Chapitre 63


Ils allaient mourir.

Ils allaient tous mourir.

C'était sa faute.

Ils étaient ses élèves, tous. Ils avaient été forcés de venir, beaucoup d'entre eux toujours en plein entraînement.

Ils n'étaient pas prêts.

Personne n'était jamais prêt devant le Docteur.

Pourquoi fallait-il que cela se finisse ainsi ?

Ayael n'avait pas besoin de se retourner pour savoir que ses agents attendaient, terrifiés. Ils n'étaient plus que huit à ce stade, neuf avec Jane, neuf vies qui dépendaient de leur capitaine, de ses ordres, ses décisions.

Pour la première fois en plusieurs décennies, Ayael sentit son cœur se serrer.

Il n'y avait aucun moyen de s'en sortir cette fois, et tout le monde le savait.

-C.. Capitaine ? La voix de Philia. Capitaine ? Qu'est-ce qu'il faut qu'on fasse ?

Concentrée sur son objectif, comme toujours. Un tempérament instable, mais une volonté de fer. Mais aucune volonté ne referait marcher ces moteurs.

-Ayael ? Murmura Jane. Son regard croisa le sien. ... fait chier.

-Je .. Merde! pesta Ayael lorsque de nouvelles étincelles explosèrent sur la console, lui brûlant un peu plus les mains.

-Recule !

-Non, je..

-Recule, j'ai dit !

-Je ne peux pas, tonna Ayael en la repoussant pour s'accroupir à coté de la console, en arrachant un panneau. Je dois la réparer !

-Tu ne..

-Je ne vous laisserai pas mourir !

Un silence lourd suivit son hurlement. Le groupe d'agents échangea des regards, la terreur se mêlant à la résignation. Pas de cris, ou de pleurs. Ils étaient des Agents, ils mourraient avec dignité.

Sous leurs pieds, le plancher se mit à gronder.

-Chef ? La voix tendue de Thomas. Ce n'est pas votre faute.

-Bien sûr que si ! Vous êtes là à cause de moi! hurla de nouveau Ayael en s'affairant désespéramment sur la console. Je ne...

Sa voix mourut dans sa gorge en entendant le vent se lever.

Les yeux du groupe s'écarquillèrent en voyant apparaître une cabine bleue familière, le souffle se transformant en tempête.

-Il n'est pas sérieux, siffla Jane.

-Il en est bien capable, souffla Ayael, son cœur se mettant à battre soudainement à toute allure. Ce fou !

La porte du vaisseau s'ouvrit, une lumière blanche éblouissante envahissant la pièce, l'ombre du Docteur se mêlant à celle de Jack en contrefont. Malgré le choc, Ayael remarqua immédiatement que les blessures au visage de ce dernier avait disparu, et ses vêtements avaient changé.

-Montez, avant que je ne change d'avis, soupira ce dernier.

Le groupe échangea des regards, l'espoir se mêlant à la panique et la perplexité.

-Pourquoi? murmura finalement Ayael en se redressant.

-Je te l'ai dit, chef.. On ne laisse personne derrière.

-Je ne suis pas personne.

-Mais si je te laissais crever, alors je ne vaudrais pas mieux que toi, répliqua-t-il simplement. Et eux? ajouta-t-il en pointant du doigt ses hommes terrifiés. Ils n'ont rien demandé. Montez, bande de cons, le vaisseau va exploser dans quelques instants, pesta-t-il.

-Deux minutes et trente-cinq secondes, corrigea platement le Docteur. Ah ah, ajouta-t-il en voyant Thomas et Philia courir vers eux. Pas d'armes.

-Quoi ?

-Pas d'armes, confirma Jack. Je suis généreux, pas stupide.

Thomas haussa les épaules, avant de lancer son pistolet à terre, aussitôt imité par Philia. Le Docteur s'écarta légèrement pour les laisser rentrer. Le reste des agents se tourna vers Ayael, qui secoua la tête.

-Vous l'avez entendu. Pas d'armes.

En à peine deux secondes, les pistolets et lames tombèrent au sol, avant que le groupe ne se précipite dans le Tardis. Jack roula des yeux en entendant une série d'exclamations typiques s'élever. Ayael se hâta d'attraper la main de Jane, la poussant en avant en même temps que son propre pistolet finissait au sol.

-Attaquer quelqu'un pour ensuite le sauver, vous faites souvent cela ?

-Concernant l'Agence ? C'est une première, et une dernière, confirma le Docteur en laissant Jane rentrer, avant d'attraper Ayael par le cou. Remerciez Jack. Je ne sais pas si j'aurai eu la force de respecter mes principes si j'avais été seul.

Ayael jeta un regard à son ancien élève, occupé à tourner des boutons sur la console à toute vitesse.

-… Je sais.

-Tenez-vous à carreaux, capitaine, grogna-t-il. Je ne promets pas que je ne vous balancerai pas dans le vortex au moindre doute.

-Parce que vous ne comptez pas m'enfermer ? Vous êtes vraiment fou, souffla Ayael en le poussant pour monter à bord à son tour.

Ses yeux s'écarquillèrent, sa respiration se coupant. Le Docteur lui jeta un regard noir, avant de passer le groupe ébahi d'agents et courir vers la rampe. D'un geste brusque, il abaissa le levier principal, les lançant dans le vortex. À peine l'eut-il fait que des explosions résonnèrent au dehors, envoyant voler les agents au sol.

-Docteur !

-Capitaine !

-Vous pouvez souffler, on est en sécurité, grommela Jack. Pourquoi j'ai fait ça ?

-Faire rentrer l'Agence dans mon Tardis?pesta le Docteur en rentrant une nouvelle série de coordonnées sur l'écran face à lui, avant de tirer un levier. J'allais vous le redemander.

-Rose ne nous croira jamais, marmonna-t-il très bas.

-Rose ne saura jamais, rectifia rudement le Seigneur du temps avant de se redresser pour faire face au groupe. Des tueurs, pesta-t-il.

-Moi aussi, souffla Jack en les observant regarder autour d'eux, ébahis.

-Vous valiez mieux qu'eux.

-Ils valent mieux que ça eux aussi.. J'imagine.. L'idée de base de l'Agence n'est pas mauvaise, c'est ce qu'elle est devenue le problème..

-C'est ce que vous comptez leur dire à notre arrivée ?

-Je ne comptais pas sortir, à vrai dire, marmonna-t-il en fixant le panneau devant lui. Avant que le Docteur n'ait pu répondre, il pointa du doigt Philia et Thomas : Ce sont eux. Les jumeaux.

-Ceux que je..

-Oui.

-Et ils sont devenus des tueurs. Fantastique.

-Ils n'avaient pas d'autre moyen pour vous retrouver, corrigea très bas Jack. Il n'y a pas beaucoup de moyens de traquer un voyageur du temps, Doc. Ce dernier secoua la tête, clairement irrité. Et vous me devez toujours une explication claire à ce sujet, d'ailleurs.

-Plus tard, grommela-t-il. Oy, pas touche, cracha-t-il en voyant l'un des agents tendre la main vers le mur.

Celui-ci sursauta, avant de reculer.

-Repos, agents, soupira Ayael. Tous. Le Docteur et moi devons discuter.

-Oh, vraiment?répliqua l'intéressé en se redressant.

-Oui, confirma simplement Ayael alors que ses hommes se laissaient tomber sur le sol, choc et émerveillement se mixant en eux. Juste moi, ajouta l'officier en voyant Jane se relever.

-Capitaine, protesta celle-ci.

-Check-up général, docteur, ordonna sèchement son chef. S'il y a des blessés, soignez-les du mieux que vous pouvez.

-Vos mains !

-Mes mains attendront, fut la réponse froide.

Le Docteur se mordit la lèvre, se retenant de répliquer qu'il avait une infirmerie complète à quelques mètres.

Tout ce qu'il ferait en temps ordinaire – aider, soigner, réconforter – disparaissait face à sa hargne de l'Agence. Ce qu'ils avaient fait à Jack était impardonnable, et ils le savaient tous.

Retirez de l'équation le mot Agence, cependant, et il se tenait face à un capitaine balancé avec son équipage dans un vaisseau inconnu et incompréhensible, face à un maître des lieux hostile.

Un équipage amoindri, choqué et affaibli, au capitaine en position d'infériorité, ignorant le sort qui leur serait réservé.

Ayael se moquait clairement de son propre état, malgré la souffrance terrible que devaient lui faire subir ses plaies. Le Docteur pouvait en compter d'autres sur ses poignets et son visage, discrètes mais douloureuses.

Et pourtant, Ayael n'en montrait rien, ses pensées tournées uniquement vers son équipage.

Malgré sa rage, le Seigneur du temps ne pouvait étouffer sa pointe de respect naissante. Du coin de l'œil, il pouvait voir Jack se rapprocher de lui, sa tension évidente.

Ayael leva lentement les mains, révélant au passage les brûlures sur ses paumes.

Ces mêmes mains qui avaient torturé Jack.

Le Docteur sentit une nouvelle vague de hargne le saisir.

-Je ne suis pas stupide. Pas de coup bas.

-Vraiment ? Ironisa-t-il.

-Vraiment, confirma Ayael en jetant un bref regard à ses hommes qui les fixaient, angoissés.

Oh.

Bien sûr.

Parlementer pour les protéger.

Ayael parlait du principe qu'ils avaient beau être sauvés, ils n'en demeuraient pas moins prisonniers. Et quoi de mieux que de tenir ses hommes en otages ?

Le Docteur échangea un regard avec Jack, qui soupira.

-Vous n'êtes pas prisonniers, Ayael.

-Bien sûr que si, répliqua son ancien mentor. Quoi d'autre ?

-Vous ramener à l'Agence ? À l'abri ?rétorqua le Docteur en croisant les bras.

Ayael haussa un sourcil rouge.

-Pourquoi feriez-vous cela ?

-Qu'avez-vous lu exactement sur moi, capitaine ? Je ne fais pas de prisonniers, je les libère. Je ne tue pas, je soigne. Je ne hais pas, je pardonne, murmura-t-il en jetant un regard à Jack qui détourna la tête. J'ai fait un serment, bien, bien avant votre naissance. Et il inclut de ne pas faire souffrir.

-Vous nous ramèneriez simplement à l'Agence ? Comme ça ? Sans .. sans rien en échange?s'exclama Ayael, sa voix se faisant abasourdie.

-Oh, pas sans rien, rectifia-t-il. Vous allez changer les choses. Là-bas. Si vous comptez garder l'Agence ouverte, vous allez devoir faire table rase.

-Table rase?répéta Ayael alors que le groupe les fixait, perdu et inquiet. Comment ? Pourquoi ?

-Comment, à vous de voir. Pourquoi?rétorqua le Docteur. Parce que vous me devez la vie. Tous.

-Et que si vous ne le faites pas de vous-même, il détruira tout, ajouta doucement Jack en venant se placer à ses cotés. Et tu veux pas ça. Tu ne veux vraiment pas.

Pour la première fois en des décennies, Ayael déglutit. Son regard croisa celui apeuré de Jane, qui secoua frénétiquement la tête.

-Ils les tueront.. Ils les tueront tous, je ne peux pas ! Votre vendetta n'est pas la mienne, Docteur.

-Oh, vraiment? grogna ce dernier en se rapprochant pour venir coller son visage au sien. Une organisation qui laisse les siens mourir ? Qui torture ? Qui engage des enfants de quinze ans ? Où les agents s'entraînent à torturer leurs collègues ? Cette agence ? Vous n'avez rien à lui reprocher? siffla-t-il, sa voix augmentant brutalement pour faire sursauter les agents.

Ayael ne répondit pas tout de suite, son expression de nouveau illisible.

-Le monde n'est pas composé d'enfants de cœur, Docteur.

-C'est votre justification ? Le monde est brutal, alors soyons encore plus brutal ?

-Je les fais survivre, Docteur! tonna Ayael. Ce sont des oies blanches quand ils arrivent ! L'Agence ne tolère aucune faiblesse, de personne ! Demandez-lui!cracha l'officier en pointant du doigt Jack. Demandez-lui ce que les autres lui auraient fait s'il n'avait pas été mon protégé ! Si je ne lui avais pas appris à se défendre, à tout prix !

-J'avais quinze ans, hurla Jack. Tu m'as détruit !

-Je t'ai sauvé ! Une belle gueule comme toi, ils te seraient tous passés dessus !

-Parce que vous les laissez faire ! Le harcèlement, la violence, l'intimidation, le bizutage ! Vous laissez faire, vous acceptez ! Au lieu de les traquer, et de les abattre, vous entretenez le système, vous en profitez, cracha-t-il. Oui, notre job est violent, et cruel, et il demande plus de sacrifices qu'on ne peut en penser. Mais on ne devrait pas avoir à craindre nos collègues ! Vous, gronda-t-il en pointant du doigt Jane, qui fronça les sourcils. Vous êtes brillante. Combien ont tenté de vous tuer ?

L'expression du Docteur s'était transformée en statue, ses poings serrés si forts qu'il pouvait sentir sa peau se déchirer sous ses ongles.

Tous ses doutes, toutes ses hypothèses, toutes ses peurs venaient de se confirmer en quelques instants.

La corruption et la violence, à l'état ultime.

Le regard de Jane se fit hargneux.

-Avant mon diplôme ou après ?

-Tous !

-Je ne sais pas, reconnut-elle. Beaucoup. Trop, admit-elle.

-Parce que vous étiez douée, grogna-t-il. Et qu'Ayael vous avait remarquée.

-C'était la meilleure depuis des années, murmura l'officier.

-Et au lieu d'être admirée et soutenue, elle a été attaquée. Comme moi. Comme eux, ajouta-t-il en pointant du doigt le groupe. Tes protégés. Tes favoris. Je le sais, j'en avais aussi, admit-il amèrement, avant de détourner les yeux devant le regard du Docteur. C'était le système.. Et je n'ai violé personne. Mais ce système, il est mauvais.

-La corruption à l'état pur, confirma le Seigneur du temps d'une voix glaciale. C'est fini. Vous pouvez m'aider ou fuir, Ayael, mais c'est terminé, confirma-t-il en appuyant sur un bouton, avant de tirer un levier.

Le Tardis se posa brutalement, faisant tomber une nouvelle fois le groupe. Le Docteur se tourna vers Jack, qui pâlit.

-Non.

-Personne ne vous touchera, Jack.

-Parce que vous serez là ?

-Une armée entière, moi, rétorqua-t-il avant d'ajouter : Et je ne serai pas seul.

-Quoi ?

-Psychologie, expliqua-t-il en désignant le groupe d'agents.

Jack haussa un sourcil.

-Sérieusement ?

-Il a raison, grommela Ayael. Je lui dois mon équipage. Je protégerai le sien.

-J'ai besoin d'un verre. Maintenant, articula le capitaine.

-Souriez, Ayael, vous avez réussi votre mission, Jack est de retour à l'Agence, commenta gaiement le Docteur en enfonçant ses mains dans ses poches, avant de se diriger vers la porte.


Joyeuuuuuuuuuuses Pâques!