Chapitre 45


Le repas était délicieux, et savoureux. Passées les premières minutes un peu perdues, les deux hommes s'étaient détendus, retombant dans leurs habitudes.

-Regardez-nous, assis sur la terrasse d'un restaurant, en plein repas sous le clair de lune. On dirait un des films à l'eau de rose qu'adore Rose, rit Jack en dévorant son mélange de légumes et œufs.

-Je suis certain qu'elle aura quelque chose de piquant à dire sur ce sujet, répliqua le Docteur.

-Elle va nous tancer des mois, oui ! Elle m'a demandé, vous savez, ajouta-t-il. Après qu'elle se soit réveillée.. Elle avait tout de suite vu que quelque chose était différent.

-Et que lui avez-vous répondu ? Demanda le Docteur en piochant dans ses légumes.

Pourquoi se sentait-il si stressé à l'idée de la réponse de Jack ? C'était absurde. Ce n'était pas comme s'il doutait des sentiments du jeune homme. Ce dernier les lui avait étalés clairement depuis son arrivée.

-Que les choses avaient évolué, dans le bon sens, pendant son absence, répliqua sobrement le capitaine.

-C'est tout? s'étonna-t-il.

-Quoi d'autre ? Elle n'a pas besoin des détails, non ? Et je n'ai pas besoin de me justifier, répondit-il.

-Ce n'est pas ce que je voulais dire.. Le Docteur se mordit la lèvre, soudainement anxieux d'avoir commis une erreur. C'est simplement que vous n'avez jamais été le genre discret, tenta-t-il d'expliquer.

À son grand soulagement, Jack rit.

-Non, en effet. Non, répéta-t-il, amusé. Mais je n'ai pas pour autant besoin de toujours tout raconter en détail, vous savez ? Et elle ne le voudrait pas, de toute façon, et vous non plus. Relax, Doc, sourit-il en prenant sa main, la massant gentiment. Vous n'avez pas commis de gaffe. Je ne vais pas m'enfuir. Il n'y a pas besoin de stresser, vous savez ? Je suis toujours moi, ajouta-t-il doucement.

-Je sais.. Je sais, Jack, sourit à son tour le Docteur. Je suis juste.. C'est typiquement moi, ça, grommela-t-il. Je ne sais pas faire ce genre de choses. Donnez-moi un monde à sauver, un enfant à soigner, je suis votre homme. Mais ça ? Je suis perdu, admit-il.

-Vous vous débrouillez plutôt bien, le rassura le jeune homme. Je ne suis pas forcément mieux, vous savez.

-Non, vous êtes dans votre élément, répliqua-t-il. Un costume, une cravate, tirer la chaise, être charmant et suave.. Jack rit. Moi, je me demande sans cesse quoi dire, et comment agir.. J'ai peur de commettre des gaffes, marmonna-t-il.

-Moi aussi, Doc, le contra gentiment le capitaine en pressant sa main. J'attends ce moment depuis longtemps, admit-il. Je n'aurai jamais pensé que cela prendrait cette forme, commenta-t-il.

Le Seigneur du temps roula des yeux.

-Un repas romantique sous le clair de lune ?

-Dit ainsi, on croirait que vous allez sortir une alliance de votre poche.

-Quoi ? Non ! Non !

Il en avait lâché ses couverts. Le Docteur se sentit virer rouge pivoine lorsque Jack se laissa tomba en arrière sur sa chaise, hilare.

-Quelqu'un d'autre l'aurait mal pris, mais ne vous inquiétez pas, mes sentiments ne sont pas froissés, rit-il.

-Insolent, grommela-t-il.

-Aow, c'est ok, Doc. Pas besoin de cadre, ou de titre officiel. À moins que vous en vouliez un, demanda-t-il en le fixant, pensif.

-Je ne sais pas.. Je ne pense pas.. Pas pour le moment.. Je me sens bien, telles que sont les choses. Pas besoin de les enfermer, marmonna-t-il en enfonçant sa fourchette dans un morceau de poisson.

Le capitaine hocha la tête.

-Ok.

Il ne pouvait pas dire qu'il était surpris. Le Docteur n'avait jamais aimé les cadres officiels, et tout ce qu'ils impliquaient. On parlait de l'homme qui remettait systématiquement en cause l'autorité sous toutes ses formes dès qu'elle lui semblait injuste ou corrompue, sans jamais reculer, celui qui se moquait des règles et les détournait selon son besoin. L'homme pour qui sa liberté était plus importante que tout, et qui ne parviendrait jamais à se poser en un seul endroit. L'homme qui avait admit avoir détruit sa planète pour sauver l'univers quelques jours plus tôt, et qui avait cru dur comme fer que Jack le chasserait de sa vie dès qu'il saurait la vérité.

L'homme traumatisé par son passé, et pourtant toujours en mouvement.

Cet homme ne pouvait pas supporter d'être enfermé dans un cadre.

Ce n'était pas comme s'ils en avaient besoin d'un. Ils savaient qui ils étaient l'un pour l'autre, et quelle promesse ils s'étaient faits mutuellement. Ils n'avaient pas besoin de plus.

L'expression surprise et soulagée à la fois du Seigneur du temps le lui confirma. Secouant la tête, il lui rappela :

-Je viens du 51ème siècle, Docteur. Les mentalités ont évolué. Je peux aimer quelqu'un sans avoir besoin de terminologie officielle, affirma-t-il gentiment.

-Je sais... Mais j'ai tendance à l'oublier, admit-il.

-Vous avez passé trop de temps avec des singes du XXIème siècle, répliqua-t-il taquin, lui faisant rouler des yeux.

-Comme si vous leur étiez supérieur ! Prenez garde, capitaine, vous ne voulez pas expérimenter la gifle à la Tyler, lui rappela-t-il, le faisant rire.

-Non, c'est votre privilège, rétorqua-t-il.

-Oy !

Peut-être se torturait-il inutilement. Peut-être les choses pourraient rester aussi simples qu'elles l'avaient été auparavant entre eux. Ils n'avaient rien besoin de changer, au fond : ils avaient établi depuis des mois les bases de leur relation. La seule différence était que maintenant, ils ne niaient plus leur désir mutuel.

Ou plutôt, se rectifia-t-il en pestant intérieurement, il ne niait plus le sien.

C'était un risque, il le savait. Tôt ou tard, quelque chose se passerait, et Jack disparaîtrait. Peut-être serait-ce une aventure qui tournerait mal, une lance trop rapide, un volcan en éruption, un vaisseau spatial devenu incontrôlable. Peut-être serait-ce à cause de lui : il était difficilement vivable, il en était parfaitement conscient. Il s'était amélioré avec l'aide de ses compagnons, mais la noirceur née de la destruction de sa planète natale ne pouvait pas disparaître si aisément. Elle était à l'origine de cette régénération, le torturant jusqu'au plus profond de son âme.

Il n'avait aucun doute qu'elle continuerait à hanter ses futurs lui.

Tôt ou tard, quelque chose arriverait, et il perdrait ses compagnons.

Il les perdait toujours, quoiqu'il fasse.

Ce jour-là, il le savait, il s'effondrerait.

Et apparemment, il semblait qu'il perdrait Jack avant Rose.

L'avertissement des Nornes continuait de résonner dans sa mémoire malgré ses tentatives pour l'ignorer, noir et angoissant. Aussi étranges et incompréhensibles étaient-elles, elles étaient à l'origine même du Temps et de son écriture, et même lui ne pouvait aller contre leurs décisions.

N'est-ce pas ?

Depuis quand se conformait-il aux règles ?

Peut-être pouvait-il toujours changer les choses. Peut-être qu'admettre ses sentiments avait déjà modifié son destin, et celui de Jack.

Peut-être, existait-il une solution.

Il ne voulait pas le perdre. Il ne pouvait pas le perdre.

Le Docteur serra les dents.

Il ne le perdrait pas.

Jack demeurerait avec lui.

Cette fois, peut-être que les choses seraient différentes. Il avait été averti, en avance. Il savait que quelque chose allait arriver, terrible et mortel, et que Jack y risquerait une fois de plus sa vie. C'était suffisant pour qu'il agisse. Il serait prudent, lui apporterait toute son attention.

Personne ne lui prendrait le jeune homme.

Le Temps pouvait toujours être changé, rien n'était figé pour l'éternité, et certainement pas le destin de son compagnon.

Celui-ci parlait avec animation, ses mains s'agitant alors qu'il lui racontait quelque chose. Le Seigneur du temps sentit un sourire tendre poindre au bout de ses lèvres: Jack avait toujours été une boule de feu, capable d'animer une pièce juste par son apparition. Il n'avait pas exagéré en affirmant que tout le monde les regardait : les autres convives ne pouvaient se retenir de leur jeter de temps en temps des regards, leur admiration et jalousie évidentes.

Le sourire du Docteur se figea à cette pensée.

Jack aurait pu séduire n'importe lequel d'entre eux, mais c'était à sa table qu'il était assis. Il ne comprendrait jamais en quoi un vieil ours bougon et asocial comme lui pouvait lui plaire, alors qu'il avait toute la galaxie à sa disposition, mais il n'était pas assez fou pour se plaindre de son choix. Jack le voulait lui, malgré son passé et ses crimes, le sang sur ses mains de milliards d'innocents et la destruction d'autant de futurs. Il le voulait lui, un vieil acariâtre instable incapable de sourire seul et qui n'avait rien à lui offrir, à part une vie d'errance.

Il le voulait lui, et personne d'autre.

Il avait réfuté tous ses arguments, et tenu tête face à ses crises de panique. Il continuait à les gérer avec discrétion, lui laissant ses moments de calme à table quand il en avait besoin, ou caressant gentiment sa main de son pouce quand il le sentait anxieux.

Jack le prenait tel qu'il était, sans rien réclamer de plus. Il était conscient des limites du Docteur, et de ce que ce dernier était capable d'offrir ou non. Il ne l'accusait pas, ou ne le blâmait pas pour ses démons, qu'il avait en milliards.

Il l'acceptait, avec une gentillesse et force qui le laissait sans voix.

Comment était-ce possible?

Le Docteur sentit sa gorge se serrer brusquement, alors qu'une vague d'émotion le submergeait sans prévenir.

Il sursauta en sentant la main de Jack saisir la sienne. Le capitaine le fixait, un mélange de tristesse et compréhension dans ses yeux trop bleus pour être vrai.

Le Seigneur du temps inspira profondément, luttant contre le flot de larmes qui le menaçait.

Pourquoi maintenant, quand tout allait bien ?

Peut-être, justement, parce que tout allait bien.

Il secoua la tête, se mordillant la lèvre avant de finalement murmurer :

-Je n'étais jamais venu ici. Merci pour la découverte.

Jack le dévisagea un instant, avant qu'un sourire taquin ne naisse sur ses lèvres et qu'il ne réplique :

-Jamais ? Jamais jamais ?

-Jamais, confirma tout bas le Docteur, en souriant faiblement.

-Le grand Docteur dans son Tardis n'a donc pas tout visité dans tout l'univers ?

-C'est en cours, répliqua-t-il, incapable de ne pas répondre à la taquinerie.

-Et grâce à moi, vous pouvez rajouter un autre endroit sur votre liste ! Merci qui ? Merci Jack !

-Ne vous prenez pas non plus pour un dieu, rétorqua-t-il, mais il n'y avait aucune méchanceté dans sa voix.

-Non, juste votre guide touristique favori !

-Je suis certain que vous feriez fortune, commenta-t-il. Tout dans le sourire et le charme, le guide gentleman favori de ces vieilles dames, le taquina-t-il.

-Malheureusement, je dois me contenter d'un papi grognon, répliqua le gredin.

-Je vais vous abandonner ici !

-Vous vous ennuierez sans moi !

-Je suis sûr que je trouverai quelqu'un de mieux !

-Aow, vous allez me faire pleurer ! Venez danser, au lieu d'être cruel, ordonna Jack en saisissant sa main, le traînant vers la piste de danse malgré ses protestations.

-Jack ! Le repas !

-On prendra nos desserts plus tard ! Pour le moment, je veux mon hors d'œuvre, sourit-il grivois, en attrapant sa taille, s'attirant un regard noir.

-Je vous jure. Intenable.

-Il faut bien quelqu'un pour sortir son éminence de sa bulle, rétorqua-t-il, son sourire se faisant insolent.

Le Docteur allait répliquer quelque chose, mais Jack choisit cet instant pour poser son menton sur son épaule, ses mains s'enroulant dans son dos.

Oh.

Ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes, son rythme cardiaque diminuant brutalement alors que ses mains venaient agripper à leur tour la taille du capitaine. Le temps sembla ralentir autour d'eux en même temps qu'il respirait lentement, se laissant finalement faire par l'humain.

Ce n'était qu'une danse, après tout. Et si cela rendait Jack heureux, alors où était le mal en cela ?

Fichus phéromones du 51ème siècle.


Phéromones tu parles Charles.

Qui pour faire un câlin au doc avec Jack?