Citation du chapitre : La distance rend toute chose infiniment plus précieuse (Arthur Charles Clarke)

Bonne lecture !


Chapitre six

La distance rend toute chose infiniment plus précieuse

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- « Comment as-tu pu... Comment as-tu pu la laisser faire ?! Idiote, bougre d'imbécile, tu me fais honte ! Disparais ! »

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- J'espère que tu me fais marcher là, morveuse. Qu'est-ce que c'est que cette bricole que tu nous ramènes ?

Mon sourire s'estompe et c'est le poids de trois jours infernaux qui me retombe dessus. Qu'est-ce qu'ils ont, mes ratons laveurs ? Si elle savait à quel point j'en ai bavé pour les capturer, ces deux-là... Déjà cela ne fut pas une mince affaire de retrouver le chemin de la cabane de Dadan. Plus on monte vers le sommet de la montagne plus les animaux sont dangereux et plus les risques sont nombreux. Dans mon ascension j'ai croisé un cerf immense suivi de près par sa famille. Le cadre était très attendrissant jusqu'à ce que le cerf en question se mette à charger dans ma direction. J'ai passé ma première nuit dans une petite grotte habitée par des chauves souris. Heureusement elles étaient inoffensives. Le lendemain je me suis réveillée avec en tête un plan pour capturer un animal. J'ai été tentée de réitérer l'expérience sur un ours qui passait par là mais le fiasco de la veille m'a très vite découragée. Et c'est en me débarbouillant le visage que j'ai aperçu ma future proie. Enfin, mes futurs proies. Deux ratons laveurs. Qui buvaient nonchalamment dans la même rivière que moi. Ni une ni deux, elles ont déguerpis et je me suis retrouvée là, accroupie et les bras ballants, à me demander ce que j'étais censée faire. J'en ai vite conclu que les suivre serait un bon début. Après les attraper serait une autre affaire... Confectionner un piège ne faisait pas partie de mes facultés. Toutefois, et miraculeusement, j'en suis venue à bout sans avoir recours à mon étrange don qui m'a sauvée des griffes de l'ours. De ce fait j'ai repris le chemin de la cabane, débordante d'assurance et de fierté. Jusqu'à ce que...

- Tu nous prends pour des mauviettes ou quoi ? Tu penses vraiment qu'on bouffe des fourmis ici ?

...Dadan atomise mon audace naissante. J'hésite entre lui lancer les furets à la figure ou prendre mes jambes à mon cou et partir pour ne plus jamais revenir. Finalement j'opte pour l'offensive mais n'esquisse aucun mouvement. Je me contente donc de froncer les sourcils et de grommeler :

- J'ai respecté notre pacte. C'est de la nourriture quand même. Si vous n'en voulez pas, c'est moi qui les mangerai.

A cela elle ne trouve rien à redire mais me dédie tout de même son regard le plus sombre. Tandis qu'elle finit par me laisser entrer, je remarque que Magra accourt dans ma direction.

- Nom d'un marin d'eau douce ! Akira, qu'est-ce qui t'est arrivé ? Qui t'a fait cela ?

La dernière chose que j'ai envie de savoir c'est de voir dans quel état je suis. Ce que j'aimerais en fait c'est m'allonger et dormir car mon bras gauche me fait trop souffrir. Seulement, je fais mine de rien et lui souris.

- Mon inattention.

Je jette mes furets près de mon minuscule matelas et m'assois à côté. Pas question de tacher la couverture. C'est le premier cadeau que l'on m'a offert sur cette île. Je balaye la salle du regard. L'ambiance est assez festive. Les gens boivent, mangent, rient, de temps en temps s'insultent avec des mots qui me sont inconnus mais rien de bien méchant, je crois. Je dirais même que ce sont ceux qui s'apprécient le plus qui se charrient. Le cadre de cette vie animée fait battre mon cœur.

- Ca t'apprendra à me suivre.

Je tourne la tête. Ace est assis près de moi, brochette en main. Vraisemblablement il ne vient pas d'arriver. C'est juste que je ne l'avais pas remarqué. Son ton est ampli de reproches. Mais bizarrement ça ne m'affecte pas. Il est vrai que j'ai bien failli y passer en tombant dans le ravin. Cependant j'ai pu faire la découverte de cette stèle mystérieuse qui a piqué à vif ma curiosité. Un sentiment de reconnaissance envers Ace éclot dans mon être. Mais je ne laisse rien paraître. A l'inverse, je le regarde gravement et ronchonne :

- La prochaine fois avises-toi de vérifier que je sois vraiment morte.

Le tranchant de ma voix semble le surprendre. En fait, j'en suis la première étonnée. Je ne voulais pas dire cela de cette façon. Ace me considère un instant avant de tourner la tête et de rétorquer avec sévérité :

- Parce qu'il y aura une prochaine fois ?

- Oui.

- Abandonne. Tu n'arriveras jamais à me suivre. Regarde, t'as pas fait deux pas que t'es tombée dans ce ravin. Ça t'a pas suffit ?

- Non.

Il soupire avec exagération et se lève en balançant le bâtonnet de sa brochette dans un coin de la pièce. Un bandit finit par marcher dessus et la brise sans s'en rendre compte. Je m'attends à me retrouver seule la seconde suivante – question d'habitude – mais Ace reste planter là, les bras croisés et les yeux dans le vague. Il paraît très concentré et se fiche très certainement de toute cette agitation autour de lui. Ce silence entre nous dure quelques minutes. Mon esprit tente de profiter de cette instant précieux et crée une multitude de questions à poser à Ace. Du genre « Quel âge as-tu ? » « Où sont tes parents ? » « Pourquoi tu vis ici, avec Dadan et compagnie ? » « Pourquoi t'es aussi désagréable ? ». Ahah. Non. S'il y a bien une question à absolument éviter sous peine de mourir c'est bien celle-ci. Je comprends alors que ce que j'éprouve pour Ace est un mélange d'admiration mais aussi de peur et de crainte. La différence qu'il a bâti avec les autres m'impressionne mais m'effraye aussi un peu. Comme s'il n'avait pas sa place ici. Et moi ? Est-ce que je l'ai ? Je m'apprête à lui demander où il passe ses journées quand il m'interrompt dans mon raisonnement en ajoutant dans un murmure :

- Dis, qu'est-ce que tu penses de Gold Roger ?

Qui ça ?

Il décroise les bras, baisse la tête et serre fortement les poings, attendant certainement ma réponse. Le voyant aussi fébrile je me dis qu'il vaudrait mieux ne pas lui demander qui est ce Gold...euh... Gold Roger. C'est la première fois que notre discussion prend un tel tournant. Je ne dois rien gâcher. Mais autant être sincère, n'est-ce pas ? Alors je lui réponds, guettant sa réaction :

- Je pense que c'est une personne qui t'interpelle ou t'intéresse, non ?

Il se tourne si brusquement vers moi qu'un courant d'air me frôle là où ma peau est nue. Avec mon bras valide je saisis toutes les petites mèches ondulées qui me chatouillent le front ou le nez et les rejette en arrière. Je lui souris.

- Et si c'est l'un de tes proches, alors c'est sans doute une bonne personne.

Il semble scandalisé et je ne sais pas du tout comment interpréter ça. Est ce que je l'ai blessé ? Puis son expression change du tout au tout. Il fronce les sourcils et je sens que d'un instant à l'autre une tempête va s'abattre sur moi, qu'un océan de fureur va m'emporter et que...

- Ah ! Vous êtes là les morveux.

Dadan va s'incruster dans notre conversation. Ah non, ça je ne l'avais pas prévu. Je n'ai jamais été aussi heureuse de la voir... Quoique Ace ne paraît pas calmé pour autant. Je me mords la lèvre inférieure et concentre toute mon intention sur la chef des bandits. Alors qu'elle s'avance vers nous, son collier de perles rouges voltige dans tous les sens. Je me surprends à le trouver magnifique. Elle nous toise chacun notre tour durant quelques secondes puis finit par dire en s'appuyant sur ses hanches :

- Vous savez tous les deux, enfin surtout toi Ace, qu'ici on se lave avec de l'eau de pluie. Et l'eau de pluie ça court pas les rues, hein, faut pas croire qu'on a tout à la demande dans c'te baraque. Bref, vous êtes les deux seuls mômes ici. Je me disais donc que... bah pour économiser de l'eau vous pourrez vous lavez ensemble.

Je crois que si elle avait dit « à deux » au lieu de « ensemble » ça m'aurait produit un électrochoc moins violent. Ensemble. Le problème avec « ensemble » c'est qu'on s'attend à une certaine...euh... entente ? Sauf que là c'est loin d'être le cas il me semble. D'un côté, Ace a essayé de me tuer – bien qu'il ne soit pas réellement responsable. De l'autre, je viens de le blesser. Il me semble du moins. N'attendant pas de réponse, elle ajoute avec précipitation :

- Surtout que vous êtes biens frêles tous les deux, y aura suffisamment de place dans la bassine. Et puis... Oh ! Hé ! Où tu vas comme ça Ace ? J'te cause, tu pourrais au moins m'écouter !

Ace se hâte vers le porte d'entrée et la claque en sortant. Le bruit résonne dans mon cœur. C'est étrange. Tout à l'heure quand il m'a d'une certaine façon sermonnée de l'avoir suivi ça ne m'a rien fait. Là pourtant c'est tout l'inverse qui se produit et je n'ai rien vu venir.

- Purée il est pénible ce marmot... Tss... Hé fillette, pourquoi tu tires cette tronche ?

Pourquoi ? Je n'en sais rien. Je ne pourrais même pas me l'expliquer. En fin de compte, je sais juste que ça me fait mal.

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- « Arrête ! Arrête je t'en supplie ! Ne lui fais pas de mal ! »

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La stèle semble plus morne que la dernière fois. En fait, je me doute qu'elle n'est en rien fautive. C'est moi, l'unique coupable. Mon énergie s'est jouée de moi. Elle m'a laissée seule face à ce monde dans lequel je lutte pour m'intégrer. Mon regard porté sur les choses s'est assombri et j'en ignore la cause. Je m'assois en face de la stèle et enfouis ma tête contre mes genoux. Une délicate pluie vient me chatouiller les épaules et la nuque. J'entends le clapotement qu'elle produit et qui m'apaise et détend mes muscles. Et puis une secousse survient dans mes membres, dans ma cervelle, dans mes muscles, et j'y vois tellement clair à présent que je le perçois très nettement.

Le traumatisme qui séjourne librement chez moi.

Enfin, à l'intérieur de moi je devrais dire plutôt. Et les raisons de ce traumatisme sont mes souvenirs. Ces derniers temps ils ont pris une nouvelle apparence, leurs visages ont changé. Ils ne me motivent plus pour en apprendre plus sur mon passé. A l'inverse, ils me démoralisent et j'ai tellement peur tellement, tellement peur de dormir.

J'ai peur de m'assoupir pour qu'ils resurgissent plus intenses, plus cruels, plus douloureux que tout ce que j'avais imaginé.

J'ai peur que l'un d'eux m'engloutissent.

Mais...

J'ai surtout peur de découvrir quelque chose que je n'ai jamais, jamais voulu savoir.

Les sourires se sont changés en soupirs, les rires en larmes, les murmures en cris. Les conseils sont à présent des reproches adressés à je ne sais qui. Une chose est certaine.

Mon passé n'est pas aussi féerique que je le pensais jusqu'à maintenant.

Je respire profondément et décide de rester ici jusqu'à ce que l'averse soit passée. Qu'importe si cela doit durer plusieurs heures, voire plusieurs jours. J'en ai assez d'être soumise. Soumise à ce fardeau qu'est mon passé et qui m'apparaît sans que je le souhaite. Le fait de rester au même endroit est une idée peut-être absurde, mais elle est de moi. Et uniquement de moi. Pour passer le temps une idée me vient.

Cette stèle. Elle est trop triste, trop sombre, trop exclue du monde entier, trop seule. Trop tout. J'éprouve de la compassion pour elle, elle qui a été probablement abandonnée et qui n'est pas entretenue. Elle qui a été placée sur cette falaise, comme-ci elle était à deux doigts de se jeter dans le vide. Elle qui ne porte même pas de nom, juste une citation. Et pourtant un nom est la base de tout, c'est le point de départ de tout être humain. La preuve : mon histoire commence de là et a eu un sens à partir de l'instant où je me suis souvenue de mon nom. Alors comment est-ce possible que cette stèle n'en possède pas un ? Personne ne devrait accepter une chose pareille. Je me lève si brusquement que je manque de tomber. Des fourmis me parcourent les jambes, elles sont tout engourdies. Une rafale de vent me fouette mes bras qui sont à découvert. Je savoure les frissons qui font trembler mon corps et je prends une profonde respiration. Des gouttes d'eau viennent me chatouiller les cils, le nez, la bouche, le menton. Je m'avance et effleure du bout des doigts le haut de la stèle.

- A compter de ce jour, je prends la décision de te baptiser...

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- Stella ? C'est un si joli prénom.

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- ...Stella.

Stèle. Stella. Ça paraît logique en fait, ça coule de source. Je souris de satisfaction. Ce prénom me rend nostalgique et j'ignore, une fois de plus, pourquoi. Néanmoins je m'en contrefiche. Je dois aller de l'avant. Il n'est plus question de trébucher à chaque obstacle qui me barre la route. Je découvrirais la vérité sur mon passé et rien ni personne ne pourra me faire changer d'avis. Dire qu'il y a quelques minutes j'étais en train de me morfondre et d'abandonner ma quête... Qu'importe s'il est effrayant ou s'il va m'informer de quelque chose que j'aurais mieux fait d'ignorer. J'accepterai tout. Je vivrai au jour le jour, suivant uniquement mes désirs, mes envies.

Un rayon de soleil illumine soudainement l'horizon. L'océan paraît moins terrifiant, moins impressionnant mais je ne suis pas totalement rassurée. Je baisse les yeux vers la stèle.

- Stella, je te fais la promesse que tu ne seras plus jamais seule.

Le ciel explose en différentes couleurs me donnant l'impression que mes paroles sont recueillies par les cieux. Je me mets à rire à gorge déployée. Un arc-en-ciel est apparu sous mes yeux.

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- Tu vas chasser ?

Ace s'arrête dans sa course. Adossée au mur de la cabane, près de la porte d'entrée, j'attendais depuis un certain temps sa sortie. Je patiente sagement, me balançant sur mes pieds. Sa froideur est toujours d'actualité on dirait. Il finit tout de même par acquiescer. Je poursuis :

- Très bien. Je viens avec toi alors.

Il ne tarde pas à me foudroyer du regard. On dirait que cela ne lui plaît pas du tout mais je me suis préparée à cette réaction. Cependant je ne m'attendais pas à le voir sourire. C'est bien la première fois que je le vois sourire.

- Fais comme tu veux, je m'en fiche. De toute façon tu n'arriveras pas à me suivre.

Il se détourne et se met à courir dans la direction opposée, s'enfonçant de plus en plus dans la forêt. Ma réaction se fait en deux temps. Tout d'abord je suis si interloquée que j'ai l'étrange impression que le monde s'est arrêté, que le temps s'est figé avec moi. Ensuite, je sens mon cœur qui recommence à palpiter à toute vitesse et je ne peux pas freiner plus longtemps mon sourire qui me scie le visage en deux. Je suis prise d'une fougue soudaine. Je sens que je pourrais pulvériser deux ou trois ours avec une telle énergie. Sans plus attendre je me mets à courir dans la même direction qu'Ace. Je tente de le suivre, de le rattraper et d'amoindrir la distance qui nous sépare encore.

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Des crocodiles m'observent attentivement, guettant le moindre de mes faits et gestes. Je suis stoppée dans ma course, incapable de surmonter cet obstacle. Ace, quant à lui, saute habilement sur la tête des reptiles. Il poursuit sa route sans me jeter un seul regard, jusqu'à disparaître totalement de mon champ de vision.

- D'accord, ça ne va pas être si facile que ça...


Le petit commentaire de l'auteure : Je dois être un peu folle car j'adore les passages où Akira galère. Elle est intelligente mais force est de constater qu'elle n'est pas très dégourdie sur ses pattes. Elle ne parvient pas chasser convenablement et ne réussit pas à suivre Ace. Du moins pour le moment... De plus, elle comprend que son passé n'est pas aussi rose que cela. Que lui est-il arrivé ? Mystère !

Ciaossu !