Bien le bonjour !

Voici-ci-ci les réponses-ses-ses aux lecteurs-teurs-teurs :

Akabane D Yui - Aha, Akira nous a sorti toute sa science sur les êtres vivants. Du coup elle est émue d'avoir été acceptée par certaines personnes. Bien contente que ce chapitre t'ait plu héhé ! Merci Yui !

Maellis - Merci pour tes compliments Maellis ! Ne t'en fais pas, je me suis fait une promesse : celle de ne jamais abandonner cette fic. Je sais, ça fait très "shonen", d'autant plus que je l'ai faite il y a des années mais une promesse est une promesse. Et puis je prends un plaisir fou à écrire cette histoire, tu peux être certaine que j'irai au bout *smile*

Citation du chapitre : Le sens du ridicule est une notion subjective (François Barcelo)

Bonne lecture !


Chapitre vingt-sept

Le sens du ridicule est une notion subjective

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- Qu'est-ce que tu as Akira ? Tu tires une de ces têtes !

- C'est rien, Sabo. C'est juste que... Avant-hier le temps était sec, le vent ne s'était pas levé. Hier, c'est carrément une bourrasque qui a secoué notre cabane. Et aujourd'hui, une simple bise fait voler nos cheveux. C'est à n'y rien comprendre !

- Ah ah ! Il faut croire que le vent a autant de secrets que l'océan.

/

Je monte le petit escalier qui mène à une habitation construite sur pilotis. La façade est uniquement constituée de planches en bois. Je souris un brin nostalgique. Cela me rappelle ce qu'Ace, Luffy et moi appelons « pays » sur l'île de Dawn. Le toit est ici établi à partir de pailles et de feuilles de palmier tressées et séchées. Au premier abord on pourrait penser qu'il n'est pas étanche mais j'imagine que ce n'est qu'une impression. Des cordelettes relient la hutte à une autre. Des habits pendent dessus et se laissent bercer par le souffle brûlant du vent. Je m'engouffre à l'intérieur de la cabane, précédée par Mirandrana, la jeune fille qui a posé la main sur mon bras gauche. Peut-être devrais-je la surnommer « moulin à paroles » car son débit verbal est vraiment hallucinant. Mon corps encaisse la différence de température en frissonnant. Il fait toujours extrêmement chaud mais ce n'est rien comparé à la fournaise de l'extérieur. Étonnement, et même si l'habitation ne possède pas de porte, je perçois nullement ici l'humidité étouffante de Bibidia.

- Et donc Tanora est la plus jeune d'entre nous.

Je déglutis, consciente de mon impolitesse. La vérité est que j'ai complètement décroché depuis quelques secondes. Mirandrana ne semble pas m'en tenir rigueur et rit doucement.

- Il y a de quoi se perdre, je te comprends.

- Que disais-tu ? je tente timidement pour me rattraper.

- Je te faisais un petit exposé sur notre famille histoire que tu ne sois pas perdue, répète la jeune femme en me tournant le dos et en ouvrant plusieurs tiroirs. Si je voulais être plus précise je devrais même dire que cela ne concerne que les personnes qui me lient par le sang, les Yamaneko. Ma famille c'est Bibidia.

J'opine du chef, douloureusement consciente que ce que je nomme « liens du sang » diffère beaucoup trop de ce qu'elle évoque. Mirandrana dispose plusieurs demi-noix de coco sur la commode. Ses nombreux bracelets en bois cliquettent sur son poignet. Elle poursuit :

- Nous sommes une fratrie de cinq personnes. Quatre filles et un garçon. Rik est l'aîné, il a cinq ans de plus que moi. Pour ma part j'ai quinze ans mais tout le monde m'affirme que je fais plus physiquement. Sûrement à cause de mes formes.

Je prends quelques secondes pour la contempler. Elle est plus jeune que moi, néanmoins il est vrai que sa poitrine est beaucoup plus généreuse que la mienne.

- Ensuite viennent en troisième position les jumelles qui ont douze ans. Si je ne m'abuse tu as déjà rencontré notre petite teigneuse : Kambana Roa. Si ça peut te rassurer Kambana Iray est beaucoup plus réservée. Elle est d'ailleurs la plus timorée de notre fratrie. Et pour finir nous retrouvons l'adorable Tanora, la petite dernière qui a huit ans. Mes sœurs et moi vivons dans cette cabane, Nenibe et Rik habitent dans la hutte d'à côté.

- Je vois. Et Nenibe est votre grand-mère ? C'est également la chef de l'île ?

Mirandrana se tourne brusquement vers moi comme si j'avais dit une énormité. J'attends patiemment, de peur de faire une autre gaffe. Le sourire malicieux qui se dessine sur ses lèvres pulpeuses me détend.

- Nenibe est bel et bien notre grand-mère mais je suis étonnée que tu l'associes à une figure de chef.

- Ce n'est pas le cas ? Qui répond à cette fonction alors ? je m'enquiers, un peu surprise.

Mirandrana me lance un nouveau sourire, beaucoup plus énigmatique que le premier. Puis elle s'empare de toutes les demi-coco qu'elle a sorties et les dispose sur une table en bois qui traîne au centre de la pièce. Elle s'empare d'une chaise construite dans la même matière et me désigne sa jumelle.

- Enlève ta chemise et assieds-toi. On va commencer.

Je devrais me sentir gênée de me retrouver pratiquement nue devant cette personne que je ne connais que depuis quelques minutes. Mais il n'en est rien. De plus le soulagement de retirer ce haut trempé de sueur est bien plus pénétrant. Je pose la chemise sur le dossier et m'assieds. Un récipient que je n'avais pas remarqué est disposé au centre de la table. Je déglutis difficilement à la vue de ce qu'il contient.

De l'eau.

Je me fais violence pour ne pas me jeter dessus et tout avaler goulûment. Mirandrana doit capter mon regard de démente car elle se lève, sort de la hutte et revient avec un récipient identique. Elle me le tend. Je lui arrache presque de son emprise et bois tout d'une traite.

- Merci. Avec tout ce qui s'est passé j'en avais presque oublié que j'étais proche de la déshydratation.

- Ce n'est rien.

Elle rejette sa longue chevelure frisée dans son dos, trempe un bout de tissu dans le premier récipient et entreprend d'essuyer mon visage ensanglanté. Puis elle s'attaque à mon cou, mes bras, mon buste et mon ventre. Ses gestes sont doux et lents, c'est très agréable. Ses yeux se portent sur la blessure que m'a administrée le requin. Lorsque Amerika m'a libérée du piège et que j'ai atterri sur mes jambes, j'ai senti comme une déchirure. Mon intuition était bonne. Le bandage est de nouveau imbibé de sang. Sans un mot elle défait le pansement et nettoie la plaie.

- Tu n'es pas douillette. Tu...oh !

Son regard se fige sur une partie de mon corps. Je baisse la tête pour voir ce qui l'a ébranlée.

Ma culotte. Rouge.

Je ferme automatiquement mes jambes et regarde ailleurs. Quelle honte.

- C'est... un imprévu. C'est arrivé il y a quelques jours. Je... Toutes mes culottes sont...sales.

Quelle justification minable. Une fois encore Mirandrana se redresse. Elle se dirige vers une couchette, revient au centre de la pièce et pose un sous-vêtement propre ainsi qu'un tissu éponge sur mes cuisses. Puis elle continue son affaire. Elle n'ajoute rien de plus. Sûrement a-t-elle compris que j'étais fortement embarrassée. Tandis qu'elle s'esquinte à laver mes pieds maltraités j'observe plus attentivement l'unique pièce de la cabane. A chaque extrémité se trouve un lit ainsi que quelques affaires personnelles. Au pied des quatre couches je peux distinguer des paniers où sont soigneusement empilés des habits. Au centre du mur le plus éloigné de l'entrée se situe une grande commode d'où elle a tiré les noix de coco. Et puis il y a cette table au milieu et ses quatre chaises. Le strict minimum. Je suppose qu'elles font cuire leurs aliments sur un feu à l'extérieur et qu'elles se lavent dans des rivières. Cet endroit est si chaleureux, il me renvoie à mon mode de vie au Mont Corbo. Mes membres se détendent tellement que je pourrais m'endormir. La main qui se pose sur mon sein gauche me ramène à la réalité.

- Ton cœur bat normalement. Pourtant mon peuple t'a expliqué ce qui allait t'arriver. Tu n'as pas peur ?

Je voudrais lui dire qu'Amerika m'avait posé la même question mais je me retiens.

- Anoloana. Malgré les explications que vous m'avez fournies j'ignore de quoi il s'agit. Il faut croire que la méconnaissance préserve de la peur. La peur fait de nous des lâches. Elle nous avilit.

Même si une partie de la tribu m'a acceptée, personne ne pouvait ignorer ceux qui se méfiaient encore de moi. Un authentique débat s'est ouvert juste après mon monologue sur la plage. Des hommes, des femmes et même des enfants se sont demandés ce qu'il allait advenir de moi. J'ai compris que la majorité ne l'emportait pas dans cette immense famille. Il fallait que tout le monde soit d'accord. Tout à coup, le mot « Anoloana » est sorti de la bouche d'une ancienne. Elle s'est avancée vers son peuple à l'aide de sa canne et a consolidé sa proposition :

- Anoloana, ce jeu traditionnel qui nous est le plus cher, a le mérite de mettre à mal la patience de ceux qui y participent. Il révèle leurs véritables personnalités. Si cette fille pratique ce jeu, je suis certaine que celui-ci dévoilera aux yeux de tous ses intentions cachées. Ainsi nous saurons si elle est un être humain tout ce qu'il y a de plus normal ou si, à l'inverse, il s'agit d'un suppôt du diable.

L'annonce fit l'unanimité. Ensuite, une nouvelle question germa dans les bouches des habitants de l'île : « Qui allais-je affronter ? ». Cette fois ce fut Nenibe qui trouva une solution.

- Voyons mes chers frères et sœurs, superflue est cette remarque. Cela me semble évident qu'elle affrontera celui qui lui porte une confiance aveugle. Justement, cette logique tombe à la perfection étant donné qu'il s'agit de notre champion en titre.

Tous les visages se tournèrent vers Amerika excepté celui de Nenibe qui resta tourné vers moi. Sous ses tatouages je pouvais apercevoir un sourire. Et je compris. Son commentaire était dénué de toute malveillance. Elle me testait. Si je bats dignement Amerika, je gagnerai la confiance de toute la tribu. Je ne dois pas la décevoir. Encore une fois, les mains de Mirandrana ma ramènent à elle. Elle a tracé un trait jaune miel qui zigzag sur toute la longueur de mon bras. Les demi-cocos contiennent de la poudre de couleurs hétéroclites. Elle trempe son index et son pouce dans le récipient d'eau, saisit un peu de poudre bleue qu'elle malaxe entre ses deux doigts et l'étale sur mon corps. Ses gestes sont rapides et précis. Sûrement a-t-elle l'habitude de procéder ainsi sur chaque participant de l'Anoloana qui a lieu une fois par trimestre. Je ferme les yeux et me laisse porter par ce semblant de massage en me demandant en quoi consiste ce jeu traditionnel.

/

- Est-elle prête ?

Amerika pénètre dans la maison, suivi par ses sœurs. Tanora qui a vaincu sa suspicion à mon égard m'adresse un petit signe. Les jumelles sont en pleine discussion. De véritables sosies. Je suis bien incapable de savoir qui est Kambana Iray et qui est Kambana Roa. Le corps nu d'Amerika est éblouissant de couleurs rutilantes. Les traits mettent en valeur sa taille fine et ses muscles bien marqués. Il a délaissé son bandeau frontal, sa veste sans manche tressée avec des feuilles de palmier séchées et même son débardeur blanc argile. Tout comme moi il n'a gardé que le bas. Je ne saurais dire pourquoi je ne suis pas gênée d'être torse nu. Peut-être parce qu'il est recouvert de peintures ? Ou bien l'impudeur de Luffy aurait-il déteint sur moi au fil des années ? Ou bien mes précédents sursauts de bienséance n'étaient provoqués que par une seule et même personne ? Cette dernière probabilité me semble la plus plausible mais également la plus dérangeante. Les yeux d'Amerika se posent sur mon immense cicatrice dorsale mais il ne paraît pas surpris.

- Oui, tu tombes bien, répond Mirandrana en se levant et en désignant la chaise. Je te laisse finir. Oh ! Juste une petite minute.

Mirandrana attrape un tissu qui ressemble à un minuscule foulard. Elle le passe sur ma poitrine et le noue dans mon dos. Puis elle saisit les mains des jumelles et les quatre sœurs sortent de la hutte. Amerika prend place face à moi. Il soupire d'aise, apparemment heureux de se servir de cette étrange peinture. Sans plus attendre, ses doigts tracent des figures sur mes joues. Ses gestes respirent la confiance, ils sont souples.

- Pourquoi est-ce que c'est toi qui peins mon visage ?

- C'est encore une histoire de tradition. Les deux adversaires doivent terminer cette pré-cérémonie.

- Navrée pour toi, je suis une piètre dessinatrice.

Un sourire narquois fend son visage en deux. Il poursuit :

- Ça te dérange que ce soit moi qui finisse le travail ?

- Non. Je me sens bien avec toi.

Il relève entièrement les quelques mèches qui ondulent sur mon front pour dessiner sur ce dernier.

- Tu es doux.

- Je ne le suis pas toujours. Je serai sans pitié pendant l'Anoloana. Je t'apprécie, tu es complètement barge, tu sembles sortie de nulle part mais tu es sympathique. Même Nenibe t'aime bien. Mais mon peuple compte plus que tout pour moi. Plus que ma propre vie. Je ne peux pas les décevoir.

Son regard sérieux scrute le mien en quête de surprise, de colère, d'indignation ou de que sais-je encore. Je garde le silence quelques instants puis finis par répondre :

- Tu m'en vois rassurée.

Alors que ses doigts passent sous ma lèvre inférieure, je désigne son bras entièrement tatoué qui n'est pas recouvert de peinture :

- Laisse-moi deviner : c'est toi qui l'a fait ?

- Tout juste.

- Tu es doué. J'ai pu constater que tous les adultes en possèdent un sur une partie de leur corps. A l'inverse, les plus jeunes en sont dépourvus. Il y a une raison particulière à cela ?

Amerika s'essuie les mains dans un torchon et jette un coup d'œil à l'une des fenêtres. Il respire un grand coup et finit par déclarer :

- En effet. Le tatouage permet de distinguer ce qu'on appelle les Aînés des Novices. Mais trêve de bavardages. Le vent s'est levé, nous devons nous dépêcher.

/

Je me pince vigoureusement la cuisse pour m'empêcher de les rejoindre. L'orchestre est tellement retentissant que je suis convaincue qu'on l'entend au delà du récif. Les instruments en bois utilisés me sont totalement inconnus. Certains ressemblent à des tambours sur pied en forme de cylindre et sont recouverts de peaux de requin. Il y en a des petits que les musiciens placent entre leurs jambes. D'autres sont si hauts que ceux qui en jouent sont obligés de se tenir debout. Je remarque également des sortes de tambours oblongs à forme longitudinale. Le peuple d'Amerika les frappent avec des baguettes. Quelques joueurs de minuscules guitares adoptent habilement la cadence imposée par les percussions. Enfin, des hommes et des femmes chantent en suivant un rythme totalement improvisé. Cela ne les empêche pas d'être en parfaite entente et de rendre le tout harmonieux. Mes oreilles sont pour ainsi dire sollicitées.

Mais pas autant que mes yeux.

Toutes les personnes qui ne jouent pas d'un instrument ne sont pas inactives. Oh non, loin de là ! Elles dansent. Du manière totalement différente de celle que j'ai pu observer dans le bar de Makino. Chaque mouvement est une respiration. Les gestes sont confiants et respirent la spontanéité. Les corps se mouvent avec frénésie, découlant de l'inconscience. Ils sont imprévisibles, ils sont tellement, tellement, tellement naturels.

Je serre les poings. Je ne peux pas danser avec eux. Je ne peux pas me le permettre.

Du moins pas encore.

Tous ces gens, Nenibe, Mirandrana, Kambana Iray, Kambana Roa, Tanora, Amerika. Oh Amerika, si tu savais comme ton peuple est une source de motivation pour moi.

Et puis tout à coup, comme si un accord avait été donné, la cérémonie cesse. La femme âgée qui avait proposé le jeu de l'Anoloana pose ses baguettes et s'avance. Non, c'est faux. En fait ce sont toutes les autres personnes qui se sont reculées, excepté cette dame d'un certain âge, Amerika et moi. L'ancienne lève difficilement un bras pour nous désigner. Un tatouage discret orne son poignet.

- Selon nos croyances, nos frères et sœurs d'un temps immémorial ne connaissaient pas le terme « sagesse ». Ils n'étaient que solitude, domination et barbarisme. Des siècles se sont écoulés et cette situation semblait immuable. Jusqu'à l'apparition d'Analoana, déesse de la patience, qui charma notre peuple de ces quelques mots : « Mille hommes solitaires s'inclinent toujours face à l'union. La puissance n'a de sens que si elle est mise au service de la coordination et de la coopération. Apprenez à garder votre individualité tout en acceptant celle d'autrui. Ne faire qu'un n'implique pas de supprimer son identité. En revanche, cela permet de prendre en compte tout ce qui vous entoure. Apprenez à ouvrir les yeux et à voir au delà de votre propre personne. Voyez comme on arrive à faire de belles choses à force de patience et de longue énergie. Le temps n'est pas une limite, au contraire il est illimité. Apprenez. » La déesse fut écoutée avec attention et n'hésita pas à administrer ses conseils pendant les quelques années qui suivirent son discours. Et puis le jour arriva où notre peuple comprit pleinement le sens des mots « partage », « famille » et surtout « patience ». Ce fut ce même jour que la déesse Anoloana disparut. Depuis lors, nos ancêtres ont créé un jeu en la mémoire de leur bienfaitrice. Un jeu qui a le mérite de mettre à mal la patience de ceux qui y participent. Il révèle leurs véritables personnalités. Il nous permet de déceler ceux qui peuvent faire partie de notre Tout. Depuis quelques décennies, Anoloana nous sert de distraction mais son utilité première resurgit pour nous venir en aide.

Je reprends conscience de ma propre existence lorsque la femme âgée me désigne avec sa canne. J'étais tellement absorbée par son histoire que je n'avais pas constaté que la plage était silencieuse.

- Akira, créature perdue qui a jailli sur Bibidia, notre île qui n'est perçue que par les êtres égarés. Akira, créature de sang qui nous est si dissemblable que notre doute en devient légitime. Akira, créature de mystère, dis-nous qui tu es.

Bien évidemment, aucun monologue n'est attendu cette fois-ci. Je dois leur révéler qui je suis avec mon corps.

- Approchez-vous.

Amerika et moi faisons quelques pas l'un vers l'autre. La peinture a complètement séché à présent. Les traits tracés sur le visage d'Amerika connotent parfaitement toute mon inexpérience dans le domaine du dessin.

- Anoloana ne désigne pas seulement la déesse et ce jeu. Il signifie « front ». De ce fait, et comme le veut la coutume, vous allez utiliser tout ce qui constitue votre corps pour atteindre le front de votre adversaire.

Je ne peux empêcher mes sourcils de s'arquer de surprise et mes globes oculaires de s'écarquiller. Amerika rit en observant ma réaction ce qui lui vaut un coup de canne dans la tête.

- Un peu de sérieux !

Je soupçonne l'ancienne de faire partie de ceux qui prônent la tradition et les mœurs ancestrales avant toute chose.

- Bien. Dévoilez-vous.

Un boucan de tous les diables nous entoure brusquement. Le peuple de Bibidia recommence à utiliser leurs instruments, les chants reprennent. Je ne sais quelle posture adopter. Amerika fait glisser ses pieds sur le sable pour les éloigner, se cambre légèrement en avant, place un bras devant lui et celui qui est tatoué derrière. Son visage est ferme, ses yeux n'expriment plus la sympathie que je décèle chez lui depuis le début. Bon, vraisemblablement il ne rigole pas, là.

Et il s'élance, ce qui finit de me convaincre.

A grande vitesse qui plus est.

Je tente de l'égaler dans ce domaine et me penche en arrière pour esquiver. Son index et son majeur touchent l'une de mes joues. Je fais un bond en arrière et prends inconsciemment la même posture que lui. Non... Non ce n'est pas bon ! Je ne dois pas être lui, il faut que je sois moi ! Je cligne des paupières, Amerika se précipite vers moi avec fluidité, tel un félin. Je m'attends à ce qu'il vise mon front mais j'ai tout faux. Au dernier instant il s'accroupit et m'assène un croche pied. Mes jambes valsent, mon corps s'écroule. Je prévois de me servir de mes bras pour amortir la chute et m'éloigner de lui. Toutefois mes prévisions sont réduites à néant par ses mouvements qui sont, eux, imprévisibles. Alors que mon dos heurte le sol, j'ai le souffle coupé. Il est à califourchon sur mon buste, ses tibias entravent totalement mes avant-bras.

Je suis à sa merci.

La pauvre brebis que je suis s'est laissée surprendre par le félin et se retrouve à présent piégée. Je déglutis. Ce n'est pas possible, je ne vais pas perdre si facilement, si ? Amerika me regarde gravement l'espace d'une seconde, impassible, puis sa main survole mon visage.

Et alors que je suis acculée, le déclic se fait. Il se fait et chasse ma conscience hors de moi. Je ne dois plus réfléchir autant. Il faut que je libère mon impulsivité. Allez ! Je redresse la tête et mords fougueusement la paume de mon adverse. La surprise que je lis dans ses prunelles décuple mes forces. Je remue les bras autant que je peux et rugis, accablée par la chaleur et l'effort. Et alors qu'Amerika tente d'immobiliser mon visage contre le sol je parviens à saisir son pantalon. Je tire comme une forcenée et parviens à le décoller du sol. Dans un hurlement, je le fais basculer au dessus de moi et le propulse plus loin. Des cris ébahis surgissent parmi les spectateurs. Amerika se relève et cette fois il sourit, amusé. J'ouvre grand les bras, inspire profondément l'air environnant puis les referme sur mes hanches. Et je remonte. Mon bassin, mon ventre, mon dos, mes cotes, mes seins, mes épaules, ma nuque, mon cou, mon menton, ma mâchoire, mes joues, mes yeux, mon front, mes cheveux ondulés.

C'est le corps d'Akira.

La sueur a rendu sa liquidité à la peinture que j'ai étalée et mélangée involontairement sur ma peau.

C'est mon corps.

Qui je suis ? Je suis une fille qui a tendance à longuement réfléchir avant d'agir. Je doute, j'évalue et seulement après je me lance. Toutefois je ne suis pas que ça. Je suis également une fille impulsive qui se laisse parfois guider par son instinct. Voilà qui je suis.

Je dois observer et agir.

J'ouvre les yeux. Amerika, par fair-play, a attendu patiemment que je réalise ceci.

- Bon sang Amerika, comment fais-tu pour me connaître aussi bien ? je dis en souriant.

Cette fois c'est moi qui file vers lui. A un mètre de lui, je freine inopinément, profite de l'élan qu'il me reste pour effectuer une pirouette sur moi-même et allonge un coup de pied vers son torse. Il se le prend mais ne se laisse pas distraire et attrape ma cheville pour m'entraîner dans sa chute. Le sable a à peine le temps d'effleurer ma chevelure que je suis de nouveau debout. Amerika est encore plus vif que moi puisque c'est lui qui mène cette fois l'assaut. Je bloque son coup avec les avant-bras et le repousse.

Et nous dansons. Nous ne finissons pas de nous élancer l'un vers l'autre. On esquive, puis on frappe. On contre, puis on cogne. Ses deux doigts atteignent mon crâne, mes joues, mes épaules. Les miens rencontrent son nez, son menton, ses pectoraux. « Un véritable ballet », dirait Odori. Parfois je sens que ses phalanges cherchent à agripper mes boucles, pensant qu'il s'agit de l'une de mes faiblesses. Malheureusement pour lui je me suis habituée à me battre avec des cheveux longs. En revanche, à aucun moment je ne peux baisser ma garde. Les gestes d'Amerika sont si déroutants que mes dérobades me semblent être des miracles. Suite à une énième altercation, nous prenons tous les deux du recul. Je reprends difficilement mon souffle, la gorge affreusement desséchée. La faim tenaille mon ventre. Le soleil me brûle le visage et me pousse à la soumission. Je me suis très souvent entraînée sous ce que je pensais être une chaleur de plomb, mais il s'agissait d'un blizzard par rapport à la fournaise de cette île. Mes tempes palpitent, je sens mon cœur qui pulsent sous ma peau.

Mais

est-ce uniquement dû à l'effort fourni ?

Je fixe mes mains qui vibrent et qui échappent à mon contrôle. Mon énergie s'impatiente. J'avale péniblement une salive inexistante. Il est absolument hors de question que j'utilise mon Fruit du démon ! Que va-t-on penser de moi ? Après tout, cette énergie que j'ai acquise sans l'avoir souhaitée n'est pas...

Je me fige dans mon raisonnement.

Les paroles de l'ancienne me reviennent en mémoire :

/

- Comme le veut la coutume, vous allez utiliser tout ce qui constitue votre corps pour atteindre le front de votre adversaire.

/

Ma main frappe mon torse. J'ai des fourmillements dans tout le corps. Mais à quoi est-ce que je pensais, bon sang ? Cette énergie, ce Fruit du démon... Ils font partie intégrante de mon corps ! Sans eux je ne serais pas vraiment moi.

Un déplacement. Lorsque je reprends mes esprits je discerne lucidement un fait indéniable :

Je vais perdre.

Amerika fond sur moi, sa rapidité égalisant toujours celle du début du duel. Ma prise de conscience m'a fait baisser ma garde. Voyant une ouverture, il ne s'embête pas à faire diversion. De ce fait ses doigts filent droit vers mon front. Je n'ai plus le temps d'esquiver. Mais j'en ai pour

Dosage de puissance.

Mon pied droit s'affermit imperceptiblement sur le sol. Je sens la terre se fissurer discrètement sous le sable et surtout sous les pieds de mon adversaire. Ce dernier vacille, ses doigts ne m'atteignent même pas. Son peuple a cessé l'espace de quelques secondes de chanter, ne saisissant pas pourquoi leur confrère a échoué dans son offensive. Amerika lève les yeux vers moi, la bouche ouverte, manifestement estomaqué. Je regarde le sol que j'ai blessé et murmure :

- Pardon.

- Comment as-tu..., souffle Amerika.

Puis une lumière s'active dans ses prunelles noisette. Je suis interloquée. Non, il ne peut pas comprendre ce que j'ai fait, il ne peut pas le concevoir, il ne peut pas... Et pourtant il sourit.

- Très bien. Tu t'es dévoilée à moi, maintenant c'est à mon tour. Si tu veux jouer à ça, jouons.

Une force indescriptible me traîne vers l'avant. Je tente de refluer vers l'arrière mais mes pieds glissent. Je trébuche, les fesses à terre et m'efforce de me remettre debout. Cependant les grains de sable continuent de rouler et de se masser devant moi. Je prends appui sur mes mains, bien décidée à ne plus tanguer mais deux prises étonnement froides et compactes me maintiennent immobile. Affolée, je jette un regard contre l'auteur de ma paralysie.

Ce n'est plus du sable. De la terre ?

Non, de la...

- Boue ? je murmure, désorientée.

- Tu cherches à me contrarier ? Bon, d'accord, c'est presque ça mais il y a tout de même une nuance non négligeable.

Toujours embrumée par le choc, je ne perçois les doigts d'Amerika qu'une fois qu'ils se sont posés sur mon front. La matière qui m'enchaîne se liquéfie vaguement, se soulève et vient entourer le poignet d'Amerika. Il chuchote :

- De la glaise.

/

- Non mais sérieusement c'est complètement dingue ! Un Fruit du démon ! Si je m'attendais à ça !

J'essaie de reprendre mon souffle et essuie la sueur de mon front d'un revers de la main. Pendant que je fais fébrilement les cent pas, Amerika est tranquillement assis en tailleur sur son rocher. Il est tellement stoïque et paisible que je meurs d'envie de le pousser du sommet de la montagne où nous nous trouvons. Comment fait-il pour garder son calme ? Et surtout – nom de Dieu – comment fait-il pour ne pas transpirer ?! Son corps est-il tellement habitué à ce climat qu'il est indifférent à la chaleur ?

- D'abord moi, puis Luffy et maintenant toi. Et mon petit frère qui me disait que les Fruits du démon étaient rares... Rares mes fesses, oui ! C'est les soldes ou quoi ? Tu es seulement la deuxième personne que je rencontre dans mon aventure !

Il appuie son coude sur son genou et soutient son visage tourné vers moi avec son poing. Son air narquois me rend folle. Je claque ma main contre ma cuisse.

- Et bien sûr toi tu t'en fiches. Qu'est-ce qui t'égaye à ce point ?

- C'est toi.

Exaspérée au possible, je m'écroule à côté de lui.

- C'est bon, tu as digéré l'information ? Parce que pour le moment t'es aussi avenante qu'une décoction de clous rouillés.

- Amerika, pitié...

- Si tu veux mon avis, tu devrais plutôt te réjouir que mon peuple t'aie acceptée.

Je me tais, prenant peu à peu conscience de ce fait. Ayant perdu, j'étais convaincue que les enfants de Bibidia voudraient mettre fin à mes jours. Après le duel, Amerika a rejoint les siens et ils ont délibéré. La sentence est née rapidement d'un parfait accord – ou presque, Kambana Roa ayant également participé au vote. Ma vivacité, les différentes mimiques de mon visage durant le jeu, mes erreurs, mon épuisement... Tout cela prouvait que j'étais une humaine imparfaite et non un démon parfait. Puis, constatant que je réagissais à peine, Amerika a sans doute préféré m'isoler dans ce qu'il appelle « son refuge ». A savoir le sommet de l'unique montagne de l'île.

- L'ancienne a dit « Si cela ne tenait qu'à moi, je l'aurais rouée de coups de canne lorsqu'elle a étalé la peinture sur son corps. Sinon c'est une bonne personne. ». Nenibe a déclaré « Elle a perdu, c'est une authenticité. Néanmoins, l'erreur est humaine, n'est-ce pas ? » Mirandrana s'est écriée « Je peux en faire ma sœur ? » et Tanora a approuvé. Par contre Kambana Roa, fidèle à sa mauvaise foi, a vociféré « Je serai tranquille que lorsqu'on retrouvera sa tête plantée dans une lance ! ». Heureusement pour toi, les miens ont mis exceptionnellement de côté son acharnement mal placé contre toi.

- Ravie de l'apprendre. J'espère que ton peuple m'excusera mais je compte bien me tenir à au moins deux-cents mètres de ta sœur dans les jours à venir.

Il se met à rire bruyamment, suivi de près par le mien. Un vent tiède se met soudain à souffler et sèche partiellement ma sueur sur ma peau. Amerika a les yeux rivés sur un petit dispositif en bois qui tourne de manière rotative et qui est placé sur le pic le plus élevé de la montagne. Mes cheveux s'embrasent un instant au dessus de moi et retombe sur mon dos presque nu.

- Un alizé.

- Pardon ?

- Le vent qui vient de surgir est un alizé. C'est le vent le plus courant de cette île. Il est chaud, plutôt régulier et souffle d'est en ouest.

J'opine du chef.

- C'est cet...engin qui te l'a dit ?

- Oui, en partie. Généralement je peux quand même le déduire sans utiliser la girouette.

Je me souviens qu'Amerika a pu conclure que j'étais une personne « touchante » en relevant l'air que j'inspirais et expirais. Si j'interprète les paroles prononcées par Nenibe tout à l'heure, il a déjà procédé ainsi par le passé. De ce fait il peut saisir l'essence de chaque personne. C'est impressionnant. Si Amerika devait avoir un Fruit du démon, ça ne devrait pas être celui du vent plutôt que celui de la glaise ? Tandis que je suis en pleine réflexion, l'astre ambré se couche enfin au loin sur l'océan. Cette journée m'a semblé infini. De part et d'autre de l'île, il y a de l'eau, de l'eau, de l'eau. D'ici, nous pouvons pleinement visualiser la barrière de brume qui encercle Bibidia.

- Et toi...

- Hm ?

- Qu'as-tu dit ? je m'enquiers dans un souffle incertaine d'avoir le droit de demander une chose pareille à quelqu'un que je ne connais que depuis une brochette d'heures.

Il garde un instant le silence et observe l'une de ses mains, pour ensuite se tourner vers moi.

- Je te l'ai dit, les vents en toi ne peuvent pas me mentir. J'ai su et j'ai révélé à mon peuple ce que je savais. Je leur ai dit que tu étais le genre de personne à vivre, à simplement vivre et à se contenter de peu. Que tu recherchais à être digne plutôt que connue, à être prospère plutôt que riche. Que tu étais en quête d'élégance plutôt que de luxe, de style plutôt que de banalité. Que tu étais une fille qui écoute les étoiles et les oiseaux, les enfants et les sages avec le cœur ouvert. Que tu étais une humaine qui attend toujours l'occasion, qui ne se presse jamais. Que tu étais une personne qui étudie beaucoup les gens, qui pense posément, qui agit avec honnêteté et qui parle gentiment.

Je suis remuée comme peu de fois je l'ai été dans ma vie. Ma lèvre inférieure tremble et je tente péniblement de contenir mon émoi. Je balbutie :

- Tu as vu... tout ça ? Tu es fou, je... Non, vraiment, je ne sais pas quoi dire...

- Mais il n'y a rien à dire Akira ! s'esclaffe-t-il en étirant ses longues jambes. C'est ta symphonie, point final.

Et la nuit entame sa course, escortée par mille et une étoiles et met un point final également à cette journée particulièrement riche en émotions.

/

Cinq journées.

Et cinq nuits.

Qui furent l'équivalent de toute une vie.

J'ai appris un nombre incalculable de choses en si peu de temps que lorsque j'y pense je ne peux empêcher mon cœur de trembler d'émotion. J'ai grandi, du moins mentalement. Chaque matin une heure avant le lever du soleil, le peuple s'est réveillé à l'unisson. La première fois que j'ai assisté à cette synchronie, allongée à côté de Mirandrana, je fus saisie d'étonnement. Comment faisaient-ils pour se libérer des bras de Morphée simultanément ? Ils se parent rapidement de vêtements principalement constitués de feuilles de palmier séchées et de tissus légers et se rejoignent sur le sable pour une sorte de recueillement. Chaque jour, dès que j'apercevais Amerika assit parmi les siens, je le rejoignais instinctivement. Il m'accueillait soit en me charriant sur mes cheveux indomptables soit en gardant le silence mais en souriant. Pendant une heure, nous attendions le lever du soleil assis en tailleur. Une fois l'astre solaire apparu, nous allions tous nous laver dans la rivière histoire d'hydrater les pores de la peau pour la journée à venir. La fraîcheur de l'eau de source était à chaque fois la bienvenue bien qu'elle réduise ma vigueur. La nudité ne semblait gênée personne. En vérité, ils en étaient même au stade où ils s'aidaient à se laver ! Le premier matin, j'ai aussitôt détourné les yeux en voyant une femme nettoyer les parties intimes d'un homme. Je ne suis plus très pudique mais il y en quand même des limites ! Makino en ferait une syncope. Et à vrai dire je n'en fus pas loin lorsque Amerika se proposa pour me rincer les fesses. Heureusement, Mirandrana est venue à mon secours et s'est contentée de me frotter le dos. Le reste je l'ai fait toute seule.

Une fois propres, nous rentrions au camp pour une petit déjeuner qui faisait également office de repas. Il était majoritairement constitué de fruits en tout genre dont je n'en connaissais pas la moitié. Après une longue prière pour remercier Bibidia pour ces délicieux mets, nous étions libres de prendre ce qui nous faisait le plus envie. Repues, les différentes personnes de l'île se dispersaient alors pour vaquer à leurs occupations et ce jusqu'au coucher du soleil. La plupart des non-tatoués – des enfants pour la majorité – suivent des enseignements hétéroclites. On retrouve alors...

- Les Novices et les Aînés ? je me suis enquise le premier jour, tandis que j'arpentais la jungle en compagnie d'Amerika.

- C'est ça. D'un côté on retrouve des personnes qui ont soif d'apprentissage et qu'on nomme les Novices. Comme tu t'en doutes maintenant que je t'ai expliqué nos mœurs, elles sont tout à fait libres de choisir l'enseignement qui leur fait envie. Il y a même certaines personnes qui décident très jeunes de rester en dehors de tout ça. Elles ne sont pas exclues de notre camp pour autant. De l'autre côté, nous retrouvons des personnes qui ont acquis des connaissances dans un ou plusieurs domaines. Elles sont ainsi de parfaites pédagogues pour les Novices. On les appelle les Aînés. Lorsqu'un Novice est jugé apte à devenir Aîné à son tour par ses professeurs, il est en quelque sorte affranchi et reçoit les marques des Aînés : un tatouage et un animal totem. Le mien est le puma.

Il agite sous mes yeux une kyrielle de bracelets qui entourent son poignet gauche. L'un d'eux est sculpté dans du bois, chaque perle représente un minuscule puma.

- Dans un sens un Novice qui devient un Aîné est obligé de devenir professeur, je reprends. N'est-ce pas une forme de contrainte ? Cela me semble à l'opposé de vos coutumes.

- Détrompe-toi, un Novice qui devient Aîné est libre de faire ce qu'il souhaite. Et même confronté à cette autonomie, seule une minorité se détourne de l'enseignement.

- Je devine à ton tatouage que tu es un Aîné.

- Le plus jeune jamais affranchi !

- Cela ne m'étonne pas. Qu'enseignes-tu ?

- Tu le verras bien assez tôt, répondit-il avec un sourire énigmatique.

Et ces incalculables choses que j'ai apprises durant ces cinq jours je les dois principalement à Amerika. Je ne le quittais que pour dormir et le rejoignais très tôt à l'aube le matin. Il fut en quelque sorte mon Aîné personnel. Et quel instructeur ! Amerika me montra de mille et une façons son amour et son respect pour Bibidia. Dans la jungle, il m'inculqua tout son savoir sur la faune - qui n'est représentée que par les insectes – et la flore. Il m'apprit à distinguer un fruit d'un poison qui lui était presque identique. Il me révéla les secrets de la nature et me désigna une voie pour la comprendre. Il m'enseigna l'art de l'inspiration et de l'expiration au sommet de la montagne. Enfin, il me raconta presque toute l'histoire de son peuple depuis l'apparition de la déesse Anoloana.

- La déesse de la patience... Dis Amerika, tu y crois à cette légende ?

- Pas vraiment. Il faut dire que ne suis pas très croyant. Mais sans cette histoire le jeu de l'Anoloana n'existerait pas et je ne pourrais pas m'éclater autant.

Chaque soir, le peuple se rassemblait pour un dîner plutôt copieux. On y retrouvait une quantité impressionnante de légumes qui n'apparaissent pas dans le manuel de cuisine de Magra. Au menu il y avait également du poisson et des insectes grillés. Jamais de viande. Des aliments sains et préparés avec tellement d'amour qu'à chaque fois on me prenait à remercier tout le monde pour ce fabuleux repas. Et à chaque fois que j'allais me coucher, une seule pensée :

Cette île est à l'image de ce que je recherche et souhaite, elle est le miroir de mon rêve.

La tentation de rester ici éternellement est tellement grande. Plus les jours passent, plus je me sens ancrée dans cette société. Plus je m'accoutume à eux, plus j'oublie d'où je viens et ce que je me suis promis de faire. Plus Amerika m'instruit, plus je me dis que je ne pourrai jamais le quitter.

Et nous voici au matin du sixième jour. Alors que mon peuple est parti se laver dans la rivière, j'ai préféré m'isoler sur la plage pour réfléchir. Et c'est ce que je fais, assise face à l'océan, je songe à mon embarcation qui n'attend qu'une seule chose : moi. L'aurore délivre ses lumières et illumine l'océan.

L'océan... Cet espace de rigueur et de liberté. La voix de la mer parle à l'âme. Son contact est sensuel, il enlace le cœur dans une douce et secrète étreinte. Les yeux rivés sur l'horizon, je chuchote :

- Ne m'abandonne pas...

Alors que je m'apprête à me lever, prise dans l'élan de ma décision, quelqu'un vient s'asseoir à mes côtés. Et je n'en suis même pas étonnée.

- Alors toi, tu as des bulles sous le plafond.

- Seigneur... Qu'est-ce que cela signifie encore ?

- Ça veut dire que tu n'as pas les idées claires. Et que tu as une gueule d'enterrement soit dit en passant.

- Trop aimable, je renchéris ne parvenant pas, malgré tout, à camoufler mon sourire.

Un silence apaisant plane sur la grève. Je me mords les lèvres, les orteils crispés enfouis sous le sable couleur chamois. Une idée farfelue me traverse l'esprit : demander à Amerika de monter à bord et de voguer sur les mers avec moi. Je me flagelle mentalement pour cette pensée impromptue et déplacée. Jamais je ne pourrai faire une chose aussi égoïste. Je ne pourrai arracher quiconque à Bibidia.

- Demain matin à l'aube je partirai pour suivre mon aventure.

Ma voix était plus posée que je ne l'aurais pensée. Elle était empreinte d'une détermination spontanée. Galvanisée par cette constatation, je poursuis :

- Si je ne pars pas demain, je ne pourrai jamais reprendre la mer.

Nullement surpris, Amerika opine du chef.

- Alors il est temps pour moi de te montrer ce que j'enseigne.

Je le suis sur la plage puis dans la jungle touffue. Comme toujours, son pas est assuré et les feuillages ne sont pas un obstacle pour lui. Grâce à son apprentissage, je parviens à garder son rythme. Au bout d'une dizaine de minutes nous débouchons sur une petite baie que je n'avais encore jamais vue. Trois embarcations en bois deux fois plus grandes que la mienne flottent nonchalamment sur l'eau.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Et tu te dis aventurière ? Ce sont des bateaux.

- Très drôle, heureusement que tu es là je n'aurais pas pu le deviner toute seule ! je réplique en levant les yeux au ciel. Je veux dire, qu'est-ce que ça fait là ?

- Deux fois par an, quelques personnes de l'île font une expédition pour rapporter des objets insolites ou des denrées rares. Tu penses bien que ceux qui sont très traditionnels sont contre ces expéditions mais leurs avis ne pèse pas lourds contre notre désir. Tu n'es pas la seule à être appelée par l'océan. Ici, nous l'aimons quasiment tous. De mémoire d'homme, il n'y a jamais eu aucune catastrophe naturelle sur Bibidia. Ceux qui partent à l'aventure pendant une brochette de jours sont appelés « les explorateurs ». J'en ai déjà fait partie plusieurs fois, tout comme Mirandrana et Nenibe quand elle était jeune. C'est de famille, ce goût pour l'inconnu. Tu verrais tout ce qu'on peut dénicher sur des petits îlots méconnus ! Un jour, un homme a même rapporté un fruit étrange qui a été mis en jeu. Le gagnant de l'Anoloana pouvait en faire ce qu'il voulait. J'ai gagné et je l'ai mangé. C'était un fruit assimilé aux démons et paradoxalement personne n'en a tenu rigueur, rends-toi compte !

Plusieurs planches taillées dans le bois sont plantées dans le sable. Il en existe de toute taille. Amerika saisit la plus grande qui doit faire deux mètres cinquante et se tourne vers moi.

- Bon, je vais surfer.

- Tu vas... quoi ?!

Le vent, qui est toujours plus violent près de la rive, ébranle mes cheveux qui me camouflent la vue. Je rejette mes mèches, persuadée de découvrir un sourire moqueur sur les lèvres d'Amerika. Mais ce que je vois me stupéfie encore plus. Il est sérieux.

- Amerika, je pense que tu es au courant mais... Les détenteurs d'un Fruit du démon ne peuvent plus nager.

- C'est tout à fait vrai, mais je ne vois pas le rapport.

- Vraiment, tu ne vois pas ? C'est pourtant évident ! Si tu tombes tu vas te noyer. Je ne pourrai pas venir te sauver et le temps que j'aille chercher de l'aide tu...

Agacé, il me bâillonne la bouche à l'aide de l'une de ses grandes mains.

- Tu peux en gaspiller de la salive quand tu te mets martel en tête ! Je t'ai dit que nous aimons l'océan. Je n'ai absolument pas peur de lui.

Nullement rassurée, je me dégage de son emprise et m'exclame :

- Tu es cinglé ! C'est ridicule de mettre sa vie en péril de cette façon, elle est bien trop précieuse !

Ma voix se perd dans le flot des vagues qui se jettent à nos pieds. Amerika me toise sévèrement puis finit par sourire. Il relève mon visage vers lui avec un doigt.

- Toujours aussi touchante. Tu t'inquiètes pour moi et ça me touche. Mais, Akira... Entends bien. Pour notre peuple l'imperfection est une beauté. Pour moi la folie est génie. Et pour cause : j'adore quand tu fais n'importe quoi. Tu sais, je pense qu'il vaut mieux être totalement ridicule que totalement ennuyeux.

Et il s'élance, insensible au danger mortel qui va bientôt devenir omniprésent pour lui. Et pourtant il n'hésite pas une seule seconde. Bien au contraire.

Je ne l'ai jamais vu aussi heureux.

De toutes les personnes incroyables qui peuplent Bibidia, Amerika est sans conteste celle qui me fascine le plus. Debout sur sa planche, il s'aide d'un long bâton pour dépasser les vagues qui se jettent contre le rivage. Son équilibre est spectaculaire. Puis vient le moment où le ressac l'attire inévitablement vers le large. Il doit le sentir sous ses pieds car l'instant d'après il a glissé la perche dans sa ceinture à l'arrière. Une vague colossale, alimentée généreusement par les bourrasques qui enflent jusqu'à la plage, s'enroule sous sa planche. Je l'entends hurler de joie puis il dévie sa trajectoire de la crête et suit les lèvres de l'onde aqueuse. Il plonge, remonte et décolle carrément dans les airs, les bras offerts au courant d'air. Cette vision est tellement sublime, son amour pour le vent est tellement louable que j'en ai des frissons alors qu'il fait une fournaise de tous les diables. Je me mords fermement les lèvres. Bon sang, mais comment veut-il que je m'en aille l'esprit tranquille après m'avoir montré cette facette de lui ?

Amerika revient vers moi, tout sourire, comblé comme un enfant à qui on vient d'offrir le plus beau des cadeaux. Il m'explique qu'il donne des cours de surf mais aussi de navigation à ceux qui le souhaitent. Je ne doute pas qu'il doit être un excellent pédagogue. Et il parle. Il parle, il parle, il parle

Encore, encore, et encore

à n'en plus finir

du vent.

N'y tenant plus, je desserre les poings qui agrippent le bout de voile qui me sert de jupe pour empoigner les larges épaules d'Amerika. La brusquerie de l'assaut le fait osciller. Stupéfait, il oblique ses yeux vers les miens.

- Qu'est-ce que tu …

- Amerika, j'ai une bonne nouvelle pour toi : je suis folle. Mais alors là complètement cinglée ! je m'exclame. Lorsque j'avais huit ans, j'étais folle quand j'ai rampé jusqu'au sommet d'une montagne sans but précis. J'étais folle lorsque j'ai foncé tête baissée vers un ours gigantesque qui m'a fait valser à en vomir mes tripes. J'étais folle lorsque je me suis acharnée à suivre un mystérieux garçon quitte à y risquer ma vie. J'étais folle lorsque je n'ai pas pu maîtriser ma puissance et que j'ai pulvérisé une salle de bain tout entière. J'étais folle quand je suis partie seule affronter un groupe de pirates sanguinaires. J'étais folle d'idolâtrer des êtres nobles qui ne font que propager les inégalités et les injustices. J'étais folle lorsque j'ai détruit une stèle qui m'était pourtant très chère. Je suis folle d'éprouver des sentiments monstrueux pour mon frère. J'étais folle de prendre la mer pour devenir pirate alors que je ne sais même pas naviguer. Et maintenant je crois que ma folie va atteindre des sommets puisque... Parce que... ce que je vais te demander...

Ma voix devient douloureuse à force de crier, mes poumons se contractent à cause du manque d'air mais je ne lâche pas prise. Pas question de faire demi-tour. Je reprends cette fois en murmurant :

- Amerika, quand je te regarde j'ai le sentiment que même les rencontres du hasard telle que la nôtre sont dues à des liens noués dans des vies antérieures. Bibidia et les personnes qui y vivent ont fait naufrage dans mon cœur et m'ont confortée dans mon rêve. J'aime chaque être qui a croisé ma vie et je remercierai comme il se doit chaque individu quand je partirai. Mais toi... Toi, bon sang, je ne parviens pas à te quitter. C'est pour cela que je me dresse dans toute ma démence et te demande : veux-tu voguer sur les mers à mes côtés ?


Le petit commentaire de l'auteure : Bon, je crois que j'ai déconné là : ce chapitre fait plus de huit mille mots ! J'espère qu'il vous a plu malgré sa longueur. J'aime beaucoup l'atmosphère particulière de Bibidia. Je profite de cet emplacement pour souligner le fait que je ne choisis aucun nom au hasard pour mes personnages. Ils ont tous une signification que je vais vous livrer maintenant :
Amerika Yamaneko : Le mot "amerikayamaneko" tout attaché signifie "puma" en japonais.
Pour le reste des protagonistes de Bibidia, j'ai utilisé des mots malgaches. Ce qui donne :
Bibidia = sauvage
Nenibe = grand-mère
Mirandrana = tressé
Kambana = jumeau. A savoir que "Iray" signifie "un" et "Roa" signifie "deux". Ce qui donne Kambana Iray et Kambana Roa.
Tanora = jeunesse
Mitsoka (c'est l'homme qui utilise une sarbacane pour endormir Akira dans le chapitre précédent) = souffler

Voilà, voilà ! A bientôt ! *smile*