Chapitre 37


Quelle journée.

C'était bien tout ce auquel Jack pouvoir penser pour la résumer.

Une blonde retrouvée, un monde extraordinaire révélé, de terribles secrets éventés.. et une amitié encore plus fortifiée.

Assis sur le seuil du Tardis, une bière à la main, le capitaine soupira. Tant d'informations contradictoires tournaient en boucle dans son esprit, le laissant à la fois euphorique, effrayé et pensif.

Il n'avait aucune idée de ce qu'il devait faire.

Il ne blâmait pas le Docteur. Il essayait de ne pas le faire, en tout cas. Ce que le Seigneur du temps avait dû perpétrer était inimaginable. Raser deux peuples, pour sauver le reste de l'univers. C'était purement et simplement inconcevable.

Il avait la nausée juste à y penser.

Une part de lui, celle née dans les flammes de Boeshane et la disparition de son frère, cette part comprenait. Elle avait vu Jack se transformer en guerrier sans pitié, capable d'absolument tout pour protéger ses proches ou réussir sa mission. Cette part était froide, manipulatrice, et potentiellement cruelle.

Pendant longtemps, elle avait dominé sa vie.

Une autre part, celle de l'homme derrière l'uniforme, pleurait et avait peur.

Plus que jamais, Jack était heureux de ne jamais s'être réellement mis le Docteur à dos. La simple pensée de ce qu'il aurait pu faire le faisait trembler, l'impression dérangeante de se tenir à coté d'un tueur lui tordant l'estomac.

Le Docteur n'était pas un tueur, non. Pas volontairement, en tout cas. Ce qu'il avait fait, il l'avait fait par devoir, pas par haine ou vengeance. Il l'avait fait parce qu'il n'avait pas eu le choix, parce qu'il fallait sauver l'univers de la folie des Seigneurs du temps et des Daleks. Jack avait vu des planètes et peuples disparaître soudainement pendant son enfance ou son temps à l'Agence, sans aucune explication. Il avait entendu parler de massacres inimaginables, de réfugiés intergalactiques disparus dans le froid de l'espace.

Était-ce la faute de la Guerre du temps ?

Est-ce que le Docteur avait été présent ?

Il aurait voulu le haïr. Cela aurait été tellement plus simple. La hargne aurait été si facile à gérer, et entretenir.

Monstre. Dictateur. Dieu sanguin.

Autant de surnoms qui auraient pu correspondre à n'importe qui, mais certainement pas le Docteur. Le Docteur était un homme courageux, généreux, déterminé. Plus que tout, il était un homme bien, et profondément bon.

Et c'était ce qui poussait Jack à rester avec lui, et pas le fuir.

Ne jamais être cruel, ne jamais être lâche.. Ne jamais abandonner, ne jamais renoncer.

Le Docteur leur avait raconté une fois la promesse qu'il avait prise autrefois, et pourquoi. Elle résonna en cet instant dans son esprit, le faisant déglutir.

Le Docteur avait brisé sa promesse, pour la meilleure et la pire des raisons à la fois.

Mais l'avait-il vraiment brisée ?

-Vous êtes bien pensif, commenta nerveusement le Seigneur du temps.

Jack secoua la tête.

-Désolé. C'est juste.. c'est tout ce qu'il s'est passé, Rose, les vieilles oies – le Docteur sourit légèrement à cela – cette pièce où vous l'avez emmenée.. Gallifrey..

Le sourire du Docteur tomba. Jack lui prit gentiment la main.

-Au moins, maintenant, vous n'êtes plus tout seul pour porter ce poids.

Le Seigneur du temps sentit ses yeux s'humidifier. Jack l'attira à lui, embrassant son crâne avant de caresser son visage.

-Nous vous devons tous la vie, Doc, énonça-t-il fermement. C'est tout ce qui compte.

-Vraiment ? Vraiment, capitaine ? Au prix de tous ces morts ? Tous ces gens ? Tous ces enfants?murmura le Docteur, sa voix se brisant. Le jeune homme baissa la tête. J'ai tué des enfants, Jack; qu'est-ce que cela fait de moi ?

Ce dernier ferma les yeux.

-Je ne sais pas, Doc. Je sais que vous n'aviez pas le choix.

-Est-ce que cela justifie ce que j'ai fait pour autant?souffla l'intéressé.

-Peut-être pas. Mais cela l'explique..

-Cela fait de moi un monstre, Jack, cela ne va pas plus loin.

-Vous n'êtes pas un monstre, répliqua-t-il immédiatement, sa voix s'élevant. Vous .. Doc ! Vous sauvez tant de monde, constamment ! Tous ces peuples, ces planètes, ces innocents que vous aidez, tout le temps !

-Cela ne compense rien, Jack, murmura son compagnon.

-Oh, Doc.. Je ne peux pas me mettre dans votre tête, je.. Je ne peux pas juger, je n'en ai pas le droit.. Je ne peux même pas essayer de comprendre, je n'étais pas là.. Mais vous n'êtes pas seul, ça, j'en suis sûr et certain. Rose est là, je suis là.. Et pour ce que cela vaut, je sais ce que c'est que de devoir prendre parfois des décisions terribles, chuchota-t-il, son regard se perdant dans l'espace.

Le silence retomba, lourd, pesant, chacun réfléchissant aux mots de l'autre. Entendre Jack était une chose, l'écouter était une autre. Son compagnon avait trop de cœur, mais il ne parvenait même pas à l'en blâmer. C'était ce pour quoi il s'était battu, pour que le capitaine écoute de nouveau ses sentiments et s'ouvre à eux.

-Montrez-moi quelque chose de beau, Doc. Quelque chose de magnifique, de vivant.. On en a tous les deux besoin, je crois, marmonna finalement ce dernier.

Le Docteur sourit. Cela, il savait faire. Se relevant prestement, il se dirigea vers la console, son esprit tournant à toute allure alors qu'il cherchait où et quand emmener son jeune amant. Le terme le fit un peu plus sourire, alors qu'une sensation de bien-être inhabituelle l'envahissait. Au lieu de la rejeter comme il le ferait d'ordinaire, il ferma les yeux, la laissant s'emparer de chaque parcelle de son corps et prendre possession de ses cœurs.

Ses épaules s'affalèrent, alors qu'il sentait un poids le quitter.

Il avait eu raison.

Il continuait de douter, mais c'était ses peurs qui parlaient, pas lui.

Il y avait pire que souffrir de la perte d'un être aimé. Il y avait les regrets.

Rose avait appris au Docteur combien les regrets pouvaient vous ronger, et combien il était capital de profiter de l'instant présent.

Le Seigneur du temps jeta un coup d'œil à Jack, occupé à le fixer, plein d'espoir. Un nouveau sourire apparut sur ses lèvres alors que l'endroit parfait lui venait enfin à l'esprit. En un instant il bougeait, tournant des leviers et appuyant sur des boutons. Jack rit en le voyant faire, son sourire augmentant quand le Seigneur du temps tournoya, faisant voler sa veste autour de lui.

Un vrai feu follet.

Un pingouin avec le feu au cu, pensa-t-il, amusé, en le voyant sautiller avant de pousser un dernier levier.

-Tadam !

Le capitaine eut à peine le temps de s'agripper à la porte avant que le vaisseau ne fasse une embardée. Déjà l'univers brillait autour de lui, les étoiles passant à toute allure pour créer un arc-en-ciel d'explosions et lumières. Un fou rire lui échappa, et il se pencha.

-Jack !

-C'est génial !

-Jack ! Ne vous penchez pas trop !

-Oh, ne soyez pas chiant !

-Langage !

-Vous voulez vraiment qu'on parle de langue, Doc?rit-il, son expression joueuse réussissant à tirer un roulement de yeux affectueux au plus âgé.

-Plus tard, répliqua-t-il en lui faisant un clin d'œil, avant d'appuyer soudainement sur un bouton.

Le Tardis pila, le vaisseau lâchant un couinement furieux alors que Jack criait, fermant les yeux. Quand il les rouvrit, ce fut pour les refermer immédiatement, avant de les rouvrir brutalement, halluciné.

Une cascade dans l'espace.

Immense, et indescriptible.

Des milliards d'étoiles réunies pour former une cascade figée dans le noir de l'univers, un lac immense s'étalant à ses pieds.

C'était impossible.

Mais c'était bien là.

Sa bouche s'ouvrit un peu plus, l'image s'inscrivant à jamais dans ses pupilles.

-La cascade de Lajos, murmura derrière lui le Docteur. Formée de milliards de planètes.

-C'est une galaxie?traduisit Jack, ahuri. C'est.. Quoi ? Comment ?

-Personne ne sait vraiment. Mais n'est-ce pas magnifique ?

-C'est .. Oh, oui, souffla l'humain.

Après tout ce qu'il avait appris, vu et entendu, un tel spectacle était presque trop à voir. Un hoquet le saisit, et il plaqua sa main sur sa bouche.

-Merci, chuchota-t-il, effrayé de détruire l'image s'il parlait trop fort.

-Je vous en prie, répondit simplement le Seigneur du temps en s'asseyant à ses cotés.

Presque immédiatement, deux coupes de champagne apparurent à coté de lui.

-Sérieusement? commenta Jack en haussant un sourcil.

-Hé, ce n'est pas moi ! Il semble que le Tardis veut nous passer un message, sourit le Docteur en levant la tête vers le plafond.

Un souffle froid.

-« Enfin, duo de cons » ?

-.. plus ou moins.

Jack renifla, avant d'accepter la coupe tendue. Avec timidité, le Docteur se pencha, posant sa tête contre la sienne. Le capitaine sourit, avant de saisir d'autorité sa main pour lier leurs doigts. Le Seigneur du temps se détendit, soulagé que Jack ait compris son message. Il faisait des efforts, mais le contact physique lui demeurait si difficile. Jack était tactile pour cent, cependant, et compensait sans aucun souci.

Avec lui et Rose à ses cotés, peut-être parviendrait-il à s'améliorer.

Soudainement, vivre ne semblait plus si impossible.