Comme expliqué dans le chapitre un, je laisse à disposition des musiques qui m'ont inspirée lors de la rédaction d'un chapitre. Je les surlignerai en gras, libre à vous de les écouter ou pas. Pour écrire le passage d'action de ce chapitre j'ai écouté en boucle :

Yui - again (instrumental)

Citation du chapitre : La réussite est l'insolence d'un jour (Elias Canetti)

Bonne lecture !


Chapitre trois

La réussite est l'insolence d'un jour

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- « Maman ! Dis maman, comment tu l'as rencontré papa ?

- Tu es jeune, mon ange, je ne sais pas si tu es apte à comprendre ça mais... Ton père et moi nous nous sommes mariés pour perpétuer notre rang. Nous avons fait ça pour nos ancêtres.

- Nos ancêtres ? Est-ce que je peux les voir ?

- Je suis navrée mon ange mais ils nous ont quittés. Tu ne peux pas les percevoir mais eux te regardent. Ils nous regardent constamment.

- J'aime beaucoup ton histoire, maman. Mais dis maman, même si votre mariage est arrangé, tu l'aimes quand même papa ?

- ...Va dans ta chambre, mon ange. Tu es bien trop curieuse aujourd'hui. »

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J'en suis persuadée maintenant. Mes rêves ne sont pas de simples fabulations, de simples hallucinations tordues de mon esprit. Ce sont, au contraire, des pièces maîtresses capables de reconstituer la vérité. Sur moi. Sur mon passé. Sur ce que je suis. Ce que j'étais. Dans mes songes je ne vois pas grand chose. Parfois des formes qui s'adressent à moi, des ombres, des silhouettes. Leurs voix se frayent un chemin jusqu'à mes oreilles. Et j'essaie de mémoriser, de ne rien oublier à mon réveil. Pour cela je me masse abondamment les tempes et je ferme les yeux. Je peux rester dans cette position très longtemps, assez longtemps pour être ankylosée.

Cette nuit, une nouvelle certitude s'est présentée à moi. J'ai 8 ans. C'est une sensation très étrange de retrouver subitement des parcelles de mémoire. De plus, ça me fait culpabiliser de n'avoir su ni mon nom ni mon âge quand je suis arrivée sur cet île. Paradoxalement ça me donne vraiment vraiment envie d'en savoir plus sur ce que je suis et étais.

Ace sort de la maison. Le soleil s'est à peine levé, chassant par la puissance de ses rayons tous les nuages gris alentour. Un pensée égoïste me traverse l'esprit : « Hors de question qu'il me pique ma proie ! ». Je me lève et le devance en marchant rapidement. Ça me fait tout drôle de tenir sur mes jambes. J'ai cru que fouler le sol avec mes pieds serait quelque chose d'inné. Cependant, j'ai l'impression que c'est la première fois de ma vie que je fais ça. Et ce plaisir qui éclot dans mon ventre me pousse à réaliser l'impossible, l'inconcevable. Alors je m'élance, je cours, je me délecte de la douceur de l'herbe, je vole presque. Je me mets à rire de toutes mes forces, m'abandonnant totalement à l'euphorie qui possède mon corps. Je me fiche de l'épuisement qui s'accroche à mes chevilles tel un boulet, je me fiche de la faim qui ne quitte jamais mon estomac, je me fiche d'être si maigre que mes os risquent de se briser à tout instant, je me fiche d'être observée par qui que ce soit. Je me fiche de tout. Je me fiche de tout...

et je me prends un arbre.

Je tombe à terre sur les fesses, abasourdie. Mon sang réagit au quart de tour et afflue dans mon nez. Je mets aussitôt ma main contre mes narines mais cela ne sert à rien : je saigne. Je regarde tout autour de moi, me sentant plus idiote que jamais. Personne. Encore heureux. Je cherche un moyen d'arrêter l'hémorragie et mes yeux s'attardent sur ma jupe. L'idée de la sacrifier me brise le cœur. J'arrache plutôt l'une de mes manches restantes et me bouche le nez après l'avoir roulée. J'ignore de quoi j'ai l'air mais cela n'a aucune importance.

Un bruit me fait sursauter. Je me mets accroupi, aux aguets, et guette attentivement l'horizon. J'aperçois une clairière à ma droite. Un ours, non loin de moi, se tient près d'un arbre et le renifle. Lui aussi, tout comme moi, cherche à se nourrir. Ne prenant même pas la peine de réfléchir à une tactique d'approche, je me redresse et fonce vers lui. La distance nous séparant se réduit à chacune de mes enjambées. Toutefois, tandis que je m'apprête à lui sauter dessus avec toute ma détermination, une force étrange m'emporte brusquement, m'attire derrière un arbre et me plaque férocement contre ce dernier.

- Non mais t'es dingue ou quoi ?! Qu'est-ce qui te prend ?!

Ace. Ace est devant moi et me hurle dessus. L'animosité que je lis dans son regard me glace les tripes et je me sens nue comme un ver face au ton qu'il prend pour ses remontrances. Durant un court instant il me vient à l'esprit qu'il se préoccupe de moi et qu'il a reconnu mon existence. Alors je lui demande d'une voix craintive :

- Pourquoi tu m'as arrêtée ? Tu t'inquiètes, c'est ça ?

Il paraît surpris par ma question et poursuit en se calmant quelque peu :

- Absolument pas. Je n'ai juste pas envie d'être témoin d'un bain de sang.

Il semble si sincère dans ses propos que je sens mon corps se réanimer. La vérité me déconcerte et me blesse. Il n'a pas agi par affection - ce qui n'est pas très étonnant étant donné que l'on ne se connaît pas – mais par pitié. La pitié. Ce mot est le plus affligeant pour mon orgueil. La flèche a atteint le centre de la cible. Il m'a piquée au vif. Je suis hors de moi.

- Crétin ! je m'époumone. Je n'ai pas du tout besoin que tu viennes me sauver, je ne veux pas de ton aide ! Je sais très bien me débrouiller toute seule parce que je suis...

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- Parce que je suis Akira ! Je suis peut-être encore une enfant mais je suis très intelligente, c'est mon papa qui me l'a dit ! Et je sais qu'un jour je réaliserai mon rêve : celui d'intégrer les Dragons Célestes !

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- Je suis...

Je ne finis pas ma phrase, hébétée par ce qui vient de se produire dans ma tête. Un lourd silence s'installe dans la forêt. On n'entend plus que le chant matinal des oiseaux et la brise qui se faufile entre les feuilles des arbustes. Je baisse les yeux, craignant de recevoir de nouvelles réprimandes de la part d'Ace susceptibles de heurter ma sensibilité. J'observe le tuyau qu'il tient dans l'une de ses mains et une idée me traverse l'esprit. Une ouverture. Ace a baissé sa garde.

Je donne un coup de pied inattendu dans le tuyau et le fait valser à quelques mètres de là. Je profite de la stupéfaction d'Ace pour m'élancer vers l'arme puis vers l'ours qui n'a presque pas bougé. Le garçon me hurle quelque chose. Mais je n'écoute pas. Je n'entends plus. Je ne me sers plus que de mes yeux pour visualiser l'ours.

Et je suis sûre.

Je suis tellement sûre de moi, de mes capacités. Je suis tellement certaine que je vais triompher. L'échec n'est pas concevable. Mon peau suinte la réussite. Je la sens dégouliner sur ma peau nue. Je la sens me motiver. Il n'y a pas d'erreur. Il n'y aura pas d'erreur. C'est impossible.

Et pourtant...

Je ne les perçois qu'après les avoir discernés dans tous mes membres et même au plus profond de ma fierté.

La douleur.

Le regret.

L'échec.

Ma peau se déchire sur mon visage et mon corps. J'ai l'horrible impression que ma tête a fait un tour sur elle-même. Et je vole. Je vole sans accroche, comme si la gravité n'avait jamais existé. Je vole et je m'écrase. Dans un grand fracas. C'est le trou noir. Je lutte, je lutte de toutes mes forces pour ouvrir les yeux. Je gigote et tâte l'espace à la recherche de matière. J'essaie de rester calme mais force est de constater que je panique. Une brûlante envie de pleurer m'envahit. Enfin une incroyable aubaine s'offre à moi et je recouvre la vue. Je me mets brutalement assise et la nausée s'infiltre dans ma gorge. Je respire du mieux que je peux pour refouler mon haut-le-cœur. Mon bras gauche tremble. Avec mon bras valide je touche mon visage. Du sang s'écoule de partout. Dans mon crâne règne une cacophonie comme lors de mon arrivée sur cette île. La souffrance est omniprésente. Elle m'engloutit, s'amuse à me torturer et à me terroriser. Je suis tellement effrayée par ce qu'il m'arrive que je suis certaine de mourir ici. Trop de sang s'écoule sur mon œil gauche et je suis contrainte de le fermer. Avec celui qui me reste je constate que l'ours s'approche de moi. Il va me tuer. Il va me porter le coup de grâce et je n'ai rien pour me défendre. Absolument rien. A par mon poing droit.

La tête de l'ours n'est qu'à quelques centimètres de la mienne. J'ai du mal à percevoir ses crocs à cause du torrent de larmes qui me barre les yeux. Aussi, dans un ultime hurlement désespéré je le frappe avec mon poing. Et, alors que je suis convaincue que je vais me briser les phalanges il se produit l'inverse.

L'ours valse à quelques mètres de là.

Je cligne plusieurs fois des paupières, étonnée, stupéfaite, interdite. Je suis tellement persuadée que tout ceci est le fruit de mon imagination que j'essaie de me lever. Cependant, une fois debout je m'écroule à terre, comme si on m'avait coupé les jambes. La douleur qui paralyse tout mon corps me fait aussitôt comprendre que je n'ai pas halluciné. Tout ceci est bien réel. L'ours est bien à terre. Mon poing a bien eu raison de lui. Je n'ai pas le temps de savourer ma victoire que la tête me tourne. Je tente de rouler sur le dos mais rien n'y fait. Je suis à bout. Je respire faiblement, sans fermer les yeux malgré ma vision qui se trouble. Ma conscience mène un périlleux débat pour ne pas tomber dans un vide sans fond. Alors que je suis aux bords de la perte de connaissance, quelque chose me soulève un peu et me place sur le dos. Je secoue faiblement la tête pour chasser le voile qui me gène et pour observer le monde qui m'entoure.

- T'es morte ?

Une tête se dessine au dessus de la mienne. Une pression se fait sur mon bras. Le bout de mes doigts et de mes orteils me picotent de plus en plus. Je reprends ma respiration et bredouille :

- Je...j'..j'ai... réu... réussi.

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Je brûle. Mon organisme est en alerte générale. Un incendie ravage chaque parcelle de mon corps. J'ai envie de hurler ma souffrance. J'ai envie qu'on mette fin à tout cela. Je ne parviens plus à compter les secondes, les minutes, les heures durant lesquelles je suis à l'agonie. Je ne suis plus qu'un amas de douleur. Un amas de lave en fusion. Et je ne ressens plus que cette chaleur qui se répand dans mes os, dans ma peau, dans mes nerfs, dans mes cellules. Je suis en volcan en irruption.

Et alors que je sombre peu à peu dans la folie une fraîcheur inattendue attire les flammes qui ont submergé mon être pour les faire finalement disparaître. Cette fraîcheur en question, cette délivrance s'est d'abord concentrée sur mon front pour dégouliner sur mes tempes et mes yeux. Je rassemble ma volonté et force le passage de l'inconscience. Les bruits sont confus, déformés. Mes yeux s'ouvrent. Le plafond qui me fait face m'est si peu familier qu'il me donne envie de fuir à toutes jambes.

- Tu es réveillée ?

Magra apparaît dans mon champ de vision. Je ne devrais pas être soulagée de le voir. Je ne devrais pas, je ne devrais vraiment pas. Et pourtant, et pourtant je suis tentée de sourire de toutes mes dents. Il se retourne et fait un signe adressé à des personnes que je ne vois pas.

- Je suis...

Le reste de la phrase meurt dans ma gorge. Magra reporte son attention sur moi.

- Tu étais grièvement blessée petite, tu sais ? Ace nous a raconté grosso modo ce qu'il s'était passé. Tu as eu beaucoup de chance de t'en sortir face à cet énorme ours. Comment as-tu fait ?

Ses yeux brillent d'avidité. J'essaie de me mettre assise mais aussitôt une décharge se propage dans mon bras et ma colonne vertébrale. Un chiffon rempli d'eau dégringole sur mon nez. Je comprends à présent d'où venait la fraîcheur sur mon front.

- Oh pardon, c'est très déplacé vu ton état. Pour information tu as le bras gauche fissuré, deux côtes cassées et le visage balafré. Si j'étais toi je me tiendrais tranquille pendant au moins six semaines.

Six semaines ?! Dois-je lui rappeler que je suis censée subvenir à mes besoins toute seule ? Cependant, je suis trop épuisée pour angoisser. Je repose sagement ma tête sur le plancher. Trop de questions occupent mon esprit et je me dis que, malgré la fatigue, je n'arriverai pas à me rendormir.

- Elle est réveillée la morveuse ?

Cette voix rocailleuse m'horripile déjà. Je fronce instinctivement les sourcils. Magra opine du chef. L'énorme femme fait à son tour irruption dans mon champ de vision. Elle s'assoit en tailleur, prend appui sur ses genoux et me toise, cigarette en bouche. Bizarrement, même si elle me dévisage sans ciller je ne ressens aucune antipathie de sa part.

- A ce qu'il paraît, t'as eu assez de couilles pour affronter cet ours dangereux qui rôde près d'ici.

Elle marque une pause puis se gratte fortement le menton en regardant ailleurs. Elle ne semble pas très à l'aise. Magra lui sourit, comme s'il essayait de l'encourager. Ma respiration se coupe. Elle se coupe car je me doute de ce que tente de m'annoncer cette femme. Son embarras. Le fait qu'elle souligne ma prouesse – ou mon imprudence -. Tout cela signifie...

- J'aime bien les mômes qui ont ce genre de détermination. Même si tu te retrouves dans cet état déplorable tu l'as quand même envoyé au tapis, cette saloperie d'ours.

Je n'ai pas la force de verser la moindre larme et pourtant je suis tellement émue que j'ai l'impression d'être inondée à l'intérieur de mon corps. Ça semble stupide d'être ainsi affecté mais c'est plus fort que moi. Après en avoir autant bavé, après avoir affronté la faim, le froid, la soif et surtout la solitude je suis enfin en phase d'être acceptée par ces gens. Cela m'aura valu en partie un bras et de nombreuses griffures mais j'y suis parvenue. Je me mords ma lèvre inférieure si fort à me les faire saigner pour ne pas gémir ma joie.

- T'as tout intérêt à trimer dur si tu ne veux pas finir à la porte, morveuse.

Je sens que cet instant prolonge mon existence et que j'ai traversé la première étape d'un long parcours. Seulement, la question est...

Où me mènera cette nouvelle vie ?


Le petite commentaire de l'auteure :J'ai adoré écrire le passage d'action de ce chapitre. Les mots me sont venus à une vitesse stupéfiante. J'étais encore concentrée sur une phrase que mes mains écrivaient celle qui suivait. Akira parvient à impressionner Dadan et intègre la cabane. Reste à savoir comment va-t-elle se débrouiller pour subvenir à ses besoins.

Ciaossu !