Nuit pour l'écriture #2
Thème 3 : monde
Début : 22h01
Résumé : Pendant longtemps, Will avait cru qu'Hannibal et lui vivaient dans deux mondes différents. A présent, il n'en était plus si sûr.
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Pendant longtemps, Will avait été certain d'une chose : Hannibal et lui vivaient dans deux mondes différents. Un seul coup d'œil suffisait à s'en rendre compte, entre d'un côté les costumes taillés sur-mesure du psychiatre, sa Bentley, sa maison si énorme que c'était presque un manoir, et de l'autre côté les manteaux couverts de poils de chien de Will, sa vieille Volvo, et sa ferme mal entretenue. Il n'avait pas très bien compris, à l'époque, pourquoi c'était à lui qu'Hannibal avait proposé de l'accompagner lors d'une représentation de ballet. Il aurait pu demander à Alana, qui évoluait plus ou moins dans les mêmes cercles sociaux, et qui n'aurait pas déparé à son bras, mais non ; c'était à lui, l'antisocial, le cynique, l'homme couvert de poils de chien, qu'il avait demandé.
Il n'avait pas passé une soirée horrible, à tout prendre, mais chaque pas de plus dans cette salle où se rassemblait le grand monde, la haute société baltimoréenne, lui avait fait sentir qu'il n'y était pas à sa place. Hannibal y était comme un poisson dans l'eau, tout en sourires charmeurs et remarques spirituelles, et Will se laissait entraîner à sa suite comme par un effet d'aspiration, en train de se débattre et de se noyer. Il avait revêtu son plus beau costume – qu'Hannibal lui avait offert pour la circonstance, et qu'il avait d'abord commencé par refuser avec véhémence avant d'admettre qu'il n'avait certainement de correct rien à revêtir pour un ballet – et la mascarade était plutôt bien passée ; en dépit de sa noyade intérieure, personne n'avait eu l'air de remarquer qu'il n'était pas un des leurs.
Malgré tout, après ce soir-là, Hannibal ne lui avait plus jamais demandé de l'accompagner, et Will supposait qu'il l'avait déçu ; et étrangement, l'idée piquait plus qu'il n'aurait voulu l'admettre.
Il avait fallu un revirement total de sa vie, il avait fallu que la face du monde change, pour que Will se rende compte qu'il n'avait pas particulièrement déçu Hannibal le soir du ballet. La seule déception qu'Hannibal avait à lui reprocher était sa trahison, et il s'en était bien vengé.
À présent, ils étaient quittes, et Will avait laissé sa vie derrière lui, sa famille, le FBI, Alana et Jack, et ce n'était que maintenant, des années plus tard, alors que Will repensait à cette soirée particulière de sa vie, et qu'il la comparait avec celle qu'il était en train de vivre, qu'il se rendait compte qu'il s'était trompé.
En silence, Hannibal lui passa le couteau incurvé, et Will l'enfonça dans la gorge de l'homme d'affaire brésilien, dont les hurlements se transformèrent aussitôt en borborygmes et gargouillis liquides, alors que le sang descendait dans ses poumons. La chemise qu'il portait fut bientôt entièrement maculée de rouge, et lorsque Will releva les yeux vers Hannibal, il le vit sourire, la fierté illuminant son regard.
Il avait eu tort, finalement. Le monde d'Hannibal, ce n'était pas celui d'en haut, l'élite sociale de Baltimore, la richesse flamboyante ou la réussite de sa carrière ; c'était un monde souterrain, jonché de magnifiques cadavres, où le sang qui ruisselait formait des œuvres d'art sur le sol. C'était le monde que Will avait toujours connu, et dans lequel il vivait à présent activement. Il sourit à Hannibal par-dessus leur nouveau meurtre commun.
C'était leur petit monde à eux deux seulement, et ça lui convenait.
Fin : 22h44
