Chapitre 31
Il y avait bien un serpent.
Jack était certain qu'il ne parviendrait jamais à oublier l'image cauchemardesque de la créature, enroulée autour de l'arbre gigantesque pour mieux en dévorer les racines.
Son esprit tournait à toute allure, peinant à analyser et comprendre ce qui l'entourait. Sans le Docteur, il aurait sans aucun doute paniqué. Le calme apparent du Seigneur du temps lui permettait de se concentrer suffisamment pour ne pas laisser libre cours à sa peur.
Tout était trop grand, trop monstrueux. Trop .. mythologique.
Jack se sentait minuscule, et sans conséquence.
La main du Docteur pressa plus fort la sienne, lui faisant tourner la tête. Son ami hocha un sourcil, l'interrogeant silencieusement. Jack déglutit, avant d'hocher la tête. Le Docteur la secoua. Il n'était pas surpris de la réaction de son compagnon : malgré tout son courage et ses qualités, Jack n'était qu'un humain, soudainement placé devant un univers incompréhensible.
Il devait admettre qu'il y avait de quoi être impressionné.
Tout était identique à la légende, dans les moindres détails.
Il ne s'attendait pas à ce que Skuld ne soit qu'une enfant, cependant. Cela rendait leurs échanges.. particuliers.
Il n'avait pas pu contenir son sourire devant l'expression outrée des Nornes à l'apparition du Tardis. Personne n'avait jamais interféré ainsi avec leur royaume, mais le Docteur se moquait des règles. Il ne quittait jamais sa belle, un point c'est tout. De plus, si les choses tournaient mal, comme elles avaient toujours tendance à le faire, il lui faudrait un moyen pour s'enfuir avec ses compagnons, dont une potentiellement dans les choux.
Rien d'inhabituel jusque là, donc.
La plupart des personnes qu'il rencontrait ne connaissait pas en détail son identité, néanmoins, et encore moins sa dernière incarnation.
Le Docteur serra les dents.
Mayda avait réveillé des siècles de cauchemars en lui. Il avait été si près de l'attaquer, sans réelle raison, c'en était terrifiant. Le monstre était si aisé à éveiller en lui depuis la fin de la Guerre, si rapide à reprendre conscience, qu'il lui fallait bien souvent se battre contre lui-même pour le stopper. La présence de ses compagnons lui offrait une stabilité et normalité nécessaires, et un havre de paix dans lequel il se perdait le plus possible.
Mais les Nornes avaient enlevé Rose, et avec elle un de ses piliers.
Elles avaient éveillé le monstre, et il n'était pas certain qu'il serait parvenu à le faire taire sans Jack pour le retenir.
Celui-ci lui jeta un regard, des milliers de questions sur le bout des lèvres. La discussion entre son ami et la Norne avaient répondu tout autant que créé de nouvelles interrogations en lui. Une hypothèse commençait à se former dans son esprit, mais elle était si horrible qu'il ne pouvait que la rejeter.
Elle expliquerait tant, pourtant.
Mais c'était impossible.
Aussi impossible que Rose qui flottait dans les airs, maintenue par des milliards de fils de toutes les couleurs jaillis de l'arbre bien trop grand pour être vrai.
-Rose ! S'exclama-t-il en courant vers elle, avant de piler lorsque des sifflements éclatèrent.
-Rose ! Jack ! Ne bougez pas !
Les Nornes qui entouraient la blonde s'étaient retournées, leurs yeux prenant une teinte noire alors qu'elles élevaient les mains, des ongles immenses y apparaissant.
-Oook.. Pas besoin de cela, mesdames, je suis tout vôtre, commenta le capitaine en souriant légèrement.
-Jack, pesta le Docteur en se plaçant à ses cotés, mais il pouvait voir son tournevis dans sa main. Ne les provoquez pas.
-Elles m'empêchent d'aider Rose !
-Elles font leur travail, elles la gardent.
-Si elle n'est pas prisonnière, alors pourquoi je ne peux pas l'approcher?s'irrita le jeune homme. Je suis son ami !
-Peu importe à mes sœurs, tant que l'ordre n'aura pas été donné, répliqua une voix grave.
Les deux hommes tournèrent la tête, pour découvrir une femme à l'apparence gracile, ses cheveux roses parsemés de mèches noires tombant en boucles dans son dos.
-Et vous êtes ?
-Kity, répondit-elle. La première.
Le Docteur renifla.
-Il n'y a bien que des créatures mythologiques pour donner à leurs enfants un nom de chaton. Je pense pouvoir affirmer sans être présomptueux que lorsque vous dites première, c'est la première des gardiennes. L'originale.
-Une hypothèse en tout point juste, Seigneur du temps, commenta la femme en s'arrêtant devant eux. C'est sur la demande de nos maîtresses que j'ai ordonné à Mayda de ramener votre amie. Je vous présente mes excuses pour la peur que cela vous a provoquée. Le Temps ne coule pas de la même façon ici que dans le reste de l'univers. Là où vous l'avez cherchée deux semaines, à peine deux jours se sont écoulés pour nous.
-Et vous faites cela souvent ? Enlever les gens?pesta Jack.
La femme pencha légèrement la tête, ses yeux bleus prenant une teinte argentée alors qu'elle l'observait. Jack fronça les sourcils, se rapprochant instinctivement du Docteur. Il détestait être étudié, encore plus par quelqu'un qu'il ne parvenait pas à lire lui-même.
-Le moment approche – le Docteur frémit imperceptiblement – l'Accident est en route. Rien ne pourra l'arrêter, mais les circonstances peuvent toujours être modifiées.
Kity avait parlé si bas que c'était un miracle que Jack l'ait entendue. Il échangea un regard perturbé avec le Docteur, dont l'expression s'était assombrie.
-Qu'est-ce que c'était que cela ?
-Un avertissement, répliqua-t-elle simplement.
-Depuis quand votre peuple intervient dans le destin des autres ? Vous .. Oh, peu importe, grogna le Docteur en s'avançant brusquement vers Rose, provoquant de nouveaux sifflements. Dites-leur de se pousser, cette blague est terminée.
-Elles ne feront rien de tel, et vous ne bougerez pas, si vous souhaitez vivre.
Une nouvelle voix s'était élevée, acérée et froide. Le Docteur haussa légèrement son sourcil, avant de se retourner lentement, pour faire face à Verdandi.
-Sinon quoi ?
-Vous ne souhaitez pas faire de nous vos ennemies, Docteur, enfant de Gallifrey.
-Et vous voudrez bien assumer vos menaces jusqu'au bout, au risque de perdre toute crédibilité.
-Doc, je ne suis pas sûr que la menacer est une bonne idée, murmura Jack en agrippant son bras.
-Votre si jeune ami prononce des paroles avisées, Maître du Temps. Le regard sans âge de la femme se posa sur l'humain, le faisant frémir. Son fil, le vôtre et celui de l'Enfant sont entre mes doigts, comme ceux de ma sœur, commenta-t-elle alors que Skuld laissait s'échapper un petit rire.
-Et à présent c'est vous qui nous menacez, siffla le Seigneur du temps.
-Doc ! Calmez-vous ! Pourquoi est-ce qu'on ne ne peut pas approcher Rose?demanda de nouveau le capitaine en se plaçant entre lui et Verdandi, ses mains le retenant toujours.
-L'Enfant est tombée dans un profond sommeil sans âge. Elle le demeurera tant que ses questions n'auront pas trouvé de réponses.
-Combien de temps?interrogea le Docteur, ses doigts se tordant sur son tournevis alors qu'il luttait contre sa colère.
-Le processus est en cours, et il ne peut plus être arrêté: peut-être peut-il être accéléré, mais le danger est terrible.
-Le danger est ma raison de vivre, commenta-t-il légèrement. Dites.
Verdandi secoua la tête, mais fut interrompue par une voix profonde.
-Déterminé, comme toujours. Loyal, à jamais. Mais en colère, depuis le début.
Urd avait murmuré, ses yeux rivés sur ses fils. Le Docteur haussa un sourcil, alors que quelque chose en lui se crispait à ses mots.
-Rien ne l'a jamais arrêté, depuis l'enfance. Les règles, il a tordues. Les ordres, il a ignorés. Tu le convaincras pas, ma sœur. Son amour pour ses proches a toujours pris le pas sur la raison.
-Enfin un commentaire intelligent ! Ne me faites donc pas perdre mon temps, sourit l'intéressé, alors que Jack roulait des yeux devant la bassesse de la blague.
Il ne lui avait pas échappé les regards auxquels il avait droit. Était-ce parce qu'il n'était qu'un simple humain, et que sa présence était normalement impossible ? C'était probable, mais il avait le sentiment qu'il y avait plus. Les mots qu'avait prononcés Kity résonnaient dans sa tête, faisant naître en lui une angoisse incompréhensible.
Pourquoi devait-il être prévenu ?
Que lui réservait le futur ?
La main du Docteur se referma sur son poignet, le ramenant brusquement dans le moment présent. Il sursauta, tournant la tête vers lui.
-Restez concentré, capitaine, murmura ce dernier. Ce lieu est fait pour vous perdre. Des milliards de destinées tournent autour de nous, et contrairement à moi, votre esprit n'est pas fait pour les supporter.
-Elles me font peur, marmonna-t-il.
-C'est normal, et c'est très bien. Elles sont multi-millénaires, leur attitude est imprévisible.
-Cela me rappelle quelqu'un, sourit-il légèrement, s'attirant des sourcils froncés.
-Oy !
-Mais je vous gère bien, je peux supporter des vieilles coincées, ajouta-t-il, son regard goguenard.
-Vous êtes.. Oh, bref, soupira le Docteur. Comment devons-nous procéder pour rejoindre Rose?interrogea-t-il les Nornes.
Kity recula légèrement, laissant Verdandi parler. Les doigts de celle-ci couraient allègrement autour de sa bobine alors qu'elle s'avançait vers eux, des dizaines de fils dorés tombant sur le sol pour remonter vers l'arbre.
-L'Enfant cherche des réponses à ses questions. Ce qui est, ce qui aurait pu être. Elle vole au milieu de toutes les destinées possibles. Je ne peux vous dire la forme que celles-ci ont prises, tout dépend de l'esprit de chacun. Si vous voulez l'aider à se réveiller, il vous faudra d'abord la retrouver, expliqua-t-elle. Prenez garde, cependant, car vous allez pénétrer le plus intime des lieux, l'esprit.
Les deux hommes frémirent au même instant. Jack jeta un regard perturbé au Docteur, secouant la tête.
-Je ne l'avais pas vu ainsi.. Doc, c'est interdit !
-Nous ne rentrerons pas dans ses rêves, répliqua ce dernier d'une voix ferme. Nous nous tiendrons simplement à coté, et attendrons qu'elle en ressorte.
-Comment c'est possible ? Et comment on ressortira nous?interrogea son compagnon, inquiet.
-Nous ne sommes pas une part de son esprit, il nous suffira de le vouloir, expliqua-t-il. À quel point votre télépathie est-elle forte, capitaine ?
-Je ne suis pas certain qu'elle le soit assez pour ce type d'échange, admit le jeune homme. Je crois.. que je vais rester ici, et veiller sur vous, marmonna-t-il en jetant un regard au groupe de femmes.
-Comme vous voulez, soupira le Docteur. Il comprenait le sens des paroles de Jack. Savoir que quelqu'un restait derrière pour veiller sur eux était rassurant. Je n'ai aucune idée du temps que cela prendra, cependant.
Jack croisa les bras, son regard se faisant buté.
-Ramenez la petite. C'est tout ce que vous avez à faire. Soyez un Docteur, soignez-la, murmura-t-il.
Ce dernier sentit sa gorge se serrer.
-Je le promets, Jack. Soyez prudent, souffla-t-il en posant sa main sur son épaule. Ne me provoquez pas une guerre avec les Nornes, l'univers ne s'en remettrait pas.
-L'univers nous supporte bien quotidiennement, répliqua le brun, avant de l'attraper par surprise par le cou pour l'embrasser.
Lorsqu'il recula, les cœurs du Seigneur du temps battaient la chamade, ses mains moites alors que le capitaine se redressait, son expression sombre.
-Ne me faites pas faux bond, Doc.
-Jamais, murmura celui-ci.
Le jeune homme lui adressa un léger sourire, avant que le Seigneur du temps ne se retourne vers les Nornes qui entouraient Rose. Verdandi dut faire un signe, car elles s'écartèrent, le laissant s'approcher de sa compagne paisiblement endormie. Inspirant profondément, il ferma les yeux, avant de poser le bout des doigts sur le front de la blonde.
J'arrive, Rose Tyler.
