Chapitre 29


Ils s'étaient endormis.

Après des heures d'exploration dans les bras de l'autre, le Docteur et Jack avaient fini par sombrer dans un profond sommeil, l'épuisement prenant le dessus. Pour la première fois en deux semaines, ils avaient réussi à oublier pour un temps leur peur et culpabilité et trouver un repos bien nécessaire.

Le Seigneur du temps s'était éveillé au son de la respiration paisible du capitaine, un sourire lent apparaissant sur ses lèvres alors qu'il tournait la tête vers l'humain.

Insupportable.

Mais si magnifique.

Une heure, trente-trois minutes et quarante-cinq secondes plus tard, l'intéressé émergea à son tour, son expression d'abord groggy se faisant grivoise en reconnaissant son compagnon.

-Chut, grogna celui-ci en plaçant un doigt sur ses lèvres.

Jack sourit un peu plus, sa langue jaillissant pour mieux attaquer l'intrus. Le Docteur roula des yeux, avant de sourire et se pencher pour l'embrasser.

-Hum..

-Ne commencez pas.

-Dit celui qui m'embrasse, commenta Jack en attrapant son cou pour approfondir l'instant.

Le Docteur grogna pour la forme, avant de fermer les yeux, se laissant finalement faire. Les lèvres du jeune homme étaient douces contre les siennes, son corps chaud appel au péché. Malgré tout son désir, cependant, le plus âgé se força à reculer, ses yeux bleus de nouveau sombres lorsqu'il murmura :

-Rose.

Le sourire de Jack tomba.

-Rose. Je suis un égoïste, pesta-t-il en se redressant, prêt à se jeter du lit.

Le Docteur l'attrapa par le bras, le retenant un instant.

-Ne vous blâmez jamais pour aimer, Jack. C'est ce qui vous rend si fantastique.

Ce dernier sourit.

-Vous savez, pour un abruti coincé, vous draguez super bien.

-Vous allez me faire regretter ma décision, grommela sa cible.

Jack lui fit un clin d'œil, avant que son visage ne redevienne grave. En moins de temps qu'il n'en fallut pour le dire, ils étaient debout, propres et habillés, sur le pied de guerre alors qu'ils se dirigeaient vers la salle de consoles.

Le temps n'était pas à la discussion, ni à l'analyse de sentiments, mais à l'action. Tout doute ou question devrait attendre que Rose soit de retour sur le Tardis, saine et sauve. Malgré leur angoisse mutuelle devant le changement de leur relation, les deux hommes n'avaient pas d'autre choix que de serrer les dents et repousser leurs insécurités dans un coin de leur esprit, jusqu'à une hypothétique conversation.

Ce n'était pas comme s'ils avaient jamais été doués pour parler de leur relation.

Certaines choses seraient difficiles à changer, ils le savaient.

Malgré leur capacité à parler de tout et n'importe quoi et charmer les foules, le Docteur et Jack demeuraient relativement incompétents quand il s'agissait d'évoquer leurs propres sentiments.

-Qu'as-tu pour moi, vieille fille? murmura le Seigneur du temps en se penchant pour lire les données, mais rien de nouveau n'apparaissait sur les multiples écrans.

-On n'a aucune idée d'où elle se trouve, souffla Jack. On cherche depuis deux semaines, et on n'a rien. Aucune idée sur ce qu'est la chose qui l'a enlevée, comment, pourquoi, où.. Si cela avait un rapport avec vous ou moi, on aurait déjà reçu un message, alors quoi? Pourquoi elle ? Par les Dieux, faites que ce ne soit pas une raclure, pesta-t-il en se passant la main sur le visage.

Le Docteur secoua la tête, avant de la tourner légèrement en voyant les épaules de Jack s'affaler un peu plus. Se mordillant la lèvre, il se redressa, se rapprochant de lui. Il n'avait jamais été doué avec les sentiments, encore moins dans cette régénération, et il n'avait aucune idée de quoi dire pour redonner de l'espoir à son compagnon.

-Ce n'est pas votre faute, Jack.

-J'aurai dû..

-Jack, si quelqu'un doit se blâmer ici, c'est moi. C'est avec moi qu'elle s'est disputée, souffla-t-il, la culpabilité broyant un peu plus ses cœurs.

-Je .. Vous savez que je ne le pensais pas, hein ? Quand je vous ai dit.. J'étais en colère, je.. je suis désolé, marmonna ce dernier, en fixant le sol.

-Je sais, répondit-il gentiment, en posant sa main sur son bras. Tout le monde dit des choses terribles lorsqu'il est en colère.

-Je ne.. Docteur, qu'est-ce qu'on va faire ? Qu'est-ce qu'on.. Comment on va..

Jack pleurait.

Jack ne pleurait jamais.

Après tous ces mois passés sur le Tardis, le jeune homme avait appris à moins dissimuler ses émotions, mais il demeurait de marbre quant il s'agissait de pleurer en public.

Une vie brisée par les pertes et chagrins provoquait cela.

On apprenait à se cacher, pour ne pas souffrir devant les autres.

Question de survie, et d'orgueil.

La vie n'était pas tendre avec les plus fragiles.

On en oubliait que pleurer était naturel, et sain.

Le Docteur n'était certainement pas un bon exemple en ce sens, il le savait.

Et sans Rose pour l'aider, il était impuissant pour aider son compagnon bouleversé. La disparition de la jeune femme et leur impuissance à la retrouver réveillaient chez ce dernier des vagues d'émotion impossibles à contrôler, le souvenir de Gray se mêlant à toutes les fois dans sa vie où il avait été incapable d'aider ses proches.

Jack se mordilla la lèvre devant son silence, avant de se détourner, honteux. Cela provoqua un électrochoc chez le Docteur qui bondit, attrapant son bras.

-Ne vous cachez pas. Ne vous cachez jamais.

-Je...

-Ne vous cachez pas, intima le Seigneur du temps, avant de poser sa main sur son épaule. Pleurer n'est pas une faiblesse. Pleurer est la preuve que vous êtes vivant. Sans la capacité pour pleurer, vous ne seriez plus qu'un robot.

-Je suis désolé, marmonna Jack.

-Pleurer n'est pas une faiblesse, capitaine, répéta le Docteur en attrapant ses deux bras de ses mains. Je ne suis pas le meilleur exemple, mais vous le savez déjà. Je dis des choses, et je ne les applique pas. Un idiot, moi. Soyez meilleur, sourit-il légèrement.

-Il n'y a pas meilleur que vous, souffla le jeune homme.

Le Seigneur du temps se mordilla la lèvre. Il y avait quelque chose dans les yeux de son compagnon, une dévotion, qui l'effrayait.

-Je ne suis pas un héros, Jack. Il y a des choses sur moi, des choses dont vous ignorez tout.

-Et moi aussi, et vous m'avez quand même gardé... Vous me supportez toujours, murmura celui-ci.

-Et j'avais raison, commenta-t-il.

-Je n'en suis pas si sûr.. mais merci, souffla l'humain en le prenant dans ses bras.

Le Docteur lui rendit l'étreinte avec hésitation, peu à l'aise comme toujours avec les contacts physiques. Cela ne sembla pas gêner l'autre homme, qui glissa son visage dans son cou, inspirant à grandes gorgées d'air son odeur.

Et si le Seigneur du temps sentit quelque chose d'humide envahir son pull, hé bien, tant pis.

Le Tardis le laverait, comme toujours.

Il savait qu'il n'échapperait pas à une longue conversation avec le damné capitaine – fichus humains et leur besoin de parler – mais cette dernière était repoussée aux calendes grecques jusqu'à ce qu'ils aient retrouvé Rose.

S'il fallait qu'il déclare la guerre à l'univers pour la sauver, ils n'avaient aucune idée de ce qui les attendait.

-L'Enfant du Temps est sauve, et son destin préservé, Seigneur du temps.

Le duo bondit, se retournant pour découvrir Mayda, à une dizaine de mètres d'eux. Avant que le Docteur n'ait pu voir d'où elle venait, une arme était apparue dans la main de Jack, son expression meurtrière. Il pesta, attrapant le pistolet pour le jeter sur le fauteuil à côté de la console, le fusillant du regard.

-Vous aviez vraiment besoin de cela ? Sur mon Tardis, en plus ?

-Elle est apparue de nulle part !

-Et vous pensez qu'une arme normale suffirait à l'abattre ? Vous êtes plus brillant que cela, capitaine ! Impulsif, comme souvent ! Qui êtes-vous? intima-t-il en se tournant pour faire face à la Norne, ses épaules braquées alors qu'il semblait grandir, incarnation de la Tempête.

-Une simple gardienne, Seigneur du temps, répondit simplement celle-ci.

-Mais encore ?

-Je veille sur le destin de chacun, et le respect de l'Histoire, comme vous.

Le Docteur plissa les yeux, se concentrant pour regarder l'aura de la femme. Ses lèvres se retroussèrent en voyant apparaître des fuseaux bien particuliers.

-Impossible.

-Qui est-ce? s'exclama Jack, ses doigts se fermant nerveusement sur eux-mêmes alors qu'il fixait du coin de l'œil son arme.

-Il n'existe rien de pareil ! Ce n'est qu'une légende !

-Parle l'Homme dont le nom fait trembler des foules et fuir des armées. Celui qui s'est enfui de Gallifrey pour explorer l'univers et le sauver de lui-même. Le Docteur. La Tempête à venir. Le Destructeur de Skaro. Le protecteur ultime de ce qui était, est et sera. Le vainqueur de la Guerre du temps, répliqua calmement Mayda.

-Le quoi? s'étouffa Jack alors que le visage du Seigneur du temps se transformait en acier.

Il pâlit, reculant légèrement alors que son ami avançait d'un demi-pas. Quelque chose venait de changer chez le Docteur. Son regard s'était intensifié, ses yeux se faisant de glace alors qu'ils dévisageaient l'inconnue, brûlant de mille feux.

Les feux de la guerre.

Jack avait toujours su que le Docteur était un guerrier, il l'avait vu faire tomber des régimes et sauvé des peuples entiers.

Il ne l'avait jamais vu, cependant, étinceler ainsi.

Sous la lumière du Tardis, le Docteur ressemblait à un dieu des anciennes légendes.

Sa posture s'était raidie, tout son corps tendu pour un combat à venir. Ses doigts jouaient avec son tournevis sonique, et ses yeux.. Oh Seigneur, ses yeux.

Ses yeux semblaient prêts à foudroyer des étoiles.

Cet homme était un guerrier.

Le Docteur de la Guerre.

La Guerre du temps.

Ce n'était sensé être qu'une légende, mais Jack savait. Tout le monde savait, à l'Académie, à propos du plus grand des conflits, entre les Seigneurs du temps et les Daleks. Des milliards et milliards de morts. Des galaxies entières rasées, effacées de l'existence pour ne laisser que de la poussière et des pleurs, les cris perdus avec les habitants massacrés.

Les Daleks et les maudits Seigneurs du temps avaient disparu du jour au lendemain sans laisser de traces, laissant l'Agence nettoyer comme elle le pouvait derrière eux. Pendant des années, Jack avait cru que rien ne restait de Gallifrey, jusqu'à ce qu'il rencontre le Docteur. Lorsqu'il était monté sur le Tardis, le Seigneur du temps avait confirmé être le dernier de son peuple. À l'époque, le capitaine avait été horrifié, mais n'avait pas pu trouver d'explication quant à la survie de son ami.

La question était demeurée sans réponse tous ces mois, tapie dans un coin de son esprit, oubliée au milieu de leurs aventures quotidiennes.

Et à présent le Docteur se tenait là, devant lui, son regard plus froid qu'il ne l'avait jamais vu chez lui alors qu'il faisait face à l'inconnue.

Le Docteur, qui portait un poids terrible sur la conscience et refusait d'en expliquer la source. Si terrible, qu'il influençait son comportement chaque jour et le poussait à refuser la moindre violence, quelque qu'en soit la justification. Le Docteur, qui lui pardonnait toutes ses erreurs et lui apprenait à être un homme meilleur, mais ne pardonnait jamais rien lui-même.

Le Docteur, qui avait pardonné à Blon, future meurtrière de masse, si facilement que c'en était terrifiant, et qui avait tout fait pour lui redonner la chance d'une vie normale.

Le Docteur, rongé par une culpabilité qui l'empêchait de dormir et le poussait à fuir dans des aventures sans lendemain.

Le Docteur, que la femme avait appelé le vainqueur de la Guerre du temps.

Jack déglutit, des milliards de questions tournoyant dans son esprit.

Qui était exactement l'homme se tenant devant lui ?