Chapitre 34
Jack eut à peine le temps de réagir et tendre les mains avant que Rose ne s'effondre sur le sol. Les Nornes furent plus rapides, l'enveloppant de leurs bras avant de la guider doucement jusqu'à la natte, les fils dorés du Temps reculant d'eux-mêmes pour glisser jusqu'à l'immense arbre d'Yggsandril. La jeune femme gémit doucement, se frottant le crâne alors que le Docteur respirait par accoup, son souffle rauque.
-Docteur ! Rose !
Il se précipita vers eux, prenant la main du Seigneur du temps avant que tous deux ne s'accroupissent à coté de la blonde.
-Rose, chérie.. Rose, ça va ? Répond-moi, souffla-t-il, incapable de cacher sa détresse.
-Urg .. Je me suis droguée ou..
-C'est à dire que...
-Jack, laissez-moi la scanner, pesta le Docteur, déjà armé de son tournevis.
Le jeune homme voulut l'imiter en activant son bracelet, mais il pesta en découvrant que ce dernier ne fonctionnait pas. Apparemment, l'endroit où ils se trouvaient, quel qu'il soit exactement, bloquait ses données. Il fut donc forcé de regarder faire le Docteur, frustré et inquiet. Rose avait fermé les yeux, son épuisement évident.
-C'est bien ce que je craignais.. Son cerveau n'est pas fait pour un tel flux contradictoire d'informations, il surchauffe, grogna le Docteur avant de saisir sa compagne évanouie, la soulevant d'autorité. Elle a besoin de soins, maintenant.
-Évidemment qu'elle en a besoin, elle a été shootée au temps des jours, et vous aussi, vous y resté deux heures !
-Deux heures ? Cela m'a semblé beaucoup plus court, souffla-t-il alors que les Nornes s'écartaient sur leur passage.
Je commençais à avoir vraiment peur, marmonna Jack. Et ces vieilles pies n'ont rien fait pour aider, pesta-t-il en indiquant les femmes les entourant.
Le Docteur fronça les sourcils, avant de se rapprocher instinctivement de Jack. Autour d'eux, les Nornes les observaient silencieusement, leur expression indéchiffrable. Ce fut Verdandi qui rompit finalement le silence, alors qu'ils remontaient à grands pas vers le Tardis.
-L'Enfant a-t-elle trouvé ses réponses ?
Le Seigneur du temps se figea, avant de se retourner lentement vers elle. Par instinct, le capitaine saisit son bras, son ventre se tordant devant le regard noir de son ami et mentor.
-Je l'espère pour vous. Vous ne voulez pas savoir ce qui arrivera si elle ne s'en remet pas. Il fronça les sourcils, ajoutant après un instant de réflexion : Mayda dit que vous ressentez une dette envers moi. Considérez-la comme réglée. Et à partir de maintenant, restez loin des miens, cracha-t-il avant de pousser la porte du Tardis, entraînant un Jack tendu à l'extrême avec lui.
Ce dernier courut vers le panel, appuyant sur les boutons dont il connaissait le fonctionnement pour commencer à les lancer dans le vortex. Des lumières clignotèrent autour de lui, le Tardis prenant la suite automatiquement. Il sourit, soulagé : le Docteur était déjà parti vers le couloir, et il n'avait vraiment aucune idée de comment piloter seul le vaisseau. Celui-ci gémit doucement, et il soupira, caressant la console devant lui.
-Elle est de retour, vieille fille. Il va la guérir. Il réussit toujours à nous guérir, murmura-t-il, ses épaules s'affalant sous sa détresse.
-Jack ? Le Docteur l'appelait depuis le couloir. Ne restez pas derrière, gamin, j'ai besoin de vous.
-J'arrive, s'exclama-t-il en courant le rejoindre.
Le plus âgé sourit légèrement, alors que Jack se plaçait automatiquement à sa droite.
-On ne va pas à l'infirmerie? S'inquiéta ce dernier en les voyant remonter le couloir.
-En quelque sorte, si.. Mais un autre type d'infirmerie.
-Mais encore ?
-Rose a passé trop de temps au milieu de ses lignes temporelles, son esprit est en surchauffe, il n'est pas fait pour recevoir et analyser toutes les possibilités auxquelles elle a été confrontées. Pour des êtres de la nuit des temps, les Nornes sont vraiment stupides, pesta-t-il.
-Elles me faisaient peur, murmura Jack alors qu'ils tournaient dans un couloir inconnu. Il y avait quelque chose, en elles.. Je ne sais pas, c'était..
-Oui, c'est ce qui arrive quand on se trouve devant des créatures mythologiques, soupira le Docteur. Elles ne vous ont pas agressé?s'inquiéta-t-il.
Jack secoua la tête.
-Elles ne m'ont pas adressé la parole. Mais la manière dont elles me regardaient.. Doc, leur chef au nom de chat, elle a dit quelque chose.. Elle a parlé d'un accident, rappela-t-il, angoissé.
Le Docteur se mordit la lèvre.
Les Nornes voyaient la ligne du temps de tous les êtres vivants.
Y avait-il quelque chose de spécial sur celle de Jack ?
Ses réflexions furent interrompues par l'apparition d'une porte bleu marine, couverte d'écritures blanches incompréhensibles pour Jack. Était-ce du Gallifreyen ? Pourquoi le Tardis ne le traduisait-il pas ? Le Docteur s'arrêta devant celle-ci, avant de se tourner vers Jack, son expression pensive.
-Ce que vous allez voir ne peut sortir d'ici. Il s'agit d'un des secrets de mon peuple, murmura-t-il.
Jack déglutit devant son regard, avant d'hocher la tête.
-Évidemment.
Le Docteur sourit. Il était difficile de croire que quelques heures plus tôt, il avait fait face à Mayda, la Tempête brûlant dans ses yeux et créant une aura de danger si puissant que Jack aurait pu prendre la fuite.
Qui était-il ?
Pourquoi les Nornes affirmaient-elles qu'il avait sauvé le Temps ? Comment avait-il fait cela ? Avait-il vraiment mis fin à la Guerre du temps à lui tout seul ? Les questions tournaient dans l'esprit du capitaine, brûlantes et dérangeantes. Elles n'avaient aucune importance, cependant, face à l'état de Rose.
-Bienvenue dans l'un des poumons du Tardis, Jack.
Les yeux de ce dernier s'écarquillèrent lorsque le Docteur posa la main sur la porte, les écritures s'illuminant soudainement avant de se déplacer pour former de nouveaux mots.
-Que.. Qu'est-ce que..
-Mon nom, répliqua simplement son ami.
Le cerveau de Jack fit un arrêt brutal.
Il n'eut pas le temps de se remettre de son choc, cependant, car déjà le battant de bois s'ouvrait, et il se couvrait précipitamment les yeux de la main pour se protéger d'une lumière aveuglante. Un petit pop et une paire de lunettes de soleil noire apparut entre ses mains.
-Le Tardis a raison, mieux vaut les mettre si vous tenez à votre vue, commenta le Docteur avant d'entrer dans la pièce.
Jack se hâta d'enfiler les lunettes, avant de le suivre, sa bouche s'ouvrant en un rond immense alors qu'il découvrait une pièce gigantesque, emplie de cristaux de toutes les couleurs. Il était impossible d'en voir le fond, les cristaux s'amoncelant de partout pour former un spectacle si extraordinaire qu'il demeura choqué sur le seuil.
Une grotte de cristaux multicolores.
C'est la seule description que son cerveau parvenait à formuler.
Un souffle chaud derrière lui le fit sursauter, et il fit quelques pas, pénétrant fasciné dans la pièce. Le Docteur ne l'avait pas attendu, installant Rose dans ce qui ressemblait à un sarcophage en métal. Déjà la vitre de verre se refermait sur celle-ci, une lumière violette envahissant l'habitacle. Jack courut le rejoindre, le regardant inquiet appuyer sur ce qui devait être des boutons.
-Qu'est-ce que vous faites ?
-Son cerveau est en surchauffe. Pour rendre les choses simples, je l'ai mise dans un sas de décompression.
-Comme en plongée sous-marine?
-Mais pour le Temps, expliqua le Docteur. Cette pièce.. Pour faire les choses simplement, c'est un mini-Yggsandril.
-Pardon ?
-Le Temps vole autour de nous, expliqua son ami en levant la main, indiquant les cristaux. Tous les destins possibles et imaginables nous entourent.. Nos lignes du temps, dans tous les mondes alternatifs possibles, souffla-t-il.
Jack écarquilla les yeux.
-C'est.. Ok, ça déchire. Je .. Oh la vache, murmura-t-il en regardant autour de lui. Chacun de ces cristaux est une ligne du temps ? Mais comment..
-Technologie de Seigneur du temps, répondit simplement le Docteur.
-Forcément.. et comment cela va aider Rose ?
-Je l'ai mise dans un sas de décompression, pour permettre à son esprit de se libérer du Temps qui s'est agrippée à elle.
-Comme un microbe?traduisit Jack.
-En quelque sorte.. Rose est forte mais humaine, son esprit n'était pas adapté à ce qu'elle a vécu. Stupides vieilles oies, pesta-t-il. Tout cela pour une prétendue dette.. Elles auraient pu la tuer ! Personne n'est sensé tout connaître, c'est dangereux et irrespectueux, il existe des règles, des lois, et elles en sont les garantes tout autant que moi ! Mais apparemment, mêmes les légendes de mon enfance sont stupides en réalité.. Stupide, si stupide, pesta-t-il en regardant sa compagne dormir paisiblement.
-Elle ira bien, Doc, tenta de le rassurer Jack. Vous allez la soigner.
-Comme toujours, soupira las ce dernier, avant de caresser gentiment son visage. Mon Jack, toujours si fidèle, toujours inquiet pour moi. Alors que je vous dis si peu sur moi..
-Vous avez vos secrets, j'ai les miens, répliqua ce dernier.
-Mais vous méritez d'en connaître plus.. Vous avez prouvé que vous en étiez digne, murmura-t-il pensif. Venez, déclara-t-il enfin.
-Où ? Et Rose ? On ne peut pas la laisser seule !
-Il n'y a plus rien que l'on ne puisse faire, Jack, il faut laisser le Tardis travailler à présent, lui expliqua le Docteur avant de prendre sa main, l'entraînant derrière lui.
-Combien de temps ?
-Quelques heures, peut-être une journée.. Elle a besoin de repos.
Jack secoua la tête, se laissant tirer par la main. Le Docteur semblait excité, malgré son inquiétude pour Rose. Ce dernier l'emmena jusqu'à une petite porte, dissimulée au milieu des cristaux. Il la poussa, lui révélant une version miniature de l'immense grotte où dormait Rose.
-La belle au bois dormant..
-Pardon ?
-Rose, elle dort.. sur un lit, dans un sarcophage, commenta Jack.
Le Docteur haussa un sourcil.
-Je ne l'embrasserai pas pour la réveiller, capitaine.
Son ami esquissa un sourire grivois.
-Comme si je comptais vous laisser cette tâche capitale.
-Immature, grommela-t-il, s'attirant un autre sourire et une tape aux fesses.
-Qu'est-ce que c'est? demanda finalement Jack en regardant autour de lui.
-Appelons cela une salle de réflexion. Mon peuple.. mon peuple avait.. a.. une longue durée de vie. Très longue.
Ses cœurs se serrèrent à ce souvenir. Se tenir ici lui était si difficile depuis le début, depuis qu'il avait pris ce couloir, et s'était arrêté devant cette porte.
C'était un rappel de tout ce qu'il avait autrefois possédé, et perdu.
La main de Jack pressa son bras, le tirant de ses pensées. Il soupira, indiquant les cristaux.
-Une vie comme celle-là, on peut finir par se perdre, oublier qui l'on est. Devenir fou, à cause de tous les souvenirs compressés en nous, en particulier au début de notre vie. Alors mon peuple a inventé un moyen pour pouvoir se les remémorer, et retrouver un esprit paisible.
-C'est une pièce de méditation ?
-C'est une manière de le traduire, oui, confirma-t-il, pensif, en lui souriant.
Il ne mentionna pas les régénérations, mais ce n'était pas nécessaire : il partageait déjà un secret terriblement intime avec son compagnon, et c'était le plus important. À coté de lui, Jack regardait les cristaux, fasciné.
-Comment cela fonctionne ? On doit penser à une période précise ?
-On peut, confirma-t-il une nouvelle fois. Ou bien on peut simplement attendre. Le Tardis est télépathique, elle devine les questions que l'on peut inconsciemment se poser.
-C'est extraordinaire, avoua le jeune homme. Vous y venez souvent ?
-Plus autant qu'avant..
-Docteur.. Jack se tourna vers lui, se mordillant la lèvre. Je sais qu'il y a des choses que vous ne me dites pas. Que vous avez peur de me dire. Je comprends. Je ne vous demande pas de tout me montrer.
-Mais vous vous posez des questions..
-Je m'en pose depuis que je vous ai rencontré, sourit-il. Il s'avança, enveloppant les bras de l'autre homme de ses mains : Et oui, j'aimerai avoir des réponses. Mais pas si vous vous y forcez. Je vous aime tel que vous êtes, murmura-t-il doucement.
-Je sais, souffla son ami, sa main venant instinctivement caresser sa joue.
Il hésita, avant d'amorcer un geste vers l'avant. Jack sourit, le rencontrant à mi-chemin. Leurs lèvres se mêlèrent en un baiser doux, leurs yeux se fermant sous sa tendresse. Leurs cœurs battaient à tout rompre, un sentiment de chaleur et d'apaisement trop rarement ressenti se répandant dans leurs veines.
C'était ce qu'il se passait, lorsqu'on se tenait contre l'être aimé.
