Bien le bonjour !
Voici les réponses aux lecteurs et lectrices :
Cheshire D. Flo - Je suis vraiment touchée que tu ais écouté la musique qui m'a inspirée pour le chapitre précédent, merci beaucoup ! Je suis ravie de constater qu'elle a eu l'effet escompté. Pour le coup, j'ai deux grands frères du coup la peine d'Akira m'a vraiment peinée. Et je comprends ce que tu as ressenti pour ton chat. J'en ai eu plusieurs et la plupart ont trépassé subitement. Chaque peine est unique, qu'elle soit éprouvée pour un humain ou un animal. Quant à la personne qui apparait dans le Flash Back d'Akira... Hm hm ! Mystère ! *smile*. Mais sois en sûre, le passé d'Akira sera un jour révélé. Merci beaucoup pour ton commentaire. Je le dis à chaque fois et à chaque fois je le pense encore plus !
Akabane D Yui - C'est sûr que j'ai été particulièrement dure avec Akira ! La pauvre, à seulement 9 ans, je suis une brute épaisse... Disons que ces blessures vont l'endurcir. Merci pour ton commentaire. Tout comme pour Cheshire , je suis extrêmement touchée que tu suives ma fic. En espérant que la suite te plaise !
Citation du chapitre : Après la souffrance, laissons-nous la chance de renaître et de croire à nouveau (Marie Christine Duquette et Annie Germain)
Bonne lecture !
Chapitre dix-neuf
Après la souffrance, laissons-nous la chance de renaître et de croire à nouveau
/
- Dis Sabo, est-ce que... est-ce qu'on sera toujours ensemble ?
- Tu veux dire à l'avenir ?
- Oui.
- Évidemment ! Même si nous ne naviguons pas sur les mêmes mers, je penserai toujours à Ace et Luffy. Et à toi.
/
Nous observons en silence la cabane ASLA. Perchée dans un arbre, elle semble invulnérable, presque immuable. Comme s'il ne s'était rien passé. Le drapeau de notre fratrie flotte toujours insolemment au-dessus de la maisonnette. Un signal inaudible se transmet entre nos esprits et nous nous mettons à grimper au végétal.
A peine ai-je mis un premier pied dans la cabane qu'une boule se forme dans ma gorge. Nous ne sommes pas revenus ici depuis les récents événements. Récents ? Cela va faire trois mois dans quelques jours si on y réfléchit bien. Paradoxalement, le temps est passé au ralentit jusqu'à maintenant. Les premières journées ont été les plus éprouvantes. Malgré toute notre bonne volonté, il était difficile de se motiver pour faire quoi que ce soit. Même Ace avait du mal à se remettre à chasser. Toutefois, au fur et à mesure que le temps passait, nous avons peu à peu repris nos anciennes habitudes. Je ne dirai pas que notre quotidien est identique à celui que l'on menait avant. Mais nous reprenons petit à petit du « poil de la bête » comme dirait Magra. C'est horrible à dire – et même à penser – mais les blessures engendrées par le décès de Sabo commencent tout doucement à cicatriser. Bien évidemment, je suis consciente qu'il va me falloir plus que quelques mois pour pouvoir supporter ce tragique événement. C'est comme si soudainement la pyramide de mon bonheur avait explosé et qu'il fallait reprendre sa conception depuis le début. Sauf que cette fois, déplacer les blocs de pierre et les empiler est une tâche beaucoup plus ardue. En fait, savoir qu'un jour ce bonheur pourra de nouveau être reconstruit me terrifie. Et je m'en veux. J'en veux déjà à mon futur moi d'être heureuse.
Un bruit presque imperceptible mais répétitif me fait sortir de mes songes. Je tourne la tête et découvre l'auteur de ce cliquetis ô combien familier. L'horloge. L'horloge murale dont les aiguilles ne cessent de tourner inlassablement.
- Où sont les rideaux ? s'enquiert Ace.
Les longs draps qui servaient à nous protéger un minimum du vent et de la pluie ont disparu.
- Le vent a probablement dû les emporter, je m'entends répondre. Il fallait bien que cela arrive un jour ou l'autre.
Nous continuons notre inspection dans le silence. De mes doigts je caresse la table où je me suis abritée lorsqu'il y avait l'orage. Sabo était venu me rejoindre et l'espace d'un instant ma peur s'était évaporée. Mes pieds me traînent jusqu'à nos quatre couchettes. On pourrait presque y lire la forme de nos corps sur les couvertures froissées. Tout au fond à droite se trouve la bassine où on prenait de temps en temps notre bain. Quand j'y repense cela a dû arriver à peu près dix fois, pas plus. Nous préférons largement nous réfugier chez Dadan pour nous laver. Vu que j'ai détruit la salle de bain initiale – il y a de cela presque un an - une autre a été aménagée dans une pièce plus petite. Du coup, grâce à son étroitesse, la chaleur était mieux conservée. De plus, ses quatre murs nous protégeaient du vent, contrairement à la cabane ASLA qui y était sans cesse exposée. Je prends une profonde inspiration et demande :
- Qu'est-ce qu'on fait ?
Luffy a les yeux fixés sur les quatre coupelles regroupées dans un filet fixé au mur, juste en dessous de l'horloge. Quant à Ace, il est assis sur la balustrade, les mains dans les poches, et observe certainement le drapeau de notre fratrie.
- On fait rien, tranche Luffy sans se détourner de l'objet de son attention.
Aucune autre réponse n'aurait pu autant me convenir que celle-ci. Je me rapproche de Luffy, saisis l'horloge et la retourne. A l'aide deux doigts je défais le mécanisme pour que les aiguilles arrêtent de tourner. Enfin, je remets en place la pendule et souris de nostalgie mais aussi un peu d'amertume. Je me sens d'humeur mélancolique. Nous ne reviendrons plus jamais ici. Cette cabane est inhabitable s'il manque l'un d'entre nous. Une nouvelle ère débute pour nous trois, il nous faut tourner la page.
Comme l'indique à présent l'horloge, le temps s'est arrêté pour la cabane ASLA.
/
Allongée sur le ventre dans l'herbe, je feuillette attentivement le livre que m'a prêté Magra. Le bouquin illustre toutes sortes d'arbres que l'on peut dénicher sur cette île. Certains peuplent abondamment l'île tandis que d'autres sont peu nombreux et donc difficiles à débusquer. Je prends mon carnet de mots qui me sert désormais pour tout et n'importe quoi et je note ce qui m'intéresse. Je suis assez surprise de ce que jeconsulte. Existe-t-il réellement autant d'arbres différents sur l'île de Dawn ? Je me sens presque déçue de moi-même. En deux ans j'aurais pu un peu plus m'intéresser à ce qui m'entoure, surtout que j'apprécie le contact avec la nature. La faune et la fauve sont deux entités qui font constamment partie de ma vie. D'un côté, la végétation a ce je-ne-sais-quoi de rassurant et de relaxant. Je pourrais passer des heures à contempler les fleurs ou à rester étendue dans l'herbe. De l'autre côté, les animaux peuvent être à la fois adorables et terrifiants. L'expérience m'a prouvé de toujours me méfier de ce que je croise sur ma route. Cependant, je n'ai pas plus approfondi mes recherches que cela. Je me suis éternisée à un stade que l'on peut appeler fondamental pour pouvoir survivre à cette forêt.
Après de nombreuses heures de lecture, je viens enfin à bout du livre. Je me redresse et m'étire. Il commence à faire sombre et les criquets du soir s'affairent déjà à chanter en chœur. A ma gauche, Luffy s'est déjà fabriqué un semblant de cabane. Le bois utilisé est mal coupé et paraît rigide, sec mais fragile. Malgré la quantité astronomique de vis dont il s'est servi pour fixer les planches entre elles, je doute que son logement précaire résiste à une tempête. Je souris. Une fois encore mon petit frère a confondu vitesse et précipitation. Cependant, lui au moins a un toit où s'abriter. Si je tourne la tête à droite je fais face à une scène ô combien différente. Ace manie le bois avec une dextérité et une vitesse étonnante. On dirait qu'il a fait ça toute sa vie. Force est de constater que même la personne la plus fière et présomptueuse de l'île serait béate d'admiration devant ce travail. En même temps, si l'on s'attarde deux minutes sur le sujet, Ace vit dans cette forêt depuis onze ans. Il doit en connaître tous les recoins secrets ainsi que les lieux à éviter si on veut contourner le danger. Sa cabane a de l'allure et elle est presque terminée. Lui aussi aura un toit sous lequel se coucher ce soir. Contrairement à moi qui n'aie même pas commencé. Ça devrait m'inquiéter mais je me sens étrangement sereine. Comme on dit, « Patience en longueur de temps font plus que force ni que rage ». Demain j'entamerai de sérieuses recherches pour dégoter le bois qu'il me faut. J'ai déjà une idée bien précise de l'aspect qu'aura ma cabane ainsi que de sa contenance. Je m'allonge de nouveau dans l'herbe, les orteils en éventail, et contemple le ciel du crépuscule où s'enchevêtrent du bleu marine et du violet aubergine. Je ferme les yeux et me demande une fraction de seconde d'où me vient cette connaissance des couleurs. Mais je me reprends très vite et force mon esprit à s'évader vers la cause de ce changement pour notre fratrie.
Ce matin nous avons pris la décision de devenir totalement indépendants de Dadan. Cette autonomie signifie ne plus vivre sous leur toit pour pouvoir apprendre à se débrouiller seuls. Cela m'a rappelé les débuts d'ASLA sauf que cette fois cette indépendance prend également son sens à l'intérieur de notre fratrie. De ce fait, nous avons conclu qu'il serait judicieux de créer nos propres maisonnettes. Bon, d'accord, nous sommes à trente mètres de chez Dadan mais il faut un début à tout. De plus, nous avons prévu d'aller quand même nous laver chez elle. Enfin, s'installer dans la forêt serait beaucoup trop périlleux. Nous sommes au sommet du Mont Corbo et c'est probablement le lieu le moins infesté par les animaux sauvages.
- Tu veux dormir chez moi ?
La voix enfantine de Luffy parvient à mes oreilles. Je ne l'ai même pas vu sortir de sa cabane. Le « chez moi » qu'il a employé est exaltant. Bientôt, moi aussi j'aurai un « chez moi ».
- C'est gentil Luffy mais nous avons convenu de construire nous-mêmes nos cabanes. C'est mon problème si la mienne n'est encore que du vent et de la poussière.
Il paraît moyennement convaincu.
- Ne t'en fais pas, va ! J'ai ma couverture, je n'aurai pas froid. Et puis je vais dormir d'un sommeil léger, je serai sur mes gardes et personne ne me causera du mal.
Il tire une grimace et tape dans un caillou à l'aide de son pied.
- Fais comme tu veux. Mais s'il y a un souci tu cries, ok ?
Je glousse, sachant pertinemment que crier ne le réveillerait pas. Seule l'odeur de la nourriture peut le sortir de son coma éphémère.
- C'est promis. Bonne nuit, petit frère.
- A demain Aki !
Je me retrouve à nouveau seule. Ace s'est également replié dans sa cabane. On ne s'est pas beaucoup parlé aujourd'hui. Mon ventre émet des gargouillements bruyants. Je réalise que je n'ai pas mangé depuis ce matin. Tant pis, il est trop tard pour chasser de toute façon. Et je n'ai rien sous la main pour allumer un feu. Je m'enroule dans ma couverture, excitée comme une puce par la journée décisive de demain.
/
Je laisse tomber à mes pieds les morceaux de bois que j'ai récupérés depuis deux jours et époussette mes mains. Voilà, j'ai enfin terminé. J'ai parcouru une bonne partie de la forêt pour dénicher ce que je cherchais et j'ai finalement réalisé mon objectif avec brio. Grâce au livre que m'a prêté Magra, j'ai compris quel type de bois était le plus susceptible de m'intéresser. Et il s'agit du bois souple. J'ai constaté que contrairement à Luffy qui utilise du bois sec et rigide, Ace a recours à un bois qu'il peut façonner et courber selon ses désirs. De ce fait sa cabane – qui est, soit dit en passant, presque terminée – est plutôt atypique et ne possède pas une façade traditionnellement carrée. Dire que je ne me suis pas inspirée de son idée serait mentir. Par conséquent j'ai consacré ces deux jours à débusquer du bois souple. Et le temps que j'ai consacré à cette pratique pourrait s'expliquer par la diversité de bois que j'ai maintenant en ma possession. J'ai coupé des morceaux de chêne qui me serviront à construire la façade de la cabane. J'ai également de l'érable et de l'acajou, deux bois physiquement différents et qui me serviront à fabriquer le mobilier dont j'aurai besoin pour vivre le plus confortablement possible. Enfin, j'ai tranché un morceau de frêne pour des futures décorations. Ce sera ma première création en solo, ainsi je souhaite faire de mon mieux pour me construire un chez moi digne de ce nom. Je souris devant tous ces morceaux de bois à présent empilés et qui ne demandent qu'à être utilisés.
Au travail.
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Je recule de trois pas pour admirer le résultat de cette journée entière dédiée à la construction de mon chez moi. Je ne peux pas m'empêcher de sourire alors que la pluie fait des ravages sur ma tête et mes épaules. La cabane est de forme ovale, assez spatieuse et paraît assez solide. Comme prévu, je l'ai construite en me référant à ce que j'ai appris dans le livre de Magra. La façade faite à base de bois de chêne est plus foncée que celles d'Ace et Luffy. A l'intérieur nous pouvons retrouver un lit à une place fait d'acajou. Ni matelas ni draps ne le recouvrent. Jusqu'à présent j'avais l'habitude de dormir par terre et à vrai dire cela ne me gênait pas. Pourtant j'ai voulu tester ce type de couchette. Si je parviens à mettre la main sur une couette, un matelas ou même des coussins lors de ma prochaine expédition au Grey Terminal je suis persuadée que ce lit sera plus moelleux. Au centre de la petite pièce se dresse fièrement une petite table basse taillée dans de l'érable. Sa teinte sépia m'émerveille même si je suis moins convaincue par sa sculpture. Elle n'est pas totalement droite et lisse. Je soupire et décide de remettre cette tâche à plus tard. Je suis épuisée et je pense mériter une bonne nuit de repos. Je ramasse le bois de frêne que je n'ai pas encore utilisé et l'entrepose dans un coin au sec. Je saisis ma fidèle couverture que je traîne avec moi depuis deux ans, me frictionne la tête avec et m'enroule dedans. Puis j'avance vers le lit rouge. Un peu plus tôt dans la journée j'ai taillé de fines lames dans l'acajou et les ai placées sur le lit. Elles sont disposées à égale distance les unes des autres de façon à ce qu'elles représentent à première vue des lattes. Ayant pleinement confiance en mon dur labeur, je m'assois sans retenue en plein milieu du lit. J'ai à peine le temps d'entendre un léger craquement que je me retrouve coincée entre les lattes, les fesses à terre et les jambes en l'air. Je reste dans cette position ridicule suffisamment longtemps pour que Luffy fasse son apparition. Je vois à sa tête qu'il s'apprête à me demander ce qui s'est passé sauf que la réponse lui est venue immédiatement en croisant mon regard. Un silence pesant plane dans la petite pièce. Toutefois, les prémices d'un sourire finissent par fleurir sur les lèvres de Luffy et je ne peux plus me retenir. J'explose littéralement de rire, rejetant ma tête en arrière alors que de tous petits morceaux de bois ne cessent de me tirailler la peau. La grossièreté de la situation et le rire contagieux de Luffy rendent mon hilarité particulièrement singulière. C'est comme-si la mort de Sabo nous avait plongés tous les trois dans une tempête de froid interminable. J'ai l'impression de dégeler. Il faut croire que le rire est comme le soleil.
Il chasse l'hiver du visage humain.
/
Je m'appuie contre un tronc d'arbre et reprends péniblement mon souffle. Une fine pluie fait son apparition et me caresse les épaules. J'entends mon cœur battre dans mes tempes et j'en déduis que je suis en très fâcheuse posture. Je ferme les yeux et retiens ma respiration quelques instants pour essayer de calmer mon pouls. D'un revers de la main j'essuie la sueur de mon front et relève ensuite la tête. Ace est tranquillement perché sur une branche à une cinquantaine de mètres de moi. A en juger le regard qu'il me porte, j'ai l'impression d'avoir traversé une barrière temporelle et d'avoir fait un bon dans le passé. C'est typiquement ce genre de regard qui me donne le sentiment d'être infiniment inférieure à lui.
- J'en peux plus... Je vais clamser ! s'écrit Luffy qui me rejoint enfin, tout aussi essoufflé que je le suis.
A bout de souffle il se laisse tomber, les bras ballants. J'éprouve une forme de compassion pour lui. Les bleus qu'il porte sur presque tout son corps sont bien plus prononcés que les miens. Il faut dire que Garp, son grand-père, s'est montré expressément impétueux ce matin. Étant un Vice-Amiral de la Marine, il n'accepte pas que nous cultivions le rêve de devenir pirate un jour. De ce fait, chacune de ses visites est ponctuée par un règlement de comptes « corporel ». Évidemment les coups de poing sont de sortis et mes frères et moi finissons la plupart du temps terriblement amochés. Garp possède une force hors du commun. La première fois qu'il m'a frappée je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer alors que je déteste exhiber un signe de faiblesse. La visite de Garp de ce matin est mal tombée. Pour sur, Ace avait prévu de nous faire endurer son entraînement hebdomadaire qui consiste à le suivre sans relâche dans toute la forêt pendant six heures. Cependant, il existe un gouffre de différences entre réaliser cet exercice au mieux de sa forme et, à l'inverse, blessé et exténué. Tout comme il doit probablement exister un gouffre entre l'endurance d'Ace et la nôtre. Pour sur, si j'écoutais mon corps – ce qui arrive très exactement jamais – je me jetterai au sol et je ne me lèverai que dans trois jours, réveillée uniquement par une faim de loup. A l'inverse, Ace semble être en pleine possession de tous ses moyens. C'est à peine s'il semble essoufflé. Et il ne manque pas de nous lancer un... :
- Je n'arrête pas de vous attendre depuis tout à l'heure, dépêchez-vous !
… qui a le mérite de nous faire grincer des dents de frustration. Je tends ma main à Luffy pour le remotiver. Il la regarde fixement puis se tourne vers moi l'air épouvanté comme si je venais de trouer son chapeau.
- Qu'est-ce qu'il y a ? je m'enquiers.
Il se lève d'un bond malgré ses petites jambes qui flageolent et réplique, déterminé.
- C'est une épreuve que j'ai envie de réussir seul, tout comme toi avec ton « pays ».
Je cligne des yeux plusieurs fois d'affiler avant d'assimiler sa remarque. Je ne savais pas que le fait de vouloir construire ma cabane avec pour uniques outils mes bras l'avait autant marqué que ça. Je souris et lui tapote la tête.
- Tu as absolument raison. Allons-y !
Mais.
Un individu imprévu ne semble pas du tout de cet avis. L'atmosphère qui était déjà bien tendue devient aussi lourde que du plomb posé sur nos épaules. Je me raidis, les poils de mes bras se dressent et une sueur froide descend le long de mon dos. Je prends mon courage à deux mains et me retrouve face à une montagne de poils, de brun et surtout de colère injustifiée.
En deux ans il est évident que je n'ai jamais croisé un ours aussi monstrueux.
Même celui que j'ai abattu pour me faire accepter par Dadan était insignifiant si on se hasarde à comparer les deux mammifères. Par réflexe je place mes avants bras devant moi. Je remarque aussitôt que je tremble. La vérité est que je suis à bout de forces alors que le combat n'a même pas commencé. Mais est-ce que mon épuisement est l'unique fautif de cette impuissance ? Je ne pense pas, non. Tout au fond de moi je ressens un étrange malaise qui ne m'avait pas gagnée depuis un certain temps. C'est un sentiment désagréable qui vous rend plus petit que vous ne l'êtes, qui rend toutes choses plus impressionnantes, plus terrifiantes, et pour finir qui vous déstabilise au point de ne plus vous connaître vous-même.
La peur.
Je réagis au quart de tour tandis que l'ours s'approche dangereusement de nous :
- Ace, on a besoin de toi !
Ce qui peut se traduire explicitement par un « J'ai besoin de toi à mes côtés pour me battre ». Je ne m'en étais jamais rendu compte mais tout semble plus clair à présent. Ma force, mon courage et ma détermination me viennent principalement de mes frères. Durant ces nombreux mois passés à leurs côtés je savais que nous formions un tout, qu'à nous quatre nous pouvions soulever des montagnes et abattre n'importe quel animal de cette forêt. Sabo partit, cette union s'est fragilisée tout comme ma confiance en moi. Même avec mon jeune frère à mes côtés je ne me sens pas pousser des ailes et donc capable de battre cette monstruosité. J'ai vitalement besoin d'Ace. Qui me rétorque :
- Et pourquoi ça ?
J'en reste bouche bée. Bien évidemment, c'est à cet instant que la bête décide de mener un premier assaut. Luffy se rue sur moi et m'entraîne dans sa chute. La patte du mammifère fait voler l'arbre qui se prélassait tranquillement derrière nous. Pas le temps de réfléchir à un plan décent, je me mets à ramper à toute vitesse loin de notre adversaire. Malheureusement cette improvisation nous fait défaut puisque Luffy ne coordonne pas ses mouvements au mien. En effet, je risque un coup d'œil vers lui et découvre avec effroi qu'il se dirige vers la direction opposée et que l'ours suit avec attention ses mouvements. Je me démène comme je peux pour me remettre debout. Un vertige essaye de me faire chuter de nouveau en troublant ma vue et mes autres sens mais je ne me laisse pas intimider. La fatigue n'aura pas raison de moi. Luffy ne semble pas s'avouer vaincu non plus. Il recule son poing, le ramène rapidement devant lui et son bras s'étire en avant. Seulement – et, devrais-je ajouter comme d'habitude – son attaque n'atteint pas sa cible et ricoche contre le sol. Il ne m'en faut pas plus pour me décider à lui venir en aide. Si Ace s'obstine à rester percher dans son arbre, c'est moi qui me chargerai de cet ours. Sans prendre le temps de réfléchir davantage, je lève le pied, assemble à toute vitesse mon pouvoir dans ce dernier et l'abat violemment dans le sol dans l'espoir de déstabiliser l'ours. Mais ce n'est pas sous le mammifère que se forme un cratère qui est censé le faire chuter.
C'est sous moi.
Et je ne peux pas nommer cela à proprement parler un cratère. Le sol ne s'est pas creusé sous l'impact comme je l'avais songé. Non. Au lieu de désintégrer la surface, mon énergie s'est répandue dans la terre et, telle une bombe, a explosé de toute part. Mon pied est coincé entre des rochers qui se sont détachés du sol. D'innombrables fissures sillonnent leurs routes autour de moi jusqu'au dénouement final. J'ai le temps de ne rien dire, de n'esquisser le moindre mouvement. C'est à peine si j'ai le temps de reprendre mon souffle. La seconde d'après, je me fais engloutir par un nombre incalculable de parcelles de terre.
/
Et on m'englobe, on m'absorbe, on me déguste, on me gobe à n'en plus finir. Je me débats comme une forcenée contre une force inconnue, contre un ennemi sans visage qui résulte simplement de mon inexpérience, de la perte de contrôle de mon Fruit du démon.
- Akira ! Akira, réveilles-toi !
Mon cœur bondit dans ma poitrine, ma conscience expulse ce rêve terrifiant loin de mon corps et je me réveille. Je m'élance d'instinct en avant et percute maladroitement un visage. Une plainte se fait entendre et alors même que mon esprit est encore embrumé je parviens à reconnaître Magra.
- Eh bien, quel réveil en fanfare !
Mes lèvres bougent d'elles-mêmes.
- Que s'est-il passé ?
- Il me semble que c'est à moi de te poser cette question. Tu n'as pas arrêté de gesticuler dans ton sommeil.
- Nom d'un chien, il manquerait plus que tu sois possédée par le diable ! Pour une gamine t'es une sacrée morveuse !
Cette fois je reconnais sans mal Dadan qui doit être assise derrière moi. Je secoue la tête.
- Non, je veux dire que s'est-il passé avant ça ?
J'ai beau poser mes yeux insistants sur Magra, rien n'y fait. C'est cruel de ma part, je sais qu'il peine à avouer ce qui pourrait me blesser. En voyant sa mine affligée je prends conscience que c'est soit grave soit très grave. Dadan fait bientôt irruption dans mon champ de vision, un cigare coincé entre les dents et les mains dans les poches de son bermuda. Pourtant je la connais assez pour prétendre que cet air nonchalant qu'elle arbore n'est qu'un leurre. Si la situation ne la tracassait pas elle me regarderait dans les yeux. Ce qui, à cet instant, n'est absolument pas le cas.
- Il s'est passé que tu as perdu connaissance sous une masse de pierres et que Luffy s'est fait blesser par cette saloperie d'ours. Ensuite – et je ne sais par quel miracle – Ace vous a ramenés ici alors que la tempête venait de se lever sur l'île. Bien évidemment l'ours est toujours en vie et...
- Attends deux secondes, Luffy est blessé ?!
Je viens de me prendre deux éclairs dans le cœur et Dieu seul sait à quel point ça fait mal. Je me mets à le chercher frénétiquement du regard et le découvre non loin de moi, allongé. J'ignore comment je me suis débrouillée pour me retrouver à ses côtés mais la seconde suivante je suis à son chevet. Son sommeil est extrêmement agité et il est si rouge qu'on pourrait croire qu'il vient de se prendre un coup de soleil sur le visage. Sa respiration est saccadée. Cette vision me déchire l'esprit. Je pose ma main sur son front brûlant et murmure :
- Si tu savais comme je suis désolée Luffy, je n'ai pas su... je n'ai pas su...
La fin de ma phrase meurt dans ma bouche et refuse de sortir. Je n'arrive même pas à m'exprimer convenablement tellement j'ai honte de ma faiblesse. Les larmes me montent aux yeux. Mon pouvoir a échappé à mon contrôle. Moi qui pensais que je m'y étais habituée, je me trompais lourdement... Et la fatigue ne peut pas être une excuse. L'énergie que me procure mon Fruit du démon s'est retournée contre moi aujourd'hui demain je pourrai blesser mes frères. Et cette pensée me répugne. L'idée que je puisse ne serait-ce qu'égratigner Luffy me donne des envies de suicide. Et c'est pareil pour Ace.
Ace.
Je me fige. Le souvenir amer de mon grand frère perché tranquillement sur son arbre me revient en mémoire. Ainsi que ses paroles abjectes : « On a dit qu'on apprenait à se débrouiller en solo, non ? ». Alors qu'on lui avait demandé de l'aide. Il savait pertinemment qu'un tel monstre ne pouvait être vaincu qu'à trois. Alors pourquoi ? Comment a-t-il pu nous laisser tomber à un moment aussi critique ? La colère fait trembler mon squelette. Il me faut encore moins de temps pour repérer mon aîné que pour mon petit frère. Il est assis contre un mur, la tête niché entre les bras. La rage fait valser ma réflexion au bas de l'échelle et prend fièrement sa place au sommet. Je me rue sur Ace en criant son prénom. Comme il n'a aucune réaction je me plante devant lui et lance d'un ton acerbe :
- Pourquoi nous as-tu laissés seuls face à un ennemi qu'on ne peut pas vaincre à deux ?
Je lui en veux. Oh oui je lui en veux. Moins qu'à moi-même mais cela n'a pas d'importance à cet instant. Il doit m'expliquer. M'expliquer pourquoi il se montre si distant depuis quelques semaines, pourquoi il est devenu aussi solitaire. Travailler de son côté signifie mettre fin à notre équipe, à notre fratrie pour lui ? Après tout ce qu'on a vécu, traversé, surmonté... Je ne peux même pas le concevoir. La tension est palpable. Je peux le sentir alors même que je suis le sujet de cette atmosphère pesante. Le manque de réactivité de mon frère finit de me mettre hors de moi.
- Bon sang, regarde-moi quand je te parle, Ace !
Je saisis ses avant-bras pour le forcer à me montrer son visage. Je veux la voir. La vérité. Qu'il nous dise clairement qu'il ne peut plus être avec nous, que ça le gêne plus qu'autres choses d'être notre aîné. Qu'il nous considère comme des boulets qu'il se traîne à longueur de journée. Je le vois très bien exhiber à cet instant un visage empreint de dégoût, d'embarras ou même d'indifférence. Je me prépare mentalement à cela car je sais que cela va me faire mal. Que je vais souffrir de ce qu'il tente de cacher avec ses bras.
Et pourtant je suis à des années-lumière de ce que j'ai sous les yeux.
Ace pleure. Je suis tellement tourmentée par cette révélation que je tombe à genoux. Il me faut un temps fou pour que mes neurones se connectent à cette réalité. S'il cachait son visage c'est parce qu'il ne voulait pas qu'on le voie pleurer. Et j'y lis un mélange de regrets et de remords. C'est la deuxième fois que j'assiste à un tel spectacle sauf que cette fois je les vois. Ses paupières rouges, les larmes qui glissent le long de ses joues parsemées de taches de rousseur, ses lèvres tremblotantes. Et surtout ses yeux. Ses yeux qui s'agrippent aux miens.
- Je suis désolé, tellement désolé... C'est ma faute, c'est...
Sa voix brisée a raison de ma fureur. Cette fois les larmes s'éclipsent de mes yeux pour de bon. Je ne sais pas réellement ce qui me rend aussi triste. Est-ce parce que Luffy est convalescent ? Ou bien parce que je suis profondément déçue de moi-même ? Ou bien parce que Ace, qui est trop fier pour montrer ses émotions, pleure ? Je fais glisser mes mains le long de ses bras puis les noue derrière son dos. Je sens ses doigts se cramponner à ma nuque. Jamais nous n'avons partagé un instant pareil. La chaleur de son corps contre le mien m'émut presque. Ses cheveux sont doux et me chatouillent les narines. Tout au fond de cette singulière association entre culpabilité et tristesse se terre un trop encombrant soulagement que nous ne pouvons pas supporter nous-mêmes. Nos larmes nous inondent. Et c'est entre deux sanglots que je parviens à articuler :
- C'est fini... Faisons en sorte que ça ne se reproduise jamais...
Le petit commentaire de l'auteure : Avez-vous remarqué ? Avant le chapitre 17, on retrouvait des bribes de souvenir d'Akira juste après le titre du chapitre. Le chapitre 18 il n'y avait rien, cela marque un tournant dans l'aventure. Et à présent ce sont des souvenirs de Sabo qui apparaissent. D'ailleurs la mort de Sabo a laissé un trou béant dans le cœur de nos trois compères. Notre fratrie se reconstruit petit à petit, à leur rythme. De plus, Ace, Akira et Luffy décident de devenir plus indépendants et ils construisent leurs propres cabanes appelées également "pays". Oh et puis je me suis rendue compte que ça me peinait énormément de faire pleurer Ace. Akira j'y suis plus habituée, Luffy ça me touche moins, mais Ace... Peut-être parce que c'est celui qui montre le moins facilement ses émotions des trois. Quelle pudeur ! J'espère que vous avez apprécié ce chapitre !
Ciaossu !
