Bien le bonjour !
Avant les traditionnelles réponses aux lecteurs j'aimerais vous faire part d'une information importante. Ceci est le chapitre 24, il clôt ainsi l'ARC I de ma fic. Depuis quelques mois je publie un chapitre par semaine pour rattraper les chapitres que je suis actuellement en train de rédiger. A partir de maintenant je vais publier un chapitre tous les dix jours ou deux semaines. Je procède ainsi car lorsque j'aurai définitivement rattrapé les chapitres en cours d'écriture, ce ne sera plus qu'un chapitre par mois environ. De ce fait je me suis dit que j'allais d'ores et déjà ralentir le rythme de publication pour que cela ne fasse pas un choc. Merci de votre compréhension !
Voici les réponses à mes lecteurs et lectrices :
Akabane D. Yui - Je reconnais que je suis parfois cruelle avec Akira mais c'est pour son bien *smile*. Je lui fais traverser différentes épreuves aux conséquences variées pour la faire grandir, mûrir et évoluer. Ainsi elle apprend petit à petit ce qui fait la vie car cette dernière n'est jamais toute rose. Et... *vois ton couteau* Euuuh ce couteau me fait bien flipper...! J-je te remercie de tes com-compliments ! *m'enfuis*
Maellis - MOUHAHAHAHAHAhaaaaargh *m'étrangle* Hrm, je pense que pas mal de personnes s'attendaient à un baiser à la fin du chapitre 23. Moi-même c'est ce que j'avais prévu d'écrire lorsque j'ai eu ce passage en tête, soit au début de ma fic. Toutefois au fil de mon écriture, je me suis rendue compte que ce n'était pas vraiment le moment pour un baiser romantique. J'espère que tu n'as pas été trop déçue ! *smile* Merci pour ton commentaire en tout cas, ça me fait plaisir !
Musique qui m'a inspirée pour ce chapitre :
Vaïana - Le bleu lumière
Les fans de Disney reconnaitront cette musique *smile* ! Je précise au préalable qu'il s'agit de la musique qui apparait dans le film "Vaïana" et non de la musique pop. En visionnant ce film pour la première fois, je fus complètement bluffée. Déjà parce que c'est une pure merveille. Mais aussi parce que l'amour que porte Vaïana pour l'océan est quasi-identique à celui d'Akira. Si vous écoutez cette musique, visualisez Akira lors des deux refrains et notez à quel point les paroles correspondent à l'état d'esprit d'Akira. C'est hallucinant ! Akira ne sait pas chanter mais dans ma tête le timbre de sa voix ressemble à celui de Vaïana. De plus, vous verrez que ce chapitre comporte trois parties. J'ai écouté cette musique en boucle pour composer la dernière.
Citation du chapitre : Tous les départs resserrent les cœurs qui se séparent (Laurent Voulzy)
Bonne lecture ! On se retrouve à la fin pour le petit commentaire de l'auteure.
Chapitre vingt-quatre
Tous les départs resserrent les cœurs qui se séparent
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- Tu sais Akira, le jour où je quitterai cette île je quitterai également ma terre natale. Toutefois mes pensées ne seront destinées ni à mes parents ni à cette existence de noble qui me répugne. Oh non, ça tu peux en être certaine. Je ne penserai qu'à quatre choses : à Ace, à Luffy, à toi, et à mon rêve.
/
Je sais très bien où me mènent mes pieds. Ça me semble tellement évident que tout effet de surprise est à proscrire. Le seul motif sur lequel je place un point d'interrogation est le suivant : pourquoi ? Pourquoi aujourd'hui ? Peut-être tout simplement parce que nous sommes aujourd'hui, et qu'aujourd'hui est un jour extrêmement particulier. Le poids du collier enfoui dans la poche de ma veste sans manche en fourrure ne me rappelle que trop bien quel jour nous sommes. Peut-être que je souhaite retarder au maximum le moment fatidique, peut-être que j'espère de cette façon entraver temporairement la course inexorable du temps. Qui sait ? Qui peut se prétendre assez doué pour discerner le fond de mes élucubrations ? Moi-même je ne sais pas.
Je m'appuie contre un arbre dans l'espoir de réorganiser mes idées. Cela fait sept ans que je n'ai plus mis les pieds là-bas. Cela fait également sept ans que je bride volontairement mes pensées pour ne jamais songer à ce qui s'est passé là-bas, à ce que j'ai découvert et à ce que j'ai fait. Toutefois mes pieds semblent se souvenir parfaitement du chemin laborieux qui mène à l'endroit où reposait jadis la stèle Stella.
Je cale ma tête contre l'arbre et hume l'air environnant. Aucune odeur au monde ne me semble plus familière que celle de la forêt. Je fais rouler mes doigts sur l'écorce rigide. Pour un peu je pourrai sentir son cœur palpiter contre mes phalanges. Cet arbre en a vu des choses. Des animaux gambader, d'autres se battre, et d'autres encore mettre bas. Il a vu la nature suivre une routine apaisante, il a senti le vent ébouriffer ses feuillages des milliards et des milliards de fois. Et à présent il m'observe en train de le contempler et de savourer le poids d'une vie autre que celle d'un humain.
Je reste suffisamment longtemps sans bouger pour qu'un papillon vienne se poser sur mon épaule et pour que des fourmis envahissent mes pieds nus. Finalement je me retourne pour faire face à tous ces arbres et toutes ces plantes qui peuplent les horizons. C'est absolument fascinant de se dire qu'ils sont tous des témoins silencieux de mon aventure sur cette île. Il y a huit ans, les vagues m'ont vendue à cette terre à la fois chaleureuse et inhospitalière. J'étais seule, à la fois physiquement et mentalement. Même ma mémoire m'avait abandonnée. Et puis j'ai rencontré Magra, Dadan, Dogra et les autres bandits. Et Ace. La curiosité m'a poussée à le suivre et à tenter de nouer des liens avec lui. Je ne compte plus le nombre de situations dans lesquelles je me suis fourrée et dans lesquelles j'ai bien failli y passer. Une authentique suicidaire. Et puis il y a eu Sabo. Il était la reproduction humaine du soleil. Et Luffy, la copie tangible de la candeur. A nous quatre nous formions un seul être du nom d'ASLA. Une entité unique, irremplaçable. Et puis le soleil s'est éteint. Nous nous sommes retrouvés à trois, amputés d'une partie considérable de nous-mêmes. Nous devions réapprendre à vivre, un nouveau commencement s'offrait timidement à nous. Notre parcours ne fut pas sans entrave. La vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Toutefois notre fratrie a su tout surmonter et est restée en quelque sorte inchangée. Jusqu'à l'année dernière.
Je me mords violemment les lèvres. Cette situation est peu enviable et pourtant elle est le fruit de mon inconscience. Ou plutôt, paradoxalement, elle naquit suite à une forme de prise de conscience. Cela fait des mois que je tente vainement d'analyser ce qui s'est produit durant mon quinzième anniversaire. J'aurais tellement voulu que ma mémoire m'abandonne une nouvelle fois et fasse totalement disparaître ce qui s'est passé. J'aurais également souhaité que ma lâcheté efface cet épisode de la mémoire d'Ace. Et surtout, surtout, qu'elle extermine ce que j'ai ressenti. Malheureusement l'oubli n'est même pas envisageable. Ni pour lui, ni pour moi.
Nous ne pouvons pas exclure le fait que si je n'avais pas vomi le soir de mes quinze ans, je l'aurais embrassé.
Si seulement cela avait été à cause d'une folie passagère survenue après l'ingurgitation de plusieurs drogues. Si seulement j'avais voulu faire ça pour rire. Mais non, Akira, non, la vérité est beaucoup plus surprenante. Elle me souffle tous les jours depuis cet incident que j'en avais envie. Et même aujourd'hui je ressens encore le même flot d'émotions incurables en songeant à cela :
Stupéfaction.
Confusion.
Aversion.
Et surtout,
surtout,
De la honte.
Ce sentiment de honte est absolu et omniprésent. Cela fait onze mois que je ne parviens plus à communiquer avec mon frère aîné. Nous n'échangeons que quelques banalités et je finis toujours par fuir. Quand nos yeux se rencontrent malencontreusement je fuis. Quand Luffy demande si nous pouvons aller tous les trois à tel ou tel endroit je fuis. Je suis devenue une véritable championne des prétextes bidons pour me sortir de n'importe quelle confrontation. Médaille d'or de la poltronnerie. A chaque fois c'est le même scénario. Je suis confrontée à Ace pour une raison X ou Y, je détale comme un lapin qui est effrayé par le chasseur, et je fais le point pour la Xème fois sur ce que je ressens. Plus d'une fois j'ai essayé de m'encourager et de faire comme si rien ne s'était passé mais la honte est beaucoup trop redoutable.
Car selon toute logique je ne devrais pas ressentir ce que je ressens pour Ace. Quand je compare les sentiments qui me traversent quand je pense à chacun de mes frères les divergences me sautent aux yeux. Parfois je me demande sincèrement comment cela se fait-il que je ne m'en sois pas rendue compte plus tôt. Comment ai-je pu être aussi aveugle et durant autant de temps ? Médaille d'or de la myopie. C'est un véritable cercle vicieux. En effet, plus je tente de fuir Ace pour refouler ce que je ressens et plus mes sentiments s'imposent à mon esprit. J'ai tant voulu me confier à Magra mais j'avais peur qu'il me confirme que c'est monstrueux de ressentir ça pour son frère. J'ai passé des heures à chercher une solution pour renouer le contact avec lui sans parvenir à aucun résultat concluant.
Et maintenant il est trop tard.
Nous sommes le premier janvier. Ace a dix sept ans aujourd'hui. Dans quelques heures il va prendre la mer. Cette nuit je ne suis pas parvenue à dormir. Je suis restée étendue sur ma couchette, les yeux grands ouverts à fixer le plafond, les doigts occupés à manipuler le collier que je comptais lui offrir. Avant l'aube, alors que la rosée n'avait pas totalement terminé sa labeur quotidienne, je suis sortie vagabonder dans la forêt. J'avais tellement la tête ailleurs et le cœur lourd que mes pas m'ont conduit naturellement sur le chemin qui mène à la stèle.
Alors que je vois une éclaircie à travers les feuillages je sens mon cœur doubler l'intensité de ses battements. Derrière ces arbres, il y a la falaise où j'ai découvert il y a huit ans une stèle d'une personne que je ne connais pas. Aucun nom ne figurait dessus, seulement l'épitaphe suivant : « La tragédie de la mort est en ceci qu'elle transforme la vie en destin ». A l'époque cela m'évoquait des émotions que je ne saisissais pas. Toutefois il y a sept ans cette phrase a raisonné en moi. La mort de ma mère m'a inconsciemment poussée à baptiser cette stèle avec son prénom. Et quand je m'en suis rendue compte, je me suis sentie obligée de tout détruire. Tout détruire pour oublier.
Je m'arrête de marcher un instant pour fermer les yeux et me préparer mentalement à ce que je vais voir. Devant moi se trouve l'immuable falaise. Sauf que cette fois Stella n'est plus là pour me tenir compagnie. Je fais un pas supplémentaire et ouvre les yeux.
Et la seconde d'après je saisis pleinement à quel point ma préparation psychologique était totalement, absolument, intégralement inutile.
La falaise est beaucoup plus peuplée que ce à quoi je m'attendais. Durant un instant j'en ai le souffle coupé.
- Qu'est-ce que tu fais là ?
Je mets quelques secondes supplémentaires pour comprendre que c'est de ma bouche que s'est échappée cette question lancée avec un ton des plus acerbes. Mais ça ne semble ni le surprendre, ni l'offusquer, ni le faire rire. Son stoïcisme est inébranlable, même après cette année passée à l'éviter. Il est assit nonchalamment face à la forêt. Une partie de ma cervelle me souffle qu'il m'attendait. L'autre, étrangement, me beugle que je suis complètement paranoïaque. Je détourne les yeux et fais mine de m'intéresser à l'étendue d'eau qui s'étale derrière lui. Alors que je tente par tous les moyens de paraître impassible, je me demande - nom de Dieu – ce qu'il fabrique ici. Le soleil ne s'est pas encore levé. Aurait-il dormi au bord de cette falaise ?
- Un problème ? Si ce lieu est si important pour madame, je peux toujours partir.
Je me tourne vers lui. Un sourire illumine son visage. Cette phrase me ramène des années en arrière. Elle m'emmène à l'époque d'ASLA. Ace était venu me rejoindre pour la première fois auprès de Stella (cf : chapitre quinze). J'étais tellement choquée qu'il découvre cet endroit que je m'étais montrée profondément impolie et très peu loquace avec lui. Évidemment, l'intéressé s'est aussitôt emporté. Ce à quoi j'avais répondu.
- Non, tu peux rester.
Je souris maladroitement en fixant le sol et m'approche. Et puis je les vois.
Deux morceaux de bois assemblés pour former une croix et plantés sur une petit dôme de terre.
Je ne peux plus décrocher mon regard de cette fabrication artisanale.
- Tu sais ce que c'est ? s'enquiert mon aîné.
Les larmes me montent aux yeux. Comment ne pourrais-je pas comprendre ? Je m'accroupis sans parvenir à contrôler les tremblements de mon corps. D'une main fébrile, je caresse les bois sur toute sa surface, savourant ses irrégularités.
- Oui..., je murmure en m'étranglant avec mes sanglots. Oui je sais ce que c'est.
Stella. Te revoilà chez toi, Stella. Je pleure. Les larmes dégringolent le long de mes joues et viennent arroser la terre qui te borde. Ton apparence est loin de celle d'autrefois mais qui a dit que le changement était une mauvaise chose ? Tu sais, mon défunt frère m'a expliqué un jour que sans changement on reste bloqué à un stade de notre existence. Et cela revient à mourir. Changer, c'est grandir. Et grandir c'est vivre. Même si ton corps n'existe plus, je prie pour que ton âme soit en paix même après avoir propulsé ta forme rocheuse dans l'océan. J'essuie les dernières larmes qui s'écoulent de mes yeux d'un revers de la main.
- Quand est-ce que tu as fait ça ?
Ace se redresse légèrement et réfléchit.
- Il me semble que c'était une semaine après la mort de Sabo, ce même jour où je t'ai retrouvée ici. Tu te souviens ? Tu t'étais isolée et je t'avais découverte grelottante de fièvre et enduite de boue. Tu semblais beaucoup tenir à cette stèle, alors je me suis dit que ça te soulagerait de savoir qu'elle était en quelque sorte encore là.
Ne sachant que répondre à cela, je hoche simplement la tête. Puis je le regarde vraiment pour la première fois depuis des lustres, droit dans les yeux. Il ne reste plus que quelques heures – minutes ? - à Ace avant de partir pour la grande aventure. La honte, la gêne... merde, tout ça attendront ! A quatre pattes, je progresse rapidement et m'assois juste à côté de lui, les jambes dans le vide, sans quitter ses prunelles noires. Lui aussi s'est positionné face à l'océan. Dans quelques instants...
Dans quelques instants le Mont Corbo devra se défaire de sa singulière prestance.
Dans quelques instants nos routes divergeront.
Dans quelques instants nous ne nous verrons plus avant des mois – que dis-je ? -, des années.
Dans quelques instants il partira pour devenir un incroyable pirate.
- Dis, Ace...
- Hm ?
- Devenir un pirate reconnu aux yeux de tous, c'est bien ton intention ?
Un léger frémissement dans ses sourcils me fait comprendre qu'il est un tant soit peu déconcerté. Je souris et finis par ricaner. Qu'est-ce qu'il croit ? Sa promesse faite à l'océan juste avant la création d'ASLA n'est pas tombée dans l'oreille d'une sourde (cf. chapitre treize). Par un élan de courage soudain, je fais totalement abstraction du désarroi qui me colle la peau depuis un an. Je me tourne entièrement vers Ace, m'appuie sur chacune de ses épaules et me place à califourchon sur ses cuisses. Cette fois pas de doute : il est médusé. Sûrement doit-il songer que ça y est, je suis devenue complètement timbrée. Je l'ignore depuis de nombreux mois et maintenant je me colle à lui comme une moule à son rocher. J'ai envie de rire mais je dois rester sérieuse. Je sors le collier à grosses perles rouge sang de ma poche et l'enfile autour de son cou. Il le regarde à peine, trop intrigué par mon comportement.
- Déjà, bon anniversaire.
J'encadre son visage de mes doigts, nos fronts se touchent presque. Puis je lorgne le fond de ses iris. Ils sont si sombres qu'on discerne à peine ses pupilles.
- Écoute-moi bien Ace. De notre fratrie tu es celui qui a eu ce rêve en premier. Alors tu as intérêt à devenir un pirate tellement puissant qu'on te qualifiera d'invincible. J'aimerais que ton nom retentisse partout où tu passeras, et même au delà ! Ce sera la preuve de ton existence. Ceux qui te haïssent et qui te regardent de haut n'oseront bientôt plus ne serait-ce que croiser ton regard. Je te connais, tu ne prendras la fuite devant personne, tu ne t'avoueras jamais vaincu. Tu n'auras jamais peur de quoi que ce soit, tu surmonteras chaque obstacle qui te barrera la route. Et, peu importe ce qu'il t'arrivera sur les mers et sur les autres terres, tu tiendras toujours cette promesse que tu as faite, tu comprends ?
Le vent ébouriffe nos cheveux et c'est un tourbillon de rouge et de noir qui danse au dessus de nos têtes, telle une seule et même flamme. Le silence se poursuit, et j'en profite pour prendre du recul et reprendre ma respiration. Je ne peux empêcher la naissance d'un sourire sur mes lèvres devant la réaction d'Ace. Et oui mon grand, que croyais-tu ? Je me souviens de chaque phrase, chaque mot que tu as prononcé ce jour-là. Et puis la bulle explose. En roulant sur le côté et en m'allongeant dans l'herbe, du sourire je passe au rire. Ça fait tellement longtemps que je ne me suis pas sentie aussi bien, aussi en phase avec moi-même.
- Ahhhh, je me sens mieux ! je m'exclame avant d'être prise d'un nouveau fou rire.
A travers mes larmes de joie, je le vois secouer lentement la tête, interdit et les yeux dans le vague. Sûrement doit-il penser que je suis...
- Flippante, complètement flippante..., souffle-t-il.
Exactement.
- Tu as la mémoire courte ? C'est parce que je suis une fille.
Il tourne la tête vers moi. La tendresse que je perçois sur son visage suffit à stopper mon hilarité. Le vent cesse soudainement. Des mouettes volent non loin de nous. La liberté les rend sublimes. Bizarrement je comprends le message que la nature nous transmet. Lui aussi a compris.
Ce sont nos dernières minutes ensemble.
J'ouvre en grand mes bras dans l'herbe et ferme les yeux. Il fait déjà si chaud que ma veste à fourrure me colle la peau. Je pourrais la retirer mais je n'en ai pas l'envie. Ace, te rappelles-tu du vent qui bataillait dans nos cheveux ? Il emportait avec lui notre chagrin fraîchement ressenti suite à la mort de Sabo. Nous venons de nous mettre d'accord sur le fait d'attendre nos dix-sept ans avant de quitter cette île pour mener à bien notre rêve. Je me souviens du ciel qui semblait soudain transparent. Alors mes sanglots cessèrent, emportés par le temps. Et nous voilà aujourd'hui. Juste un peu plus longtemps...
- C'est finalement arrivé, murmure-t-il, je vais pouvoir quitter cette île pour mener ma propre aventure en faisant en sorte de n'avoir aucun regret.
Je me remets assise. Le soleil vient tout juste de sortir de son sommeil quotidien. Il éclaire craintivement nos visages. Encore un peu plus longtemps...
- Ce ne sera pas toujours facile, j'en suis conscient mais je ferai en sorte de prendre le plus de plaisir possible. Je parviendrai à me dissocier de mon enfoiré de père. Rien ne m'entravera, et certainement pas le vieux.
J'arrache distraitement de l'herbe entre mes cuisses.
- Je n'ose même pas imaginer la raclée qu'on va se prendre lorsqu'il réalisera que tu as pris la mer.
Mon aîné s'esclaffe.
- C'est pas faux. Néanmoins, je suis persuadé que tout au fond de lui il le savait.
Nous nous laissons emporter quelques minutes par le réveil de la forêt derrière nous. Étrangement, je me doute qu'Ace partira lorsque le soleil se sera entièrement levé. Bien que les animaux s'éveillent et que les arbres s'agitent, nous continuons de murmurer. Même ainsi nos voix percent les bruissements alentour. Restons ici encore un moment...
- Il y a sept ans Sabo fut le premier à prendre le large. A présent c'est à ton tour.
- Ouais. Et ensuite ce sera le tien, dans un peu plus d'un an.
Je ne réponds rien, je me contente juste de hocher la tête. Le quatorze février de l'année prochaine, je ne serai plus jamais une simple bandit des montagnes. Je prendrai la mer sur une des trois barques que nous avons planquées et je débuterai une toute nouvelle existence dont j'ignore tout. Est-ce que je serai à la hauteur de mes espérances ? Me ferai-je des amis ? Des ennemis ? Serai-je un bon capitaine ? Est-ce que c'est l'une de ces interrogations ou toutes à la fois qu'Ace déchiffre dans mes yeux ? Pour ma part, je pencherai pour la deuxième proposition puisqu'il me dit :
- Akira, regarde-toi attentivement. Tu as les yeux de l'océan, tu es faite pour naviguer.
Je le dévisage, abasourdie et les yeux écarquillés.
J'ai les yeux couleur...
océan ?
Voilà des années et des années que je cherche à donner un nom à la nuance qui meuble mes iris sans jamais y parvenir. Un bleu pas tout à fait clair ni tout à fait foncé. Un bleu que je tiens de ma mère. Depuis que j'ai fait naufrage sur l'île de Dawn, j'ai longuement fixé le bord de l'eau. D'aussi loin que je me souvienne, et hormis le fait de vouloir devenir pirate, je n'ai jamais vraiment su pourquoi. Et maintenant Ace vient de me donner la réponse : c'est parce que la mer m'appelle. Même si je suis une enclume vivante à cause de mon Fruit du démon, elle m'attire. Alors que je suis en plein délire lunatique, perdue mentalement quelque part entre stupéfaction et émerveillement, Ace déclare d'une voix sereine :
- Bon.
Le temps que je batte des cils et il est déjà debout. L'astre solaire est totalement visible. Mon frère fait vaillamment face à cette gigantesque et insondable étendue marine. Si c'était n'importe qui je dirais qu'il s'apprête à se faire ingurgiter par ce monstre bleuté que l'on appelle océan. Mais justement, il ne s'agit pas de n'importe qui. On parle de Portgas D. Ace. C'est lui qui va engloutir l'océan, et non l'inverse.
- Akira, la prochaine fois qu'on se verra, ce sera là-bas ! s'exclame-t-il tout sourire en pointant l'horizon d'eau salée.
Son excitation est tellement contagieuse que je suis à deux doigts de perdre la boule et de lui demander de m'emmener avec lui. A la place, je lui retourne son sourire et chuchote :
- Surprends-moi.
- Compte là-dessus.
Sur ces belles paroles, il fait volte-face et replace son récent chapeau de cow-boy orange abricot sur sa tête. Il s'éloigne d'un pas tranquille. Pourtant, au bout de quelques pas, il se retourne une dernière fois pour ajouter :
- Et concernant le discours que tu as proféré tout à l'heure, tu sais pertinemment que je ne fais jamais de promesse en l'air.
/
Mes jambes sont deux propulseurs musculeux qui m'entraînent vers l'avant. Amas vigoureux de chair et de sang. A l'inverse, mes pieds semblent à peine effleurer le sol jonché de débris, de morceaux de verre et de graviers. Mais je ne m'inquiète pas. Cela fait si longtemps que je me balade sans soulier que je ne fais même plus attention où je mets les pieds. La corne s'est tellement développée au cours des dernières années qu'elle forme une sorte de protection bienvenue. Je me rends compte à présent que lorsque je cours mes talons ne touchent jamais le sol. Soudain je me souviens que Luffy porte des sandales aux pieds. Cela ne doit pas être très pratique à cette vitesse. Je coule un regard vers lui, au risque de me prendre les pieds dans des ruines en partie dissimulées ou des racines sournoises.
- Ça va ? je m'enquiers sans ralentir pour autant.
- J'ai la patate, ouais, pourquoi ça n'irait pas ?
Je souris. D'aussi loin que je m'en souvienne, Luffy a toujours chaussé des sandales. Nous courons à la même allure, parfaitement sereins sur nos jambes consolidées par nos précédentes aventures. Autour du nous, Grey Terminal est fidèle à lui-même. L'incendie qui date d'il y a si longtemps a tout calciné mais les déchets et les ruines sont réapparus au bout de quelques mois seulement.
- Revenez ici bande de sales merdeux !
- On va vous crever !
- Courrez autant que vous pouvez, si on vous rattrape vous êtes morts !
Je roule des yeux. Le jour où ces lourdauds de lascars nous mettront la main dessus je jure de changer de nom et me raser la tête. C'est toujours la même chose lorsque nous nous rendons dans Grey Terminal. Il ne faut pas une heure pour nous faire repérer par la racaille qui se met à beugler et à nous courir après, traînant péniblement avec eux un ventre gonflé par l'alcool. Il est devenu presque impossible pour nous de fouiner dans les ruines tout en conservant notre tranquillité. Il faut croire que la mauvaise réputation d'Ace et Sabo nous a été léguée. Luffy a un visage radieux. Son hilarité déteint sur moi. Sans nous concerter au préalable nous empruntons le même chemin. Nous pénétrons à vive allure dans le taillis. Nous savons pertinemment que les bandits vont nous suivre à travers les feuillages mais, contrairement à nous, leur course se fera plus hésitante. Alors qu'ils fanfaronnent dans les débris du Grey Terminal, le moindre bruissement dans un buisson les fait mouiller leur caleçon.
- Aki !
Luffy s'arrête brutalement. Je fais demi-tour et le rejoins en bondissant au dessus d'un rocher.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
Le sourire « toutes dents dehors » qui lui est propre fend son visage en deux.
- Shi shi shi !
Il pointe deux arbres jumeaux dont nous n'apercevons pas la cime depuis notre position. Je saisis immédiatement où il veut en venir. Je prends mon ton faussement énervé pour répliquer :
- Luffy, tu es vraiment irrécupérable.
Il rit de plus bel. Nous nous mettons accroupi, chacun devant un arbre. J'entends la canaille à l'est de nous. Pauvres agneaux égarés. Comme toujours ils ont cru que leur nombre leur octroyait le privilège d'être les prédateurs. A présent ce sont mon frère et moi les loups. Des loups particulièrement indifférents, je me permets de souligner.
- C'est quoi le signal cette fois ? demande mon cadet. C'est ton tour de choisir.
- « A ton tour », je reprends instinctivement, les leçons de mes anciens professeurs sculptées dans mon cerveau. Eh bien... Disons que nous nous élancerons à la prochaine insulte qui nous sera adressée.
- Shi shi shi, ça ne devrait pas être long alors !
Je siffle pour attirer les trois soûlards qui s'échinent à nous chercher. Sans bouger nous attendons patiemment. Enfin... « patiemment » est un bien grand adverbe pour caractériser Luffy. Ses doigts jouent avec les cailloux qui l'entourent. Au bout de ce qui me paraît une éternité, les lascars nous ont retrouvés. Ils sont dans notre dos et nous observent. Je n'ai pas besoin de me retourner pour savoir qu'ils sont en nage. Leur respiration est saccadée et grasse. Je conçois sans mal la sueur qui dégouline sur leur front et imbibe leurs fripes. L'un d'entre eux émet un bruit de crachat et s'enquiert :
- Mais qu'est-ce qu'ils foutent ?
- Putain de bordel de crénom de Dieu, tu ne vois pas ce qu'ils foutent ?! Pourtant ça me paraît très clair : ils se foutent ouvertement de notre gueule !
Je distingue un craquement. Celui qui n'a rien dit doit probablement se frayer un chemin jusque nous. Je n'en reviens pas que Luffy garde son calme aussi longtemps. Sans doute ce « jeu » prime sur tout autre chose aujourd'hui. Le brigand qui s'est approché n'est plus qu'à quelques pas de moi.
- Je vais l'engrosser cette chienne, ça lui...
Il n'en faut pas plus pour pulvériser notre attente. Ni une ni deux nous nous ruons sur nos arbres. Je balance mes bras au dessus de moi et parviens à trouver une accroche pour me surélever. Le rhytidome du végétal est particulièrement ferme et égratigne mes ongles. Dans mon ascension, mes paumes rencontrent plus d'une fois de la sève. Ce vieil arbre souffrirait-il ? Je regrette que notre communication ne soit pas la même. Bientôt je n'entends plus les injures des trois compères. Leur rugissement est troqué contre les bruits de la nature. Je savoure le moment sans réduire mon allure. J'aimerais avoir l'ouïe assez fine pour dénicher le lenticelle de l'arbre. Tout à coup, les branches me faussent compagnie et je me retrouve à la cime. Une bourrasque menace de me faire dégringoler de ma tour mais mes bras sont fermement accrochés au végétal. Je ferme les yeux un instant, me préparant à l'horizon splendide qui va m'offrir un nouveau tableau.
C'était sans compter l'omniprésence de mon frère.
- Pourquoi c'est toujours moi qui me tape l'arbre le plus minable ?
Je me tords le cou pour le voir. Pour sur, l'arbre « jumeau » du mien ne l'est pas jusqu'à la cime. Luffy se situe à quelques mètres en dessous de moi. Il fait la tête mais le connaissant cela ne va pas durer. Et effectivement, trois secondes plus tard il a retrouvé sa joie de vivre. Il allonge son bras élastique et agrippe ma cime. Je n'ai pas le temps d'affermir ma prise qu'il s'est déjà élancé dans ma direction. Nous tangons un instant dangereusement. En un battement de cil je vois successivement le ciel puis le houppier de l'arbre. Je me retiens de crier. Une fois que nous nous sommes stabilisés, je ne manque pas de lui lancer un regard noir.
- Je ne savais pas que « tuer ta sœur » faisait partie de tes objectifs...
- Tu délires ? Même en tombant de cette hauteur je suis sûr qu'il ne t'arriverait rien !
Je hausse les sourcils, peu convaincue. L'art de tout prendre à la légère est définitivement admirable chez lui... En dégringolant à cette hauteur et si je ne me retiens pas aux branches je suis à peu près certaine de me rompre le cou. A moins que j'amortisse la chute en atterrissant sur l'un des trois balourds... Toutefois je ne devrais pas compter sur leur acte de présence. La soif a dû avoir raison de leur patience à présent. Je relève la tête vers mon frère et retiens un hoquet de surprise.
- Aki, regarde un peu la vue qu'on a !
Excuse-moi Luffy, mais je crois que pour une fois l'horizon, le ciel et la mer passeront leur tour. Car ce que je viens de constater mérite absolument toute mon attention. Tout doucement, je tends la main vers le chapeau de paille et le retire.
- Luffy, je crois que...tu es plus grand que moi...
Ma voix chevrotante lui fait hausser les sourcils. Je ne me sens pas particulièrement triste. Simplement émue. Mon petit frère, celui que j'ai toujours cherché à protéger, celui que j'ai tant de fois couvert de mes bras, celui que j'ai serré si fort contre ma poitrine, celui dont j'ai pansé les blessures, celui que j'ai bordé, celui dont j'ai frotté énergiquement les pieds dans le bain, celui dont j'ai coupé les cheveux et les ongles, celui dont j'ai corrigé un milliard de fois ses défauts d'élocution... Mon petit frère dont les membres se sont affermis avec les années et se sont masculinisés. Mon petit frère, plus si petit que ça tout à coup.
- Encore heureux ! s'écrit-il.
/
Dadan a pleuré, le dos tourné. Dogra a pleuré, le visage dirigé méthodiquement vers la fenêtre. Magra a pleuré en enfouissant ma tête contre son torse proéminent.
Et Luffy a souri.
Qu'est-il advenu du gamin pleurnicheur d'autrefois ? Je l'ignore. Je n'ai pas voulu qu'il m'accompagne jusqu'à la mer. J'ai fait mes adieux à l'aube et suis partie d'un pas tranquille vers la berge. Avant de partir, j'ai tapoté le chapeau de mon cadet et calé son front au mien. Les yeux plongés dans les siens, j'ai chuchoté :
- Tu es fort Luffy. Et bon. Deviens un roi des mers irremplaçable. Deviens Le Roi.
Il comprit le message et me sourit encore plus.
- Dans deux ans ce sera enfin mon tour. D'ici là j'aurai fait des progrès de dingue, alors prépare-toi.
- Pas besoin de me préparer. Je le sais déjà.
Et c'était une affirmation tout ce qu'il y a de plus sincère.
Je suis partie. Sans me retourner. Je n'étais pas spécialement triste, ni même anxieuse. En fait, j'étais tellement apaisée que je me suis demandée un instant si c'était bien aujourd'hui que je quittais l'île de Dawn.
Au bout de quelques heures je me retrouve les orteils dans le sable chaud, face à mon bateau de fortune. La veille j'ai ramené la barque vétuste que j'avais peu à peu rafistolée pour qu'elle prenne la forme d'un voilier. L'embarcation possède un mât. Il fait quelques mètres et est accroché à un bôme qui me permettra d'orienter mes voiles. J'ai attaché solidement différents types de bouts de part et d'autre en prenant exemple sur des barques qui passaient non loin de la terre ferme. Un pêcheur solitaire a bien voulu m'échanger une poulie contre un harpon que j'ai déniché l'année dernière au Grey Terminal. C'est assez comique car je ne sais absolument pas m'en servir. J'ai simplement suivi les quelques conseils du vieux marin. Sûrement a-t-il eu pitié de moi en observant mon air dépité devant les termes « haubans » et « écoutes ». J'ai eu un cours théorique de quelques minutes à peine puis il a fait coulisser les cordages dans la poulie.
- Ça t'servira à te diriger. Le courant est parfois intransigeant dans le coin alors sers-toi du ressac pour t'faufiler un passage à travers les vagues.
J'ai hoché frénétiquement la tête en regrettant amèrement de n'avoir jamais pu dénicher un livre de navigation maritime.
J'écarte les doigts de pieds, savourant une ultime fois les grains de sable s'insinuer entre eux. C'est agréable. Et même plus que cela. Existe-t-il seulement un terme qui peut homologuer mon attachement pour cette île ? Malgré tout ce que j'ai traversé, toutes les épreuves que j'ai endurées, toute les mauvaises personnes qui ont pollué mes journées. Il faut se rendre à l'évidence.
J'aime cette île.
En faisant naufrage sur la plage il y a neuf ans, j'aurais très bien pu partir vers un village en longeant la côte au lieu de m'enfoncer dans la forêt. Qui sait ? Peut-être alors j'aurais rencontré un homme un peu bourru, peu bavard mais discrètement généreux. Peut-être j'aurais croisé une femme un peu simplette et naïve, mais ostensiblement douce. Peut-être seraient-ils devenus mes parents de substitution. Et alors peut-être aurais-je aidé tous les matins mon père en distribuant dans tout le village des fruits et légumes de saison en tirant derrière moi une charrette ambulante. Peut-être que le soir je me me serais mise au fourneau aux cotés de ma mère. Peut-être serais-je restée toute ma vie sur cette île, ancrée dans la terre, les yeux ne croisant que très rarement le regard envoûtant de l'océan. L'unique nuance de bleu que j'aurais contemplé alors aurait été celui du ciel.
Mais enfin voilà.
Le bleu du ciel n'est pas celui de la mer. Il n'est pas celui de mes yeux. Ce bleu que je préfère. Je ne peux pas l'ignorer. Si, il y a neuf ans, mes pas m'ont conduite vers cette impraticable forêt, c'est que tout mon être aspiré à une vie plus trépidante que celle que j'avais menée jusqu'à lors. Le confort, l'urbanisme, la routine ? Très peu pour moi. Non, ce que je souhaite plus que tout c'est découvrir derrière ces nuages de nouveaux rivages. Partir à la conquête de trésors que tous ignorent, de ces reflets d'or qui illuminent le large. Chacun de mes gestes, chacun de mes pas, peu importe le reste, tout me pousse vers cet univers rempli de mystères.
Je saute à pieds joints dans la barque en proie à un élan frénétique. Mes muscles s'activent et dénouent les amarres que j'avais fixées à deux gros rochers. Je les enroule méticuleusement autour de mon bras puis les lâche à l'arrière du voilier. Mes veines pulsent tandis que je m'acharne à comprendre le fonctionnement de la poulie. Je ne vois pas de mousqueton pour dénouer les cordages. Je fais le tour de l'embarcation et constate que les bouts sont en fait noués directement au bastingage. Des nœuds que j'ai effectués moi-même la veille. Je m'assois une minute le temps de reprendre mes esprits. Mon impatience et ma fébrilité ne doivent pas m'aveugler. Je prends une longue respiration, visualise mentalement ce qu'il me reste à faire et me redresse.
Les vagues m'ont quelque peu écartée de la rive. Je cesse tout mouvement à nouveau.
Ça y est.
Je ne foulerai plus le sol de l'île de Dawn avant des mois, des années, peut-être même des décennies. Et si je ne revenais jamais ? En serrant les dents, je lève les yeux vers la forêt et plus précisément vers le sommet de la montagne. Le Mont Corbo. Il ne me paraît plus aussi menaçant que la première fois où il est apparu devant moi. Petite fille amnésique que j'étais, je me sentais écrasée par cette éminence. Et paradoxalement, irrémédiablement attirée par elle. J'avais soif d'aventures. Et voilà où toutes les épreuves m'ont menée. Neuf années à m'endurcir pour ce jour.
Les vagues m'ont complètement écartée de la rive. Néanmoins, ce n'est pas un souci.
Je dénoue la grand-voile et tire sur l'écoute pour qu'elle soit tendue. Ensuite je noue le bout au bastingage, ne sachant pas manipuler la poulie. Je dois m'y reprendre plusieurs fois. Le vent a violemment gonflé la toile et a emporté mon embarcation vers le large, manquant de peu de me faire tomber. Une fois la dure labeur accomplie, j'observe les alentours. Ma barque brave les flots de façon incertaine. Je réfléchis à toute vitesse. Aurais-je oublié quelque chose d'essentiel ? Je me retourne et observe attentivement la bateau. Soudain la réponse résonne en moi comme une évidence : le gouvernail ! J'enjambe l'unique sac que j'ai emmené ainsi que le tuyau qui symbolise ASLA et m'accroupis près de la barre mobile. Je l'enserre de mes dix phalanges et goûte avec effarement aux vibrations qui se rependent dans mon corps. Cela a pour effet d'accroître mon excitation. Mon cœur tambourine dans ma cage thoracique. Enfin, je regarde droit devant moi et suis subjuguée par l'infini bleutée qui s'étend et qui m'offre une nouvelle vie.
Sabo.
Puis Ace.
Et à présent moi.
Un pavillon noir, symbole de la piraterie, ondule au dessus du grand-mât.
Sabo... Es-tu là ? As-tu assisté à mon départ ? Es-tu fier de moi ? Du fond du cœur je l'espère. Peu importe où je suis née, j'irai où je voudrai sans avoir aucun regret. J'ai le droit d'aller là-bas. J'irai toujours plus loin, toujours plus haut.
C'est mon histoire.
Le petit commentaire de l'auteure : On retrouve trois parties bien distinctes dans ce chapitre. Je me suis vraiment creusée l'esprit pour la première avant de la rédiger. J'ai essayé de me mettre dans la peau d'Akira et de me demander ce qu'elle pouvait ressentir après avoir presque embrassé Ace. Au début je me suis dit qu'elle serait gênée, rien de plus normal. Mais voilà, je n'apprécie pas la normalité. Du coup j'ai approfondi son ressenti et d'un coup l'évidence m'a sautée aux yeux : elle se sent monstrueuse d'éprouver de tels sentiments pour son frère. A partir de ce constat, je me suis mise à écrire fiévreusement toute la première partie avec une facilité déconcertante. Tout sonner juste dans ma tête, c'était vraiment agréable à rédiger. Ensuite vient la partie avec Luffy. Je voulais absolument écrire un dernier passage entre Akira et son petit frère. Ce dernier est mon personnage préféré, il fallait que je lui fasse honneur ! Surtout que, chronologiquement parlant, Luffy ne prendra pas la mer avant deux années entières ! Lui et sa sœur ne sont pas prêts de se revoir. En enfin la dernière partie. J'ai ressenti une forte excitation en la rédigeant, ainsi qu'un profond sentiment de liberté. Des années à écrire une histoire sur l'île de Dawn et voilà qu'Akira prend la mer. Un nouvel horizon apparait pour elle mais aussi pour moi. Avec ce chapitre, Les liens du cœur signe la fin du premier ARC. J'espère que la suite vous plaira, merci à tous mes lecteurs et lectrices de m'avoir suivie jusque là.
Ciaossu !
