Cet OS est un petit truc rapide que j'ai écrit après un commentaire FB à propos d'une discussion sur la saison 4 avec ma douce amie Ongi.

Je suppose que j'aime bien les voir souffrir...

Bonne lecture !


C'est un jour comme un autre celui où Will réalise qu'Hannibal ne l'aime plus. Ils sortent d'un musée, une exposition temporaire qu'Hannibal voulait voir, et pour laquelle Will a pris des tickets, et Hannibal, après la visite, discute avec un amateur d'art à l'entrée du musée, sur les marches de pierre, et Will l'attend, un peu plus loin.

Lorsqu'Hannibal se retourne vers lui, une fois la conversation terminée, son visage ne s'éclaire pas en le voyant comme tant de fois auparavant – et Will, il comprend mieux Hannibal qu'il ne se comprend lui-même. Il sait ce que ça veut dire.

Ce jour-là, il décide de blâmer la fine pluie qui tombe sur le sol français, l'exposition décevante, et leur chasse à l'homme de la veille qui ne s'est pas bien passée, un coup de couteau maladroit et un organe rendu inutilisable. Hannibal n'est pas homme à perdre patience pour si peu, mais il n'est pas Dieu non plus, quoi qu'en pense Will. Il a ses mauvais jours.

Au cours des jours suivants, Will réalise vite qu'il a pris le problème à l'envers : ce n'est ni la pluie, ni l'exposition, ni la chasse ratée qui sont la cause de la mauvaise humeur qu'il reporte sur Will ; au contraire, c'est Will la source de son irritation, qui se répercute sur le reste de sa vie.

Et Will ne sait pas quoi faire. Il a imaginé beaucoup de choses, au cours de ces dernières années, depuis le jour où il l'a pris dans ses bras avant de se jeter dans le vide. Beaucoup de façons dont toute leur entreprise aurait pu rater ; une chasse qui aurait mal tourné, leur arrestation par un gouvernement étranger, leur extradition aux États-Unis. Une vie entière en cellule, ou la mort par injection. Surtout, la séparation.

Qu'Hannibal puisse arrêter de l'aimer, ça, il n'aurait jamais pu l'imaginer. Il a eu la faiblesse de se croire unique, après l'avoir entendu répété tant de fois dans le creux de son oreille, après un orgasme fulgurant ou une chasse éblouissante, ou au cours d'un dîner aux chandelles, par-dessus les poumons braisés d'un individu lambda. Sa propension à accepter, à dépasser, à même imiter les tendances d'Hannibal lui conférait un rôle supérieur, le mettait sur un piédestal.

C'est cette confiance en lui qui l'a rendu aveugle.

Toutefois, Hannibal semble mettre un point d'honneur à jouer son rôle splendidement, soit par respect pour l'homme qu'il a aimé, soit qu'il ait besoin de temps pour mettre au point un plan – Will suppose qu'on ne se débarrasse pas facilement d'un amant complice de meurtre et de cannibalisme. Dans les deux cas, lorsque Will émet l'idée de faire l'amour, son hésitation avant d'accepter est presque imperceptible, tout comme la façon dont ses épaules se raidissent puis se relâchent lorsque Will pose la main sur son bras dans un geste affectueux. Il fait l'effort de s'endormir tourné vers lui, sans déloger sa tête de son épaule, et Will lui pardonne de se détourner pendant la nuit. Ses sourires n'ont plus l'éclat de fascination et de tendresse presque palpable qu'ils possédaient avant, mais Will fait semblant de ne pas s'en apercevoir.

Hannibal n'a jamais été prompt aux petits surnoms affectueux, aussi cette partie ne change pas. Ils ne se disaient que rarement "je t'aime" – Hannibal ne le dit plus du tout, et Will suppose qu'il vaut mieux une omission qu'un mensonge.

Pendant quelques semaines, il se dit que ça pourrait presque continuer comme ça. Il aime Hannibal, et Hannibal se laisse aimer. C'est vivable.

Ce n'est que lorsque la fascination qu'Hannibal éprouvait pour lui se reporte sur autre chose que Will commence à croire que ce n'est pas durable, finalement. Hannibal évoque Clarice Starling pour la première fois un soir, au dîner ; Will ne la connaît pas, et Hannibal lui explique qu'il s'agit d'une nouvelle recrue de Jack Crawford. Tattlecrime a publié un article à son sujet, avec le sous-titre "La Nouvelle Will Graham". Ce surnom hérisse les poils de Will pour plus d'une raison, mais il se contente de garder le silence et d'écouter Hannibal en hochant la tête de temps en temps.

Hannibal a besoin de nouveauté, réalise-t-il. Son esprit est trop vif, trop curieux, pour se contenter de la même chose indéfiniment. Will a excité son intérêt durablement, mais il ne lui apporte plus rien, à présent. Il est obligé de reporter son attention sur autre chose. Peut-être qu'il n'en est même pas conscient ; Will, lui, ne rate rien.

Il supporte sans rien dire les discours de plus en plus longs d'Hannibal au sujet de Clarice Starling. Il ne l'a jamais rencontrée en vrai, mais elle l'intrigue, tout comme il est certain d'avoir intrigué Hannibal, lui aussi, avant même que Jack ne vienne lui proposer de dresser son profil psychologue, il y a quelques années – qui lui semblent être des siècles. Ses yeux s'éclairent quand il parle d'elle, et Will boit l'expression qui ne lui est pas destinée. Elle lui donne envie de prendre un couteau et d'énucléer Hannibal ; mettre les globes oculaires sur sa table de nuit, et dormir avec cette expression d'émerveillement tournée vers lui jusqu'à la fin de sa vie. Hannibal continue à parler, et Will sourit, perdu dans son imagination.

Le jour où il découvre qu'il n'est plus capable de le supporter plus longtemps est aussi insignifiant que celui de l'exposition au musée. Ils sont en train de préparer leurs ustensiles pour une prochaine chasse, toujours attentifs, l'un comme l'autre, à continuer la douce mascarade qui a pris place entre eux, comme s'il suffisait de ne pas mentionner une chose pour qu'elle n'existe pas. Mais Hannibal est silencieux, plus qu'il ne l'est d'habitude, et Will l'observe avec attention.

Lorsqu'un demi-sourire naît sur ses lèvres, son regard affectueux posé sur le couteau qu'il est en train d'affûter, Will sait à qui il est en train de penser.

Il sait qu'il ne s'agit pas de lui.

Doucement, il s'approche d'Hannibal, et arrête ses gestes pour lui prendre gentiment le couteau des mains. Il sourit, et Hannibal le regarde d'un air un peu surpris, la tendresse disparue, remplacée par une curiosité vaguement ennuyée. Il n'aime pas être interrompu dans ses préparations. Il n'aime pas beaucoup de choses chez Will, ces derniers temps.

Sans un mot, Will prend le couteau, et l'enfonce jusqu'à la garde dans le ventre d'Hannibal, au dessus de son nombril.

Le temps semble ralentir son cours, et Will a l'impression qu'il est capable d'enregistrer tous les détails de la scène : l'ébahissement dans les yeux d'Hannibal, le rayon de soleil couchant qui frappe ses cheveux cendrés, le sang chaud qui se met à couler sur ses doigts.

Hannibal ne réagit pas, comme frappé par la foudre, et Will pose la main sur sa joue pâle.

- Je t'aime, dit-il simplement, avec un petit haussement d'épaule en guise d'excuse.

D'un mouvement sec, il agrandit la plaie en faisant glisser la lame vers la droite, comme Hannibal tant d'années auparavant. Quelque part, l'idée qu'il meure de la façon dont il a presque tué Will semble logique. Il retire le couteau, et Hannibal tombe à genoux sur le sol, sa main sur son ventre, sans un mot, mais son regard incrédule ne lâche pas Will, qui s'agenouille à ses côtés avant de poser une main sur son front.

- Je t'aime, répète-t-il.

- Will...

Et là, pour la première fois depuis des mois, dans le regard d'Hannibal, il le voit. Par delà la surprise, par delà la douleur, il voit la fierté. Il voit la satisfaction. Les lèvres d'Hannibal se contractent difficilement en un sourire.

Et en cet instant, Will sait qu'il a gagné. Par son acte inattendu, il a retrouvé l'intérêt d'Hannibal. Il est remonté sur le piédestal. Il sourit tendrement, avant de lui tendre le couteau ensanglanté.

Arme dans une main, intestins ensanglantés comprimés par l'autre, Hannibal s'appuie contre le plan de travail en faisant un simple petit geste de la tête ; et Will, qui le connaît si bien, comprend ce qu'il veut dire. Il s'installe entre ses jambes, dos à lui, comme lors des innombrables bains qu'ils ont pris ensemble, et il pose la tête sur l'épaule d'Hannibal, cou à découvert. Plus que l'acier qui lui tranche la jugulaire, il sent les lèvres d'Hannibal déposer des baisers dans ses cheveux, et c'est comme ça, songe-t-il calmement, qu'il souhaitait partir.

À présent, leur amour restera à jamais immortel.

FIN.


...Pardon ? é_è