Citation du chapitre : Toutes les grandes découvertes sont pour ceux qui laissent leurs émotions devancer leurs idées (C. )


Chapitre cinq

Toutes les grandes découvertes sont pour ceux qui laissent leurs émotions devancer leurs idées

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- « L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, mon trésor. La fortune, la gloire, la réussite, le respect attribué par les autres... Tout cela ne peut s'obtenir qu'à l'aube.

- Pourquoi seulement à l'aube, papa ?

- Parce que c'est à cet instant précis que la lumière réapparaît sur le monde et que les Dieux ont les yeux rivés sur toi. »

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… Ces propos affirment-ils réellement la vérité ? Est-ce « la fortune, la gloire, la réussite, le respect attribué par les autres » qui poussent Ace à se lever tous les matins avant les autres bandits ? Le doute plane dans mon esprit et je suis incapable de le chasser même avec toute la force de ma volonté. J'ai eu cette vision la nuit dernière et sur le coup je ne me suis pas vraiment posée de questions. Il était évident pour moi que ces voix aient toujours raison. Et pourtant... Et pourtant je suis de plus en plus perturbée par elles.

- Tu comptes me suivre encore longtemps ?

Je lève les yeux et la silhouette d'Ace se dessine sur le haut d'une colline...

à cinq mètres de moi...

D'accord. C'est génial. Parfait, même, j'ai envie de rajouter. Grâce à cette incertitude hors contexte qui trotte dans ma tête j'ai complètement oublié de me faire discrète. Et par conséquent il ne m'est pas venu à l'esprit qu'il fallait que je me cache. Je regarde fixement Ace et n'arrive pas à comprendre pourquoi il semble aussi agacé. J'ai le droit de faire ce que je veux, non ? Pourquoi cela l'embête-t-il autant ?

- Je veux juste...euh...

Je ne peux tout de même pas lui dire que j'ai envie d'en apprendre plus sur lui ?

- T'as pas l'air très sûre de toi, rétorque-t-il avant que je puisse réfléchir davantage. Alors va-t-en.

Et il poursuit sa route, me laissant planter là. On ne peut pas dire le contraire : j'ai vraiment l'air d'une imbécile. J'ai l'impression de mal m'y prendre avec les gens, de ne pas les comprendre et à l'inverse de ne pas être comprise. comme si je ne savais pas ce que c'était « vivre avec les autres », comme si on ne me l'avait jamais enseigné. Et cette sensation s'enracine dans mon être et me torture. Un malaise se fait soudain sentir, avec une telle intensité que j'en ai des sueurs froides.

Alors que je débite une quantité phénoménale de mots en tout genre qui me devraient être inconnus, pourquoi je n'arrive pas à saisir les sentiments d'Ace, de Dadan, de Magra, et Dogra et des autres ? Un coin de mon cœur se sent affreusement vide. Je le sens, à présent. Il me manque quelque chose, un infime détail ou même plus encore pour comprendre mes semblables.

Mais il est un peu tôt pour baisser les bras. Me lamenter sur mon sort ne servira à rien. Il faut que je retrouve Ace et même si je l'agace il faut que je sache pour quelle raison. Je me mets à courir, balayant mes faiblesses et savourant à présent la fraîcheur du vent qui me caresse la peau et fait voler ma robe. Je fonce tête baissée, dégringole la colline et me surprends à vouloir courir ainsi jusqu'à ma mort. Mais toutes les bonnes choses ont une fin. C'est ce que je constate quand je perçois Ace loin devant moi. Alors je double mon allure, je souris comme une folle, je ne fais absolument pas attention où mes pieds se posent...

et je me jette dans le vide.

Mon esprit ne perd pas une seconde pour faire le lien. Un ravin. Là, sous mes pieds. Un ravin se situait entre moi et Ace et je n'ai rien vu, rien pressenti. Aucune alarme ne s'est déclenchée pour me prévenir et pourtant à présent je l'entends très bien. Elle raisonne dans mon esprit, elle m'informe que je vais probablement mourir. Je n'ai pas le temps de hurler tellement la surprise est grande, tellement l'effroi est proéminent. Je tombe, je chute, je coule. Je m'écroule dans une masse sans matière, je me perds dans l'air qui ne fait rien pour me ralentir, je bascule dans ma propre folie. Je me dis que ça ne peut pas être vrai, que ce monde que je perçois malgré moi à cet instant ne peut pas être réel. Tout cela n'est que rêve, tout cela n'est que le fruit de mon imagination. Or, quand je vois le fond du précipice je comprends. Je comprends que c'est la réalité, que c'est mon monde et que je ne suis décidément pas folle.

Et je meurs, je meurs, je meurs.

Au moins une bonne centaine de fois avant de percuter de plein fouet ce qui me semble être le sol. Je me dis que mon âme va certainement quitter mon corps. Et pourtant je souffre. Je souffre tellement que ça me ronge l'esprit et je suis incapable de réfléchir. Mon instinct de survie reprend le dessus, bien décidé de ne pas me laisser dans ce calvaire. J'inspire de toutes mes forces mais ça me brûle tellement le nez et la bouche que je cesse toute activité. Mon énergie me quitte et m'emporte avec elle. Je suis à deux doigts de m'évanouir pour de bon quand une texture non identifiée m'arrête et me fait stagner. Qu'est-ce ? De toute façon à quoi bon savoir ce que c'est ? Je la sens de moins en moins. J'espère juste que je n'aurai aucun regret en laissant cette chose s'en aller.

...Non.

Non, décidément je ne souhaite pas être lâche une fois de plus.

Hors de question d'abandonner.

Hors de question de mourir ici.

Hors de question d'ignorer plus longtemps mon désir de vivre.

Un sursaut d'orgueil me ramène à ce monde qui m'est si inconnu et qui me tarde de découvrir. Je me débats et ouvre les yeux. Un liquide transparent assène aussitôt ces derniers, toutefois il en faut plus pour m'incliner face à la défaite. Je rejette ma tête en arrière. L'oxygène remplit mon nez, ma gorge, et c'est une déflagration qui alimente contre toutes attentes mes poumons. L'eau est omniprésente. Elle m'entoure et me borde sournoisement. Je renais, je revis, et je me jette en arrière, guidée par cet espoir qui a pris possession de mon esprit. Je n'arrive plus à réfléchir, je ne suis plus qu'une marionnette. Je m'agrippe à ce qui ressemble à un rondin de bois. Voici donc l'objet non identifié de tout à l'heure. J'essaie de me hisser mais mes pieds nus glissent. Je reprends volontiers une nouvelle bouffée d'air et je retente l'expérience sans échouer cette fois. J'observe les alentours. La terre ferme n'est pas loin de moi.

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Je m'étends dans l'herbe, les yeux clos et le souffle court. J'appuie sur mon ventre pour faire sortir l'eau qui a infiltré mes poumons mais il n'y a rien à faire : je n'ai plus de force dans mes membres. Je me redresse tant bien que mal et examine mes bras et mes jambes. Je constate alors qu'elles sont colorées de rouge. Mon bras gauche, lui, tremble comme ce n'est pas permis. J'ai dû faire un sacré plat en atterrissant dans l'eau pour être de cette teinte. Sans l'ombre d'un doute je pourrai garantir que ma faiblesse vient de là. Je me mets sur le ventre et crache toute l'eau qui remonte lentement dans ma gorge. J'attends quelques minutes dans l'espoir que cela passe et fait le bilan de ce qu'il vient de m'arriver. J'ai voulu suivre Ace, je suis tombée dans un ravin et – miracle ! - je suis vivante. Je suis trempée, il fait extrêmement frisquet étant donné que la lumière du soleil n'atteint pas cet endroit, je n'ai plus aucune force et, de toute évidence, je suis perdue. Génial. Existe-t-il plus horrible comme situation ? Oui, très certainement. L'heure à laquelle je suis censée me lamenter n'est pas encore arrivée. Je me lève, me retourne...

et un tigre se dresse devant moi, avide de chair humaine.

Et c'est dans ces moments-là que j'aimerais disparaître sous terre. Purement et simplement. Aucun doute qu'il m'ait remarqué. Il est également certain qu'il est sur le point de se jeter sur moi et de me dévorer sans scrupule. Le premier mot qui me vient à l'esprit est « saperlipopette ». Le second est « analyser ». Oui, il faut que j'analyse ce tigre, que je l'observe. Je ne dois pas me laisser submerger par le doute. Il est vrai que mon bras gauche est toujours fissuré depuis mon affrontement contre l'ours, mais je ne dois pas perdre espoir. Après tout c'est le hasard qui a fait que je batte ce dernier. Enfin, je pense. Toutefois il est hors de question que je me jette dans le tas sans réfléchir. Il ne m'est pas permis de me blesser davantage. Le résultat des courses n'était pas fameux, l'autre jour : un bras fissuré, deux côtes cassées et de vilaines cicatrices sur le visage. Si je ne fais pas attention je pourrais ne pas avoir autant de chance.

Je considère la situation à toute allure mais le tigre ne me laisse – hélas - pas le temps de dégoter un moyen de le vaincre. M'assénant un coup avec sa patte, je me baisse juste à temps et me plaque contre le sol. Je roule sur le côté en me mordant les lèvres pour ignorer la douleur. Je prends de l'impulsion avec mes jambes et brandis mon poing. Je peux retenter ce miracle. Celui d'avoir vaincu l'ours en un seul coup.

Mais les véritables miracles sont comme de la neige qui s'abat sur le paysage en plein été.

C'est-à-dire rares. Extrêmement rares. Et c'est à cet instant que je réalise certaines choses. On m'a appris à retenir une quantité anormale de vocabulaires, on m'a demandé de penser comme une adulte. On m'a fait du bourrage de crâne pour que je surpasse ceux de mon âge. Et je n'ai jamais été contre ce fait. Jamais. Je le sens, j'étais tout à fait consentante.

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- Papa, maman ! Dites-moi, quand viennent mes professeurs ?

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Mais...

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- Papa, maman ! Dîtes-moi, pourquoi n'ai-je pas de professeur qui m'apprenne comment me défendre ?

- Voyons mon trésor, laisse donc la lutte, les duels et toutes ces brutalités à ces misérables pirates.

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On ne m'a jamais appris à me battre. Je suis physiquement insignifiante. Je ne connais pas les bases d'un combat. Et je ne peux décidément pas compter sur la chance à tous les coups.

Le tigre me repousse d'un mouvement vif et je suis projetée en arrière. Je roule plusieurs fois sur moi-même et finis ma course contre un arbre. Étant persuadée qu'il ne me laissera pas m'en tirer à si bon compte, je cherche à me remettre debout. Malheureusement je suis bien trop sonnée et je retombe lourdement contre le végétal. Le tigre rugit. Il est tout proche. D'instinct, je ferme brusquement mes yeux pour retrouver mon équilibre. Je me remets debout et m'aide de ma main valide – à savoir la droite – pour me guider. Je tâtonne hâtivement l'écorce de l'arbre et le contourne pour me mettre un minimum à l'abri du fauve. J'ouvre enfin les yeux et je me fais violence pour ne pas vomir. Je n'ai pas la moindre idée du nombre de tonneau que j'ai fait dans ma chute mais j'imagine en avoir fait pas mal pour être dans cet état. Sans plus tarder, et sans jeter un seul coup d'œil à mon corps, je m'élance en avant. Vers la sécurité. Vers le calme. Loin de ce prédateur. Loin de ce danger imminent. Je tourne la tête. Le tigre est sur mes talons. Et il ne va pas tarder à me rattraper pour faire de moi de la chair à saucisse. La panique fait son entrée dans ma tête et l'affolement me scie les jambes. Je suis à deux doigts d'abandonner et de me laisser dévorer.

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- Le courage est notre plus grande fierté, mon trésor. Si un jour tu dois être confrontée à un authentique problème ou à une difficulté qui paraît insurmontable prends les devants. Ne montre jamais ton dos à cet obstacle.

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C'est bien beau de savoir ça mais si je me retourne, là, maintenant, j'ai toutes les chances de mon côté pour périr entre les griffes du fauve. La cachette la plus sûre serait vraisemblablement dans les hauteurs, hors de portée de ce tigre. Un arbre ferait très bien l'affaire, mais malheureusement je ne pense pas avoir la force nécessaire avec un seul bras pour me hisser. Je ne suis pas sûre non plus que l'on m'ait appris à grimper à un arbre dans ma jeunesse. Alors que le tigre se retrouve à ma hauteur, le sentiment d'être totalement perdue me submerge de toute part. Soudain, telle la lumière de la sortie d'une grotte interminable, une solution s'offre à moi. A ma droite le sol chute en une pente dont je ne vois pas le bout. Ni une ni deux je me jette vers l'équivalent d'une merveilleuse bouée de sauvetage et me roule en boule, redoutant la suite. En une fraction de seconde je perds le fil de la gravité, et le ciel, l'herbe, les cailloux, la terre sont partout. Les feuillages me fouettent, les animaux, surpris et terrifiés, s'écartent sur mon passage. Lorsque je termine enfin ma chute, mon premier réflexe est de me mettre à genoux. Cette fois je n'y échappe pas : je vomis tout ce que j'ai ingurgité depuis ce matin, soit uniquement de l'eau. Je me pose et m'appuie sur mes genoux repliés pour reprendre mon souffle. Je jette un coup d'œil furtif derrière mon épaule pour voir si le tigre m'a suivi dans ma descente mais seuls quelques oiseaux font l'écho de ma curiosité. Je reporte mon attention sur ce qu'il y a en face de moi.

L'océan. Le point de départ de mon escapade.

Un sentiment de nostalgie s'empare de moi et je suis tentée de sourire. J'espère avoir un minimum évolué depuis ce jour. En tout cas une infime partie de ma mémoire m'est revenue. Je me souviens de cette horrible impression d'être inexistante, que le ciel pouvait m'avaler à tout instant, qu'un rien pouvait me détruire. Bien que je ne sais pas réellement comment me défendre j'aurais tout le temps d'apprendre plus tard. Je me remets debout et arpente la plage d'une humeur légère, presque joyeuse. Le sable se faufile entre mes orteils et je trouve ça étrangement agréable. Cette atmosphère presque féerique m'apaise. Je trempe mes orteils dans l'eau cependant le contraire de mes attentes se produit. En effet, je m'attendais à apprécier le contact du liquide salé avec ma peau. Or, un sentiment désagréable m'envahit et je suis contrainte de rebrousser chemin. Je m'allonge donc sur le sable et profite de la chaleur du soleil qui me réchauffe peu à peu. J'aimerais m'assoupir mais le tiraillement de mon bras gauche m'en empêche. Je m'en veux d'avoir eu autant recours à lui et de ne pas m'être ménagée. Je change de position mais rien ni fait.

Contrariée je me redresse et lève les yeux vers la montagne. Du vert du vert du vert. Partout partout partout. Trop de vert. Je déteste vraiment cette couleur. De plus, il faudrait être vraiment idiot pour ne pas comprendre que je me suis totalement égarée. Je lorgne des yeux la montagne à la recherche d'un endroit intéressant à visiter. Autant en profiter maintenant que je suis ici. Il me faudra sans doute plus d'une journée pour retrouver la cabane de Dadan. Et une de plus pour ramener de la nourriture. Il est évident qu'elle ne me laissera pas dormir sous son toit si je ne remplis pas les accords de notre contrat. Mes yeux s'attardent sur un objet brillant en haut d'une falaise, très loin à ma gauche. Piquée par ma curiosité, je me mets à la recherche d'un possible chemin ou sentier pour y accéder.

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Une stèle. C'est une stèle en forme de croix. Elle se situe réellement au bord de la falaise. Je remarque qu'elle a jauni sur les bords et qu'elle décline sur le côté droit. Je m'approche, fascinée par cette découverte. Un millier de questions me traversent l'esprit. Que fait cette stèle ici ? Pourquoi l'avoir placée si loin de la civilisation ? Cela gène-t-il quelqu'un si je me mêle de ce qui ne me regarde pas ? Est-ce mal ? Enfin bref, personne n'est là pour me surveiller. Ni me juger. Et même si c'était le cas je suis libre de faire ce dont j'ai envahi, notamment parce que je ne sais même pas d'où je viens. Je m'accroupis près de la stèle et avec la paume de la main ôte quelques débris, boue séchée et branchages.

- Tiens, mais...

Voyant quelques lettres apparaître, j'astique activement la stèle. Au final aucun nom n'y est figuré. Seulement une phrase. « La tragédie de la mort est en ceci qu'elle transforme la vie en destin ». Cela n'a pas vraiment de sens étant donné que je ne connais pas le contexte du décès de cette individu. Et pourtant... Pourtant cela éveille en moi de nombreuses émotions que je ne saurais nommer. Mon cœur bat la chamade et j'en ignore la cause. Et c'est avec toutes ces pensées qui me trottent dans la tête que je finis par m'allonger près de la stèle. Tout en observant le ciel qui vire sur le violet puis vers le bleu foncé, je songe à la mort. La mort. Puis à la vie. La vie. Qu'est-ce donc que la mort ? Qu'est-ce donc que la vie ? Quels types de différence séparent ces deux termes ? Sont-ils si éloignés qu'on le pense ? C'est avec toutes ces énigmes en tête que je m'endors, dans la brise légère du soir et sous une pluie d'étoiles bienveillantes.


Le petit commentaire de l'auteure : Bon et ben j'espère que vous aimez les descriptions *rire*. Je ne m'étais pas rendue compte mais les dialogues sont presque absents de ce chapitre. Akira suit Ace à ses risques et périls et... chute dans un ravin. Irrécupérable, cette gamine. Cette aventure lui a presque coûté la vie mais elle lui a permis de faire une découverte des plus...étranges.

Ciaossu !