Bien le bonjour !

Les réponses à mes chères lectrices :

Cheshire - J'espère que ça c'est quand même bien passé malgré ça, tu as reçu tes notes ? Ma pauvre je n'imagine pas la sueur froide que tu as dû avoir lorsque tu t'es rendue compte que tu n'avais pas fait suivre le diaporama... Concernant le chapitre, oui Ace prend la relève de Sabo. Quand j'écris ces passages, je me rends compte qu'ils sont vraiment très différents ! Merci pour tous les commentaires que tu rédiges chaque semaine, ça me motive d'une force !

Akabane D Yui - Ce n'est pas grave, ça me touche déjà énormément que tu prennes le temps d'écrire un commentaire pour pratiquement tous les chapitres qui sortent. Aha, alors ça c'est le passage "totale impro' ", je voulais faire un petit passage sur Akira et Luffy et voilà ce que j'ai sorti. Au plaisir de te faire rire *smile*. Merci pour ton commentaire !

Musique qui m'a inspirée pour ce chapitre :

Phil Collins - Enfant de l'homme (chanson tirée de "Tarzan")

Bonne lecture ! On se retrouve comme d'habitude à la fin du chapitre pour le petit commentaire de l'auteure.


Chapitre vingt-et-un

Nous comprenons la Nature en lui résistant

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- Je n'y arriverai pas...Ce crocodile est trop fort pour moi...

- C'est faux. Écoute Akira, n'aie pas peur, je suis certain que ce crocodile pense la même chose en te regardant.

- Ne dis pas n'importe quoi, Sabo.

- Mais je ne plaisante pas. Tu peux pulvériser des arbres et des rochers en un coup de poing, je ne vois pas pourquoi il ne flipperait pas.

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Je m'agenouille et laisse prestement tomber tous les morceaux de bois secs que j'ai par chance dénichés. J'en attrape deux, en place un sur le sol et l'autre dessus perpendiculairement. Je frotte mes mains à plat sur le morceau qui est dressé. Mes gestes sont saccadés. Le bout de bois ne parvient pas à rester stable.

Un bruit. A droite.

Je jette un coup d'œil mais ne vois rien. Bon sang, pourquoi je n'ai pas préparé de feu avant ? J'étais tellement focalisée sur les activités que j'allais faire durant cette année que j'ai complètement oublié de chercher un abri pour la nuit. Nuit qui est, soit dit en passant, déjà tombée. Dans cet endroit de la forêt il fait presque aussi sombre que dans une pièce sans fenêtre. On ne voit pas à cinq mètres et je n'ai absolument rien pour m'éclairer. Je déglutis. J'ai l'impression de sentir des dizaines de présences menaçantes tout autour de moi. Telles des ombres, elles attendent le moment le plus favorable pour me saisir par derrière et m'entraîner dans les recoins les plus sombres de la jungle. Ou pire, peut-être qu'il s'agit d'une horde de monstres hybrides assoiffés de chair humaine. Cela semble plus probable. Aucun être humain sensé ne viendrait s'aventurer ici. A leurs yeux je suis une pièce de gibier de choix. Une pauvre petite brebis égarée. Je n'irai pas jusqu'à dire pièce de qualité, après tout je ne sais pas le goût que j'ai. Je me gifle mentalement. Ne divague pas Akira. Concentre-toi.

Un bruit. A gauche.

Cette fois je ne fais pas dans la demi-mesure : je me lève carrément et pousse un cri pour tenter de faire fuir les abominations qui, peut-être, sortent uniquement de mon esprit. Bon sang, je ne me souvenais pas que ce coin de l'île était aussi hostile... Quand je l'ai visité avec Ace et Luffy je n'ai pas ressenti une seule seconde cette frayeur qui me scie les chevilles. J'ai l'impression d'être une alarme ambulante qui se déclenche au moindre bruitage. Si c'est aussi terrifiant ici je n'imagine pas ce qu'est en train de traverser Ace... Je me gifle, mais cette fois pour de vrai. Ne divague pas Akira. Concentre-toi.

Un bruit. Derrière moi.

Toutefois je ne me retourne pas. Je fixe mon attention sur ces malheureux bouts de bois. Je les frotte l'un sur l'autre pendant ce qui me semble une éternité jusqu'à ce que je réalise que je n'ai pas préparé au préalable un nid de petits bois. Quelle andouille. J'aurai beau frictionner les bâtons comme une dératée pendant une décennie je n'aurai pas la moindre étincelle sans ça. Je saisis le bois sec qu'il me reste de côté mais constate avec horreur qu'il s'est imprégné de l'humidité du sol. Je tâte ce dernier. De la terre. Impossible de trouver de l'herbe sèche dans ces conditions. Je fouille dans ma besace et en sors mon cahier de mots. Je reste figée l'espace d'une dizaine de secondes, ne parvenant pas à me résoudre à l'ouvrir. En effectuant ce que je m'apprête à faire, c'est comme si je trahissais ma conscience. Néanmoins, il y a des moments dans la vie où il faut chasser la conscience à coups de pied pour laisser place à la démence.

Peu importe l'ampleur du sacrifice ce qui compte c'est la grandeur du but que l'on s'assigne.

J'arrache à la hâte plusieurs pages vierges du cahier et les déchire en plusieurs fragments. Je sonde à nouveau le sol pour chercher cette fois une pierre. J'en trouve finalement une qui paraît faire la taille de ma main. Je fouille une fois de plus dans ma besace et en extrais ma machette. Ni une ni deux je déchire un pan de ma robe en coton – celle que je préfère. Je me lamenterai plus tard. L'atmosphère est de plus en plus pesante. Comme si on allait m'attaquer d'une seconde à l'autre. Je place le coton contre la pierre et le frotte aussi délicatement que mon angoisse me le permet. Mes doigts tremblent, ce n'est vraiment pas évident. Des braises dégringolent sur le papier. Lorsque je juge qu'il y en a enfin assez, je me penche et souffle dessus. Pourvu que le feu prenne.

Un bruit. Devant moi.

Cette fois je sens qu'on se rue sur moi. Une flamme jaillit. Tout comme la bête que j'aperçois au dernier moment. Elle se jette sur moi et me plaque au sol. J'en ai le souffle coupé. L'animal me mord sauvagement l'épaule. Je hurle et tente de le dégager en repoussant son corps. Mais en agissant ainsi, je sens davantage ses crocs me cisailler la peau. Sans prendre le temps de recouvrer mon calme, je concentre mon énergie dans ma paume que je place sur le flanc de la bête. Ni une ni deux, je sens ses côtes se briser. L'animal laisse alors sortir de sa gueule une faible plainte qui me permet d'extraire mon épaule. Je balance la carcasse sur le côté et observe les alentours. Une véritable meute de loups rôde autour de moi. Toutefois, ils ne semblent pas prêts à me bondir dessus. J'imagine que le feu les effraye. Je saisis ma machette et l'entoure d'un débardeur. Puis je fais brûler le tissu pour me créer une sorte de lanterne. C'est l'unique solution qui me vient à l'esprit pour avancer et me protéger à la fois.

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J'observe les flammes qui se dandinent malicieusement sous mes yeux. Quel phénomène étrange. En tout cas, on peut dire qu'il m'a sauvé la vie cette nuit. Je m'adosse plus confortablement contre la paroi de la grotte. Elle n'est pas très grande mais au moins je suis à l'abri du vent. Je tourne la tête vers la forêt. Malgré l'obscurité, je n'ai aucun mal à apercevoir des yeux jaunes qui me scrutent. Il faut croire que la meute de loups m'a suivie jusqu'ici. Même si je suis parvenue à faire du feu et à rassembler des branches que j'ai trouvées sur mon chemin, je ne suis pas certaine de parvenir à dormir cette nuit. Il manquerait plus que l'orage se pointe... Je saisis ma besace et la vide complètement devant moi. J'ai beau savoir ce qu'elle contient, il faut que je me rassure d'une manière ou d'une autre. Une machette, de la corde, une gourde, deux robes courtes, un short qui était censé aller avec le débardeur que j'ai sacrifié, une culotte de rechange, une petite couverture, des bandages et mon livre de mots. Je ferme les yeux un instant et savoure les nuisances nocturnes. Deux hiboux mènent une discussion animée non loin de là. Des bruits de pas. Certainement les loups. Des criquets. J'ai toujours aimé les criquets. Leurs stridulations me détendent. Et cela n'a jamais été autant le cas que cette nuit. Je ne les remercierai jamais assez. Grâce à eux, je parviens à oublier ma récente morsure à l'épaule.

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Je sors de la grotte en étirant mon bras valide, à savoir le droit. Une magnifique journée s'annonce. Je n'ai pas arrêté de me réveiller cette nuit, le sommeil n'a par conséquent pas été réparateur. Je risque de m'écrouler de fatigue en fin de journée, surtout si je m'entraîne. Je pose mes mains sur mes hanches et réfléchis tout en observant les alentours. Au premier abord et maintenant qu'il fait jour, l'endroit ne paraît pas si hostile que ça. Mais les aventures que j'ai menées sur cette île durant ces cinq dernières années m'ont appris qu'il ne faut pas se fier aux apparences. Finalement je décide de consacrer cette journée à l'exploration. J'ai une année entière pour m'améliorer. Il serait plus judicieux d'analyser scrupuleusement le milieu dans lequel je vais vivre – ou survivre, cela dépend du point du vue.

La grotte est légèrement située en haut d'une côte. Si une tempête s'abat sur l'île, je suis sûre de ne pas être inondée. De plus, elle est entourée de pins de petites tailles ce qui rend l'endroit partiellement éclairé. Je me mets à dévaler la pente vers ce qui me semble être une clairière. Mon intuition se révèle exacte. Un bruit attire mon attention. Je ralentis le rythme. Une famille d'ours est en train de manger du miel dans une ruche. Vu d'ici ils ont l'air inoffensif mais je me méfie de leur innocence apparente. Ainsi, je les contourne et poursuis ma route.

Au bout de deux heures d'inspection intensive, j'ai un petit aperçu de ce qui m'entoure. Comme je le redoutais, le milieu est peuplé d'animaux en tous genres. Je ne pense pas m'attarder plus d'un mois ou deux, au risque de trop attirer l'attention. De même, je vais éviter de me nourrir trop souvent d'animaux. Il suffit que j'attaque un bébé je-ne-sais-quoi pour que la maman rapplique. De retour à ma grotte, je dépose ce que j'ai récolté. Cinq pommes pas tout à fait mûres que j'ai trouvées au pied d'un pommier, des châtaignes, un énorme bout d'écorce et du bois sec. Si je m'aventure plus au Nord de l'île je vais trouver des cocotiers. Je me souviens en avoir aperçu quelques-uns lorsque mes frères et moi avons exploré l'île. Je m'assois, retourne les cendres pour ranimer le feu et fais griller les châtaignes. Je meurs de faim, je ne vais pas pouvoir me nourrir continuellement de fruits. Il faut que je déniche une rivière pour attraper des poissons. De même, ma gourde est bientôt vide. Il est urgent que je trouve de l'eau potable, d'autant plus que le ciel n'annonce pas de pluie aujourd'hui. Tout en observant les flammes qui reprennent peu à peu de l'ampleur, je songe à mes deux frères. J'espère qu'ils vont bien. Après avoir dévoré mon maigre repas, je saisis le bout d'écorce et grave un trait vertical à l'aide de la machette. C'est notre premier jour. Il en reste encore trois cent soixante-quatre.

/

Je m'appuie sur mes genoux pour reprendre mon souffle et m'essuie le front d'un revers de la main. Il fait une telle fournaise aujourd'hui que rester des heures sous le soleil relève des aptitudes du prodige. Pendant mes premières années sur l'île de Dawn, j'ai longuement observé le temps et les températures pour pouvoir établir un tableau des saisons. Mais cette besogne fut totalement inutile puisque les climats n'en font qu'à leur tête sur cette île. Aujourd'hui il fait chaud à en crever, mais la semaine prochaine il pourrait bien neiger. En tout cas c'est presque insoutenable. Si je n'avais pas déjà la peau basanée, je serais certaine de me coltiner demain des coups de soleil sur la nuque, les bras et les jambes. Je me redresse après avoir fait le vide dans mon esprit et apaise mon rythme cardiaque. Je baisse les yeux sur la crevasse que je viens de créer à l'aide de mes pieds. Elle part littéralement dans tous les sens. Elle n'est même pas de la même profondeur partout. Cela me semble clair à présent.

Plus je me fatigue, plus mon Fruit du démon m'échappe.

Pourtant il me faut pouvoir maîtriser mon énergie, peu importe les circonstances. Dans quatre ans, quand je voguerai sur les mers, rien ne peut me prédire que ma route ne sera pas semée d'embûches. Mon futur adversaire n'aura jamais pitié de ma situation. Cette année doit absolument aboutir sur la résolution de ce problème majeur : la perte de contrôle de mon Fruit du démon. Je m'écarte d'un pas et tente de canaliser pour la vingt septième fois de la journée mon énergie dans mes pieds. Je fais au mieux pour me concentrer mais rien n'y fait. Mon pouvoir se fraye sournoisement un chemin en dehors de mon corps et explose le sol sous mes orteils. L'impact est si brutal et inattendu que je tombe à genoux. Mon pied droit est enseveli sous de la terre retournée. Je pousse sur mes bras pour m'asseoir et retirer mon pied non sans difficulté. Puis je rampe jusqu'à un coin d'ombre sous un arbre où j'ai déposé au préalable mes affaires. A peine ai-je rejoint le tronc du végétal que je m'assoupis inconsciemment.

La soif finit par avoir raison de mon sommeil.

Mais c'est un cerf qui me réveille entièrement.

...Un cerf ?! Je me redresse et me plaque contre l'arbre. Il est à seulement à un mètre de moi, son museau reniflant ma besace. Je suis tellement en alerte que dans la seconde qui suit je suis capable de réfléchir à deux plans d'action. Soit ne pas bouger et attendre qu'il déguerpisse avec mon déjeuner. Soit lui coller mon poing dans le crâne. C'est fou, avec le temps j'ai l'impression de m'exprimer de plus en plus comme Luffy... Toutefois, la première solution me semble la plus prudente, même si cela signifie me passer de repas pour le reste de la journée. Je ne bouge plus, je ne cille même pas de peur d'attirer l'attention. Je n'ai jamais réellement pu comprendre les cerfs. Un coup, ils sont aussi tendres que des biches, et la fois d'après ils me chargent parce que j'ai daigné croiser leur regard. Vraiment incompréhensibles ces animaux... Pour plus de sûreté je ferme les yeux et attends une minute entière en comptant les secondes dans ma tête. Quand je rouvre les paupières, le cerf est au loin et s'éloigne de plus en plus. Je constate qu'il a étonnement laissé mes affaires à leur place. Quand je disais que ces bestiaux étaient incompréhensibles, ce n'était pas des paroles en l'air... Soulagée, je me laisse glisser contre le végétal. Mais je ne reste pas longtemps dans cette position. Mon corps réclame de la nourriture, à un tel point que mes mains tremblent. J'attrape ma besace et en sors un citron. Je dois faire le plein de vitamines si je souhaite regagner mon campement. En croquant dans l'écorce du fruit, je me dis que je pourrais créer une sorte de shampoing avec. Peut-être en le mélangeant à du miel... Je me mets à rire à gorge déployée. Si mon petit frère était là, il me dirait probablement « Trop cool Aki ! Tu vas attirer plein d'ours et on pourra alors en manger pendant une semaine ! ». Ce à quoi Ace lui répondrait « Faudrait déjà que tu parviennes à en mettre un à terre tout seul ! ».

/

Je glisse mon pied dans l'eau et aussitôt une écrasante fatigue entrave mes muscles. Mes spéculations ne sont donc pas erronées. Plus les sources sont proches de l'océan, plus les deux types d'eau se mélangent. Ainsi, mon corps est davantage obstrué dans cette sorte de rivière. Et c'est parfait pour mon entraînement. J'introduis mon autre pied dans le liquide frais et tente de me familiariser avec cette horrible lourdeur. Ce qui me paraît, pendant l'espace d'une minute entière, impossible. C'est insupportable. Je suis tentée de m'extraire de cet enfer mais je résiste. Si c'est aussi pesant dans cette source alors que seuls mes pieds sont plongés dans l'eau, je n'ose même pas imaginer quel effet cela fait de se noyer dans l'océan. Je lève la tête et me focalise sur la cascade qui se situe à une vingtaine de mètres de là. Elle mélange à elle seule différentes teintes de bleu. A certains endroits on peut noter que la cascade est bleu canard, à d'autres bleu pastel et enfin – et le plus surprenant – il lui arrive de se colorer de vert bouteille. J'imagine que le reflet de toute la végétation qui l'entoure lui permet de prendre cette teinte. En tout cas, le tout est sublime. Il faut que je parvienne à l'atteindre. Au mieux avant la fin de la journée. J'avance d'un pas mais je m'écroule aussitôt. D'accord... Je crois que j'ai été trop ambitieuse...

En vérité, il me fallut, non pas une journée pour rejoindre la cascade mais une semaine entière. Bien évidemment je m'y suis reprise plusieurs fois avant d'atteindre mon but. Complètement nue, je m'assis en tailleur en dessous de la chute d'eau qui me paraît soudainement glaciale. Cette fois l'éreintement n'épargne plus une seule particule de mon organisme. Je prends mon visage entre mes mains et me fais violence pour ne pas m'évanouir. Je me demande si cet entraînement va m'endurcir. J'ai l'impression que je n'arriverai jamais à me familiariser avec l'eau salée. Je suis à ce stade dans mon raisonnement lorsque je sens une vive piqûre qui me lance dans mon bras droit. J'ouvre les yeux et constate avec effroi qu'un serpent est entrain de me mordre. Sans prendre le temps nécessaire pour analyser son espèce, je l'arrache et le lance précipitamment dans la rivière. Mais que faisait un serpent près de cette source ?! Tout à coup, je me souviens que la cascade est entourée de feuillages. Cela devait être une chose aisée de parvenir jusqu'à moi en suivant le tracé des lianes. Je scrute ma blessure. Cette saleté de reptile ne m'a pas ratée, ses crocs ont laissé deux petits trous dans ma chair. La question est : est-ce qu'il m'a empoisonnée ? J'applique mes lèvres contre la blessure et m'empresse de sucer le sang et avec l'éventuel poison. Puis je le recrache. J'exécute ce mouvement trois ou quatre fois puis j'arrête. S'il m'avait infectée, j'aurai déjà dû ressentir des répercussions dans mon corps. Je m'extrais tant bien que mal de la cascade et entreprends de retourner sur mes pas. Mais, alors que je ne suis qu'à mi-chemin, une brûlure se met à flamboyer dans ma chair. La vitesse à laquelle elle embrase chaque cellule de mon corps est impressionnante. Ne l'ayant pas anticipée, je tombe à genoux dans la rivière. Cela me coupe la respiration l'espace d'une dizaine de secondes. C'est comme-ci je recevais des morsures en rafale dans tout mon être. Cela m'empêche de réfléchir à une solution. Je me mets à rouler sur moi-même dans l'eau. La fatigue a laissé le champ libre à la torture. Je plaque mes mains sur mes yeux et presse mes paumes contre mes paupières. Je me répète un milliard de fois que ça va passer

ça va passer

ça va passer

ça va passer,

que le reste du venin que je n'ai pas eu le temps d'extraire avec ma bouche finira par s'évaporer. Je prie mes anticorps pour qu'ils chargent une offensive immédiatement, et puis tout à coup je me vomis dessus. Je n'ai même pas eu le temps de sentir la gerbe remonter dans mon œsophage. Je roule sur le ventre, me mets tant bien que mal accroupi et vomis de nouveau. Je me tiens les côtes. Mon estomac n'arrête pas de se contracter. Cette saleté de venin est en train d'attaquer chaque fibre de mon corps. J'aimerais pouvoir me transformer en une lame assez fine pour pouvoir le réduire en miettes sans me blesser. Mais c'est impossible. La douleur, quant à elle, s'est changée en un voile noir qui s'abat sur mes yeux et chasse délibérément ma conscience. C'est horrible. Je ne parviens plus à lutter contre l'obscurité qui pulvérise petit à petit mon esprit. J'ai l'impression d'avoir de plus en plus froid. J'ai l'impression que je suis en train de mourir. J'ai l'impression que je... Que je quoi ? De quoi ai-je l'impression ? Je ne sais pas. Je ne sais plus.

Je ne sais plus rien.

J'ouvre les yeux. Je m'attends à voir le paradis, les enfers, ou que sais-je encore ? Je m'attends à tout sauf à voir le ciel. Et pourtant je ne rêve pas. La douleur qui me lance encore dans tout mon corps en est la preuve vivante. Elle est tellement intense qu'elle me maintient éveillée. Quelle ironie du sort... Elle m'oblige à perdre connaissance et la recouvrer quelques secondes – minutes, heures ? - plus tard. C'est risible. Je ne peux pas laisser une chose aussi incompréhensible me ronger et surtout me contrôler. Je suis la seule à pouvoir décider de ce qui va m'arriver.

- C'est... c'est clair... sa-sale venin ?

Je saisis une pierre dans l'eau et me tire vers elle. La rive semble être à des kilomètres. En rampant je vais certainement mettre une éternité mais je ne vois pas d'autres solutions à ma portée. La fatigue, cette eau à moitié salée, le poison... Personne n'aura raison de moi !

Je me réveille de nouveau et poursuis aussitôt ma route laborieuse. La douleur n'a pas du tout disparu, mon estomac est ravagé, mes membres affaiblis, ma gorge aussi sèche que lors de l'incendie du Grey Terminal mais mon cerveau est opérationnel. Si la torture a surpassé l'épuisement, ma détermination les atomise tous. Je ne pense qu'à six choses : avancer, avancer, avancer, avancer, avancer et la rive.

Avance Akira, je t'en supplie avance...

Allez...

Encore un petit effort...

Les heures défilent. Je le constate à chaque fois que je retrouve mes esprits. Une fois il fait jour, la fois d'après c'est le crépuscule. Je n'ose pas compter les jours qui filent à une vitesse folle. Lorsque je me réveille, j'ignore tout ce qui fait de moi un être humain : la faim, la soif, la fatigue, la douleur. Je ne suis plus qu'un bloc de pierre. Un bloc de pierre qui rampe, soit dit en passant.

Au bout d'une véritable éternité, je parviens à atteindre la rive. S'il restait de l'eau dans mon corps, je serais probablement en larmes. Je me hisse sur la terre ferme et savoure un instant l'herbe qui chatouille mes doigts égratignés. Je rampe jusqu'à mes affaires, extirpe la gourde de ma besace et bois jusqu'à la dernière goutte son contenu. J'arrache ensuite une banane et l'engloutie sans prendre la peine de retirer la peau. Puis je me détends et fais, pour la première fois depuis des jours, le point sur ce qui m'est arrivé. Un serpent m'a mordue et je ne suis pas parvenue à extraire tout le venin de me corps. Ainsi, il m'a fait endurer un calvaire insupportable qui semble, à présent, presque supportable. Je me mets à trembler, consciente que j'ai, une fois encore, frôlée la mort. Si je ne m'étais pas endurcie, peut-être que ce poison aurait eu raison de moi...

/

Ce matin j'ai inscrit le deux cent troisièmes traits sur le morceau d'écorce. Je me suis également installée sur une large branche d'arbre. Je pense rester dans les environs une semaine. J'observe à présent le cadre qui m'entoure. Les arbres paraissent plus rassurants. En fait, c'est toute la forêt qui semble étrangement plus calme ici. De plus elle est riche en ressources. Je suis d'ailleurs en train de cueillir des baies pour mon déjeuner. Néanmoins, les environs ont beau regorger de fruits à foison, les animaux sont absents à l'appel. Je n'ai encore croisé aucun mammifère, reptile ou félin. Je vais vite manquer de protéines si je m'attarde trop.

Ayant fini de récolter une centaine de baies, je me redresse dans le but de les laver. Mais une impressionnante tache bordeaux suspend mon intention. Je ne me rappelle pas que le jus de baie produisait une telle nuance de rouge... Je me relève totalement et constate avec effroi que le liquide rouge dégouline de mes jambes. Effrayée, je remonte aussitôt ma robe et découvre que ma culotte est imbibée dans les mêmes tons. Mais que se passe-t-il ?! Je ne ressens pourtant aucune douleur particulière. Pourtant l'hémorragie ne semble pas vouloir s'interrompre. Je range à la hâte les fruits dans ma besace et cours jusqu'à mon campement. Quelques minutes plus tard, alors que je grimpe au végétal, je sens une vive douleur dans mon bas-ventre, douleur qui ne dure qu'un instant. Bon sang, que m'arrive-t-il encore ?!

/

J'ouvre les yeux et fais craquer mon cou. Rester assise toute la journée n'est pas agréable. Je commence à avoir des fourmis dans la plante des pieds. Mes habits sont presque totalement recouverts de neige, neige qui tombe encore d'ailleurs. J'ai l'impression que mon corps s'est habitué au froid car je ne grelotte plus. Je me suis confectionnée la semaine dernière une sorte de long manteau sans manche avec de la peau d'ours. L'inconvénient lorsqu'il neige est que les animaux partent se réfugier et qu'il est très compliqué de dénicher leurs cachettes. De même, la récolte de fruits est problématique et presque inutile. A l'inverse, l'avantage est que je peux me consacrer totalement à mon entraînement. Généralement, je profite du froid glaciaire pour endurcir mon corps. Par exemple, l'objectif d'aujourd'hui est de demeurer douze heures assise sous une averse de neige. Évidemment, demain je risque de rester cloîtrer sur ma couchette toute la journée, entravée par un gros rhume ou la grippe. Mais je suis persuadée qu'un jour ou l'autre mon corps sera capable d'endurer un tel calvaire sans broncher.

/

Trois cent soixante-cinq jours.

Je me sens émue lorsque j'inscris le trois cent soixante cinquième traits sur le morceau d'écorce. Une année jour pour jour s'est écoulée depuis que j'ai atterri dans ce coin de l'île hostile. Et on ne peut pas dire que je suis restée sans rien faire. En effet, j'ai fouillé de fond en comble chaque parcelle de mon « territoire ». Les différents arbres, les animaux, les poissons, les rivières, les grottes, les fleurs et les fruits n'ont plus aucun secret pour moi. Cependant je ne me juge pas comme étant la « maîtresse » des lieux. Au final, je ne me suis pas vraiment fait respecter et la faune ou la flore se sont montrées belliqueuses à de nombreuses reprises. Je ne compte plus les fois où j'ai dû fuir le danger ou bien où j'ai dû me soigner. Je ne suis pas encore clairement consciente de mes progrès mais j'espère au moins en avoir fait. J'ai toujours pris soin de varier mes entraînements. J'ai dédié une partie de mon temps à la canalisation de mon Fruit du démon, ce qui n'était pas une mince affaire. Pour ce faire, je suis constamment restée pieds nus pour pouvoir créer des crevasses à n'importe quel moment. Le sol de la forêt et les arbres ont connu des meilleures années que celle qui vient de passer. L'autre partie de mon temps fut consacrée à l'endurance. Ainsi, j'ai passé des journées entières sous la cascade, sous la pluie, sous un soleil de plomb ou sous la neige. L'objectif étant de repousser mes limites. En tout cas, j'ai hâte de prouver à mes frères que je ne suis plus la même qu'autrefois.

Je remballe toutes mes affaires dans ma besace trouée, jette mon manteau à fourrure sur mon épaule et lance le morceau d'écorce dans le feu qui s'éteindra probablement cette nuit. Je ne peux pas m'empêcher de sourire en contemplant le bois se faire consumer de seconde en seconde. Pour un peu je me sens nostalgique. Puis je tourne les talons et me dirige vers le sud. Quelques pensées envahissent mon esprit et ne cessent de se chevaucher, comme si elles voulaient découvrir laquelle pourrait se graver le plus profondément dans mon esprit :

Le Mont Corbo ; la cabane ; Dadan ; Dogra ; Magra ; les bandits de la cabane ; Garp ; Makino ; mon « pays » ; Ace et Luffy ; Ace et Luffy ; Ace et Luffy !

Il est temps de retrouver ma famille.


Le petit commentaire de l'auteure : J'ai vraiment adoré écrire ce chapitre. Akira est physiquement seule et ce pendant un chapitre mais aussi une année entière. Je me souviens que pour trouver l'inspiration je suis allée me promener seule dans une forêt lorsque j'étais en vacances chez mon père. C'était tellement silencieux et reposant, les bruits de la nature naviguaient autour de moi. Je suis alors rentrée et je n'ai pas arrêté d'écrire. J'espère que vous avez apprécié ce chapitre consacré à l'entraînement d'Akira, à son endurcissement et à la maîtrise de son Fruit du démon. A la fin du chapitre elle a donc quatorze ans, elle grandit vite je n'ai rien vu passer ! *pleure*

Ciaossu !