Chapitre 60
Il avait essayé de courir avant de s'effondrer contre un mur, épuisé. Son corps le lançait et son cerveau hurlait de douleur, son front de nouveau brûlant. Sa fièvre était apparemment de retour, et la sueur avec. Il se passa la main sur le visage, soufflant avec difficulté en même temps qu'il regrettait de ne pas avoir pris d'anti-douleurs à l'infirmerie.
Il fallait qu'il bouge, maintenant.
Jack prit une profonde inspiration, avant de sortir avec difficulté de son manteau l'un des pistolets volés. Il enclencha le silencieux, ses mains moites : il pouvait déjà entendre les réprimandes du Docteur, mais il n'avait pas le choix cette fois, vraiment. Il venait de s'enfuir de l'infirmerie, et il savait que les autres membres de l'équipage lui tireraient dessus à vue sans réfléchir.
Instinctivement, Jack se dirigea vers ce qu'il pensait être la direction de la salle des moteurs. Si ce vaisseau était identique dans son organisation à ceux qu'il avait connus, alors il n'y aurait que deux niveaux, la salle des moteurs étant dans celui inférieur. Ce type de vaisseau était petit et rustique, fait pour des voyages rapides et discrets.
Il disposait aussi d'une sécurité minimale, ce qui était un avantage pour lui.
Un couloir puis un autre, et enfin un plan à une intersection. Droite, gauche, Jack se déplaçait avec une facilité dans ces lieux qui lui laissait un goût amer dans la gorge. Si on avait douté du temps qu'il avait passé à l'Agence, c'en était la preuve.
Jack aurait retrouvé son chemin dans le noir. Il l'avait d'ailleurs déjà fait, plusieurs fois.
Expert en infiltration, disait sa fiche.
On remerciait Ayael pour cela.
Il était passé à coté de plusieurs gardes sans jamais se faire remarquer, le faisant pester sans qu'il ne puisse se retenir contre la baisse de niveau dans les rangs. Il était doué mais malade, et beaucoup plus pataud que d'habitude, il aurait dû être plus simple à repérer.
Jack secoua la tête, se morigénant silencieusement : il ne faisait plus partie de l'Agence, il était devenu leur ennemi, et en cet instant un de leurs prisonniers en fuite. Leur politique intérieure ne le concernait plus, à moins qu'elle ne soit à son avantage pour s'enfuir.
Mais c'était si étrange, de se tenir de l'autre coté du miroir.
C'était comme regarder une version déformée de son passé, lui laissant un goût acre dans la gorge.
Jack plissa les yeux, essuyant la sueur sur son front avant de se pencher en avant, à la recherche de la trappe sensée être présente à cet endroit du sol. Le plan indiquait l'entrée de la salle des machines dans cette zone, il devrait donc y avoir un anneau ou quelque chose..
Sa main se posa sur quelque chose en métal.
Bingo.
Le jeune homme serra les dents, avant de tirer l'anneau de fer, révélant un conduit circulaire. Il se pencha en avant, commençant à s'y glisser, avant de se figer en entendant une alarme exploser soudainement, une lumière verte s'allumant autour de lui.
Ah, il semblerait que sa fuite ait enfin été remarquée.
-Alerte générale. Ceci n'est pas un entraînement. Alerte générale. Le prisonnier s'est échappé. Il se dirige actuellement vers la salle des machines. Gardez vos distances avec lui. Ne l'approchez sous aucun prétexte, à moins d'un ordre direct du capitaine.
La voix d'Ayael.
Jack glissait déjà le long du conduit, la trappe se refermant automatiquement derrière lui. Il eut juste le temps de frapper le mécanicien en bas de l'escalier avant que ce dernier ne se retourne, l'assommant avec la crosse de son arme avant de le tirer sous l'escalier, l'y attachant avec sa ceinture.
-Désolé, vieux, marmonna-t-il en vacillant, rien de personnel.
La chaleur le frappa immédiatement, la hausse brutale de température lui donnant l'impression de brûler sur place. Le jeune homme plissa les yeux, regardant autour de lui : il devait y avoir au minimum une autre personne dans la pièce. Les mécaniciens travaillaient toujours au moins par deux par mesure de sécurité, et ce vaisseau n'était pas différent. Il se hâta de se faufiler au milieu des machines, s'y cachant du mieux qu'il pouvait.
Un râlement lui échappa, et il s'effondra contre l'une d'elles, son souffle court.
Merde.
Merde merde merde.
Il aurait la peau d'Ayael, il le jurait.
Il avait mal, si mal. Jack ferma les yeux, agrippant sa tête. La torture mentale était la pire, il pouvait le confirmer de première main. Plongeant sa main dans une de ses poches, il en tira un morceau de pain, se hâtant de l'avaler. Un autre suivit, avant qu'il ne morde sauvagement dans la moitié du fromage, se concentrant sur leur goût et la sensation de son ventre qui se remplissait au lieu de l'enfer qu'était devenu son crâne.
Il fallait qu'il appelle le Docteur.
Se faisant, cependant, il indiquerait à tout le monde sur ce putain de vaisseau sa position précise. Aucun doute que le pilote réussirait à traquer son bracelet depuis son ordinateur de bord.
C'était un risque qu'il devait prendre, malheureusement.
Jack inspira profondément, avant d'appuyer sur un des boutons du vortex temporel. Il effectua les réglages d'une main tremblante, agissant instinctivement en même temps qu'il regardait autour de lui, cherchant des yeux l'autre mécanicien.
-Doc? souffla-t-il très bas. Doc ? Vous m'entendez ? Je .. J'utilise un des canaux qu'on emploie parfois.. Doc, dites-moi que vous m'entendez !
Seul le silence lui répondit, le son des machines résonnant lourdement autour de lui. Le capitaine étouffa un cri de rage, avant de frapper le métal à coté de lui.
Putain.
Ce n'était pas possible.
Un crissement.
-..ack ?
-Doc ! Doc, siffla-t-il, en se penchant pour régler son bracelet. Doc, qu'est-ce que vous foutez ? Où êtes-vous ?
-..rdis.. -scriiiic- ..'tends mal ! - scrac - ..conde.. Voilà, pesta le Seigneur du temps en frappant un bouton, avant de commencer à s'activer de nouveau sur le panneau de contrôle devant lui. Désolé. Beaucoup d'interférences. Jack, mon garçon, vous allez bien ? Où êtes-vous ?
-Non .. Sur le vaisseau. Il se laissa tomber contre le mur derrière lui, sa respiration rauque. J'ai réussi à m'échapper.. Mais je .. Je ne tiendrai pas longtemps, Doc, je..
-Combien de temps?demanda d'une voix tendue le Docteur, ses doigts jouant à toute vitesse sur la console, tentant de se caler sur les coordonnées du bracelet.
-Moi ? D … deux jours, souffla-t-il.
Une série de jurons colorés incompréhensibles – probablement du Gallifreyen – monta de son bracelet.
-Oh, Jack, je suis désolé.. Cela ne fait que quelques heures pour moi. Votre pilote fait des bonds temporels, le Tardis peine à bloquer vos coordonnées.
-Le .. GPS.. il.. f..fonctionne ?
-Parfaitement, oui, marmonna-t-il.
-Ok .. Vous ?
-Quoi, moi ? Je vais bien, répliqua-t-il. Je me suis soigné. La vieille fille m'a aidé. Je ne suis pas le plus important, en cet instant. Vous vous êtes mis dans un sacré pétrin, Jack, mon garçon, grommela-t-il sombrement. Vous rendre ainsi ? Quelle idée. Fantastique.
-Pas .. d'autre choix.. Je.. Doc, je.. J'ai peur, Doc, murmura-t-il, et sa voix lui semblait minuscule même à ses propres oreilles. Je .. Ayael..
-..vous torture. Je sais. Je les tuerai tous, gronda le Seigneur du temps.
Il pouvait entendre la Tempête dans sa voix, le faisant frissonner. Le jeune homme secoua la tête, avant de s'appuyer contre le mur pour s'aider à se redresser, ses jambes vacillant sous le mouvement.
-Juste... So..Sortez-m..
Les cœurs du Docteur s'arrêtèrent en entendant un hurlement exploser dans le Tardis, en même temps que des coups de feu retentissaient.
-Jack ! Jack !
-Jack, Jack.. Tu l'entends t'appeler? Répond-lui, Jack, mon garçon, commenta Ayael en attrapant le blessé par le cou, appuyant brutalement dessus tout en pressant son arme contre son crane.
Un son étranglé lui répondit.
Ayael haussa un sourcil rouge en entendant un grondement sauvage monter du bracelet.
S'il existait un son pour définir la haine, alors c'était celui-là.
-Vous êtes morts.
-J'aimerai autant l'éviter, répliqua Ayael en poussant Jack en arrière, le forçant à se mettre à genoux alors que le reste des agents se rapprochaient lentement, arme au poing. Je sais qui vous êtes, Docteur. Je l'ai enfin compris. Je sais que vous n'employez jamais d'arme, mais que vous vous en sortez toujours, et vos adversaires, un peu moins. La chose est, Docteur, si je ne ramène pas ce morveux à l'Agence, ce n'est pas que ma vie qui est en jeu. C'est aussi celles de mes hommes. Sa voix se tendit. Et je tiens à mes hommes. Ce petit con m'en a déjà coûté plusieurs, et je devrai répondre de cela. J'aimerai éviter d'empirer mon cas.
-..'flure, marmonna Jack, ses yeux mi-clos, avant de crier en sentant un esprit appuyer contre le sien.
-Arrêtez !
Ayael n'avait pas besoin de voir le Docteur pour savoir qu'il était livide.
-Vous êtes le Diable, Docteur. Vous et votre espèce. Vous avez massacré l'univers.
Ayael avait sifflé, sa hargne évidente. Le Seigneur du temps déglutit.
-Pas moi ! Je ne suis pas eux, Ayael !
-Vous leur avez survécu. Comment est-ce que vous pouvez leur avoir survécu?attaqua sa cible, avant d'ajouter devant son silence. Il le sait, hein ? Ce petit con. Il sait comment. Il a dit quelque chose à ce sujet. Et je pense que je connais la réponse, Docteur. Vous êtes aussi un tueur, siffla Ayael. Vous voulez votre amant ? Venez le chercher.
-Oh, je vais venir le chercher, gronda le Seigneur du temps, en se penchant sur sa console. Je vais venir le chercher, parce que moi non plus, capitaine, je ne tourne pas le dos aux miens. En fait, contrairement à vous, je ne les trahis pas, jamais. Je ne leur vole pas deux ans de souvenirs, je ne les traque pas comme des bêtes, je ne les torture pas. Je les aide, je les soutiens, je les soigne, cracha-t-il. Parce que c'est ce que je suis, un docteur. Jack, mon garçon ? Tenez bon. Vous n'êtes pas seul, j'arrive.
Avant qu'Ayael n'ait pu répondre, il avait coupé le contact. Un faible rire monta du sol, les épaules de Jack tressautant.
-Vous.. ê..êtes tellement.. dans ..l..la.. merd..e.
