Et on retourne voir Rose qui.. heu..


Chapitre 46


C'était étrange, d'être de retour. Rose n'avait pas mis les pieds à Londres depuis près d'un an. Du point de vue de sa mère, seuls quelques mois s'étaient écoulés, mais les choses avaient été beaucoup plus longues pour elle.

Elle ne le lui dirait pas, bien sûr. Jackie était suffisamment énervée ainsi de la voir partie si loin, ce n'était pas la peine d'empirer les choses.

Elle était revenue pour essayer de réparer ses erreurs, pas les empirer.

-Tu veux aller faire du shopping maintenant ? Ou bien on peut passer voir les voisins ? Ou se faire un chinois ?

-Comme tu veux, maman, rit-elle en passant son bras par dessus son épaule. C'est toi qui choisis.

-Shopping, alors ! Et chinois devant la télé !

-Hum miam ! Tu pourras faire des crêpes ?

-Des crêpes avec du chinois ? Vivre là-haut n'a pas amélioré tes goûts culinaires, ma grande !

Rose haussa les épaules.

-J'adore tes crêpes.

-Il ne sait pas t'en faire ? Désespérant, soupira Jackie avant de saisir un papier et commencer une liste de courses.

Rose sourit en la voyant faire.

-Ce n'est pas exactement le meilleur cuisinier du monde. Mais il connaît tous les restos possibles.

-Un homme, quoi.. Et ton beau gosse, il ne sait pas se débrouiller ?

-Quoi, Jack?rit-elle. Il a des bases, mais il est un peu flemmard sur les bords.

-Une fissure dans sa carapace parfaite, commenta sa mère alors que la liste de courses s'allongeait de plus en plus.

-N'en prend pas trop non plus, hein, s'inquiéta-t-elle en se penchant par dessus son épaule. Il faut le payer, après.

-Oh, je ne t'ai pas dit ? J'ai trouvé un job !

-Maman ! Comment je suis sensée deviner ? Mais c'est cool ! Où?s'enthousiasma-t-elle.

-Six mois à Primark, comme employée de bureau, expliqua fière d'elle Jackie.

-Oh c'est trop cool ! Tu as toujours voulu bosser dans l'administratif!

-N'est-ce pas?sourit sa mère. C'est le second mois.

-Second ? Rose fronça les sourcils. Attend.. ça fait combien de temps, Cardiff, pour toi ?

Jackie plissa le nez à ce souvenir.

-Deux mois.

Deux mois.

Cela faisait à peine trois semaines pour elle.

Quelque chose dut passer dans son regard, car sa mère secoua la tête.

-Ne dis rien. Beaucoup plus longtemps pour toi.

Rose se mordit la lèvre.

-Ce n'est pas.. Non, ça a été moins long, en fait.. Mais .. Je ne savais pas comment revenir, marmonna-t-elle, en jouant avec ses cheveux. On s'était disputée..

-Je sais, soupira Jackie. Je t'ai appelée. Tu n'as pas répondu.

La blonde détourna les yeux à cela. Elle ne l'avait dit ni à Jack, ni au Docteur, mais sa mère avait en effet essayé de la joindre plusieurs fois après le fiasco de Cardiff. Elle avait voulu répondre à chaque fois, avant de secouer la tête et couper l'appel. Elle n'avait aucune idée de quoi dire, et beaucoup trop peur de ce qu'il se passerait si elle le faisait.

Son expression perdue et tourmentée n'échappa pas à sa mère, qui contint un nouveau soupir. Elle n'était pas surprise, vraiment. C'était du Rose tout craché. Aussi gentille et courageuse était sa fille, celle-ci n'en demeurait pas moins encore bien immature sur certains points. Jouer à l'héroïne était une chose, mais assumer ses erreurs en était une autre.

-Je ne savais pas quoi te dire.

-Désolée ?

-Je l'ai dit beaucoup trop de fois, marmonna-t-elle en se frottant le bras.

-Tu peux toujours le redire, lui rappela gentiment sa mère.

Rose la dévisagea, avant que son masque ne s'effondre et qu'elle ne tombe dans les bras de sa mère, de violents hoquets la secouant. Jackie la réceptionna avec facilité, avant de l'entraîner vers le canapé. Quelques minutes s'écoulèrent alors que Rose pleurait tout son saoul, son visage enfoui dans son cou.

-Je.. Je t'aime, maman.. Je t'aime.. Mais on ne.. On se comprend plus.. Et ça me fait mal, souffla-t-elle finalement.

Jackie se mordilla la lèvre, cherchant en vain quoi répondre. À la place, elle se contenta de la serrer plus fort contre elle.

-J'essaye.. Mais à chaque fois je me plante. J'oublie de t'appeler, de te dire que je vais bien, alors j'essaye de compenser avec des cadeaux, mais c'est pas pareil.. J'aimerai juste que tu vois les choses comme moi, par mes yeux, pour comprendre pourquoi je suis partie là-haut..

-Je sais pourquoi, ma puce, soupira-t-elle. Je sais que ce monde ne te convient pas, que tu t'y sens enfermée. Tu veux plus, et tu as raison, mais j'aimerai tellement.. Je préférerais que ce soit ici, sur Terre, à l'abri.

-Mais je n'ai rien sur Terre.. Je n'ai pas de diplôme, pas de vrai job. Je ne suis rien, ici, murmura-t-elle amèrement. Là-haut, tout le monde se moque d'où je viens, personne ne me juge.

Il y avait un sous-entendu inconscient dans sa voix qui fit grimacer Jackie.

En plein cœur, Tyler.

Jackie avait toujours eu un caractère quelque peu impétueux, elle le savait. Elle avait fait de son mieux, seule avec un bébé et sans aucune ressource, et de manière générale, elle considérait avoir plutôt bien réussi.

Elle savait, cependant, que son caractère difficile avait laissé des traces sur sa fille. Celle-ci avait hérité de sa force mentale, et sa détermination à avancer, quoi qu'il se passe : mais elle avait aussi développé des failles et manques de confiance empirés par l'attitude pas toujours très chaleureuse de sa mère.

-Ce n'était pas méchant, tu sais.. Quand je te disais de te retrouver un job.. J'étais juste inquiète.

-De quoi tu parles?s'étonna Rose en relevant la tête.

La plus âgée roula des yeux.

-Quand ton job a explosé.

-Hein ? Oh ..

Jackie n'avait pas été très tendre à l'époque. Là où Rose aurait eu besoin de soutien émotionnel – elle avait manqué mourir, bordel de merde – elle s'était fait tancer pour retrouver du boulot le plus vite possible, et chercher à tirer le plus d'argent possible de la situation.

La jeune femme soupira.

-Je sais, 'man. Ce n'est pas grave.

-Si, ça l'est, vu que tu t'es enfuie juste après..

-Oh, 'man.. Elle secoua la tête. Je ne suis pas partie à cause de cela. Le Docteur.. On avait vaincu les Autons, ces espèces de mannequins.. Et il m'a proposée de venir avec lui.

-Et tu l'as suivi directement, commenta amèrement Jackie.

-Nope, répliqua-t-elle.

-Non? s'étonna sa mère.

-Pas tout de suite.. Mickey était traumatisé, et..

-Mickey était là ?

-Oui, il.. Il ne te l'a pas dit ?

Jackie secoua la tête.

-Il est revenu paniqué ici.. Le regard vide. Il ne voulait rien dire, rien expliquer..

Si Rose avait pensé que sa journée ne pourrait pas empirer, elle avait clairement tort. Ses épaules s'affalèrent, alors qu'une onde de culpabilité la saisissait une nouvelle fois.

-Allez, je vais faire du thé, et tu vas me raconter tout ça, soupira Jackie en lui tapotant l'épaule.


C'était étrange, de le raconter des mois après.

Une fois lancée, cependant, Rose ne semblait plus pouvoir s'arrêter.

Les yeux perdus dans le vide, son esprit empli de souvenirs tous plus merveilleux et effrayants les uns que les autres, la jeune femme parlait, les mots coulant de ses lèvres sans discontinuer.

Les Autons, la plateforme 1, Cardiff et les morts qui marchent. Rose racontait, se replongeant dans une année de voyages.

Jackie l'écoutait, à la fois émerveillée et terrifiée.

-C'est juste.. fou. Délirant. Tout ce que je vois, tout ce que j'apprends.. On pense tous qu'on va y passer, que la planète va mourir parce qu'on la massacre, mais on survit ! Et on explore tout, partout.. On rencontre tous ces peuples, on se mêle à eux.. Et ça donne des gens comme Jack, murmura-t-elle en tournant sa tasse de thé, pensive.

Elle secoua la tête, avant de tourner les yeux vers sa mère qui la dévisageait, perdue entre ahurissement, admiration et peur. Elle grimaça, détournant le regard.

-Et oui, c'est dangereux. Je sais. Et je suis égoïste, parce que je m'en fiche, que je m'amuse beaucoup trop pour arrêter.

-Un jour, tu ne reviendras pas, souffla Jackie. Tous ces voyages merveilleux, ces endroits hallucinants.. Ils te voleront à moi, pour toujours.

-Je reviendrai toujours, maman, essaya-t-elle de la rassurer.

-Tu ne peux pas en être sure, Rose ! Tout ce que tu me racontes, tous ces dangers, ces morts.. ça aurait pu être toi !

-Je ..

-Je suis ta mère, Rose, ne me demande pas de ne pas m'inquiéter!s'exclama Jackie en se levant, furieuse. Tu n'es pas à ma place ! Tu n'as pas d'enfant ! Tu as disparu un an ! J'ai cru que tu étais morte ! Est-ce que tu as une simple idée de ce que j'ai pu ressentir ? Tu es ma fille, et je te croyais morte !

-Je sais, chuchota-t-elle faiblement, le souvenir meurtri de son retour manqué lui revenant à l'esprit.

-Non, tu ne sais pas, tu ne sais pas, Rose, tu n'es pas mère !

-Non, je ne le suis pas, confirma-t-elle en se levant pour lui faire face. Et je ne peux pas me mettre à ta place, mais je sais ce que c'est que d'avoir peur pour ses proches! Je ne suis plus une enfant, maman, même si je ne connais pas tout du monde. J'ai grandi, j'ai mûri, j'ai vu tellement, tellement de choses! Tu ne peux pas juste les nier pour me garder enfermée ici !

-Je ne veux pas t'enfermer, Rose, je veux que tu sois en sécurité !

-Tu ne pourras pas toujours me couper de tout, maman ! Je sais que cela a été dur pour toi, je sais, répéta-t-elle, sa voix se brisant. Et je sais que je n'ai pas été à la hauteur, que j'ai foiré, plein de fois, que je ne suis pas digne de tous tes efforts. Mais je suis bien là-haut, alors pourquoi tu n'essayes pas de le comprendre ? Pourquoi est-ce que tu t'en moques ?

-Rose, murmura sa mère en tendant la main vers elle, mais celle-ci recula, ses yeux humides.

-J'essaie, tu sais. Le Doc et Jack, ils m'ont dit de m'excuser, d'essayer de réparer mes erreurs. Mais je ne peux pas les réparer si tu n'écoutes pas. Purée, je n'aurai jamais dû revenir, siffla-t-elle en tournant sur ses talons.

Jackie voulut l'appeler, la retenir, mais déjà la porte de l'appartement claquait. Elle ferma les yeux, sa main plaquée sur sa bouche alors qu'elle luttait contre ses propres larmes.

Une nouvelle fois, le même scénario se reproduisait.

Parfois, Jackie se demandait si ce n'était pas elle qui aurait dû être renversée par cette voiture.

-Oh, Pete.. Qu'est-ce que je suis sensée faire ?


Moi? Quoi moi? J'ai jamais dit que ça se passerait bien.. Les fissures dans une famille ne se répare pas avec un simple thé.