Chapitre 12
Le Docteur était déjà assis sur le pas de la porte à son arrivée, une bière tournant distraitement dans sa main alors qu'il fixait les étoiles. Jack haussa un sourcil, avant de le rejoindre.
-Vous aussi, hein ?
-Mmm ?
-Ce voyage n'aura laissé personne indemne, apparemment, expliqua-t-il, en saisissant une bière à son tour. D'un coup de dents, il l'ouvrit, faisant rouler des yeux le Docteur. Laissez-moi deviner, Blon ?
-Blon Fel-Fotch Passameer-Day Slitheen, murmura le Seigneur du temps, avant de soupirer.
-Elle est rentrée dans votre cerveau, hein ?
-Pardon ?
Jack secoua la main tenant sa bière.
-Elle vous tourmente, vous aussi. Elle aura réussi son coup, sans le savoir. À nous faire nous demander si nous sommes des monstres. Si je n'en suis pas un, pourquoi le seriez-vous ?
Parce qu'il avait explosé sa planète.
Mais il ne pouvait pas lui dire.
N'est-ce pas?
Jack se mordit la lèvre en voyant le Docteur s'assombrir, se refermant sur lui-même. Nul besoin d'être un tacticien hors-pair pour voir que ce voyage secouait le Seigneur du temps. C'était aussi le cas pour Rose et lui. Chacun d'entre eux se retrouvait confronté à ses démons, d'un manière ou d'une autre.
Ironiquement, ce voyage semblait celui de la maturité.
-Au restaurant.. elle a dit quelque chose, admit le Docteur. Elle avait épargné quelqu'un, une fois, et elle espérait que cela la sauverait. Je lui ai dit que non, que cela ne compensait pas le sang sur ses mains. Elle a répliqué que seul un tueur pouvait savoir cela.
Jack grimaça.
-Elle n'a pas tort.. Mais cela ne fait pas de vous un monstre, Doc. Je ne .. Il soupira, se grattant le crâne. Ce n'est pas moi qui vais vous juger, ok ? Vous connaissez mon passé, et vous m'avez dit que vous compreniez.. que vous l'acceptiez, marmonna-t-il en détournant le regard.
-C'est le cas, confirma doucement son ami, en pressant son bras.
-Alors ne .. Ne vous haïssez pas, ok ? Appliquez-vous vos propres conseils.
-Ce n'est pas.. Je ne peux pas..
-Pourquoi ? Je sais que vous avez fait des choses terribles, vous êtes.. Il grimaça, il aurait préféré ne pas aborder le sujet. Vous êtes un Seigneur du temps. Vous vous êtes battu contre les Daleks.
Le Docteur ferma les yeux.
Des hurlements emplirent ses oreilles.
Des mains enveloppant son visage le ramenèrent à la réalité, alors que les ombres de ses démons s'écartaient légèrement, demeurant autour d'eux pour former une aura noire.
Jack le fixait, son regard sombre.
-Vous avez fait la guerre, Doc. Vous avez les mains sales. Très sales. Et vous en avez honte. Tellement honte que ça vous bouffe, ça vous rend fou. Y penser est insupportable. Vous savez que vous n'avez pas eu le choix, mais cela ne change pas le fait que vous regarder dans la glace vous écœure.
Était-ce des larmes qui coulaient sur son visage ?
Les doigts du capitaine étaient doux alors qu'ils caressaient ses joues. Celles de cette régénération étaient abîmées par le temps et les chagrins, nées de la haine envers lui-même et sa volonté de mourir.
-Parfois, vous aimeriez sauter dans le vide.
Ses cœurs battaient à toute allure alors qu'il sentait les démons tourner autour d'eux, tentant de l'attaquer et le mordre furieusement en même temps que les mains de son compagnon les repoussaient, chaudes et puissantes.
-Parfois, vous pensez que vous ne pouvez plus, que c'est trop. Mais vous ne le faites pas. Parce qu'au fond, quelque part dans un coin de vos cœurs, vous ne voulez pas abandonner. Parce que ce serait les laisser gagner. Ils ne sont plus là, et il est hors de question de les laisser vous vaincre.
Le Docteur serra les dents.
Les Daleks étaient morts. Tous.
Les Seigneurs du temps aussi.
Mais l'univers vivait.
Il les avait sauvés.
Il avait sacrifié sa santé mentale pour cela – tant soit peu qu'il en avait jamais eu une – mais peu importait.
L'univers vivait.
Jack sourit, et comment était-ce possible qu'un geste si simple augmente la lumière autour d'eux ?
-Et c'est pour cela, Docteur de mon cœur, que vous êtes si formidable.
Celui-ci esquissa un sourire pale.
-Je suis sensé être celui qui donne les discours sages.
-On gardera cet encart entre nous, répliqua le capitaine en souriant grivoisement, avant de le prendre dans ses bras. C'est ok de craquer, parfois, Doc. Même si je ne le fais jamais en public, admit-il.
-Ce n'est pas.. Le Docteur posa son front sur son épaule, inspirant profondément. Je ne suis pas sensé..
-Même les plus grands leaders ont besoin de relâcher la pression, Docteur.
-Vous savez, capitaine, pour un homme qui parle si bien, vous vous montrez souvent bien trop immature.
-Pas vous ?
Jack souriait, cette petite lueur taquine bien connue dans ses yeux. Le Seigneur du temps renifla, avant de sourire à son tour.
Ses amis savaient toujours comment l'aider.
À quel point étaient-ils formidables ?
Là où Rose le sauvait par son innocence et son amour inconditionnel, Jack était le journal intime vers lequel il pouvait se tourner. Le jeune homme ne possédait pas tout le contexte, mais il avait suffisamment fait la guerre lui-même pour comprendre les conséquences et traumatismes que de telles expériences horribles laissaient sur un être vivant.
Avec lui, il n'avait pas besoin de prétendre.
Avec lui, il pouvait presque être entièrement lui-même.
Il ne pouvait pas imposer cela à Rose. Ses démons étaient si forts, si violents. Cela la terrifierait. La seule fois où elle les avait entraperçus, face au Dalek, elle l'avait rejeté, perdue et furieuse.
Ce n'est pas lui qui pointe une arme sur moi.
Il avait perdu la tête, ce jour-là.
Il avait cru les avoir tous détruits, et voilà qu'un spécimen blessé apparaissait devant lui.
La haine s'était emparée de lui. Il en avait si honte, mais il savait que c'était à attendre. Combien de fois, lors de leurs aventures, avait-il dû se battre contre lui-même pour ne pas céder à la violence ?
Cette pulsion meurtrière, née pendant la Guerre du temps, au point qu'elle avait pris le pas lors de sa dernière régénération.
Il ne voulait pas penser à lui.
Il n'était pas sensé survivre.
Mais d'une manière ou d'une autre, parce que l'univers avait un sens de l'humour bien à lui, il s'était réveillé dans son Tardis, les hurlements de son peuple et des Daleks rivés dans ses oreilles.
-Docteur !
Le Seigneur du temps sursauta, les flashs de la Guerre du temps disparaissant pour laisser place à un capitaine passablement irrité.
-Il faut que je vous embrasse pour vous garder avec moi ? Sérieusement, vous feriez un rendez-vous misérable !
-Qu'est-ce qui vous en empêche? répliqua-t-il, parlant avant de réfléchir.
Les sourcils de Jack montèrent dans ses mèches brunes.
-Le fait que vous employez cela pour tenter de me manipuler et me faire oublier que vous volez complètement ?
-Je suis désolé, marmonna-t-il. Je ne suis pas de la meilleure humeur possible. Vous devriez retourner avec Rose.
-Rosie dort. Et vous cauchemardez.
Le jeune homme le fixait, son inquiétude palpable dans ses grands orbes bleus. Sans réfléchir, il se pencha, caressant son visage de ses doigts. Le souffle de Jack s'accéléra, son rythme cardiaque s'emballant pour mieux résonner dans les oreilles du plus âgé.
-Mon capitaine.. Toujours inquiet pour moi.. Toujours loyal, même quand je ne le mérite pas..
-Vous le méritez, murmura ce dernier, sa voix rauque.
À quel point son corps serait-il chaud contre le sien s'il l'enveloppait de ses bras? Ses lèvres le brûleraient-elles autant que celles de son double disparu ?
Jack ne le repousserait pas, il le savait. Tout comme Rose, il se donnerait corps et âme.
Mais ce serait .. mal.
Il ne pensait pas droit.
Il ne faisait pas cela.
Ce serait jouer avec ses sentiments. Lui donner l'espoir de quelque chose.
Jack était peut-être un homme du 51ème siècle, mais il était tombé irrémédiablement amoureux du Docteur, et même ce dernier pouvait le voir.
Et peut-être, s'il était honnête avec lui-même, s'avouerait-il au fond de ses cœurs que lui aussi était tombé amoureux.
Et c'était la raison pour laquelle il ne pouvait rien faire.
Le sexe n'était que passager. Les sentiments restaient. Lorsque Jack disparaîtrait, d'une manière ou d'une autre, ils le laisseraient brisé, une nouvelle fois.
-Vous devriez demeurer éloigné de moi, Jack, murmura-t-il, sa main ne cessant jamais de caresser son visage, en traçant ses traits parfaits. Je ne suis pas un homme bien.
-Cela tombe bien, moi non plus, répliqua ce dernier, avant d'envelopper son bras autour de son épaule, l'attirant contre lui. Maintenant que ce point est établi, allez-vous enfin m'ébahir en me racontant en larges détails ahurissants tout ce que vous savez sur cette galaxie et ses planètes ?
Le Docteur le dévisagea : Jack le fixait, un sourcil levé le mettant silencieusement au défi. Souriant, il secoua la tête, avant de souffler :
-Vous êtes insupportable.
-Pas autant que vous, commenta taquin le jeune homme.
Cette fois, le Seigneur du temps roula des yeux, avant de commencer à décrire le paysage stellaire les entourant. Jack sourit, se laissant tomber contre lui, le bras du Docteur venant l'envelopper à son tour alors qu'il parlait.
Deux heures plus tard, son compagnon s'était endormi contre lui, ses bras agrippés à sa taille alors qu'il respirait paisiblement, sa tête sur ses genoux.
Le Docteur sourit doucement.
Insupportable.
Ses doigts quittèrent ses cheveux pour retourner tracer son visage, s'arrêtant sur ses lèvres pour mieux les étudier.
Le désir ardent de les toucher des siennes le brûlant de l'intérieur alors qu'il fermait les yeux, repoussant une nouvelle fois ses sentiments.
