Citation du chapitre : On ne peut admirer que ce qu'on admire sans savoir pourquoi (Jean Rostand)

Bonne lecture !


Chapitre quatre

On ne peut admirer que ce qu'on admire sans savoir pourquoi

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- « Maman, oh maman comme tu es belle ! Plus tard, j'aimerais devenir aussi magnifique que toi !

- Tu es adorable mon ange mais tu sais ce qui compte réellement dans la vie ce n'est pas le physique.

- Ah bon ? C'est quoi alors ?

- C'est ce qu'i l'intérieur de toi, comment les autres te voient et ce que tu leur apportes.

- Oh, je vois. Dans ce cas j'aimerais devenir aussi honnête que t...

- Non, non Akira. Ne deviens jamais comme moi, ne refais pas la même erreur que moi.

- Une erreur ? Quelle erreur ?

- Celle de l'avoir accepté dans ma vie. »

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Ace se lève et je fais mine de dormir alors que je suis réveillée depuis un sacré bout de temps. Mes rêves ont une fois de plus perturbé mon sommeil et je ne suis pas parvenue à m'assoupir de nouveau. En fait, un détail manque à l'appel. Un détail qui permettrait de relier de nombreuses choses. Chaque matin j'essaie de faire le point sur ma situation. Jusqu'à maintenant je n'ai pu tirer que de petites conclusions. Je sais seulement que je m'appelle Akira, que j'ai 8 ans, que j'ai vécu avec des parents que j'idolâtrais et qui comptaient beaucoup sur moi. Ils avaient misé sur mon avenir. Mais malgré ce fait tout semblait les opposer. Justement, quel est ce « tout » ? Je ne le sais pas encore. Et ça m'agace. Ça m'agace tellement que j'ai envie de prendre une pelle et de creuser dans le cimetière des souvenirs. Je sors mon bras valide de sous la couverture et je me masse les tempes comme j'ai pris l'habitude de faire quand je réfléchis. Je ferme les yeux et je me dis que ce serait pratique si je pouvais troquer un bras contre la totalité de mes souvenirs.

- Qu'est-ce que tu fabriques ?

J'ouvre subitement les yeux et rencontre ceux d'Ace. Je l'avais complètement oublié.

- Je cherche.

Il ne semble pas du tout convaincu. Il ajoute au bout de quelques secondes :

- Tu cherches quoi ?

- Mes souvenirs.

A cause de l'obscurité je ne sais pas s'il me prend au sérieux ou, à l'inverse, s'il me prend pour une détraquée mentale. Et on peut dire qu'il ne me facilite pas la tâche. Suite à un long silence il finit par détourner les yeux et par s'affairer à autre chose. Je l'observe sans retenue en train de se pencher légèrement pour prendre un fruit. Il croque nonchalamment dedans, les yeux dans le vague. Je me demande à quoi peut-il bien penser ? Brusquement il refait surface, saisit son tuyau et sort sans se presser de la cabane. Je reste ainsi, inanimée. Ce garçon. Ce garçon dégage quelque chose de spécial bien que je suis mal placée pour affirmer cela étant donné que j'ignore comment sont les autres garçons de son âge. Je ne sais pas quelle relation j'entretenais par le passé avec eux. Cependant, je sens qu'Ace n'est pas un enfant comme moi. Il cache quelque chose de profond, il le camoufle avec sa chair ses os, son caractère, ses gestes et ses paroles. Mais cette facette, ce secret qu'il dissimule ne peut être recouvert par autant de couches indéfiniment. C'est impossible qu'un garçon méprise tout ce qui bouge, tout ce qui est vivant. Dadan, Magra, Dogra, les autres bandits. Et moi. Il y a forcément une raison. Je le sais parce que ses yeux sont tellement tellement tellement... emplis d'émotions diverses qui se contredisent. Toutefois il est encore bien trop tôt pour le certifier. Je veux en avoir le cœur net. Là, maintenant.

Alors je bondis sur mes jambes et avance vivement vers la porte. Un vertige trouble quelque peu ma progression mais je l'ignore et j'ouvre la porte. Seulement, un bras me retient et me plaque contre le mur.

Il y a comme une impression de déjà vu qui se promène dans l'air.

Et ça m'agace qu'on me ralentisse toujours, qu'importe la raison.

- Tu comptes faire quoi au juste, morveuse ? Tu ne sais même pas encore ce que tu es censée faire pour rester dans cette baraque !

L'énorme femme. C'est bien ma veine. Je n'ai pas le temps de répondre qu'elle me traîne de force vers une assiette comportant une pomme et un morceau de viande posés juste à côté de mon matelas. Je ne l'avais même pas remarquée à mon réveil. Pourtant dire que j'ai de l'appétit est un mensonge. Je meurs de faim.

- Assieds-toi, gobes ça et tiens toi tranquille pendant que je t'explique en vitesse ton job.

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Mes cheveux tombent petit à petit sous mes yeux. De nombreuses mèches rouges me bordent les pieds et les fesses. Ça me fait sourire. J'en avais assez de cette masse pesante qui me donnait mal à la tête. Je me suis enfin lavée. Dans un tonneau rempli d'eau. Seulement ça ne m'a pas procuré de bonnes sensations. J'ai cru que j'allais me noyer. Magra s'est porté volontaire pour me couper les cheveux car j'avais beaucoup trop de nœuds dans cette tignasse. Il est hors de question que je sois entravée par cela durant les jours à venir. Il faut absolument que je sois opérationnelle si je ne veux pas me faire dévorer par un tigre par mégarde. Et mes cheveux étaient une contrainte.

J'ai l'impression de sentir la fleur. J'ignore où ils ont dégoté le savon mais j'imagine qu'ils l'ont probablement volé. Ce sont des bandits après tout. Dadan me l'a clairement affirmé.

Après avoir englouti en deux-trois bouchées la pomme et le morceau de viande je me suis donnée corps et âme aux explications de l'énorme femme. Elle s'est présentée tout comme Magra et Dogra qui s'étaient levés exprès pour soutenir leur boss dans ses dires. Elle m'a également précisé que donner des renseignements n'était pas son fort. Du coup si je ne comprenais pas certains points ça ne regardait que moi et je pouvais toujours courir si j'espérais lui soutenir d'autres informations.

Par conséquent, je sais à présent que cette femme, Curly Dadan, est le boss des brigands de cette montagne qui porte le nom de Mont Corbo. Ils vivent tous dans cette cabane depuis très longtemps et parviennent à survivre par leurs propres moyens. Pour se nourrir ils chassent des animaux de la forêt et empruntent l'eau de la rivière pour boire et se laver. Cependant le Mont Corbo regorge d'animaux tous plus dangereux les uns que les autres. L'ours en est un parfait exemple, si je ne m'abuse. Je n'ai pas encore revu mon visage depuis la fois où je l'ai aperçu dans la rivière. Sur le coup j'ai trouvé ça futile de le retenir. Pour sur, j'avais autre chose à faire que de m'occuper de l'aspect de mon visage. Tout ce que je sais c'est que mes cheveux sont rouges et mes yeux bleus comme...comme quoi au juste ? Enfin bon, maintenant que j'ai ces cicatrices sur le visage je dois faire peine à voir. J'espère juste que personne ici n'aura pitié de moi parce que je suis peut-être balafrée à vie par cet ours ou parce que je suis probablement la plus jeune. D'autant plus que je suis une fille. La nature ne m'a décidément pas gâtée. Elle ne fait aucun cadeau, même aux amnésiques.

- Regarde mademoiselle. J'espère que ça te plaît, même si c'est loin d'être ma profession.

Un bout de verre rectangulaire de la taille du tronc de mon corps apparaît dans mon champ de vision et exhibe tout ce que je ne voyais pas à l'instant. Tout ce qui m'était inconnu jusqu'à présent. Et le rouge se marie avec le bleu, l'écarlate se mélange à une couleur que je peine à qualifier. Du rouge rouge rouge. Du bleu bleu bleu. Et de grands yeux me fixent, et un nez, et une bouche, et des oreilles, et des sourcils, et des pommettes, et des cils qui battent, qui battent, qui battent. Comme des papillons. Les cheveux de cette pauvre fille hébétée, ahurie, apeurée ne sont pas du tout crasseux. Ils ondulent légèrement de chaque côté de son visage et descendent jusqu'aux épaules. La peau nue de son corps brille et semble scintiller sous la lumière.

Je mets sérieusement un temps fou à comprendre que c'est moi.

Et ce n'est qu'après que je remarque tous ces bandages. L'un me recouvre tout le bras gauche. L'autre une partie de ma tête. Mais malgré ça je souris de satisfaction. A vrai dire je ne peux pas m'en empêcher. Je ne regrette rien. Je me jetterais encore volontiers sur un ours si c'était une nouvelle condition pour rester ici. Quelques cicatrices valent moins que cet endroit. Que ces gens, bien que je ne les connaisse presque pas.

- C'est parfait, Magra.

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Je soulève le drap qui sépare la petite salle de bain de la pièce principale. La première chose que je vois est Ace. Tout de même, il y a foule tout autour de lui et le brouhaha fait vibrer mes oreilles. Il ne devrait pas autant sortir du lot. Pourtant c'est bien le cas. Sa prestance surpasse celle des autres. Je l'observe alors qu'il est dans son coin et ne parle à personne. Les rires et les discussions alentour ne semblent pas le déranger. Du moins en apparence c'est ce que je conclus. Finalement, il discerne mon regard posé sur lui et lève les yeux vers moi. Il me toise sévèrement comme il a pris l'habitude de le faire puis, tout en prenant un morceau de gibier qui cuit, il lâche :

- Te sens pas obligée de t'exhiber devant tout le monde.

J'ai à peine le temps de constater que je suis entièrement nue qu'il a déjà filé dehors. Sa méchanceté m'interpelle. Elle ne me blesse pas vraiment à proprement parler mais suffisamment en tout cas pour me faire réagir. J'attrape une fine couverture qui traîne par terre, prends un couteau de cuisine et un cordage effilé. Ensuite je me mets assise et m'évertue à être précise dans mon découpage. Pas facile quand on a le bras gauche fissuré. Bizarrement, je ne suis pas vexée par toutes les remarques désobligeantes de ce garçon. Je constate qu'au contraire elles me poussent à redoubler d'efforts pour survivre, pour exister. Il est vrai que les compliments font chaud au cœur mais je ne suis pas faite pour me reposer sur mes lauriers. Je ne suis pas faite pour ne recevoir que de belles et délicates attentions. On doit me dire clairement mes défauts, où sont mes erreurs. On doit me secouer pour que j'avance, pour m'obliger à ne jamais reculer. Car...

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- Les personnes qui portent le nom « d'Akira » sont dotées d'une volonté sans faille. Mon trésor, tu portes le nom d'un homme. Tâche de lui faire honneur.

- Oui papa !

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O-Oui..., si on veut. J'aimerais bien que mes souvenirs ne me reviennent pas quand je m'y attends le moins. Mais j'imagine que c'est un trop gros caprice.

- Que fais-tu ?

Je me retourne vers Dogra.

- Je me confectionne enfin des habits.

Je ne termine pas ma phrase. Pourtant je pense très fort « Pour partir chasser et accomplir mon travail. ».

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Deux jours passent. N'ayant pas réussi à chasser des tigres ou des ours, je me suis rabattue sur les poissons et les lézards. Bien évidemment, Dadan m'a grondée et m'a menacée de me mettre à la porte. A l'inverse Magra m'a félicitée et m'a encouragée. A ce qu'il paraît, personne ne sait chasser de naissance. Ce n'est pas une chose innée. Il faut du temps et cela ne s'apprend qu'en persévérant. Magra m'a appris que la chasse comporte trois secrets. Le premier est d'analyser la situation pour ne pas se précipiter. Le second est faire preuve de souplesse et de rapidité. Le troisième – et le plus important - est de ne jamais avoir peur.

Durant ces deux journées j'ai pu noter qu'Ace ne revient pas tous les jours à la cabane. J'ai compris aussi que je faisais une sorte de fixation sur lui. Je m'intéresse sans cesse à ce qu'il fait sans pour autant convoiter sa compagnie. Je ne lui parle jamais en premier, me contente simplement de le suivre des yeux. Magra m'a expliqué qu'Ace vit ici quasiment depuis sa naissance. C'est un certain « Garp » qui l'a confié – de force – à son boss. J'ignore pourquoi il l'a abandonné ici étant donné que Dadan semble détester les enfants. Je sais juste que, d'après Magra, Ace n'a jamais était très bavard. Il lui arrive de partir des jours entiers, voire des semaines et de revenir blessé.

Et c'est ce qui se passe aujourd'hui. Ace est revenu avec des rouleaux de coton dans le nez et du sang sur la commissure des lèvres. Dogra et Magra lui ont posé de multiples questions ce à quoi il a répondu par un catégorique « La ferme ! ». Ensuite il est parti se laver et cinq minutes plus tard il était sur son matelas. Je me demande sérieusement où est-ce qu'il peut bien aller...

Selon moi, la solution à ma curiosité n'a jamais été aussi évidente : je vais le suivre. C'est ce que je meurs d'envie de faire depuis que j'ai posé les pieds ici. Et maintenant que j'ai repris des forces je me sens apte à parcourir une forêt entière. Cette fois, pas question que l'on me retienne avec des explications ou je ne sais quoi d'autres. J'attendrai qu'Ace se lève à l'aube pour le suivre. Et s'il faut pour cela que je fasse nuit blanche je le ferai. Ça ne doit pas être bien compliqué...

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Je me déteste, je me hais, je me maudis...

Comment est-ce que j'ai pu dire que ce serait facile ? Je retire absolument tous ces propos présomptueux. Cette nuit est interminable. Chaque minute je suis obligée de me gifler les joues pour ne pas m'endormir. Être allongée est devenu insupportable et intenable. Je fus contrainte de me mettre assise contre le mur. Par chance, de là où je suis je peux observer tranquillement le ciel par la fenêtre à ma gauche. De quoi passer le temps. C'est tellement calme dans la pièce que plus d'une fois j'ai eu envie de hurler et de réveiller tout le monde. On dirait que tous les éléments se sont mis en place pour que je sombre dans les bras de Morphée. Même les ronfleurs se sont tus toute la nuit.

Ace ne s'est toujours pas réveillé.

Je ne vais pas lui en vouloir de me faire poireauter étant donné qu'il n'est pas au courant de mes intentions. Je soupire et lève une nouvelle fois la tête vers la fenêtre. Le ciel est de plus en plus clair, et je me délecte de ce spectacle. Les étoiles sont plus scintillantes que jamais mais à certains endroits elles commencent à disparaître. J'en déduis que le jour se lève et je me fais violence pour ne pas bondir sur mes pieds et sauter partout pour exprimer ma joie.

Quelques nuages ont envahi les lieux tels des chasseurs qui ne détiennent qu'un seul objectif : liquider les étoiles. Ils sont rapides, leur progression est impressionnante. Ils sont vifs comme la foudre, brutaux comme un ouragan, imprévisibles comme un homme. Ils filent, ils foncent, ils se précipitent, s'élancent vers l'inconnu. Ils se rassemblent, ils tourbillonnent, ils deviennent subitement menaçants et j'ai peur. Je suis morte de peur, je frissonne de toutes parts et je... et je...

Et je me réveille...

...alors que j'étais censée ne pas avoir cet effort à fournir puisque je devais rester éveillée. Mais je n'ai pas le temps de m'asséner une nouvelle gifle comme punition. Je n'ai même pas le temps de m'insulter mentalement. En effet, un bruit attire mon attention et me paralyse sur place. Je suis immobile, sur mes gardes, en position de défense. Une ombre s'active à ma gauche, près de l'entrée. Je n'ai aucun mal à reconnaître Ace. Je souris. Si je me suis éveillée maintenant c'est probablement que la chance est de mon côté, pas vrai ?


Le petit commentaire de l'auteure : Ce chapitre est bien tranquille. On peut facilement le lire les doigts de pied en éventail, un thé entre les mains et un plaid sur les jambes. Bon, tout cela sera moins chouette en été, évidemment... Comme vous avez pu le constater, Akira tente de nouer des liens avec les membres de la bande à Dadan. Ace lui donne du fil à retordre mais cela n'a rien d'étonnant.

Ciaossu !