Bien le bonjour !

Voici les réponses aux lecteurs et lectrices :

Glaieul-et-Asphodele - Je suis bien contente que l'atmosphère de Bibidia t'ait plu. Cela me motive à créer de nouvelles îles tout aussi travaillées. Je vais trimer dur, compte sur moi ! De plus, Amerika fait l'unanimité parmi mes lecteurs et lectrices, je suis aux anges ! C'est un sacré bonhomme celui-là héhé. Merci pour ton commentaire !

Akabane D Yui - Yep Amerika s'écrit bel et bien ainsi. En espérant que sa réponse ne te déçoive pas *souris*. P.S : J'avoue que je prends du temps à choisir le nom de mes persos, même de ceux qu'on ne verra que l'espace de quelques passages. Merci pour ton commentaire !

Maellis - Si tu savais, tes mots me font chaud au cœur. J'espère ne jamais te décevoir. Merci et bonne lecture pour la suite !

Citation du chapitre : Tic Tac, écoute l'horloge qui souhaite que l'aiguille soit rembobinée (paroles traduites tirées de la chanson "One day too late" de Skillet)

Bonne lecture !


Chapitre vingt-huit

Tic Tac, écoute l'horloge qui souhaite que l'aiguille soit rembobinée

/

- Ace, Akira, Luffy! Je veux voir le monde de mes propres yeux et écrire un livre dans lequel je pourrai tout raconter ! Moi, la navigation ça me botte !

/

- Comment ai-je pu faire une chose pareille ?

Ce n'est pas la première fois que je fais la conversation à mes cuisses. Les jambes remontées, la tête dans mes bras croisés sur mes genoux, je ressasse encore et encore et encore ce qui s'est passé sur la grève. Ce que j'ai dit. La frénésie de mes propos. L'audace ? Non, parlons plutôt d'idiotie. Les mots ont concordé avec mes pensées mais ils ont dépassé ma bouche sans que je puisse les arrêter. Mais... avais-je vraiment envie de les retenir ?

- Je suis tellement égoïste...

- Voilà un jugement bien cinglant, petite fille.

Je relève légèrement la tête vers Nenibe Yamaneko qui avance mollement vers moi. Elle prend le temps de relever sa longue jupe avant de s'asseoir à coté de moi. Tout est dans la douceur et la lenteur. Grâce à la lueur du feu qui perce l'obscurité, je parviens à reconnaître de minuscules tortues qui ornent son poignet.

- Ce totem vous va comme un gant, Nenibe.

- Que Bibidia te garde de parler comme Rik, mon enfant ! s'esclaffe-t-elle. Ses expressions suffisent amplement.

Elle place entre mes mains une noix de coco remplie d'un velouté jaune safran. Un délice, comme toujours. Je détends les membres de mon corps. Des ombres s'empressent de cavaler sur mes jambes. Elles appartiennent à des danseurs qui gesticulent autour du feu. Mirandrana et la petite Tanora en font partie. Toute la tribu est réunie pour partager ce repas tardif. Le soleil est couché depuis plusieurs heures. Mon cœur se compresse. C'est le dernier repas que je partage avec eux. La main de Nenibe entre dans mon champ de vision.

- Mon petit doigt me dit que tu veux enrôler mon petit-fils dans la piraterie. Que dis-je, tu ne le veux pas simplement mais tu lui as fait ta demande tout à l'heure.

Estomaquée, je bredouille :

- Comment êtes-vous au courant ?

- Serais-tu jeune que d'apparence ? Ton ouïe te ferait déjà défaut ? Dans ce cas je te le répète un brin plus fort : c'est mon petit doigt qui me l'a dit !

Gênée, je ne sais que dire. Pense-t-elle que j'essaye d'éloigner Amerika de sa famille ? Pire ! Que je tente de l'arracher à Bibidia sans état d'âme ? Alors que j'allais me justifier, Nenibe pose un doigt sur ma bouche et me devance :

- Avant de m'abreuver de tes paroles, laisse-moi te raconter un conte. Ou plutôt deux histoires qui n'en sont en réalité qu'une.

Sa voix tiède contribue à me mettre à l'aise. Le tatouage qui recouvre son visage semble danser au rythme des flammes.

- Il était une fois un petit garçon et une petite fille qui vivaient sur des îles bien différentes. Ils ne se connaissaient pas et n'avaient pas foulé du pied le même parcours. Pourtant leur ressemblance était frappante et chaque jour le ciel se fustigeait de les avoir séparés. Ainsi, il décida de réparer son erreur et, camouflant son action sous le terme « hasard », il unifia leurs chemins pour qu'ils puissent enfin se rencontrer. Une osmose dépourvue des mièvreries de l'amour les gagna aussitôt. Une entente parfaite. Tous deux avaient constamment le regard tourné vers les arbres, vers les animaux, vers les plantes et vers le ciel. Mais seul l'océan parvenait à les captiver des heures durant. Alors, je ne cesse de me demander depuis qu'ils se sont croisés : « Pourquoi ne feraient-ils pas la route ensemble vers ce qui les attire avec autant de déraison ? »

Sa main marquée par les années saisit la mienne et la presse contre ma cuisse. Mes yeux se sont perdus dans les prunelles de Nenibe. J'avale difficilement ma salive, réfléchis quelques précieuses secondes puis me lance, souhaitant la mettre en garde :

- Vous savez, la route de la piraterie sera semée d'embûches.

- « La route de la piraterie » ? Que tes paroles sont imbibées de présomption, ma petite ! Il se peut que vous rencontriez un monstre marin dix minutes après avoir appareillé tout comme il est probable que vous ne croisiez pas l'ombre d'une tempête avant des décennies.

- Des problèmes, on en aura. C'est certain. Et des tas qui plus est.

- Vraiment ? Qu'est-ce qui te l'affirme avec autant de persuasion ?

Cette fois c'est moi qui étreint les phalanges de cette dame à l'âme noble. Je me dois d'être sincère avec elle.

- C'est mon rêve. Il est dangereux.

Elle garde le silence, jaugeant ma réponse dans mes iris. Puis une clameur éclate sur le camp. Tous les danseurs se sont écartés de la piste et laissent passer Amerika. D'instinct, je baisse les yeux, la honte reprenant aussitôt le dessus. Quel visage exhibe-t-il ? Est-il hilare ? Est-il fâché ? Je ne saurais le dire et je ne sais comment y remédier. Un doigt se place sous mon menton et le redresse avec douceur.

- Voyons mon enfant, un Capitaine pirate se doit de présenter un port de tête digne et haut.

Capitaine ?

Capitaine ! Ô combien ce mot fait bondir mon âme ! Et mon corps ! Je me lève vivement et je me tiens la plus droite possible, les yeux rivés sur Amerika. Lui aussi me scrute, impassible, indéchiffrable. Tout le camp s'est tu. On n'entend plus que le feu crépiter, braise incandescente dans l'obscurité profonde. Soudain, le jeune homme se met à gesticuler et dépeint une sorte de danse dont seuls les enfants de Bibidia ont la recette. Nenibe se lève aussi et passe un bras autour de ma taille, la tête calée près de mon oreille. Je chuchote le plus discrètement possible :

- Que fait-il ?

- Il te donne sa réponse.

Super pratique. Je ne vais rien comprendre.

- Pas de panique, je vais te faire la traduction.

Les mouvements d'Amerika sont vifs, intenses, larges, remuants. Avant même que Nenibe n'ouvre la bouche, je sais que cette réponse sera magnifique. Qu'il me rejette ou qu'il accepte.

- « Un message doit être livré. Aux enfants de Bibidia, terre chérie par nous autres. A la fille écarlate. J'ai apprivoisé le ciel. La mer. Le soleil. J'aime glisser sur l'océan. Surtout la douceur du vent. Quand une étoile me sourit je sais où je suis. Je sais qui je suis. »

Les gestes gagnent en rapidité. Amerika paraît transporté dans sa danse. Ses mains effleurent le sable et la seconde d'après tracent un courant dans l'air ambiant. Limpide, agile. Comme un félin, comme un puma. J'ai le cœur qui me fait mal tellement il martèle mes cotes. Amerika ouvre les yeux, fait une pirouette acrobatique dans ma direction et ses bras semblent vouloir m'atteindre.

- « Je choisis mon destin. Le prochain voyage sera le plus beau. Explorateur, gardien de la mémoire. Observe son rêve et le mien. Classer les vents du monde est ma destinée. Tu raconteras nos légendes, notre histoire. »

Puis il se tourne vers son peuple. Ses amples doigts décrivent des lignes entre les moustiques nocturnes.

- « Jamais je n'oublie d'où je viens. Et où que j'aille, je reviendrai. »

Même une fois son monologue fini, le silence demeure. Tous les visages sont marqués par un curieux mélange de respect, de tristesse et de fierté. Mirandrana ne peut s'empêcher de sourire. Kambana Iray serre contre elle sa jumelle qui est en proie à un chagrin silencieux. Les lèvres de Nenibe se posent sur mon épaule nue. Je lui souris tendrement puis m'éloigne en douceur pour rejoindre Amerika qui me fait toujours face. Une fois à sa hauteur, je lui prends fermement la main et la place entre nos visages.

- Ta main... Je ne la lâcherai jamais.

Il me lance un sourire goguenard.

- Il n'y a que toi pour lâcher des phrases pareilles. Ils vont tous se faire des idées. Par ailleurs, je crois que j'aurai besoin de ma main pour...

- Jamais, tu m'entends ?! je l'interromps en fronçant les sourcils. Jamais.

Il me fixe, comprenant le sous-entendu et devient sérieux. Une promesse. Ses phalanges se resserrent alors sur les miennes.

- Jamais, répète-t-il.

Silencieux est cet engagement, à l'instar du camp. Celui de se protéger mutuellement. De ne jamais se trahir. De se vouer une confiance inébranlable.

/

- Bon. Il va falloir que tu m'expliques deux-trois petits trucs, ma grande.

Amerika me jette un regard mi-moqueur mi-inquiet, ses bras musclés croisés en hauteur sur son torse. Tout en lui indique qu'il désapprouve totalement ce qu'il voit. Pour faire bonne figure, je lui sors ce que j'appelle « le sourire à la Luffy ».

- Besoin de lunettes ? Amerika, tu ne vois pas qu'il s'agit d'un voilier ?

Il me reluque puis finit par soupirer profondément en passant sa main sur son visage.

- Mais dans quelle misère je me suis fourré...Je crois qu'on n'a pas vraiment la même définition du terme « voilier ». Tu ne m'en voudras pas mais dorénavant je vais appeler cette chose... un rafiot.

- Fais comme bon te semble, je réponds en haussant les épaules. Du moment que l'embarcation nous mène d'une destination à une autre cela devrait suffire. On ne va pas chipoter pour des détails.

Amerika sourit puis rit franchement. Il se gratte le bouc de son menton et déclare :

- Décidément on ne s'ennuie jamais avec toi, Capitaine.

Je monte sur mon bateau et observe la mer. Les flots sont dociles, la houle fait vaguement tanguer le voilier. Le temps est au beau fixe, parfait pour prendre le large. Je me tourne vers Amerika et lui tends symboliquement la main.

- Bienvenue à bord de mon bateau, Amerika Yamaneko. Moi, Akira, Capitaine du...euh...

Merde. Je n'ai pas encore nommé l'embarcation...

- Euh... du navire...

- Ah ! Première nouvelle.

- Chut, tu me déconcentres ! Je disais donc : Moi, Akira, Capitaine de ce voilier, je te nomme navigateur. Puisse l'avenir t'être favorable à mes côtés.

Il ramasse l'anémomètre, la girouette, son sac à dos à ses pieds et saisit ma main pour monter à bord. L'anémomètre est un appareil composé de quatre coupelles hémisphériques montées sur quatre bras horizontaux. D'après Amerika, en calculant le nombre de tours en un temps donné on obtient la vitesse moyenne du vent. Son objectif étant de répertorier tous les vents du monde, il est tout à fait compréhensible qu'il ait ramené ses outils avec lui. Il agrippe la corde qui permet de faire coulisser la pavillon noir et se hisse jusqu'en haut du mât. Tandis qu'il s'active de son côté, je rassemble mes affaires dans un coin du pont. Je saisis le tuyau ASLA et le caresse tendrement. Mes pensées vont à mes frères. Ça y est. Mon équipage compte déjà un membre alors que je n'ai visité qu'une île. C'est inespéré. La mine enjouée d'Amerika se penche devant la mienne et me fait sursauter.

- Laisse-moi deviner. Sur l'île de Dawn, vous êtes tous là à vous peindre des larmes de sang – sang qui provient de vos culottes écrevisse tout naturellement, et à vénérer des tuyaux qui semblent tout droit sortis d'une déchetterie, c'est ça ?

Je ris si longtemps que j'en ai mal aux cotes et je suis obligée de m'asseoir. Puis, j'ajoute sur le ton de la confidence :

- Tout juste. Et puis les mômes sautent sur la tête des crocodiles et boivent du saké alors qu'ils n'ont même pas dix ans. C'est dingue, non ?

- Complètement. Vous faites des petites bulles sous vos nuages et j'adore ça.

J'arque les sourcils et sollicite ma mémoire. Si je ne m'abuse cette expression amerikanienne signifie que nous sommes fous. Un grincement attire notre attention. La girouette fixée au dessus de l'anémomètre gigote légèrement. Amerika déclare sans hésitation :

- Le vent est favorable pour fendre la mer vers le S.S.O.

- Euh... S.O.S ? Tu ne te sens pas bien ? Tu veux que j'aille chercher de l'aide ?

Ce sur quoi Amerika m'assène un énorme coup de coude à faire vibrer toutes mes vertèbres.

- S.S.O, sud-sud-ouest si tu préfères, reprend-il en souriant narquoisement. Et... Oh, tiens, regarde. Les voilà.

Le peuple de Bibidia marche d'un même pas dans notre direction. Il porte différents mets que la vue seule me fait saliver. Mon expérience sur cette île peut le certifier : tout ce que j'ai goûté ici est absolument succulent. Mais bien plus que la nourriture, les habitants vont me manquer. La matriarche et ses coups de bâton bien placés, Nenibe et ses phrases alambiquées, Mirandrana et son enthousiasme contagieux, Kambana Iray et sa timidité attendrissante, Tanora et ses sourires d'ange. J'en suis même au stade où je me dis que je vais bientôt me sentir nostalgique de Kambana Roa et de ses regards assassins. Les enfants de cette terre si chère à mon cœur entreprennent de déposer leurs offres dans le bateau. Mirandrana pose une main sur mon épaule.

- Nous avons longuement prié pour tous ces présents. Nous espérons qu'ils vous seront utiles.

- Je n'en doute pas, dis-je en la prenant dans mes bras.

Les embrassades durent de nombreuses minutes. Je prends le temps de remercier comme il se doit chaque personne qui a croisé ma route. Lorsque je m'approche de Kambana Roa, celle-ci s'empresse de reculer et frappe le sable dans ma direction.

- Après avoir mis le bazar sur Bibidia tu t'es sentie obligée de me prendre mon frère, monstre..., ronchonne-t-elle sans me regarder. Je vais prier tous les matins pour qu'il t'arrive malheur.

Personne n'a entendu sa remarque blessante, trop occupés qu'ils sont à étreindre Amerika. Ce dernier par contre se rend compte qu'il s'est passé quelque chose en jaugeant mon air abasourdi. Il vient frotter énergiquement la tête de Kambana Roa.

- Encore en train de tourmenter mon Capitaine, petite sœur ?

Le cœur lourd, je me détourne et me retrouve nez à nez avec Nenibe. Elle me fixe longuement, encadre mon visage de ses doigts usés par le temps et se dresse sur ses orteils pour embrasser mes paupières. Elle proclame :

- Le nord.

. Juste. Quelque chose a résonné en moi. Je tremble.

- Pardon ?

- Akira, ma fille, tu as besoin d'aller au nord.

/

- Dis maman, pourquoi est-ce qu'on ne voit jamais grand-père ?

- C'est parce qu'il vit dans un endroit diamétralement opposé au nôtre, mon ange. Sur une autre île. Tout est malheureusement une question de rang social.

- Oh... Où est-elle cette île ?

- Elle se situe au nord. Tellement au nord qu'on pourrait penser en l'atteignant qu'on a quitté East Blue.

/

L'assaut de ce souvenir qui avait déjà en partie remonté la pente escarpée de ma mémoire me déstabilise radicalement (cf. chapitre douze). Les vertiges sont sans pitié. A ce point. Oui, c'est la première fois qu'un souvenir me remplit à ce point d'amertume et de terreur. Je me cramponne à Nenibe. Des mains bienveillantes viennent me soutenir. Le calme est entier. Je ne quitte pas des yeux cette dame pleine de sagesse qui susurre :

- Tu veux savoir qui tu étais, n'est-ce pas ? Ce qui s'est passé ?

Le nord. L'évidence de ce qui s'y trouve me glace le sang. Je le sens sur mes membres tremblotants, mes poils qui se hérissent et . Juste . Un point imaginaire et brûlant qui attend qu'une seule chose depuis des années et des années et des années.

C'est d'éclater.

Je suffoque, je fais de mon mieux pour ne pas laisser les larmes couler sur mes joues. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que je me sens aussi triste ?

- Non..., je souffle la voix branlante. C'est faux.

Impuissante devant le visage grave de Nenibe, je cherche des yeux celui d'Amerika qui est tellement réconfortant. Voyant ma détresse, il s'approche. Il glisse ses doigts libres le long de mon cou et chuchote, peiné de me voir dans cet état instable :

- Je vois tout, tu sais ? En apparence c'est ce que tu penses. Mais qu'apprends-tu au fond de toi ?

Alors je fouille. Je fais le vide en moi et reprends tout depuis le début. Je suis arrivée sur l'île de Dawn aussi vierge qu'une page blanche, dénuée de tout ce qui me reliait à mon passé. Et puis au fur et à mesure des réminiscences me sont revenues. Certaines étaient joyeuses et plaisantes. D'autres beaucoup plus sombres et traumatisantes. Au point que j'avais pris la décision de ne plus chercher à me remémorer qui j'étais. Jusqu'au jour où... Sabo est mort. Son trépas m'a ramenée à celui de ma mère, Stella. Et depuis... Depuis je suis devenue la lâcheté même. J'ai scellé mes souvenirs désagréables, ne laissant filtrer que ceux qui me faisaient sourire. Hormis la fois où j'ai été de nouveau confrontée à l'orage et donc à mes démons (cf : chapitre vingt), j'y suis parvenue. Lâchement parvenue.

Et à présent ?

A présent je vois cette petite fille joliment vêtue aux cheveux écarlates et aux yeux océan qui est seule. Si seule. Et qui a peur. Si peur. Elle entend ma respiration saccadée. Ses lèvres remuent et une voix masculine en sort :

/

- Le courage est notre plus grande fierté, mon trésor. Si un jour tu dois être confrontée à un authentique problème ou à une difficulté qui paraît insurmontable prends les devants. Ne montre jamais ton dos à cet obstacle.

/

Papa... Tes mots m'étaient déjà apparus alors que je fuyais une tigre terrifiant (cf : chapitre cinq). Courageuse, fière, disais-tu ? Oui, tu n'as pas tort. Je dois être plus forte. Encore plus forte. Toujours plus forte. Alors je tends les bras vers la petite fille, la presse contre moi et lui susurre :

- Ne t'en fais pas. J'arrive.

J'ouvre les yeux et constate que tous les visages sont tournés vers moi. Les termes employés par mon père grésillent encore en moi. Je l'écoute et c'est en prenant mon courage à deux mains que je déclare :

- Je veux savoir.

/

Assise en tailleur, j'observe mon instructeur scruter la voile. La joie que je lis aisément dans ses prunelles me fait partiellement oublier ce qui m'attend.

- Naviguer c'est savoir s'orienter. Il faut imaginer le voyage dans son esprit, deviner où l'on est en sachant d'où l'on vient.

Amerika effleure de ses grands doigts la toile et poursuit sans me regarder :

- Tu ne sais pas naviguer, tu me l'as dit. Pourtant pour pouvoir bourlinguer sur les mers à ton avantage il te faudra un minimum de connaissances. Tu as de la chance, East Blue est réputée pour être la plus calme des quatre mers, elle est parfaite pour s'entraîner. Alors dis-moi chère Capitaine, que connais-tu de ton rafiot ?

Cette fois je détiens toute sa vigilance. Je fais rapidement le point dans ma tête. Il faut se rendre à l'évidence : les professeurs que j'ai eus jadis ne m'ont jamais rien enseigné à ce sujet. De peur de sortir une énormité, je finis par répondre :

- Un vieux pêcheur m'a briefée hâtivement avant mon départ. Je connais quelques termes tels que une écoute, le bôme, les bouts, les haubans et les amarres mais je serais bien incapable de te déballer des définitions dignes des navigateurs expérimentés.

Il vaut mieux être franche et repartir de zéro mon apprentissage. Après tout j'ai toujours aimé m'instruire au contact d'autrui. Il sourit aimablement et m'invite à le rejoindre. Le temps est tout aussi clément que lorsque nous avons quitté Bibidia, c'est-à-dire il y a cinq heures. Quelques poissons se dandinent au même rythme que le voilier. Une fois à sa hauteur, il me désigne l'avant de l'embarcation :

- Voici ce qu'on appelle « la proue ». A l'inverse, on nomme l'arrière d'un bateau « la poupe ». Ce sont des désignations universelles, chaque marin les connaît.

- Ce n'est pas comme-ci les deux termes se ressemblaient...

...Je rêve ou il vient de frapper l'arrière de mon crâne ?! Exactement comme il l'aurait fait avec l'une de ses sœurs.

- Si tu m'interromps à chaque fois on n'est pas sortis de l'auberge.

- Mais nous sommes sur un bateau, pourquoi tu évoques une... D'accord, compris, je me tais et me fais toute petite.

Satisfait, il désigne à présent le seul et unique mât du voilier.

- Ce rafiot possède un mât que l'on nomme « grand-mât ». Comme tu peux le constater il est maintenu grâce à plusieurs câbles métalliques. Généralement ces derniers sont fixes, nous les manipulerons qu'occasionnellement. Le câble qui empêche le mât de s'affaisser vers l'arrière est appelé « l'étai ». Celui qui provoque le phénomène inverse de l'autre côté est nommé « le pataras ». Enfin nous retrouvons latéralement « les haubans » qui ont une importance capitale. En effet, s'ils sont mal ajustés l'embarcation ne pourra pas naviguer en ligne droite. Pour ceux-là, il faudra que nous soyons toujours vigilants et nous les contrôlerons toutes les deux heures.

Je considère Amerika à la dérobée. Il expose le même visage grave que lorsqu'il était mon professeur particulier sur Bibidia. Sa voix est posée, ses termes précis, ses yeux cherchent constamment la compréhension dans les miens. Non, vraiment, je n'aurais pas pu rêver mieux. Je m'empresse d'enregistrer ce qu'il m'apprend. Proue, poupe, grand-mât, étai, pataras, haubans. Je ne remercierai jamais assez ma bonne mémoire. Enfin, façon de parler... Amerika pousse un soupir et se gratte l'arrière de la tête.

- Malheureusement je ne pourrai pas t'enseigner grand chose sur la carcasse du bateau, je ne suis pas ingénieur naval. Je ne connais que des appellations basiques. Tu t'en doutes mais mon domaine désigne tout ce qui s'apparente aux voiles, à l'accastillage et bien évidemment au vent. Tu vas devoir te trouver un autre professeur pour cela.

L'idée qu'un ingénieur naval puisse intégrer mon équipage fait renaître mon sourire. Ce serait merveilleux. Avant qu'il ne poursuive je m'empresse de demander :

- Qu'est-ce que l'accastillage ? Ça désigne les cordages ?

Amerika se tourne vers moi, un air passablement outré scotché sur son visage.

- Qu'ai-je dit encore qui puisse invoquer cette tête que tu me tires là ?

- Ma jeune – très jeune – Capitaine, commence-t-il en passant un bras autour de mes épaules, tu sauras à l'avenir que n'importe quel marin, pirate, Marine, ou que sais-je encore, n'utilise pas le terme grotesque de « cordage ».

- Oh, et pourquoi donc ?

- Tout simplement parce que chaque corde de ce rafiot possède un nom. C'est totalement inapproprié de les vulgariser. A la limite tu peux employer le mot « bout », ce sera moins aberrant.

Je hoche la tête, lui faisant comprendre que je retiendrai cette leçon bienveillante. Elle évitera de me rendre ridicule à l'avenir. Amerika m'éclaire en répondant à ma première question. L'accastillage désigne l'ensemble des appareils qu'on utilise sur un bateau. Il saisit ma main et vient la poser sur le grand-mât. Il m'explique alors que la barre qui lui est rattachée horizontalement se nomme le bôme. Il permet d'orienter la grand-voile. Le navigateur me fait replier puis hisser de nouveau cette dernière. Ainsi, dans un premier temps je l'ai affalée en accordéon sur le bôme. Pour ce faire, j'ai déverrouillé la poulie et relâché du lest pour libérer les écoutes. Ce que je ne savais pas c'est que le plus dur restait à venir. Hisser la grand-voile demande...

- De la force et de la patience. Franchement, je ne pensais pas qu'on pouvait combiner les deux aussi aisément.

Je souris, fière de pouvoir l'impressionner un tant soit peu. J'aime prendre mon temps pour soigner les tâches que je dois accomplir. De plus, la combinaison de l'entraînement infernal au Mont Corbo et de mon Fruit du démon est... comment dire... étourdissante. Ma propre force physique m'étonne. A l'aide de la corde appelée « drisse », je hisse la grand-voile en étarquant et jouant de mes biceps. Une fois fait, j'attrape les écoutes et les bloque dans la poulie.

- Excellent travail !

- Merci.

- Bon, à présent tu vas refaire la même manipulation dix fois de suite.

- Seigneur...

/

Assis contre le bastingage, nous mangeons en silence des criquets gros comme mon avant-bras, les yeux rivés vers les constellations inchangées. Je croque une patte en songeant que tout ce qui entoure le voilier reste immuable. Que ce soit le ciel, les étoiles, la lune, la mer... Peu importe ce qui se déroule ici bas, il faut croire qu'il existe des choses que rien ni personne ne peuvent atteindre. Je tressaille et baisse les yeux sur mes mains.

Depuis que nous avons repris la mer je ne me sens plus aussi exaltée qu'à mes débuts en tant que pirate. Mon excitation s'est totalement volatilisée. A la place mon cœur est pesant, je peine à le porter dans mon propre corps.

Parce que

bientôt

je ne serai plus jamais la même.

Contrairement à toutes ces entités inébranlables qui m'environnent, l'être humain change constamment. Cette fois-ci je sens au plus profond de moi que ce je vais découvrir là-bas marquera un tournant dans mon aventure – que dis-je ? - dans ma vie. Ce point, cette île au Nord m'attire irrémédiablement. Je suis devenue une boussole humaine que seul l'instinct guide.

- A quoi penses-tu ?

La demande d'Amerika me tire brutalement de mes sombres pensées. Je tente de feinter :

- Je me disais que cet insecte est aussi bon que s'il venait d'être cuisiné.

- Oh, je vois. Pour ma part, j'étais en train de me dire que je n'avais pas assez frotté les fesses de Kambana Roa lors de notre dernier séjour dans la rivière.

- ...Menteur...

- C'est moi le menteur ?

Il s'esclaffe bruyamment. Parfait, dans quelques minutes nous allons être dévorés par des monstres marins ou par je-ne-sais-quoi d'autres encore.

- Tu sais Akira, dans ta situation c'est normal d'avoir peur.

Un sourire imbibé de nostalgie traverse mon visage. Je me revois sous la table de la cabane ASLA aux côtés de Sabo. (cf. chapitre quinze) L'orage grondait dehors et je tremblais comme une feuille. Et puis il y a eu ces mots... « C'est normal d'avoir peur ». Et...

- « Parfois le courage est la fabuleuse capacité de faire face à ses craintes ». C'est ce que m'avait dit Sabo il y a fort longtemps.

- Sabo... C'est ce frère qui est décédé il y a huit ans, c'est bien ça ?

Je hoche tristement la tête. Nous restons un moment enfermés dans notre mutisme. Je suis reconnaissante envers Amerika de ne pas me prendre en pitié et de ne pas tenter de me réconforter. Je n'ai nullement envie de me sentir insignifiante. Je reprends d'une voix forte :

- C'est vrai, je suis terrorisée. Chaque fibre de mon corps me hurle de faire demi-tour. Que ce n'est pas le bon choix. Que je vais le regretter. Que je ne sais même pas où je vais ni ce que je vais découvrir. Mais il y a cette voix, cette minuscule voix qui me susurre que je dois savoir. Elle ne me quitte pas, elle ne m'a jamais quittée. Et pour une fois je vais l'écouter.

Une bourrasque chaude propulse l'embarcation vers l'avant. Des gouttelettes viennent se déposer sur nos cils.

- C'est un marin.

Alertée par la déclaration de mon ami, je me tourne et retourne dans tous les sens en quête d'un bateau quelconque. Pourtant l'éclairage de la lune ne révèle aucun vaisseau aux alentours.

- Décompresse ma grande, ricane Amerika en désignant du menton l'anémomètre. Le marin est également un vent.

Je laisse mes membres se détendre et épluche consciencieusement une banane. Décidément, je suis tendue comme un... Mince l'expression de mon compagnon m'échappe.

- Le marin est un vent du sud très humide. Comme tu peux le sentir il est doux, semblable à une caresse. Généralement il est accompagné de pluie dont il se charge en traversant la mer.

- Ce qui signifie que...

- Demain il pleuvra. Du moins dans les alentours.

J'opine du chef.

- Dis Amerika, tu crois que le vent nous entend ?

Le jeune homme saisit la peau de banane que j'avais laissée sur le côté et se met à la manger. Je meurs d'envie de lui reprendre mon bien. S'il savait que je la déguste toujours en dernier...

- Pas que nous, jeune Capitaine. Le vent est le témoin intime de chaque être vivant même si peu de personnes le savent.

Le navigateur rejette la tête en arrière. Les bourrasques tièdes font cliqueter les perles accrochées à son bandeau frontal rouge cramoisi. Je ferme les yeux et profite également de ce courant d'air qui fait avancer le voilier. Je le sens passer sur ma nuque puis faire demi-tour pour se faufiler un chemin près de ma bouche. Alors, j'emploie cet instant pour lui murmurer :

- Deux jours. Plus que deux jours.

/

Le déluge.

L'écoute de grand-voile glisse entre mes mains. La toile se retrouve sans attache. Le bateau fait une embardée. Mes pieds glissent sur le pont et je me retrouve contre le bastingage. Je croise le regard d'Amerika. Cette homme fait preuve d'un self-control spectaculaire. On dirait qu'il a déjà mené une existence entière sur les mers. Il fait remarquer :

- A ce rythme, dans trente secondes nous allons être aspirés par le tourbillon.

Je me redresse à toute vitesse, reprends entre mes dix phalanges l'écoute qui se laissait ballotter par les rafales. Je prends appui sur mes pieds et tire comme une forcenée.

- Embraque à fond, il faut absolument que tu abattes pour te retrouver dans le même sens que le vent ! Et seulement après tu pourras choquer ! crie Amerika pour couvrir les hurlements du vent.

Je hoche la tête, la pluie dégoulinant sur mes joues et mon menton. J'enroule la corde autour de la paume de ma main pour ne pas la lâcher et tire, et tire, et tire. Le tourbillon n'est pas loin. Sur ma gauche. Je peux entendre la menace qu'il exerce sur le navigateur et moi. Mon compagnon observe la mer déchaînée puis s'empare d'une pagaie et court vers la poupe.

- Que fais-tu ? je hurle par-dessus mon épaule.

- Je t'aide.

L'échec pulse sous ma peau.

- Hors de question ! Reste en dehors de ça !

- Si je ne le fais pas nous sommes condamnés, Capitaine. Cet entraînement n'est pas adéquat.

Il se sert de la rame comme d'un second gouvernail. En une fraction de seconde le voilier se retrouve pile dans l'axe du vent. Je le sens à la puissance qu'exerce ce dernier. Nous nous éloignons du tourbillon dont je me fiche éperdument en vérité. Mon insuccès n'est donc pas si étonnant. Depuis une brochette d'heures une seule pensée m'anime. Les yeux rivés vers le Nord, je fixe l'horizon. L'eau tiède inonde mon visage mais il en faut plus pour entraver ma bouche :

- Demain... Plus qu'un jour.

/

Gris

et

Misère.

Voilà les premiers mots qui me viennent à l'esprit lorsque nous accostons. Les ruines, la moisissure, la famine, la pauvreté, la saleté, l'odeur nauséabonde, les récoltes pourries, les mouches par milliers, le silence. Et les gens infirmes, les gens affamés, les gens livides, les gens squelettiques, les gens abandonnés à leur sort.

Je n'ai pas encore posé pied à terre que je vacille déjà. Amerika le remarque rapidement et s'enquiert :

- Tu es sûre que c'est ici que tu voulais aller ?

Mes yeux me hurlent que ce n'est pas ce à quoi ils s'attendaient. Ils pensaient voir tout l'inverse, c'est-à-dire du bruit, des commerces, des bâtiments immenses, la richesse, la noblesse, la sournoiserie, l'hypocrisie. Mais mon cœur et mon âme n'en ont que faire. Ils les battent à plate couture à coups de « vérité ».

- Oui, certaine.

Il faut que j'avance, que j'ignore ces regards vides tournés vers moi. Il faut que je me laisse guider par mes pas. Mes pas qui se soumettent à un chemin que j'ai déjà emprunté. Il y a des années de cela. Enfant j'étais alors, et accompagnée tout comme aujourd'hui. Dans cet endroit qui est à deux doigts de raviver d'horribles souvenirs. Je ne dois pas me laisser happer par ce vague sentiment de familiarité. Amerika regarde tout autour de nous, méfiant.

Tout le monde nous observe.

Plus nous avançons dans ce qui ressemble à un village dévasté, plus nombreuses sont les personnes qui nous toisent. Et puis qui nous suivent. Et même si je fais tout pour aller promptement à l'objectif que mon inconscient s'est fixé, je ne peux m'empêcher de constater qu'une lueur fait parfois une apparition dans les yeux de certains individus. Ils passent d'un état de totale passivité à un semblant d'entrain. C'est comme s'ils renaissaient sous mes yeux.

De la vivacité ? Je m'arrête.

- Akira, quelque chose cloche avec ces personnes...

Je plonge dans le regard d'un homme maigre et pâle comme la mort. Un haillon déchiré recouvre son corps. Une étincelle scintille dans ses prunelles anthracites. De la vivacité ? Non, ce n'est pas cela.

C'est de la haine.

- Attention Akira ! s'écrie le navigateur.

Un mouvement. Sur ma gauche. Je me penche en arrière. Un coup de poing passe sous mon nez. Son auteur possède la même étincelle dans le regard que l'autre individu. Un scintillement qui fait écho dans la quasi-totalité des iris qui me dévisagent férocement. Seuls les enfants semblent aussi déconcertés que moi par cette rage croissante chez les adultes. Amerika s'est placé dans mon dos pour protéger mes arrières.

- Pourquoi m'attaquez-vous ? je demande, ébranlée par cette soudaine agressivité.

Ces gens n'ont pas l'air mauvais. Alors pourquoi ?

- Comment oses-tu... comment oses-tu remettre les pieds ici ?!

Je déglutis difficilement et me tourne vers une femme. Les dents qui lacèrent sa lèvre inférieure me dissuadent rapidement de m'adresser à elle. Je demande ainsi à celui qui a tenté de me frapper :

- Vous me connaissez ?

Un nouveau déplacement, cette fois dans ma dos.

- Reculez ! clame Amerika en repoussant un homme barbu. On ne vous veut aucun mal alors gardez votre calme et expliquez-nous !

Aussi imposant soit-il, le navigateur se fait dépasser d'une tête par l'individu titanesque. Heureusement pour nous, celui-ci est affaibli. Tout ce qu'il parvient à asséner est un crachat sur mon camarade.

- Qu'on vous explique ? Tu te fous de nous ou c'est ce démon qui te sert de copine qui te roule ?!

Il pointe un doigt accusateur dans ma direction.

- Dis-lui ce que ta putain de famille et toi avez fait de cette île ! Raconte-lui la décision inhumaine et égoïste qu'a prise ta saloperie de mère à notre encontre ! Parle-lui de tous ces gens que vous avez tués à cause de vos querelles familiales de merde !

La virulence de ses propos me coupe la respiration. Je serre les poings pour rester lucide et ne pas montrer mes émotions. Qu'avons nous fait ici ? Je ne sais pas. Je n'en sais rien et pourtant je sens qu'il dit la vérité. Bon sang, papa, maman... qu'avons nous fait ici ? Amerika, stoïque, me jette un regard. J'avale difficilement ma salive et essaye d'être convaincante :

- Je n'ai pas menti.

- Je sais Akira, souffle le navigateur parfaitement convaincu de ma perte de mémoire.

Je m'adresse à toutes ces personnes qui m'entourent :

- Écoutez-moi s'il vous plaît. Je sais que cela va vous paraître totalement invraisemblable mais je suis amnésique. Je n'ai presque aucun souvenir de ce que j'ai vécu avant mes huit ans.

Mes trois phrases provoquent un soulèvement. L'homme barbu s'en prend de nouveau à Amerika en hurlant des « Menteuse ! Sale abomination ! ». Une femme se rue sur moi et je décide de subir son attaque. Une gifle retentit dans l'air.

- Tu n'es qu'un monstre pour proférer de telles horreurs ! Oser dire que tu ne te souviens pas... C'est trop facile !

Une masse impressionnante d'individus m'encercle. On me tire les cheveux, on me griffe les bras, on me gifle. Mais je ne fais rien pour me défendre.

- Impossible de se tromper d'identité, tu as ses maudits yeux ! Tu possèdes les mêmes yeux que Stella !

- Que la progéniture de Horad disparaisse !

- Vous avez assassiné mon fils, bande de démons !

- Attrapez-là ! Il faut la neutraliser avant qu'elle utilise son pouvoir destructeur ! Je suis sur que c'est elle qui a mangé le Fruit !

La seconde suivante je suis seule, simplement entourée d'un mur de glaise qui se dresse comme une muraille. Des cris d'épouvante s'élèvent de part et d'autre.

- Vous allez trop loin, fulmine mon compagnon. Je ne laisserai plus personne s'en prendre à mon Capitaine.

- Ça tombe bien, moi non plus.

De concert nous nous tournons vers un vieil homme décharné et au teint sirupeux. Il braque un fusil vers les habitants de l'île. Oh ! Oh, mon cœur vient de faire un salto pour tirer la corde de l'un de mes souvenirs ! Une fenêtre dans mon esprit s'ouvre en grand.

/

- Dis maman, pourquoi est-ce qu'on ne voit jamais grand-père ?

- C'est parce qu'il vit dans un endroit diamétralement opposé au nôtre, mon ange. Sur une autre île. Tout est malheureusement une question de rang social.

- Oh... Où est-elle cette île ?

- Elle se situe au Nord. Tellement au Nord qu'on pourrait penser en l'atteignant qu'on a quitté East Blue.

- Et comment s'appelle cette île ?

- Toujours aussi curieuse, mon ange. J'aime tellement cet aspect de ta personnalité. Cette île se nomme...

/

- Pakuta..., je chuchote l'évidence me brûlant la bouche.

Une masse considérable de larmes s'évertue à passer le barrage de mes paupières mais je suis bien décidée à bâillonner pour l'heure cette tristesse sans fond qui m'accable. Un silence pesant règne sur le village ruiné. Le vieil homme est sans nul doute le moins bien loti de l'île. Sa peau est crasseuse, ses cheveux gris sont clairsemés, ses guenilles lacérées. Mais mon intuition ne me trompe pas. Je lève un bras dans sa direction. Il tremble à en rompre l'articulation du coude.

- Grand-père...

Il est à portée de main. Ma chaire, mon sang, ma famille.

Les liens du sang.

Tellement,

tellement,

tellement,

puissants à cet instant.

La digue se rompt. C'est l'inondation. Je tombe à genoux sur ma voix qui se brise :

- …

Je n'arrive plus à aligner deux mots.

- Vous savez tout aussi bien que moi que ça fait près de dix ans que je conserve trois balles dans mon fusil. Quiconque se hasarde à faire un pas de plus vers ma petite-fille se retrouvera avec un trou sanguinolent dans son abdomen, pigé ?

Personne ne se risque à mettre en doute sa menace. Et pour cause : il semble être tout ce qu'il y a de plus sérieux sur cette île. Je redresse la tête vers lui. Il s'autorise une seconde pour me regarder puis reporte son attention sur les villageois. Je découvre alors que mes larmes mêlées de pluie sont le parfait miroir de celles du vieil homme. Il gémit et essuie difficilement ses yeux obstrués à l'aide de ses épaules.

- Bon sang Akira, je ne pensais pas te revoir un jour... Qui plus est, je n'aurais jamais songé te découvrir aussi humaine qu'aujourd'hui...


Le petit commentaire de l'auteure : Bon ! Si je ne m'abuse, on peut diviser ce chapitre en trois parties :
- Dans la première on retrouve la réponse de Rik à Akira. Les paroles que "prononce" Amerika vous rappellent quelque chose ? *smile* L'équipage compte alors un nouveau membre, un navigateur qui plus est. J'aime beaucoup ce lien entre Akira et Amerika. Quand j'écris un passage où ces deux-là apparaissent, tout sonne comme une évidence.
- Je me suis fait plaisiiiiiiiir dans cette deuxième partie ! J'adore écrire des passages sur les flots et sur la navigation. Il y a pas mal de descriptions, j'espère que je ne vous ai pas ennuyés aha.
- Changement d'ambiance dans la dernière partie... Je n'en dis pas plus !