelconque manière, elle ne saurait jamais comment, à attirer l'attention de l'animal vers elle, et la panthère avait changé de cible.

Lexa vit le moment où l'animal sauta sur Clarke au ralenti. Elle ne s'entendit pas hurler, et n'entendit pas plus le rugissement sourd ou le grognement féroce de la blonde. Elle ne voyait plus que la panthère sur Clarke, et leur lutte au corps à corps qui prit fin d'un seul coup, laissant l'animal entièrement couché sur Clarke, dont on ne voyait plus qu'un bras immobile.

Il n'y avait plus un bruit ni un mouvement, et Lexa avait enfin regagné assez de conscience pour se redresser sur ses jambes, et se précipiter paniquée vers le champ de bataille.

« Clarke ! Clarke ! »

Lexa attrapa le corps de la panthère, qui ne bougeait plus, à pleines mains et tira dessus de toutes ses forces.

« Clarke ! »

« Un peu de panthère pour le petit déjeuner ? » lui vint une faible voix sous le cadavre.

Lexa parvint enfin à faire basculer la panthère de côté et laisser apparaitre une Clarke toute souriante et gluante de sang en dessous.

« Comment ... que … »

« Heureusement que tu me fais toujours porter un poignard sur moi » dit faiblement Clarke « Elle a plongé droit dessus »

Lexa laissa s'échapper un rire étouffé, et se laissa tomber à côté de la blonde pour reprendre son souffle. Elle aurait pu en pleurer de soulagement.

« Tu m'as fait peur » finit-elle par soupirer, la tête tournée vers Clarke

« C'est toi qui m'as fait peur ! » rétorqua aussitôt celle-ci « Est-ce qu'on a idée d'aller chasser dans les bois toutes seules avec des panthères qui rodent ? »

« Est-ce qu'on a idée de me suivre ? »

Clarke éclata de rire alors que Lexa la regardait avec un soulagement qu'elle ne parvenait pas à cacher.

« Au moins on a de quoi nourrir toute une armée »

Clarke fit une petite moue dégoutée.

« C'est bon la panthère ? »

Lexa haussa des épaules sans faiblir pour se relever. « On verra bien. Tu veux ? »

Elle proposa sa main à Clarke pour la relever. Celle-ci l'attrapa, mais la lâcha aussitôt dans un cri de douleur quand Lexa tira dessus.

« Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Mon épaule »

Lexa passa vite derrière la blonde pour regarder ce qui avait fait si mal à Clarke. La panthère avait réussi a atteindre un bout de l'épaule de Clarke, qui saignait abondamment mais ne paraissait pas en souffrir plus que ça.

« Ca n'a pas l'air très profond … mais il va falloir refermer »

« Refermer ? »

« Je ferai ça proprement, ne t'inquiète pas, mais il faut faire quelque chose ou ça risque de s'aggraver »

Clarke soupira, mais ne protesta pas, sachant bien que la brune avait raison. Lexa alla enlever la lame entre les côtes de la panthère, l'essuyer du sang noir sur sa pelure, et aider comme elle le pouvait à hisser Clarke sur ses pieds pour la ramener clopin-clopant vers leur camp.

« Met toi là, et prépare toi j'arrive »

Lexa passa vite la lame dans le feu, et retourna vers Clarke, qui était en train de palpe son ventre à la recherche d'une quelconque plaie.

« Tu es prête ? »

« Non, mais il faut bien »

Clarke poussa un soupir, dévoila son épaule et serra les dents tout le temps que Lexa lui appliqua la lame brûlante sur la plaie, ne laissant échapper qu'un cri quand le couteau rentra en contact avec sa peau.

Lexa vérifia que la plaie cautérisée était propre, et tenta de la nettoyer du mieux possible en suivant bien les instructions que Clarke lui envoyait par-dessus son dos.

« Voilà, ce n'est pas terrible mais ça tiendra. » finit par dire Lexa « Ca va, tu ne souffres pas trop ? »

« Ca ira » dit Clarke, qui pourtant avait l'air au bord des larmes « Tu t'en es bien sortie ! Tu es meilleure guérisseuse que moi guerrière »

« La panthère que tu viens de tuer n'est sûrement pas d'accord avec toi » répondit Lexa « Comment tu as appris à te battre comme ça ? »

« Je suis insultée, Commandante » rit Clarke « En cent ans j'ai eu le temps d'apprendre, surtout quand t'étais pas là pour me distraire »

« Je vois ça » sourit Lexa

La plaie sur l'épaule de Clarke avait formé une boursouflure rouge qu'elle parcouru du bout du doigt, provoquant une nuée de frissons tout autour.

« Tu as mal ? » s'inquiéta-elle tout de suite

« Non » dit Clarke « Juste … attention où tu mets les doigts »

La voix de Clarke ne paraissait pas plus troublée que ça, mais Lexa rougit jusqu'aux oreilles, retirant ses mains comme si elle venait de brûler la cicatrice avec. L'épaule dénudée de la blonde était juste sous son nez, et il lui suffirait de rien pour l'enlacer.

« Ca saigne plus ? »

La voix de Clarke la sortit immédiatement de la transe étrange de Lexa, qui remonta doucement la bretelle de sa tunique, mettant le moins de pression possible dessus, et s'éloigna vite d'elle, prétextant vouloir éteindre le feux pour ne pas avoir à croiser son regard.

« Lexa ? Je vais aller voir la panthère, si il y a quelque chose à en tirer »

Lexa hocha de la tête d'un air distrait, trop occupée à disperser les cendres, ou du moins à en faire très bien semblant, et ne regarda pas Clarke s'enfoncer à nouveau dans la forêt. Elle s'était de nouveau égarée, l'espace d'un court instant seulement, mais le regrettait tout autant que si elle avait embrassé Clarke là et maintenant.

Ca ne lui arriverait pas une seconde fois, se dit-elle. Jamais. Elle avait beau se le répéter cependant, elle n'en était pas convaincue elle-même.


La nuit avait été longue pour les gardes Aglae et Lysandra, deux des jeunes recrues de Lexa qui avaient pris la relève au milieu de la nuit.

Entre les nouvelles régulières du côté de Maggie et la surveillance du prisonnier, qui avait fini par se rendormir contre son mur, elles avaient été au garde à vous à chaque entrée et venue dans leur bloc, ce qui avec l'entrainement drastique que leur avait infligé Lexa n'était pas si inhabituel pour elles.

« La princesse l'a bien arrangé » remarqua Aglae en jetant un coup de tête vers l'homme

« Vu ce qu'il a fait à notre Capitaine, ce n'est que justice » grogna Lysandra « Je trouve même cela peu cher payé. Je n'y serai pas allée de main morte, moi ! »

« C'est peut-être ce que la reine va faire demain, ceci dit. Il parait qu'elle n'était pas une tendre dans sa jeunesse »

« Oh tu as entendu ça, toi aussi ? Il parait qu'elle - »

« Attend ! »

Les deux gardes se turent aussitôt. Aglae, la plus proche de l'entrée, fit un pas prudent vers l'ombre qui se faufilait entre les tentes, et encouragea d'un coup de tête sa collègue à la joindre.

« Est-ce que c'est … »

« Il me semble bien. »

La démarche semblait étonnante, mais elles auraient reconnu leur reine de loin, et redressèrent toutes les deux le dos bien droit alors que Regina se présentait face à elle, seule pour une fois.

« Ma reine. » l'accueillit tout de suite Aglae, la plus gradée des deux « Notre reine consort nous a prévenu de ta venue, mais elle avait parlé du lendemain matin »

« N'ai-je pas le droit de changer d'avis ? » tonna Regina

« Si, bien sûr ma reine » bredouilla vite Aglae

Regina la toisa d'un regard mauvais, et d'un simple mouvement du menton, leur ordonna très clairement de lui laisser le passage. Emma leur avait ordonné de ne laisser rentrer personne, mais elles ne pouvaient en aucun cas s'opposer à la volonté de leur reine.

Aglae et Lysandra se rangèrent sur le côté pour laisser passer Regina, qui prit de longs pas déterminés dans la pièce jusqu'à l'homme enchaîné au mur. Elle se pencha vers lui et passa deux doigts sur son visage endormi, examinant avec une attention particulière les bleus et le sang séché là où le poing d'Alex avait rencontré son visage.

Sans comprendre pourquoi elle agissait de la sorte, les gardes l'observèrent ensuite, complètement éberluées, secouer l'homme par les épaules jusqu'à ce qu'il ouvre les yeux. La reine paraissait étrangement tendue dans chacun de ses mouvements, et Aglae et Lysandra, de plus en plus décontenancées.

« Libère le ! Qu'il sorte d'ici ! » ordonna soudainement la reine à Aglae

Les deux gardes s'échangèrent un regard déconcerté, et Aglae fit un pas courageux vers elle.

« Mais ma reine … » commença Aglae

« Sortir ? Mais il est prisonnier, il a voulu tuer notre capitaine Maggie ! » protesta Lysandra dans son dos

« Libère-le je te dis ! » hurla presque la reine, rouge de colère

Lysandra sursauta sur place, et Aglae eut un mouvement de recul. Elles n'avaient jamais entendu la reine parler de la sorte à quiconque, et il devenait de plus en plus rare de la voir entrer dans de telles fureurs. La reine d'habitude si posée et réfléchie avait maintenant les yeux injectés de sang sous la colère, et il semblait plus prudent de ne pas lui désobéir.

« Il faudrait peut-être l'avis du conseil, ma reine » tenta tout de même Aglae

« Qu'il rentre chez lui, je ne veux plus le voir ! » aboya Regina

Aglae se dépêcha d'aller libérer les chaines du soldat alors que Lysandra aidait l'homme épuisé à marcher. Lui-même n'avait pas l'air de comprendre réellement ce qui lui arrivait, mais garda la prudence de ne pas protester, sans doute pour éviter un changement d'avis brutal de la reine.

Aglae vint vite rejoindre Lysandra, et elles passèrent toutes les deux un bras de l'homme autour du cou pour le soutenir de tout son poids.

« Faites le sortir par la forêt, faites le tour et ramenez le sur la plage. » ordonna Regina « Que personne ne vous voit. Vous reviendrez ensuite ici toutes les deux, et vous attendez les ordres ! »

Aglae et Lysandra, bien obligées d'obéir à cet ordre pourtant troublant, acquiescèrent sans plus protester, et s'enfoncèrent avec l'homme sous le bras dans la nuit sans remarquer que derrière elle, Regina ne repartait pas vers le palais.


Le soleil venait à peine de se lever dans le ciel bleu de Themyscira que Regina, accompagnée de toute l'escorte que constituait le conseil royal, se dirigeait à grands pas vers le prisonnier que l'expédition menée par sa fille avait ramené du camp des hommes. Elle était d'abord passée par le pôle médical prendre des nouvelles de sa capitaine de la garde, qu'elle avait trouvée plutôt pâle et fatiguée mais qui l'avait rassurée sur son état de santé en promettant de revenir sur les remparts très vite.

Le cortège s'était maintenant remis en marche vers la partie la plus isolée des terres sacrées, dans la geôle de pierre qui contenait leur prisonnier, et qui, Emma en fit la réflexion, n'était étonnamment pas gardée de l'extérieur comme elle aurait dû l'être. Regina entra la première dans la pièce, suivie de près de son cortège, et en la voyant, Aglae et Lysandra en eurent presque un choc.

« Ma reine ! » l'accueillit Aglae

La jeune garde mit un genou à terre devant Regina, aussitôt imitée par Lysandra. Elles paraissaient toutes deux épuisées, de grandes cernes se dessinant sur leurs joues, et Regina s'en inquiéta tout de suite.

« Aglae, qu'est-ce qu'il te prend ? Et toi Lysandra ? Relevez-vous voyons ! »

Aglae et Lysandra ne bougèrent pas cependant, tremblant presque de peur devant Regina comme si elle allait les faire emprisonner toutes les deux à leur tour.

« Pourquoi n'y a t'il personne dehors ? » demanda Emma

Lysandra allait répondre quand Alex, qui était passée devant sa mère, poussa un grand cri.

« Où est-il ! »

« Comment ça où est-il ? »

Il y eut un grand branle-bas dans la cellule, tout le monde se mettant soudain à courir dans tous les sens, et quand il fallut se rendre à l'évidence que du prisonnier il ne restait presque que les chaînes sur le mur, Megaloppe faillit perdre ses nerfs sur les deux jeunes gardes.

« Vous l'avez laissé partir ? Mais vous êtes folles ! »

« Il s'est évadé, ce n'est pas possible ! » enchaîna Orana

« Expliquez vous ! » demanda Regina

« Mais ma reine … » frémit Aglae « Nous l'avons libéré … selon tes ordres. »

« Mes ordres ? » s'étonna Regina « Je n'ai fait venir personne ! Qui donc a parlé à ma place ici ? »

« Personne, ma reine » reprit Aglae « C'était toi ! »

« Qu'est-ce que tu racontes ! » commença Alex, mais sa mère leva la main pour tenter de ramener le calme

« J'ai passé le matin avec Abigail à voir l'état de nos blessées et la nuit au palais, ce n'était pas moi que vous avez vue. »

« Mais … c'était toi ma reine, dans ton armure, dans ta cape, dans ta couronne ! » reprit Aglae, alors que Lysandra hochait vigoureusement de la tête à côté

Il y eut aussitôt des bruits qui s'élevaient de toute part mais Regina réclama à nouveau le silence d'un simple geste. Il n'y avait pas une once de mensonge dans ce que racontait Aglae, elle pouvait le voir clairement.

« Il y a une traitresse à Themyscira ! » reprit Catalina avec passion « Quelqu'un qui s'est déguisée en la reine en lui volant son armure ! »

« C'est impossible, c'était toi ma reine, c'était tes traits ! » lança Lysandra

A travers les cris et les protestations qui avait monté de nouveau, Regina comprit ce qu'il s'était passé, et tendit une main vers les jeunes gardes.

« Relève toi Aglae, et toi aussi Lysandra. »

« Je te demande pardon ma reine, en notre nom à toutes les deux ! » supplia humblement Aglae

« Vous n'y pouviez rien. C'était l'action d'un dieu. »

« Un dieu ? »

« Poséidon ! » comprit Megaloppe « Il a pris les formes de la reine pour libérer l'ennemi ! »

« Il n'a pas le droit ! » protesta Alex « Les dieux ne peuvent pas prendre part aux conflits des hommes ! »

« Ce ne serait pas la première fois depuis que les Anatoliens sont arrivés sur nos plages » remarqua Emma « Si Poséidon décide qu'il a le droit d'intervenir, qui pourrait l'en empêcher ? »

« Qu'est-ce qu'il a voulu savoir ? » demanda Regina

« Elle … enfin, il, nous a demandé de faire sortir le prisonnier » dit Lysandra

« Par le portail dérobé. De la forêt. » souffla Aglae

« Ils peuvent passer par la forêt ? C'est là où nos protections sont les plus faibles ! » rugit Alex

« C'est impossible, la brume d'Arès est complètement opaque pour les humains ! » rétorqua Megaloppe « Ils n'y verront rien, même si le prisonnier sait maintenant où est l'entrée ! »

« A moins qu'ils ne soient guidés par un Dieu. » dit Emma

« Catalina ! » réagit tout de suite Regina « En l'absence de Maggie, tu es responsable de la garde royale de Themyscira. Va me poster une garnison devant l'entrée de la forêt, et préparez-vous à sonner l'alerte devant le moindre mouvement suspect dans la brume ! »

Catalina claqua des talons pour accepter l'ordre, puis partit en courant à travers la ville et Regina se tourna vers le reste de son conseil.

« Si les hommes sont malins, ils n'attaqueront pas en plein jour quand nous les attendons, mais attendront la nuit, où ils nous pensent plus faibles. »

« Ou au contraire, ils attaqueront de plein jour, portés par Poséidon » dit Emma « Poster des femmes devant l'entrée de la forêt ne suffira pas, ils pourront défoncer nos remparts plus facilement que la palissade en bois qui s'y trouve si il est avec eux ! »

« Si ils peuvent entrer partout, nous les bloquerons de toute part » rétorqua Regina.

« Ca ne suffira pas » objecta Emma « Il va falloir mettre toutes les gardes en permanence, assez pour couvrir tous nos remparts. Si nous voulons couvrir toute la superficie, elles ne pourront être que par tranche de vingt, voire trente pas, c'est largement insuffisant pour accomplir correctement la vigilance dont nous aurions besoin. »

« Que proposes-tu ? »

Emma, qui n'avait plus exercé son ancien métier de capitaine de la garde depuis son mariage avec la reine, se remit aussitôt en selle comme si des siècles n'avaient passés.

« Les associer à des soldates. Il faut combler les vides, sinon nous nous exposons à de graves dangers, y compris une invasion ! »

Regina acquiesça, et se tourna vers le reste de son conseil pour demander leur avis.

« C'est une solution » admit Cassiopée « Mais nos soldates ne sont pas formées au métier de garde »

« Elles improviseront, tant pis » souffla Emma « Il faut envoyer en priorité les archères sur les remparts, c'est elles qui seront le plus aptes à remplir le rôle de gardes. Nous n'avons pas le choix. »

« Maggie serait folle de rage d'apprendre ça ! » remarqua Alex

Megaloppe ne rata pas le regard que la reine et la reine consort s'échangèrent à entendre leur fille, et s'autorisa presque à en sourire, avant de se rappeler que la situation ne s'y prêtait guère, et d'annoncer d'une voix forte qu'elle allait réunir son groupe d'archères.

« Ma reine » demanda Orana, sans doute sans se rendre compte de ce qu'elle interrompait « Ne faudrait-il pas consulter à nouveau l'oracle ? »

Regina poussa un soupir.

« Ce serait prudent en effet. Je doute cependant qu'elle puisse nous apporter une réponse concrète sur ce que prévoient les hommes. »

La reine baissa l'échine vers les deux jeunes gardes, toujours à genoux devant elle, et les encouragea une nouvelle fois à se relever.

« Vous avez fait votre devoir pour Themyscira. » leur rappela-elle avant se tourner vers ce qui restait de son conseil. « Implorons l'aide d'Ares mes sœurs, car une bataille se prépare, mais n'oublions jamais que si les dieux sont entrés en guerre, nous n'avons plus qu'à compter sur nous-mêmes ! »


Nikolae avait réussi à trouver des chevaux - un grand mâle nerveux dont le propriétaire semblait ravi de s'être débarrassé, une jument en fin de vie, et un espèce de canasson un peu cagneux qui ne marchait pas tout à fait droit. Il lui manquait un bracelet à son poignet droit, qui valait bien plus que la valeur des trois bourrins qu'elle avait âprement marchandés, mais elle supposait devoir s'estimer heureuse que le marchand ait accepté de vendre ses bêtes à une femme et non aux hommes dont il avait l'habitude.

Elle marchait maintenant dans les rues jusqu'à leur point de rendez-vous avec ses trois montures, espérant que Waverly avait trouvé de quoi faire un sacrifie convenable et qu'elles pourraient se remettre en chemin le plus vite possible.

Son altercation avec le prêtre du temple d'Hera lui avait trotté en tête tout du long. Elle n'était plus aussi certaine que prendre la jeune esclave avec elle n'aurait pas de conséquences, mais elle avait donné sa parole, et une fille de reine se devait de tenir ses promesses.

Elle s'arrangerait avec Hera. Elle invoquerait la protection d'Hermes, qui l'avait toujours épaulée, ou de Zeus lui-même si il le fallait. Elle trouverait un moyen que son plan un peu décidé sur un coup de tête marche.

Elle confierait Levki à une bonne famille, et trouverait un moyen de se débarrasser de Waverly, ou en tout cas de gagner assez sa confiance pour lui avouer qui elle était vraiment avant d'arriver à Amphipolis. Toute ce qu'elle devait faire pouvait être repoussé à plus tard.

Son seul souci immédiat était de retrouver Waverly et Levki, le reste attendrait.

Quand elle arriva au lieu-dit cependant, elles n'étaient pas là. Nikolae n'eut pas besoin de chercher aux alentours pour savoir qu'elle ne les trouverait pas, et entraina à sa suite ses trois chevaux en direction du palais, marchant si vite qu'ils trottaient presque derrière elle sans bien comprendre quelle mouche avait bien pu la piquer.

Elle se débrouilla comme elle put pour attacher les chevaux les uns aux autres dans un endroit qui lui semblait vacant, et courut dans le temple d'Hera, son épée en main.

« Levki ! Waverly ! »

Le temple semblait à nouveau vide, mais Nikolae courut à travers les statues et les colonnes de marbre vers le rideau où elle avait vu apparaitre le prêtre pour l'arracher à moitié dans sa hâte.

L'homme était là, juste devant l'entrée de ce qui semblait être un grand couloir, en train de l'attendre si elle devait en croire ses bras croisés et son sourire arrogant.

« Mais qui voilà ? Il ne manquait plus que toi pour joindre cette petite fête »

« Où sont-elles ? » cracha Nikolae entre ses dents

Le prêtre s'écarta d'un pas, laissant apparaitre derrière lui une dizaine d'hommes armés dont deux d'entre eux avaient des dagues placées sur le cou de Waverly et de la jeune esclave.

« Je t'avais bien dit qu'elle viendrait » ricana le grand prêtre à l'intention de Waverly, qui ne lui répondit rien. Elle avait un bleu sur la joue qui commençait déjà à prendre une teinture jaunâtre, et de sa place à l'autre bout du couloir, Nikolae pouvait voir que Levki avait l'air d'avoir reçu d'autres coups.

La rousse sentit son sang bouillir dans ses veines. Une pulsion immédiate de sauter à la gorge de l'homme pour l'éviscérer sur place lui monta à la tête, qu'elle dut repousser immédiatement pour se laisser le temps d'adopter la meilleure stratégie.

La lieutenant en elle lui implorait de se calmer, et d'examiner ses adversaires pour mieux réussir à les neutraliser. Ils étaient plus de dix, tous armés jusqu'aux dents, et le vrai danger venait de ces lames contre le cou de ses compagnes.

Si elle agissait aveuglément, il leur suffirait d'un souple mouvement de poignet pour les tuer toutes les deux.

« Je t'avais dit que tu regretterais » lui ricana le prêtre au nez « Maintenant j'ai gagné une nouvelle esclave et toi … et bien je n'ai pas réellement besoin de toi. Débarrassez-moi d'elle ! »

Un simple claquement des doigts, et ses gardes fondèrent sur Nikolae, qui fut obligée de reculer rapidement dans le temple pour riposter correctement à l'embuscade.

« Nikolae ! »

Nikolae n'eut aucun mal à envoyer le premier soldat qui lui sauta dessus au sol du tranchant de son épée, mais maintenant qu'elle était dans un plus vaste espace, se retrouva rapidement encerclée de toute part. Elle ne trouva comme autre solution pour leur échapper que de reculer encore plus loin dans le temple, finissant par disparaitre complètement aux yeux de Waverly et des autres dans le couloir.

« Nikolae ! »

Il n'y avait plus que des bruits de fracas et des gémissements venant de l'enceinte du temple, et il était impossible de savoir de qui ils venaient.

Waverly se débattait comme une lionne contre le bras du soldat, qui par réflexe serrait de plus en plus contre son cou, sans se rendre compte que son otage devenait de plus en plus blanche. Elle était au bord de l'évanouissement quand Levki, qui jusque là n'avait pas bougé, paralysée par la peur, mordit jusqu'au sang le soldat qui la retenait.

L'homme hurla et la relâcha immédiatement, créant une diversion assez forte pour que Waverly ne parvienne à donner un grand coup de genoux dans les parties intimes de son soldat pour se libérer elle aussi.

« Va te cacher Levki ! »

Le prêtre ne l'empêcha pas de courir jusqu'au bout du couloir, préférant se coller aux parois du mur comme un lâche alors que ses deux soldats se tordaient de douleur au sol.

Le spectacle devant elle lui coupa le souffle. Là où elle aurait du s'être fait transpercer de toute part ou au mois désarmé depuis longtemps, Nikolae tenait bon face à ses assaillants.

Cinq d'entre eux étaient déjà au sol – certains dans une mare de sang – et les quelques autres avaient toutes les peines du monde à l'atteindre. Le plus étonnant n'était pas la maitrise évidente de l'épée, qui plongeait dans des bras ou des ventres et atteignait sa cible à chaque fois, mais les coups que Nikolae recevait elle. Les hommes l'atteignaient assez violemment pour lui ouvrir des entailles assez profondes pour lui couper les bras ou la faire saigner à blanc, et elle ne le montrait pour le moins du monde.

N'importe qui serait mort depuis longtemps, mais Nikolae s'en sortait avec quelques égratignures très superficielles, et Waverly ne parvenait pas à comprendre pourquoi ni comment.

Quand l'un des soldats, le plus grand d'entre eux, précipita sa lance dans le dos de Nikolae et lui transperça l'épaule de part en part, la rousse tomba sur des genoux dans un hurlement, et les hommes en profitèrent tous pour se jeter au sol et tenter de la maitriser.

« Non ! »

Waverly attrapa la première chose qui lui vint dans la main – un vase en terre cuite qui devait contenir des offrandes pour la déesse – et le jeta vers la mêlée sanglante, parvenant à atteindre le plus grand soldat en pleine tête.

Le géant s'écroula sans un bruit, et Waverly se mit aussitôt à chercher une autre arme. Derrière elle, l'homme que Levki avait mordu avait fini par se relever, après s'être fait copieusement hurlé dessus par le prête, et avant qu'elle ne put ramasser une lance délaissée par terre, l'avait encerclée de ses bras.

« Nikolae ! »

Nikolae venait de parvenir à se redresser sur un genou, toujours harassée de toute part par des piques et des épées, et eut le temps d'apercevoir des bras enlever la brune et l'arracher vers le couloir.

« Non, Waverly ! »

« Tais toi ! » grogna un des soldats penché au-dessus d'elle, celui-là même qui tentait depuis un bout de temps de lui faire lâcher son épée « Pourquoi elle ne veut pas crever celle-là ? »

Nikolae lui répondit d'un élégant coup de tête en plein front, et au lieu de se relever comme ils l'attendaient, resta au sol pour lancer sa jambe vers les pieds des hommes autour d'elle, les faisant chuter les uns après les autres.

Son épée fit rapidement le reste, et quand elle se releva enfin, le sol était jonché de corps inertes. Le dernier homme face à elle prit ses jambes à son cou quand il se rendit compte qu'il était seul, et Nikolae n'eut pas le temps de reprendre son souffle qu'elle était repartie vers l'endroit où l'appelait Waverly.

Le prêtre avait disparu du couloir, et Waverly avait réussi à neutraliser les deux soldats, qui gémissaient de douleur dans une drôle de position, et que Nikolae assomma du pommeau de son épée.

« Il faut partir tout de suite ! » appela Nikolae « Il est parti chercher de l'aide mais il va revenir ! »

Waverly était agenouillée dans le fond du couloir, dos à elle, et ne lui répondait pas.

« Waverly ! »

Nikolae ne comprit pourquoi que quand elle fut assez proche pour voir ce que tenait la brune dans ses bras. Levki avait la tête contre le ventre de Waverly qui la tenait contre elle en pleurant, et ses yeux grands ouverts étaient vidés de toute leur vie.

Une tâche brune salissait sa tenue d'esclave blanche au niveau du ventre, et elle ne respirait déjà plus quand Nikolae s'agenouilla à leurs côtés pour tenter de la ranimer dans des gestes désespérés.

« C'était le prêtre » pleurait Waverly « Elle voulait m'aider et … oh Nikolae, il faut l'aider ! »

« C'est trop tard » finit par soupirer Nikolae, ses propres larmes se mêlant au sang qui séchait déjà sur ses joues « C'est trop tard. »

« Non ! » Waverly ne voulait pas lâcher la jeune esclave, et Nikolae dut la secouer par les épaules pour qu'elle lève la tête vers elle. « Waverly écoute moi ! Si nous restons ici, nous allons mourir tu entends ? Ils vont revenir plus nombreux, et ils nous tueront toutes les deux ! »

« Non … » répéta faiblement Waverly

Nikolae se tourna vers l'enfant dans ses bras qui ne respirait plus et doucement, avec plus de délicatesse que ne l'aurait cru capable quiconque venait de la voir étendre morts la dizaine de gardes du temple, la transféra dans ses propres bras. Elle avait vu des dizaines, peut-être même des centaines d'enfants mourir dans sa vie – de nouveau-nés qui n'avaient jamais pris de respiration aux fillettes de dix ans emportées par un accident de chasse – mais jamais il ne lui avait semblé avoir été la cause principale de la fin d'une si jeune fille. Elle ne connaissait pas de pire douleur.

« Je suis désolée, Levki » soupira-elle « Je suis tellement, tellement désolée. Qu'Hades t'accueille dans ta demeure éternelle comme l'un de ses enfants »

Elle lui ferma les yeux d'une main tremblante, et enleva le bracelet en or qui lui restait au poignet gauche pour le lui placer dans ses mains blanches.

Il y avait peu de chances pour qu'on offre une réelle cérémonie funèbre à l'enfant, mais Nikolae avait bon espoir qu'elle joigne les enfers avant qu'on ne la trouve et son bracelet lui paierait alors le voyage vers les terres éternelles.

« Adieu Levki »

Elle laissa Waverly se pencher vers elle pour lui embrasser le front, et du à contre-cœur la forcer à se relever pour partir, sourde aux protestations de la brune. Si elle n'avait écouté que son cœur, Nikolae enterrait l'enfant de ses propres mains.

La main de Waverly bien sécurisée dans la sienne et son épée dans l'autre, Nikolae traversa en courant le temple ravagé, et disparut loin des cadavres qu'elle avait laissés sur son chemin.