Chapitre 49


-Il t'a emmenée le voir ?

Jackie n'avait pas pu se retenir. Rose hocha la tête, les yeux rivés sur son thé, alors que les souvenirs de sa rencontre avec son paternel lui revenaient à l'esprit. Elle s'était assise sur un coin du canapé, mettant volontairement de la distance avec Mickey. Celui-ci avait dégluti, mais compris le message, avant de s'asseoir sur un des fauteuils, les restes des crêpes et du chinois oubliés sur un coin de la table derrière eux.

Jackie fixait sa fille, son expression mitigée entre surprise, interrogation et chagrin.

-Je voulais .. Je voulais le voir.. et.. qu'il ne meurt pas seul.

-Il n'est pas mort seul, lui rappela gentiment sa mère. Il y avait cette jeune fille avec lui.

-Je sais, marmonna-t-elle, avant de lever les yeux pour la fixer. C'était.. C'était moi, 'man.

-Quoi ?!

Jackie s'était levée brusquement, la dévisageant blême. Rose se renfonça un peu plus dans le canapé. Ce n'était pas ainsi qu'elle avait pensé raconter ce maudit voyage à sa mère. En fait, elle n'avait jamais pensé le lui raconter.

Trop de mauvais souvenirs.

Elle déglutit, alors que l'image de son père se jetant sous les roues passait sous ses yeux.

Il s'était sacrifié, pour tous les sauver.

Elle l'avait connu si peu de temps, mais il avait tellement de potentiel, malgré tous ses défauts.

-Rose ? Mickey s'était levé pour lui prendre la main. Qu'est-ce que.. Qu'est-ce que tu as fait ?

Il la fixait avec inquiétude, et vraiment, elle ne le méritait pas. Il était toujours là, après qu'elle ait officiellement rompu avec lui, alors qu'elle avait clairement énoncé ne pas vouloir partager sa vie de la manière dont ils l'avaient toujours rêvé. Il aurait pu partir, vouloir s'éloigner, et elle l'aurait parfaitement compris, mais il était resté, refusant de la laisser seule dans son état de détresse. Il ignorait ses propres sentiments, son propre chagrin, ses propres blessures, pour penser d'abord à elle.

À bien des égards, Mickey était un homme extraordinaire, et pourtant, si peu reconnu.

Il lui pressa la main, et elle releva les yeux, rencontrant son beau regard brun empli de gentillesse.

-Je.. Papa..Il est mort seul.

-Non, il..

-Non, maman, j'ai.. J'ai changé le temps, marmonna-t-elle. J'ai.. J'ai deux lignes de temps dans ma tête, expliqua-t-elle en désignant celle-ci. Quand j'ai grandi, je.. Tu m'avais toujours raconté que papa avait été renversé par une voiture, et qu'il était mort seul. Que c'était un chauffard qui s'était enfui. Et je.. je ne supportais pas ça, alors j'ai.. J'ai demandé au Docteur, de remonter le temps, pour être avec lui.. Tenir sa main..

Un lourd silence retomba dans l'appartement. Jackie accusait le coup, son souffle court alors qu'elle luttait contre ses larmes.

-Ça n'a pas marché.. Rose fixait le sol, son regard aussi embué. Je n'ai pas réussi, la première fois, j'étais figée de peur.. J'ai dû recommencer. Mais il y avait ces autres nous déjà présents, ceux qui avaient remonté le temps la première fois.. Le Doc, il m'a dit.. de me cacher, d'attendre, mais je n'ai pas pu et.. J'ai couru, et j'ai poussé papa, je l'ai sauvé.

-Tu as quoi?souffla Jackie.

-Je ne pouvais pas le laisser mourir, 'man ! Je ne voulais pas ! Je voulais qu'il vive!s'exclama-t-elle en se levant brusquement, agitée. J'avais cette chance de le sauver et je n'ai pas réfléchi, je l'ai juste prise. Mais ça ne fonctionne pas comme ça.. Papa, il.. il devait mourir. Le temps s'est détraqué.

-Qu'est-ce que tu veux dire?demanda Mickey, perdu.

-Ces choses, elles sont apparues.. Elles ont attaqué tout le monde. Ces espèces de dragons, elles mangeaient les gens, elles essayaient de réparer le trou que j'avais causé. Rose déglutit à ce souvenir. Papa, il était en vie, mais il n'aurait pas dû. Et plus rien n'allait à cause de ça. Alors il.. Il a décidé de se sacrifier. Pour nous sauver tous, souffla-t-elle en se laissant tomber contre la fenêtre.

Elle ne fut pas surprise d'entendre sa mère s'enfuir dans la cuisine. C'était pour cette exacte raison qu'elle n'avait pas voulu lui raconter. La blessure de la perte de Pete était toujours si vive chez Jackie presque vingt ans plus tard : elle en avait refusé de refaire sa vie, se concentrant sur sa fille et uniquement elle.

-Wow.. Tes voyages sont toujours aussi mouvementés?murmura Mickey en venant se placer à coté d'elle.

Rose sourit faiblement.

-Ouais. Mais celui-là était spécial.

-Je me doute.. Je vois bien que tu ne dis pas tout.. Il la trompait vraiment?marmonna-t-il, choqué.

Rose grimaça.

-Ouais. Honnêtement ? Pas le meilleur père au monde.

-Mais le tien.. Et il te manque quand même, comprit-il en lui jetant un regard.

Rose hocha la tête, fixant silencieusement Londres au dehors. La nuit était tombée, la pluie se mêlant aux lumières pour former des flaques jaunes et blanches par la fenêtre. Mickey se mordit la lèvre, se demandant comment elle le prendrait s'il la prenait dans ses bras. Rose avait clairement indiqué ne plus vouloir de relation amoureuse avec lui, mais est-ce que cela comprenait un câlin ? La jeune femme résolut le problème en se laissant tomber contre lui, son expression clairement fatiguée.

-Longue journée, hein?murmura-t-il en passant un bras autour de sa taille.

-Tu n'as pas idée, marmonna-t-elle en repensant à sa rencontre avec le Mickey du futur.

Dans sa poche, son message dormait tranquillement, attendant de meilleurs jours pour être relu et étudié dans tous les sens. En cet instant, Rose était trop fatiguée pour cela. L'épuisement émotionnel qu'elle vivait était bien plus puissant qu'elle ne l'aurait imaginé, les disputes, larmes et révélations vécues après le départ du Docteur et Jack la laissant vide de toute énergie.

Dieu, dire que ses amis n'étaient partis que quelques heures auparavant.

Elle avait l'impression que des semaines entières s'étaient déroulées.

-Qu'est-ce que tu aimerais faire?demanda-t-elle soudainement. Comme boulot. Si tu pouvais ?

Mickey la fixa, surpris par le brusque changement de conversation, avant d'hausser les épaules.

-Si je pouvais ? Tu le sais bien, mécano. Ce serait cool, souffla-t-il, avant de grimacer. Mais c'est pas possible.

-Pourquoi ? Tu n'es pas plus bête qu'un autre !

-Je suis un noir d'un quartier pauvre, Rose, personne ne voudrait de moi.

-C'est débile, asséna-t-elle. C'est toi qui ne crois pas en toi ; tu connais tous des voitures ! Tu répares celles de tout le monde ici ! Et les scooters, et tout !

-Peut-être, marmonna-t-il. Je ne sais pas.

-Mick, insista-t-elle en prenant sa main, tu peux le faire. Si j'arrive à voyager là-haut, et vivre toutes ces choses hallucinantes, alors tu peux réussir à devenir mécano! Vis ton rêve, bat-toi pour, affirma-t-elle en se tournant pour lui faire face. C'est ce que ta mamie aurait voulu.

-Mamie .. J'étais jamais là pour elle, murmura-t-il, son regard se faisant attristé.

-Et moi non plus pour vous, et tu me pardonnes quand tu ne devrais vraiment pas, lui rappela-t-elle. Ne sois pas aussi dur envers toi-même, Mickey, vraiment. Tu peux le faire.

-Je n'ai pas de diplôme, Rose, contra-t-il.

-Ça se passe, un diplôme, tu as ton bac, il faut juste que tu trouves un patron, et avec tes compétences, je suis sure que ça sera plus simple que tu ne le crois !

-Peut-être, sourit-il, incapable de continuer à nier devant son enthousiasme naïf.

-Sans aucun doute !

-Je chercherai, rit-il. Je te le promets. Mais en attendant, il faut que je bosse, grimaça-t-il.

-Demande à ma mère, elle connaît toutes les annonces par cœur, répliqua-t-elle, provoquant un fou rire chez son ami.

-Je vais finir pâtissier, je ne vais rien comprendre.

-Il n'y a pas de mal à être pâtissier, rétorqua Jackie en apparaissant à la porte de la cuisine. Et ils en cherchent partout.

-Là, tu vois !s'exclama Rose. Tu as une carrière toute tracée ! Et tu séduiras n'importe quelle fille avec tes gâteaux !

-Hé ! Pas cool !

-Elle n'a pas tort, commenta Jackie en les rejoignant, un plateau fumant de thé et biscuits maison à la main. Toujours passer par le ventre pour plaire à quelqu'un.

-Là ! Écoute-la ! C'est la spécialiste de l'amour!rit Rose en attrapant la théière pour la poser sur la table.

-Merci, ma grande, sourit sa mère. Allez, posez vos cus, ça va refroidir, et je ne vais pas réchauffer, un thé se boit chaud dès sa sortie !

-Toi d'abord, répliqua Rose en lui prenant d'office le plateau des mains.

Le sourire de Jackie s'agrandit, et elle s'assit sur le canapé, à coté d'un Mickey soudainement affamé. Ses yeux étaient toujours rouges, et son nez encore un peu humide, mais elle semblait plus apaisée qu'auparavant. Son regard rencontra celui de Rose, et elle hocha légèrement la tête, faisant sourire sa fille.

Si on lui avait dit qu'être adulte prendrait autant d'efforts, elle ne l'aurait jamais cru. Mais peut-être le jeu en valait-il la chandelle, pensa-t-elle alors que Jackie commençait à lui raconter en détail les derniers potins amoureux de son nouveau travail, ses mains s'agitant dans tous les sens.

-Une truie, je te jure, je ne comprends pas comment quelqu'un pourrait avoir envie d'elle ! En plus, elle.. Hé, tu comptes en laisser aux autres ? J'ai fait ces gâteaux pour Rose !

-Mais j'ai faim!protesta Mickey, la bouche pleine de chocolat.

-Je te jure, un ventre sans fond ! Comment fais-tu pour te nourrir seul chez toi?pesta Jackie, mais elle était déjà en train de ressaisir une part, la lui plaçant d'office dans les mains. Ce n'est pas comme ça que tu te trouveras une fille !

-Pourquoi pas un mec?interrogea Rose, taquine.

Mickey s'étouffa dans sa part, alors que Jackie riait aux éclats.

-Pas cool !

-Je suis sure que Jack adorerait te donner des leçons, commenta-t-elle en lui faisant un clin d'œil.

-Uuuuuurg ! Dégueu !

-Quoi, t'en aurais pas envie ? T'as vu l'engin ?

-Il peut me donner des leçons quand il veut, murmura Jackie, rêveuse.

-Urg.. Ok, c'était dégueu, 'man. Il est pris, de toute façon.

-Par le type le plus asocial de l'univers.. Il n'y a pas de justice, asséna sa mère en buvant avec énergie son thé.

-Quoi ? Le Doc sort avec capitaine Cheesecake ?

Mickey les fixait, ahuri. Rose explosa de rire, alors que Jackie haussait un sourcil. Deux secondes à peine et elle commençait déjà à raconter en détail la scène du canapé à un Mickey rouge jusqu'aux oreilles.

Rose se laissa tomber en arrière sur le canapé, un immense sourire aux lèvres.

Quelle vie de fous. Mais elle ne la changerait pour rien au monde.