Chapitre 59


Quel âge exactement avait Ayael, Jack n'en avait aucune idée.

Ayael ne semblait pas vieillir. Son visage était identique au moment où Jack s'était enfui, et même s'ils étaient potentiellement sur deux espaces-temps différents, cela ne les empêchait pas d'avancer en âge.

Jack était en fuite depuis bientôt deux ans, selon ses calculs personnels. Mais combien de temps s'était-il écoulé à l'Agence ? Suffisamment pour que les pontifes décident de lui envoyer son mentor dans les pattes, apparemment.

Le jeu en cours était complexe, malsain et impossible à prédire. Chacun jouait ses cartes, les abattant au fur et à mesure sans qu'on ne puisse jamais prévoir laquelle tomberait.

La chose était, il semblerait qu'il y ait davantage que deux joueurs.

Thomas avait échangé sa place avec Philia une demie-heure auparavant. Le frère et la sœur semblaient à présent alterner, leur tension et fatigue évidente. Le capitaine n'avait pas cherché à la provoquer après sa dispute avec Thomas : son épuisement reprenait le dessus, le besoin de repos nécessaire alors que l'anti-douleur faisait suffisamment effet pour calmer en partie sa migraine.

Jack ne comprenait pas pourquoi Thomas le lui avait administré.

Était-il possible qu'il y ait une portion de vérité dans ses mots ?

Jack était réputé pour savoir lire les gens, mais son état l'empêchait de penser clairement.

L'équivalent de la soirée était tombée sur le vaisseau, un temps de calme presque irréel s'installant. Ayael et Jane n'étaient pas réapparus, probablement trop occupés à préparer la future attaque du Docteur. Un peu de répit avant un futur autre interrogatoire, accueilli avec soulagement par le pauvre Jack.

Celui-ci ne s'y trompait pas, cependant.

Le calme avant la tempête.

Une tempête d'un tout autre type s'était éveillée chez lui.

Jack mourrait de faim.

Ayael avait parlé d'une journée et demie, cela faisait donc presque deux jours qu'il n'avait pas mangé. Son ventre grondait à présent en continu, sa gorge de nouveau sèche lorsqu'il se réveilla enfin dans la demie-pénombre de la chambre.

Personne à part lui et Philia.

C'était le moment ou jamais, mais comment la forcer à ouvrir ses liens ?

Le jeune homme garda les yeux clos, mimant un sommeil profond alors qu'il cherchait en vain une manière de l'attirer. Il fut donc quelque peu surpris en entendant la femme s'approcher de lui. Un verre fut pressé contre ses lèvres, le faisant tressaillir.

-Sssh.. Juste à boire. Juste à boire, murmura-t-elle très bas.

Jack était trop assoiffé pour refuser le cadeau. Il s'était concentré sur Jane, mais peut-être sa porte de sortie était-elle finalement ces deux jumeaux, s'interrogea-t-il alors que Philia relevait légèrement sa tête, l'aidant à boire.

-E..En..core..

Deux autres verres frais dévalèrent sa gorge avant qu'il ne s'arrête. Si sa soif était momentanément étanchée, sa faim était toujours sauvage. Les yeux mi-clos, il tourna la tête vers le pain et fromage posés sur la petite table à son chevet. Philia se mordit la lèvre : c'était sensé être son repas avec Thomas, et il y en avait juste la quantité.

Oh, merde.

Se penchant, elle arracha un morceau de pain, le recouvrant rapidement de fromage. Jack grogna, sa famine évidente. Il lutta pour ne pas tirer sur ses liens, la laissant le nourrir comme on le ferait avec un malade, son esprit tournant à toute allure. Son ventre criait toujours désespéramment, la maigre ration le calant à peine. Il faudrait s'en contenter, cependant, jusqu'à ce qu'il remette les pieds sur le Tardis.

-En forme, maintenant ? Bien, parce qu'il faut qu'on parle, murmura Philia.

Jack ouvrit complètement un œil, la fixant fatigué.

-Si c'est pour me frapper, ça peut attendre demain ? Je suis épuisé.

-Non. Et non. Et vous chantez comme un pied.

-C'est comme ça que tu les séduis ? C'est nul. Je suis vexé. Personne n'a jamais douté de mes dons en chant. Ou mes dons tout court, d'ailleurs.

Philia secoua la tête, agacée.

-Je me fous de vous, commandant. Ce n'est pas vous que je cherche. Où est-il?siffla-t-elle.

-Qui, il? Sois plus spécifique, bailla-t-il en essayant de se concentrer.

-Le Docteur, siffla-t-elle de nouveau très bas.

Jack avait eu du mal à se réveiller auparavant, mais c'était désormais fait. Il plissa les yeux, la fixant irrité.

-D'abord ton frère et ensuite toi ? Ayael n'est pas si stupide pour vous lancer tous les deux dans mes jambes .. Si je savais où était le Doc, je ne te le dirais pas, chérie.

-Pas lui, l'autre, pesta Philia.

-Quel autre?s'étonna-t-il.

-Son frère !

-Quoi?!s'étouffa-t-il.

-C'est son frère, non? Il a le même nom mais pas le même visage. Et il a le même engin, là, qui siffle, celui qui a explosé nos pistolets !

-Le .. tournevis sonique? murmura-t-il, ébahi. Il y a erreur, ma belle, il n'y a qu'un Docteur, et il est immense avec de grandes oreilles et presque pas de cheveux.

-Oui, celui-ci, mais il y en a un autre ! Il .. Oh, merde, pesta-t-elle en se passant la main sur le visage. Il nous a sauvés, gamins, on voulait le retrouver, lui et sa boite bleue trop grande à l'intérieur. Sa voix se tendit. Mais il est parti. Il nous a déposés chez notre oncle et il est parti. Il y avait cette fille avec lui, une blonde.

Rose?!

Jack demeura silencieux, son esprit analysant à toute allure ce qu'il venait d'entendre. À moins que de simples agents aient accès à un dossier aussi classifié que celui du Docteur, c'était trop proche de la réalité pour être faux.

Le problème était que la description du Seigneur du temps ne correspondait pas. Peut-être s'agissait-il d'une aventure avec Rose avant leur rencontre ? Peut-être le Docteur avait-il employé quelque chose pour se métamorphoser temporairement, quelle qu'en soit la raison ? Il ne voyait aucune autre explication.

À moins, bien sûr, que ce ne soit un mensonge pour lui soutirer des informations, ce qui serait beaucoup plus crédible. L'histoire possédait toutes les bases que connaîtrait quelqu'un ayant fait des recherches basiques sur le Seigneur du temps, sans aller trop non plus dans les détails. Était-il possible que les jumeaux cherchent à le faire parler à leur tour pour pouvoir ensuite rapporter ces informations à Ayael et ainsi rentrer dans ses bonnes grâces ? Ce ne serait même pas surprenant, bien que la méthode soit grossière.

-Quel âge?attaqua-t-il.

-Huit ans, répliqua-t-elle aussitôt.

-Quelle planète?

-Luxus III, Galaxie de l'oursonne aux triplés.

-Quel président ?

Philia eut un sourire amer.

-Il n'y a pas de président sur Luxus III, commandant, c'est une station artificielle et vous le savez. Il n'y a que des consuls, mais bien tenté. Phil IV.

Jack contint une grimace à cela. Un autre corrompu. Cela ne voulait rien dire, cependant : n'importe quel agent savait construire un récit crédible.

-Quel consulat ?

-Le troisième, répondit-elle tout aussi aisément. Ma mère a eu la malchance d'avoir un ami lié à l'Ultime révolution. Les soldats ont incendié l'immeuble.

Elle avait parlé d'une voix plate, mais Jack sentit son ventre se contracter brutalement.

Il ne voyait réellement aucune faille dans son histoire.

-Mon père est mort en appelant à l'aide. Abattu d'une balle dans le front. Ma mère était absente à ce moment-là. Cela ne les a pas empêchés de mettre le feu à l'appartement puis le reste de l'immeuble. Elle avait fermé les yeux, sa voix toujours aussi plate. On s'était roulé en boule contre lui, on l'appelait.. Mais rien. Il était mort. Mais allez dire ça à un gamin de huit ans. Et puis il y a eu ce son, comme un grand vent, et il est arrivé. Il a ouvert la porte de sa boite, on aurait dit un dieu.. Le dieu de la rage.. La blonde hurlait, elle a pris ma main, le Docteur a pris Thomas dans ses bras, il a mis mon père sur son épaule, comme ça, juste à la force du bras.. Et pourtant il était si mince. Et il nous a emmenés dans la boite bleue.

Un nouveau silence tomba. Le cerveau de Jack tournait à toute allure, cherchant une fissure dans son récit, n'importe quoi pour prouver son manque de crédibilité. Il n'en trouvait aucune, cependant, et c'était bien le problème. L'histoire était parfaite, tragique mais réaliste, et complètement le genre où interviendraient ses amis.

-A quoi ressemblait-il?demanda-t-il finalement.

Il y avait urgence, ils ne demeureraient pas seuls longtemps, Thomas ne tarderait pas à venir la remplacer, ou bien Ayael à revenir.

Philia plissa les yeux, le dévisageant irritée.

-Humain d'origine, brun, la trentaine, un costume bleu avec une cravate rouge et une chemise blanche, et un long manteau, comme celui-là, indiqua-t-elle en désignant le manteau noir abîmé de Jack qui pendait contre le mur. Mais marron.

Ok, définitivement pas le Docteur, mais très attrayant.

-Quel âge ?

-Je l'ai dit, huit ans, répliqua-t-elle.

-Non. Il secoua la tête. Quel âge vous avez ? Tous les deux ?

-37 ans.

-Vous auriez passé presque trente ans à le chercher?s'étouffa-t-il.

-Il a sauvé nos vies, rétorqua-t-elle. Et il a fait tomber le consul. Il a tout changé et on n'a jamais pu le remercier. Et on pensait l'avoir retrouvé, quand on a scanné ce type, il a deux cœurs comme lui, mais ce n'est pas le même ! Mais il a aussi cet espèce d'outil, et la même attitude provocante, et le même nom, alors il connaît forcément le nôtre ! Et tu vas nous emmener le retrouver, siffla-t-elle en attrapant sa tunique verte.

-Oh, doucement, dulcinée, grogna-t-il. Pourquoi je ferai cela ? Pourquoi je te croirais ? C'est une bien belle histoire, mais cela pourrait aussi être un conte.

-Parce que je t'exploserais la gueule si tu ne le fais pas, gronda-t-elle très bas en attrapant sa gorge pour la serrer.

-Urg.. Dans n'importe quelle autre circonstance j'aurai apprécié, mais là.. Il toussa, grognant quand elle pressa plus fort. J'ai.. compris ! Je .. Diantre, siffla-t-il quand elle le relâcha brutalement, je suis sûr que tu domines au lit.

Un coup de poing dans la joue lui répondit. Philia le fusilla du regard, avant de se pencher, remontant sa manche pour tapoter sur son bracelet.

-Cinq minutes avant qu'ils ne réalisent que la bande de la caméra passe en boucle, murmura-t-elle en s'attaquant à une des attaches autour de ses poignets. Jack se jeta immédiatement sur l'autre alors qu'elle se tournait pour libérer ses chevilles, chacun s'activant sur sa partie. Voilà, j..huuum!huum !

Le bras de Jack se resserra davantage autour de sa gorge, pressant sur sa trachée en même temps qu'il maintenait sa main plaquée sur sa bouche. Il sourit sombrement en la voyant se débattre, son désespoir évident. Son corps tomba en arrière contre le sien, ses yeux clos alors que sa respiration se faisait lourde. Jack secoua la tête, avant de retirer la seringue emplie de calmant qu'il avait enfoncée dans son cou.

Une minute et trente secondes.

Il lui fallut une minute de plus pour la placer sur le lit, l'attachant le plus rapidement possible. Il serra les dents, luttant contre son mal de crâne de retour. Se penchant, il ajouta le bâillon de cuir, avant de la recouvrir de la couverture, ne laissant dépasser que quelques mèches.

Philia venait de lui offrir une occasion en or, et il était hors de question qu'il la laisse s'échapper.

Deux minutes et trente secondes.

S'habiller fut plus difficile que prévu. Ses mouvements étaient saccadés, ses muscles mous après deux jours passé complètement immobilisé et le ventre vide. Il se contenta de son pantalon et son t-shirt, enfilant rapidement les bottes sans les lacer, avant d'attraper son manteau, y dissimulant les armes de Philia. Après réflexion, il y ajouta le maximum de pain et fromage possible, avant de se diriger vers la porte.

Quatre minutes et trente secondes.

Damn.

Jack serra les dents, avant d'appuyer sur l'écran à coté de la porte. Celle-ci glissa silencieusement, révélant la silhouette de Thomas. Les yeux de ce dernier s'écarquillèrent en sentant quelque chose s'enfoncer par derrière dans son nuque. Jack l'attrapa par le bras, le poussant brutalement dans l'infirmerie avant qu'il ne s'effondre totalement.

-Que.. Où..

Un son de douleur lui échappa lorsque la crosse du pistolet le frappa au visage, le faisant s'effondrer complètement sur le sol alors que la fléchette tranquillisante commençait à faire son effet. Un autre coup et il s'écroula sur le plancher, évanoui. Le capitaine siffla, se penchant en avant. Vite, il devait faire vite, se hâter, la caméra allait reprendre.. Se penchant, il saisit les menottes de l'homme, les employant pour l'attacher au pied du lit, avant de le bâillonner avec sa ceinture.

-Désolé mon vieux, mais il n'y a qu'un Docteur, et c'est le mien, marmonna-t-il en se tournant vers la porte, avant de s'enfuir d'un pas chancelant dans le couloir.