Citation du chapitre : Le travail n'est pas un privilège, c'est un droit essentiel à la survie (Denis Lefebvre)
Bonne lecture !
Chapitre deux
Le travail n'est pas un privilège, c'est un droit essentiel à la survie
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- « Papa ? Dis, papa, c'est quoi un Marine ?
- C'est une personne qui, en un claquement de doigt, pourrait subvenir à tous nos besoins.
- Oh, c'est cool ça !
- Voyons, on ne dit pas « cool », trésor. « Formidable » est déjà plus approprié.
- Et c'est quoi un pirate ?
- C'est un escroc sans vergogne, responsable de la débauche de notre monde. »
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Je peux les percevoir. Je peux les entendre. Je peux même les toucher, ne serait-ce que du bout des doigts. Mes souvenirs. Du moins c'est l'impression que j'ai. Mais alors que mon objectif semble presque atteint je sens mon esprit se tordre pour finalement s'extraire d'une partie de mon cerveau qui se nomme « le rêve ». La raison envahit mon être et je bascule dans un monde parallèle à mes songes. Et ce monde en question n'est autre que la réalité. Tandis que je refais surface et que je hume l'air environnant, ma jambe touche à plusieurs reprises quelque chose. Ou plutôt, devrais-je dire, un objet non-identifié s'acharne sur ma jambe. J'ouvre subitement les yeux et le poids de la journée d'hier s'écroule sur mes épaules.
- T'es qui, toi ? Qu'est-ce que tu fiches ici ?
Je cligne plusieurs fois des paupières pour m'habituer à la lumière du jour. Un garçon se dresse devant moi. J'ignore quel âge je peux lui donner mais il ne semble pas très âgé. Ses cheveux d'un noir de jais ondulent légèrement et encadrent son visage. Ses yeux sombres sont plus froids encore que ceux de l'énorme femme de tout à l'heure.
… Tout à l'heure ?
Je relève la tête vers le ciel et aperçois le soleil juste au dessus de l'océan. Se lève-t-il ? Si c'est le cas j'ai dû dormir extrêmement longtemps.
- Je t'ai posé une question, crache le garçon en me touchant avec un long tuyau.
...C'est donc cela qui m'a réveillée. J'ouvre la bouche pour répondre à la première question mais rien ne me vient à l'esprit. Je me contente alors de hausser les épaules pour la seconde question. Ce qui ne semble pas lui plaire. Je déplie les jambes pour m'étirer. Ce geste fait craquer plusieurs de mes os. Ça fait du bien. Je reporte mon attention au garçon et le fixe. Je note que son regard soutient fermement le mien pour ensuite descendre. La surprise fond sur son visage durant une seconde pour ensuite redevenir stoïque.
- T'es une fille, non ? Pourquoi t'es à poil ?
« Je ne suis pas à poil, j'ai encore ma jupe. » j'ai envie de lui rétorquer. Au lieu de quoi je réplique simplement :
- Je ne sais pas.
Ma voix fait écho dans ma tête, dans ma chair et dans mon sang. C'est affligeant de dire ça mais je ne savais même pas quelle voix j'avais. Prise d'une assurance étrange, je pointe du doigt le visage du garçon.
- Tu es blessé.
En effet du sang ruisselle sur sa joue. Il l'essuie du revers de sa main. Je n'avais pas remarqué mais un crocodile gît à ses pieds, inconscient.
- Alors, t'es qui ? exige-t-il une fois de plus.
J'allais lui répondre encore que je ne sais pas mais l'évidence me heurte de plein fouet et mes lèvres bougent instantanément toutes seules :
- Je m'appelle Akira.
Je suis tellement préoccupée par ma propre révélation que je ne le vois même pas disparaître dans la maison. Avec le crocodile. Akira, Akira, Akira. Cette certitude sur mon identité me fait sourire comme une folle. Pourquoi ça me vient seulement maintenant ?
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- Dis-moi Papa, pourquoi vous m'avez appelée Akira ?
- C'est une question très intéressante, trésor. Tout simplement parce que Akira signifie « intelligent » et que ta mère et moi sommes persuadés que tu es vouée à un avenir de génie.
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J'avale difficilement ma salive. Mes mains tremblent. La voix du garçon me ramène à la réalité.
- Qu'est ce qu'elle fiche ici, cette morveuse ? peste-t-il en s'adressant à quelqu'un dans la cabane, toujours sur le même ton.
Je fronce les sourcils. Une chose est sûre : je n'aimerais pas être considérée comme une morveuse aux yeux du monde entier et durant le reste de ma vie. J'appuie ma tête contre le mur et tends l'oreille pour écouter attentivement la suite de la conversation. Je reconnais aussitôt la voix éraillée de l'énorme femme rousse.
- Quoi ?! Tu veux dire que ce marmot est encore là ?!
Pas de réponse. La grosse voix reprend :
- Ace, fais-moi le plaisir de lui dire de débarrasser le plancher, pigé ?
- Tu peux toujours crever, j'ai pas que ça à faire.
Je me mords nerveusement la lèvre inférieure. Pas commode, ce garçon. Un craquement fait bondir mon cœur.
- J'te permets pas de me répondre comme ça, sale môme ! Car je... Hé ! Où tu vas ? On n'a pas fini de causer !
Le dénommé « Ace » sort d'un pas décidé de la cabane, tuyau en main. Il ne me jette même pas un regard. Il s'éloigne en de grandes enjambées et rejoint la forêt. Je tourne la tête vers ma gauche et je vois l'énorme femme qui fait irruption sur le seuil. Elle hurle des offenses en tout genre comme une forcenée et se tourne ensuite vers moi. Elle me gratifie d'un œil mauvais.
- J'espère que t'as pas décidé de camper devant la maison, morveuse. Ici c'est pas une garderie, OK ?
Je ne bronche pas, ne sachant pas quoi dire une fois de plus. Elle se met à s'esclaffer d'un rire exagéré.
- Et en plus on a affaire à une muette ! C'est la meilleure, celle-là. Décidément c'est notre jour de chance, déblatère-t-elle d'un ton lourd de sens.
Je baisse les yeux, honteuse de mes propres réactions. Jusqu'à maintenant je n'ai fait que me taire et m'effacer face au mépris de cette femme et du garçon. Je serre les poings. Je la sent bouillir au fond de mes entrailles. Cette rage terrible d'hier. La femme s'apprête à rentrer. Mes mains agissent d'elles-mêmes et agrippent son pantalon pour la retenir.
- Je ne suis pas muette.
Ma voix manque cruellement de conviction. Elle est chevrotante, faible et peu convaincante. Alors je me redresse, je lève les yeux vers cette femme et je hurle. Je hurle comme une folle :
- J'existe ! Je suis là ! Je suis quelqu'un ! J'ai le droit de décider ce que je souhaite faire ! Vous n'avez aucun ordre à me donner, alors je reste ! Je reste et j'attendrai le temps qu'il faudra !
Mon ton semble la surprendre. Après un tel discours je m'attends à la voir s'emporter. Ou pire : à la voir me frapper. Cependant elle n'en fait rien. Elle hausse juste un sourcil.
- Le temps qu'il faudra ?
- Le temps qu'il faudra pour que vous m'acceptiez !
Pour qu'elle m'accepte ? Qu'elle accepte quoi au juste ? Qu'elle accepte que je rentre dans cette cabane ? Qu'elle accepte de me considérer comme un être humain ? Alors que le doute entaille quelque peu ma résolution, j'entends l'énorme femme marmonner :
- T'as du répondant pour une morveuse...
Ce que je lis dans ses yeux me stupéfie : elle hésite. Elle hésite à prendre je ne sais quelle décision. Malheureusement un sourire s'affiche un peu trop rapidement sur mon visage et elle secoue la tête.
- Néanmoins on n'accepte pas les mioches. Tu ferais mieux de déguerpir si tu ne veux pas mourir de froid, de faim ou de soif.
Elle s'éclipse dans la cabane. « On n'accepte pas les mioches ? ». Et le garçon de tout à l'heure c'est quoi alors ? Un adulte ? Mon œil !
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Mon ventre gargouille si fort qu'il me réveille à chaque fois. J'ouvre les yeux et admire un instant les gouttes de pluie qui flageolent au bout de mes cils. Je passe une main sur mon visage et constate qu'il est trempé. Je m'étire et frictionne mes bras. Qu'est ce qu'elle disait, déjà, la patronne de cette cabane ? « Tu ferais mieux de déguerpir si tu ne veux pas mourir de froid, de faim ou de soif. ». Je suis censée mourir soit de l'un soit de l'autre, n'est-ce pas ? Alors pourquoi ai-je l'impression de dépérir des trois en même temps ? Cela fait deux jours que je suis ici, et trois que j'ai atterri sur cette île. J'ai si faim que je vais bientôt me mettre à manger de la boue et de l'herbe. J'ai si soif qu'il m'est difficile d'avaler ma salive tellement ma gorge est rêche. J'ai si froid que si j'aperçois un ours je n'oscillerai pas à lui piquer sa fourrure. Or, c'est bien beau de dire ça mais... dans mon état ? Je n'ai toujours pas essayé de me mettre debout et je n'ose pas le faire.
Dès fois je me réveille en sursaut et l'absurdité de ma situation me saute en yeux. Je suis stupide. Stupide d'espérer de l'aide de quiconque alors que personne ne se soucie de moi. Toutefois l'instant d'après mes idées redeviennent claires et j'essaie de me convaincre que je ne suis pas ici pour me plaindre. Je ne suis pas ce genre de fille. Ou du moins j'espère ne pas l'être. Dans ces moments-là je refoule les souffrances accumulées et je m'évertue à percevoir le bon côté des choses. Et c'est ce que je fais, là, maintenant.
Je lève la tête vers le ciel et un torrent de larmes tout droit venues du ciel m'éclaboussent le visage. J'ouvre la bouche et essaye de recueillir le chagrin des nuages. Et je reste ainsi. Je me concentre sur le contenu de ma bouche pour avaler au bon moment.
Alors que je suis toujours en pleine méditation, je sens qu'on m'enveloppe. Une texture non-identifiée s'étale sur moi. Je me débats comme je peux, donnant de grands coups de pied dans le vide. Finalement, j'arrive à sortir ma tête de cette galère et mes yeux sont hagards, méfiants et cherchent la source de ce... cette chose qui me couvre.
- Pardon, je ne voulais pas t'effrayer, bégaye un homme à quelques pas de moi.
Je comprends aussitôt que je me suis battue toute seule et le rouge me monte aux joues. Puis je chasse cette idée et me concentre sur cet homme. Je ne l'ai encore jamais vu. Il ressemble à...
Un coq ?
Ses cheveux et son bouc sont rouges. Une moustache noire fend son visage en deux. Ses longs cils s'abattent sur ses paupières à chaque fois qu'il cligne des yeux. Il semble à la fois intimidé et aux aguets.
- Le boss n'a pas répondu quand je lui ai demandé si je pouvais t'offrir cette couverture. On ne dirait peut-être pas comme ça mais elle se préoccupe de ton cas. Enfin, je crois...
Je serre la couverture contre mon corps décharné et tremblotant. Je hoche la tête mécaniquement et souffle :
- Merci.
Un silence gênant s'installe entre nous deux. Je me demande ce qu'il attend pour rentrer au chaud. Au lieu de quoi il gratte le sol avec le bout de ses bottines et regarde ailleurs. Puis, soudainement, son visage transpire la surprise.
- Ah oui ! J'ai failli oublier.
Il tend la main et dépose un petit bol près de moi.
- C'est du riz.
J'acquiesce une nouvelle fois, trop ébahie pour penser à m'empiffrer. Mais voyant que je doute de sa sincérité, il s'obstine à désigner le bol pour me voir manger. Ni une ni deux j'obéis. Le riz fond sur ma langue et j'ai l'impression de dévorer quelque chose de divin cuisiné par Dieu. Je savoure chaque seconde de ce délicieux moment. Si bien que je ne le vois pas se baisser et prendre l'une de mes jambes. Je le regarde attentivement examiner cette dernière pour finir par la reposer délicatement.
- Ce sont des piqûres de méduse, probablement des Acalèphes. Tu peux marcher ?
Je réfléchis quelques instants pour finalement répondre :
- Je ne sais pas mais quand j'ai essayé en arrivant sur cette île je n'arrivais pas à faire cinq mètres.
- Tu es arrivée quand ?
- Il y a trois jours, je crois.
- D'accord. Je pense que d'ici demain tu pourras à nouveau courir sans aucune difficulté.
La perspective de courir me semble invraisemblable mais je ne lui dis pas, trop heureuse d'avoir enfin une conversation normale avec quelqu'un. Il se lève. Je cherche précipitamment une question intelligente et finis donc par déclarer :
- Tu t'appelles comment ?
Sa grosse moustache ne parvient pas à camoufler son sourire.
- Magra. Et toi ?
Cette question me rend folle de joie. Je souris de toutes mes dents et avoue fièrement :
- Je m'appelle Akira.
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J'observe un peu distraitement le bol que m'a offert Magra se remplir peu à peu d'eau. J'entreprends de compter chaque goutte de pluie qui s'aventure dans le gobelet pour ne plus jamais en ressortir. La couverture a beau ne pas être très épaisse je suis ravie qu'elle me protège un minimum du vent qui s'est levé. Je me sens dans l'incapacité de m'endormir, étant trop bouleversée par ma discussion avec Magra. Je rejoue la scène dans ma tête, encore et encore, et à chaque fois la partie que je préfère est celle où il me demande mon prénom et où je lui réponds avec un dédain non dissimulé. Je souris, folle de joie d'exister pour ce genre de petits plaisirs.
Mais mon sourire se dissipe très vite. Le dénommé « Ace » revient. Il traîne un immense oiseau derrière lui. Je brûle d'envie de lui demander où il était passé durant tout ce temps mais le souvenir de notre premier échange me revient en mémoire subitement. Ce garçon est désagréable. Et il n'a certainement aucune envie de s'attarder ici sous la pluie avec une personne égarée telle que moi. Je me fais violence pour me taire. A l'inverse, je prends le soin de le fusiller des yeux à son passage. Il s'arrête à mon niveau et me renvoie mon regard.
- T'es encore là toi ?
Je ne prends pas la peine de répondre. Je secoue mes cheveux devant moi pour créer un rideau et pour ne plus voir Ace. Ma réaction est puérile, je n'en doute pas. Mais je ne veux plus le regarder. Je ne peux plus le regarder. Car le voir fait exploser la jalousie qui dort bien sagement au fond de moi. Je suis jalouse. De lui. De sa situation. Ce qui est un peu étrange à avouer étant donné que je ne sais rien de lui. Mais cela a suffi à attiser ma jalousie. Il vit sous un toit, avec une communauté. Il est libre d'explorer cette forêt, de se baigner dans des ruisseaux, de faire ce qu'il souhaite quand il le souhaite. Il peut manger sans retenue ce qu'il chasse, il peut probablement boire des litres et des litres d'eau.
Un bruit me fait sortir de ma réflexion. Je perçois entre deux mèches l'oiseau qui se fait tirer dans la maison.
… Mais oui.
La voilà, la solution. Voilà comment me faire accepter. Bien que je sois faible physiquement, bien que je sois une petite fille, je possède des bras, des jambes, des mains, des yeux, un cerveau. Si lui y parvient je peux sûrement en faire autant.
Je lève la tête vers le ciel et décide que dès qu'il fera beau et que je serai capable de me mettre debout j'irai chasser. Il en va de ma survie.
Le petit commentaire de l'auteure : Bien le bonjour mes agneaux ! Vous savez quoi ? Ace me fait mourir de rire dans ce chapitre. Quelle petite teigne n'empêche. Mais c'est pour cela qu'on l'apprécie. Akira se souvient de son prénom, quelques brides de souvenir lui reviennent en mémoire. Elle sympathise avec ce bon vieux Magra, une bonne patte celui-là. Le prochain chapitre sera plus...explosif !
Ciaossu !
