Chapitre 3
Rose se sentit virer rouge pivoine.
Elle allait le tuer.
Though I've tried before to tell her
Of the feelings I have for her in my heart …
Everytime that I come near her
I just lose my nerve
As I've done from the start
A coté d'elle, les yeux du Docteur pétillaient d'amusement : la blonde grimaça, avant qu'un sourire n'étire finalement ses lèvres. Le regard de Jack faisait le tour de la salle, semblant s'attarder sur chacun des clients, mais vraiment, leur table était son objectif principal.
Ses diamants bleu gris brûlaient d'une intensité rare alors qu'il chantait, la dévisageant avec une tendresse qui augmenta le rythme cardiaque de la jeune femme. La chaleur qui avait déjà envahi ses joues se répandit dans le reste de son corps alors qu'elle l'écoutait clamer chacun des mots de Police.
Every little thing she does is magic
Everything she do just turns me on
Even though my life before was tragic
Now I know my love for her goes on
L'univers, avait appris Rose, possédait des possibilités infinies : pensez à quelque chose, quoi que ce soit, et vous en trouverez probablement une version quelque part. Ce principe fonctionnait avec un type de paysage, ou une sorte de nourriture, et bien évidemment avec toutes les races possibles.
Il s'appliquait également, réalisa-t-elle alors que Jack fermait les yeux pour entonner avec cœur le dernier couplet, avec la définition même de l'amour.
Elle et Jack n'étaient en rien un couple dans le sens traditionnel du terme, mais cela ne signifiait pas qu'ils ne pouvaient pas s'aimer. Que voulait dire le mot amour, de toute manière ? L'amour était un concept aussi large que le cosmos dans lequel ils vivaient, et se restreindre à une de ses versions serait perdre une infinité d'éventualités.
Il ne tenait qu'à eux d'écrire leur propre chemin.
Le Docteur serait probablement fier d'elle si elle affirmait cela à voix haute. Ou bien, pensa-t-elle amusée, il roulerait plus probablement des yeux avant de râler sur le besoin intemporel de sa race de se tirer les cheveux sur un concept bien trop compliqué pour des cerveaux de singes comme les leurs.
Oui, c'était plus vraisemblable.
Quoique, avec lui, elle n'était jamais sure de rien.
Un autre de ses multiples charmes, ou selon le jour, une autre des raisons qui l'irritaient à son égard.
Rose sentit un sourire étirer ses lèvres.
Ces types allaient la rendre dingue.
Mais pour rien au monde elle ne changerait de vie.
Les cœurs du Docteur remontèrent dans sa gorge en entendant les paroles de la nouvelle chanson s'élever dans les airs.
Someone to hold you too close
Someone to hurt you too deep
Someone to sit in your chair
And ruin your sleep
And make you aware of being alive
Jack chantait le cœur exposé à la foule entière.
Avait-il choisi exprès cette chanson ou n'était-ce qu'un pur hasard ? Était-il conscient des réactions que ces mots engendraient chez le Docteur ?
C'était fort probable, s'il en jugeait par la manière dont ses yeux bleus se plongeaient dans les siens.
Le plus âgé sentit un léger sourire étirer ses lèvres. Le jeune homme trouvait toujours le moyen de convoyer ses messages de toutes les manières possibles.
Pendant un instant, il crut ressentir l'ombre de lèvres chaudes contre les siennes.
Le Seigneur du temps déglutit, fermant les yeux alors que le souvenir du baiser échangé avec l'autre Jack se rappelait à lui.
«Je vais mourir, Doc.. Dernier baiser du condamné.. Un rire sans joie. J'ai peur, Doc, je vais disparaître.. J'ai peur de ce qu'il y a de l'autre coté, je ne veux pas être seul..
-Vous n'êtes pas seul, répliqua le Seigneur du temps en enveloppant son visage de ses mains, avant de l'attirer à lui. Jamais, affirma-t-il en posant ses lèvres sur les siennes.
Une bouche aussi chaude que le sable de Gallifrey. Des mains frêles mais déterminées l'attirant contre un corps abîmé. Le Docteur ferma les yeux, se laissant couler dans l'échange. »
Il n'avait probablement fermé les yeux que quelques secondes, alors pourquoi avait-il la sensation perturbante de s'être égaré plusieurs heures ? Le temps, cette notion si complexe, le temps semblait avoir ralenti autour de lui en même temps qu'il se perdait dans ses souvenirs.
Someone to need you too much
Someone to know you too well
Someone to pull you up short
And put you through hell
And give you support for being alive, being alive
Personne n'aurait pu mieux définir ses compagnons, présents ou passés.
Comment une simple chanson pouvait-elle résumer tant de vies et personnalités différentes ?
Il était pourtant certain de n'avoir jamais rencontré le chanteur de Police. Pas encore, en tout cas. Vous ne pouviez jamais être trop certain avec toutes ces régénérations. Quelque chose qui n'était pas encore survenu pour lui pouvait s'être déjà produit dans la ligne temporelle de millions de personnes.
Le temps, comme il l'avait expliqué de multiples fois à Rose, n'était pas une ligne droite et fixe : s'il devait utiliser une métaphore compréhensible pour le plus grand nombre, le Docteur emploierait celle d'une pelote de laine. Chaque fil était intrinsèquement mélangé à des dizaines d'autres, à la fois indépendant et connecté au reste du groupe. Tirez-en un, et la boule entière réagirait. Coupez-en un, et c'est l'intégralité de la pelote qui diminuerait.
Le Docteur fronça les sourcils : non, cette image n'était pas entièrement exacte. Le temps pouvait se réparer, mais les fils, une fois coupés, ne pouvaient être recollés.
Urg.
Le temps , cette notion si complexe qu'il avait fallu des milliards d'années à son peuple pour en comprendre l'essentiel du fonctionnement. Le temps, qui tournait autour de chacune des personnes présentes dans cette pièce sous forme de vaguelettes colorées. Ici une vie tranquille et heureuse, là un choix à faire d'ici peu. Des milliers de lignes temporelles potentielles voletaient autour de lui, intrigantes, tentatrices, complexes. Celles de Rose étaient teintées du bleu argenté du Tardis, des images d'aventure se mêlant à celles d'un petit appartement de Londres.
«La main de la jeune femme dans la sienne alors qu'ils s'enfuient du palais présidentiel. Un rire cristallin qui s'échappe de sa gorge alors qu'ils ferment la porte du Tardis. »
« Un soupir épuisé quitta les lèvres de Rose. Celle-ci se laissa tomber sur un fauteuil aussi fatigué qu'elle, une bière à la main. Une autre journée de travail à l'usine, une autre à venir demain. Autour d'elle, les contours d'un minuscule studio difficilement entretenu. Les sons de Londres au loin. Un sourire amer étira les lèvres de la jeune femme, avant qu'elle n'attaque sa bière au goulot. »
«Des soupirs et gémissements montant de la chambre royale. Le son de draps froissés se mêlant au bruit de deux corps s'abandonnant l'un dans l'autre. Les yeux de Rose se perdent dans les prunelles bleu gris lui faisant face, ses doigts glissant dans les mèches brunes en sueur. Le sourire de Lord Harkness augmente, et il plaque ses lèvres sur les siennes. »
«Rose roula des yeux en entendant la porte de l'appartement s'ouvrir. À coté d'elle, Denys poussa un petit cri, son visage mate couvert de purée. Un léger boum lui indiqua que Mickey avait laissé tomber son sac dans l'entrée. Elle l'ignora, ses yeux rivés sur l'enfant. Elle avait espéré pouvoir passer la soirée tranquille, mais il semblerait que son ex avait soudainement développé des instincts paternels. »
«C'était sa faute. Il aurait dû le savoir. Comment avait-il pu la laisser seule avec ce gamin d'Adam ? Il était évident qu'il l'abandonnerait derrière lui au premier danger venu. Le hurlement de la jeune fille demeurait aussi strident dans ses oreilles qu'il l'avait été trois minutes et quinze secondes auparavant, lorsque le Dalek.. »
Le Docteur émergea en haletant, son double rythme cardiaque hurlant complètement paniqué dans sa poitrine. À coté de lui, Rose fixait la scène, un sourire heureux sur le visage. Il lui fallut quelques instants de plus – trente secondes et 45 millièmes – pour retrouver suffisamment de calme au point qu'il puisse reconnaître le décor autour de lui.
Le restaurant.
Par Rassilon, il savait pourtant que regarder les lignes temporelles de près était une terrible idée : il existait une raison pour laquelle il évitait de s'en approcher en temps normal. Vous ne pouviez jamais savoir ce que vous alliez découvrir.
Le risque était beaucoup trop élevé qu'il soit tenté de les influencer dans le sens lui plaisant.
-Docteur !
Ce dernier sursauta, tiré brutalement de ses sombres pensées: Rose le fixait, clairement exaspérée.
-Encore perdu dans vos pensées, hein ? Venez danser !
-Mm ?
-Danser, répéta-t-elle lentement en indiquant la petite piste devant eux, déjà occupée par de nombreux couples. Vous savez, cette chose souvent associée à la musique, qui peut se faire seul ou à plusieurs.
-Je sais en quoi consiste la danse, Rose Tyler, répliqua-t-il, un sourire plus large que le soleil se traçant un chemin sur son visage lorsqu'elle lui saisit la main.
-Venez me montrer, alors ! Et rappelez-vous ! On ne marche pas sur les pieds !
Jack rit doucement en voyant la blonde traîner le Seigneur du temps sur la piste. Il fit un léger geste de la main, et les lumières diminuèrent, l'ambiance se faisant soudainement tamisée et intime. Rose ne laissait jamais personne se morfondre trop longtemps.
Un sourire tendre étira ses lèvres alors qu'il observait le duo danser lentement sur la valse bartienne en cours. Le Docteur avait passé ses bras autour de sa compagne, la serrant possessivement contre lui le visage de la blonde était posée contre son épaule, ses yeux fermés tandis qu'elle se laissait aller au son de la musique.
L'amour qui émanait de ces deux-là était presque étouffant.
Comment pouvaient-ils demeurer aussi aveugles aux sentiments de l'autre ?
Même après tout ce temps passé sur le Tardis, Jack n'avait toujours pas trouvé de réponse à cette question clairement insoluble.
Et dire que ce couple extraordinaire l'avait laissé monter à bord du vaisseau. Le jeune homme ne parvenait toujours pas à croire à sa chance. Les choses avaient tellement mal démarré avec le Docteur que le stade actuel de leur relation était toujours difficilement croyable pour lui. La froideur et les attaques avaient laissé place à une complicité chaleureuse emplie de rires et taquineries.
Plus que tout, c'était l'appui constant de ses amis – amis, un mot au sens tellement profond, qu'il n'aurait plus pensé attribuer à quiconque depuis sa fuite de l'Agence - qui le touchait, le laissant souvent pantois face à tant d'affection.
Jack n'était pas habitué à être soutenu sans relâche. L'Agence était un monde froid et cruel, dans lequel les meilleurs ne survivaient que grâce à leur talent, et où ne pas sourire avant de vous abattre dans le dos faisait de vous un saint.
Jack – puisque c'était son prénom, désormais – Jack avait été officier à l'Agence. Et même s'il avait un trou de deux ans dans sa mémoire, il se souvenait de suffisamment de choses – tout le reste – pour savoir qu'il ne méritait pas une statue à sa gloire.
Ses compagnons auraient été dans leur droit de s'enfuir; le jeune homme n'aurait pas protesté si le Docteur décidait qu'il était trop dangereux pour être conservé auprès d'eux.
Auprès de Rosie.
L'innocence de la jeune femme et son grand cœur avait considérablement adouci la noirceur entourant l'âme du capitaine – commandant. Rose ne réaliserait probablement jamais à quel point son absence totale de jugement sur son passé avait bouleversé Jack. C'était comme recevoir une absolution complète. Aujourd'hui encore, l'ancien agent n'était pas certain de la mériter.
Jack Harkness n'était pas un homme bien. Malgré ce qu'affirmait Rose, il avait trop de sang sur les mains pour pouvoir simplement l'effacer en lui tournant le dos. Mais parfois, cependant, quand il essayait suffisamment fort et y mettait toute son âme, parfois, et avec eux à ses côtés – avec le Docteur, le Docteur qui savait mieux que personne ce que Jack pouvait ressentir – s'il y mettait tout son cœur et son courage, alors, parfois, il prendrait une bonne décision.
Every little thing she does is magic - Police (1981), John Barrowman (2007).
La phrase finale est une citation directe du Docteur oui, parce que 12 est trop sous-aimé.
