Bien le bonjour !

Eh oui me revoilà ! Ce chapitre possède une particularité étant donné qu'il comporte une musique. Si vous le souhaitez vous pouvez l'écouter dès que les Efimera se mettront à jouer.

Lizz Robinett - Ikanaide (cover)

Citation du chapitre : La cuisine est un art qui a besoin de fantaisie (Yves Courrière)

On se retrouve à la fin du chapitre pour le petit commentaire de l'auteure ! Bonne lecture !


Chapitre trente-six

La cuisine est un art qui a besoin de fantaisie

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- Ce matin on avait du vautour en guise de petit-déjeuner, ce midi c'était du guépard et à présent on mange de l'anaconda. Mes trois frères sont des goinfres, je ne sais pas comment vous faites... Ne me dis pas que tu as encore faim, Sabo ?

- Hm... Je ne serais pas contre un peu de furet que nous a rapporté Luffy.

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Flash, étincelle et grondement.

Si on observe méticuleusement la foudre, on se rend rapidement compte que ce schéma est récurrent. Aucune lassitude ne transparaît de l'orage. Il répète à chaque fois ce leitmotiv jusqu'à ce que les nuages gonflés en charges négatives se dispersent. Tandis que j'attends le nouvel assaut d'un éclair, la pluie ne fait rien pour me ménager. Elle cingle mon corps de ses petites piqûres. Ce n'est pas du tout douloureux. Le ciel est peuplé de nuages gris ardoise. Il est bientôt midi pourtant il fait si sombre qu'on dirait le crépuscule. Je n'aperçois pas Gaviota, elle a dû se mettre à l'abri de ce déluge.

Flash, étincelle et grondement.

Je frissonne alors qu'il fait doux. J'essaie de reléguer au deuxième plan, voire même au cinquième, la peur qui trace un sillon jusqu'à mon cerveau. Ce traumatisme qui est survenu durant cette fameuse nuit cauchemardesque sur Pakuta lorsque j'avais huit ans n'est pas prêt de me lâcher. Pourtant je fais des efforts pour le surmonter. Des personnes m'ont aidée à l'affronter en restant à mes côtés. Sabo, puis Ace. J'essaie de visualiser mentalement les trois membres de mon équipage et de ressentir leurs présences dans le navire. Amerika s'est proposé pour faire le déjeuner, il doit de ce fait être dans la cuisine. Kenban s'est porté volontaire pour inventorier notre stock de nourriture, ainsi il doit se situer dans la soute. Quant à Nanaly, elle doit se poster à proximité de son frère. Je souris. C'est vrai, lorsque je suis entourée, ma frayeur est moins brutale.

Une journée est passée depuis notre départ de la double-île. J'ai passé la nuit dans la vigie pour me mettre au diapason de Mahogany, notre magnifique bateau. J'ai tellement bien dormi que je me suis fait réveiller par un coup de tonnerre il y a seulement une heure. Craquement sur ma droite. Un sourire fend mon visage en deux.

- Si tu comptais me faire sursauter c'est loupé, Kenban.

Je me retourne et surprends le musicien juste derrière moi, les deux bras en l'air. A en juger par sa posture pour le moins étrange, il s'apprêtait à me secouer comme un prunier. Je ne sais pas pourquoi mais il adore exploser les cervicales des gens. Il grimace et dégage une partie de mes cheveux trempés.

- C'est quoi ton secret ? T'as des mirettes cachées dans ta tignasse ou quoi ?

- La vérité est beaucoup plus basique : j'ai vécu une année entière seule dans une forêt peuplée d'êtres en tout genre. J'ai alors appris à écouter. A vraiment écouter.

- Super basique, en effet ! C'est pas tout mais on se les pèle là. Et puis Rik nous appelle pour bouffer.

Je fais rapidement un saut dans ma cabine pour me changer. J'enfile au hasard des habits offerts par les habitants de Timber Town. Un débardeur couleur chair et un pantalon en toile bordeaux. Cela me paraît bien. Puis je me précipite dans la cuisine d'où se dégage une odeur de brûlé. Kenban est étalé sur la table tandis qu'Amerika est en train d'éteindre un feu impressionnant à l'aide d'un torchon. Situation tout à fait normale, on est d'accord. Le navigateur mouille sans se presser sa serviette et trouve même le temps de me rassurer :

- Ne t'en fais pas, je gère.

Je décide de le laisser se débrouiller. Tant qu'il ne nous met pas le feu au navire, ça me va. Je m'assieds à table. Sur cette dernière sont entreposés des assiettes, des verres, des couverts ainsi qu'un plat noirâtre. Je toussote et, ne voulant pas me montrer discourtoise, je fais d'une petite voix :

- Qu'est-ce que c'est ?

- C'est notre intoxication alimentaire du jour, répond Kenban complètement décomposé.

- Pour ma gouverne, je ne savais pas que des plaques électriques seraient aussi difficiles à utiliser, rétorque Amerika en domptant enfin le feu. Le riz me semble bien mais j'ai raté le colin.

C'était donc du colin. Alors que le navigateur nous sert et que Nanaly entre dans la pièce, je plonge dans mes pensées. C'est vrai qu'aucun de nous quatre n'est brillant en ce qui concerne la cuisine. Kenban nous a prévenu que sa sœur et lui étaient, je cite, « des billes » dans ce domaine. Amerika se débrouille comme un chef avec un feu de camp mais beaucoup moins avec des plaques plus modernes. C'est mon cas également même si j'ai souvent prêté main forte à Magra en épluchant des légumes ou en découpant de la viande. Nanaly, assise à côté de moi, pointe ostensiblement un doigt accusateur sur son repas :

- C'est quoi ça ?

- La prochaine fois sera la bonne, répond évasivement le natif de Bibidia en haussant les épaules.

Je décide de faire honneur à mon camarade et enfourne dans ma bouche une poignée de riz. Croque, croque, croque. Hrm.

Pas assez cuit.

J'avale difficilement et me prépare à poursuivre sur ma lancée. La musicienne saisit mon poignet à la dernière seconde. Les grains de riz s'échappent de mes doigts et tombent sur mes cuisses.

- Tu es répugnante, on dirait une sauvage. Tu ne sais pas manger avec des couverts ?

- Bien sûr que si.

- Et puis c'est quoi ces fringues ? me coupe-t-elle. La pouilleuse est de retour, c'est ça ?

Je hausse mes sourcils. Quelle mouche l'a piquée ? Pour connoter sa mauvaise humeur, je pourrais presque entendre d'ici Amerika penser « Elle a dérapé sur ses pantoufles en ce levant. » D'habitude elle n'aligne pas trois mots et là elle parle à toute vitesse. Et puis surtout je sens toute son irritation qui découle de sa voix. Où est passée son traditionnel masque qui camoufle ses émotions ? Je penche la tête vers elle pour la fixer dans les yeux et articule :

- Quoi d'autre ?

Elle ne se détourne pas.

- Pardon ?

- Qu'as-tu d'autre à me dire ? J'aime bien quand tu t'énerves alors tu peux lâcher tout ce que tu as sur le cœur.

Elle ne répond rien et se tourne cette fois vers son assiette. Amerika verse de l'eau dans le verre de l'instrumentiste et lui demande :

- Alors, qu'est-ce que ça fait de bourlinguer sur les mers depuis... depuis quand d'ailleurs ?

Je souris. L'aventurier de Bibidia est toujours aussi subtil lorsqu'il souhaite détendre une atmosphère. Kenban s'adosse confortablement, les mains derrière son crâne et répond :

- Ouh ! Ça fait une paire d'années qu'on a quitté Spider Miles, notre île natale sur North Blue. On avait onze ans lorsqu'on a pris le large sur un rafiot tout pourri. Je me souviens que notre première destination fut l'île de Micqueot qui est réputée pour son grand cru. Leur vin était une tuerie, je me suis mis une de ces mines !

Je lance un regard éberlué au navigateur mais celui-ci me rétorque d'un geste lourd de sens quelque chose du genre « Tu te fiches de moi ? Tu as bu du saké à neuf ans, tu n'es pas mieux. » Certes. Néanmoins à mon sens ce n'est pas pareil. A l'époque je l'ai fait pour sceller un lien indéfectible avec mes trois frères. Pas pour me soûler à mort.

- Après on est allés au Royaume de Luvneel et c'est là qu'on a commencé à se faire un nom. C'est un sacré bled, il y avait la possibilité de se faire un max de blé. On s'est installés sur une place commerçante et j'ai joué du seul instrument que je possédais à ce moment là, c'est-à-dire une guitare. Nanaly a fini par me rejoindre en chantant.

- Vous improvisiez ? je m'enquiers.

- Toujours, répond fièrement le blond. Nos musiques sont uniques et éphémères. Elles ne possèdent pas de titre et ne se jouent qu'une fois. Les habitants de Luvneel l'ont bien saisi et nous ont eux-mêmes baptisés les Efimera. C'est classe, non ?

Nous lui sourions. Lorsque Kenban se transforme en orateur il n'en est que plus intéressant. Son enthousiasme est parfois forcé mais il me semble déceler les instants où sa joie exubérante est sincère. Il est tellement accaparé par son histoire qu'il ne pense même plus à manger. Les jumeaux ont parcouru une bonne partie de North Blue. Un jour, ils ont embarqué sur le navire d'explorateurs amateurs. Ils avaient dans l'idée d'accéder à West Blue en traversant Calm Belt sans savoir que cette dernière n'était pas praticable. Je me revois gamine. Je me souviens de ce calme omniprésent dû à l'absence de vent qui me paraissait tout à fait normal à l'époque. Impossible de naviguer dessus. Kenban, Nanaly et leurs compagnons d'infortune ont bien failli se faire dévorer par des monstres marins.

- Vous auriez vu la gueule de ces bêtes ! J'ai bien cru que nous allions tous clamser. Heureusement, un vaisseau de la Marine patrouillait dans le secteur et nous a tirés d'affaire. Je ne sais plus comment s'appelait le Contre-Amiral du navire mais il était bien sympa et il m'a appris tout un tas de trucs. Ils nous ont escortés jusque West Blue.

Je me sens étrangement soulagée. Comme quoi il existe également des Marines capables de faire preuve d'altruisme. Cela apporte des nuances beaucoup plus claires à l'image que j'avais d'eux jusqu'à présent. Peut-être que cela m'aidera un jour à comprendre la justice prônée par Garp.

- D'île en île, notre popularité et notre réputation ne faisaient qu'augmenter, poursuit le blond en faisant de grands gestes. Je me souviens surtout de l'île de Toroa où nous avons rencontré un musicien qui puait la classe. Comment il s'appelait déjà, Nanaly ?

La concernée est en train de saccager son assiette avec sa fourchette. Elle ne réagit pas. Kenban paraît un peu déstabilisé mais finit par trouver la réponse tout seul :

- Ah oui ! Byron, il se nommait Byron ! Il descendait d'une longue lignée de musiciens. Il fut époustouflé par mon talent et m'a conseillé de diversifier mes instruments. Il m'a fait essayer son piano et sa contrebasse. Ça l'a choqué de constater que je possédais un talent inné. En dix-huit années d'existence je n'ai jamais trouvé d'instrument qui pouvait me résister. Et de femme non plus.

Nous y voilà ! Cela m'aurait étonnée qu'il n'évoque pas ses anciennes conquêtes amou... Attendez...

- Dix-huit ans ?! je m'écrie en me levant de table. Vous avez tous les deux dix-huit ans ?!

- Bah ouais, ça t'étonne ?

Je m'assieds gauchement sur ma chaise. Un peu que ça m'étonne ! J'étais persuadée que Nanaly et lui étaient plus jeunes que moi ! Avec leur air juvénile et leur peau de bébé je ne pensais pas me tromper. Mais en y regardant de plus près je me rends compte que je m'étais bel et bien trompée. Les traits de leurs visages sont marqués par les épreuves de la vie. Ça doit être cette maturité déroutante encrée sur une bouille d'ange qui doit plaire aux femmes... et aux hommes. Kenban se remet enfin à manger et poursuit la bouche pleine :

- Enfin bref, que voulez-vous que je vous raconte de plus ? Rik dis-moi, tu préfères que je conte dans les détails notre première sortie en mer ou la première nana que j'ai sautée ?

Je vais mourir.

- La mer m'a toujours plus intéressé que les filles mon vieux ! s'esclaffe bruyamment Amerika.

- Tu ne sais pas ce que tu rates mon pote ! Va pour notre départ de Spider Miles. Déjà il faut que vous sachiez pourquoi nous sommes partis de notre île natale. Alors en fait...

- Ca SUFFIT !

Un bras balaye férocement la surface de la table et envoie valser toute la vaisselle. Cette dernière vole dans la pièce puis se brise dans un fracas retentissant. Nous levons de concert nos yeux hagards vers le belle blonde. Qui est hors d'elle. Son courroux a métamorphosé son visage. Je ne sais plus si je dois me réjouir ou m'inquiéter de la voir avec cet air-là. La pesanteur de notre attention tournée vers elle lui fait prendre conscience de la situation. La gêne d'avoir dévoilé cette facette de sa personne s'extrait de la colère.

- Ce... ce repas était exécrable, je vais dans ma chambre.

La musicienne quitte la pièce à toute vitesse. Je me tourne vers son frère qui a plongé son visage entre ses mains. Nanaly semble perdue depuis que je l'ai rencontrée, à présent c'est Kenban qui paraît perdu. Et moi aussi je me sens perdue à cet instant précis. Qu'est-ce que je peux faire pour les aider ? Kenban nous a raconté une partie de leur existence et pourtant je suis toujours au même point. Je suis dans l'incapacité de les guider vers la délivrance. Leur tourment m'est totalement étranger. Amerika frotte le dos du musicien et lève ses pupilles noisette vers moi. Je comprends alors qu'il a essayé de « lire » en Kenban. Et qu'il est tout aussi perdu que nous tous.

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Je pose la plume et fais craquer mes doigts endoloris et recouverts d'encre. L'assise de la chaise grince. Je n'ai pas l'habitude d'écrire pendant autant de temps. Je parcours des yeux les pages que j'ai remplies de mon carnet de bord. J'y ai conté mes aventures depuis que j'ai quitté l'île de Dawn. Soit depuis un mois et douze jours. Bibidia, Pakuta, Seagull, la double-île Timber Town et Brick Town. Il s'en est passé des choses depuis mon départ. Il me fallait tout retranscrire pour ne jamais oublier. Les bons comme les mauvais événements. Le dernier en date est survenu il y a quatre jours de cela. Nous étions en train de déjeuner dans la cuisine, Kenban évoquait son passé et celui de sa sœur quand tout à coup cette dernière est sortie de ses gonds. Le même jour j'ai eu une conversation avec le navigateur et le musicien. Déjà j'ai instauré un roulement pour les tours de garde nocturne. Ensuite, nous nous sommes mis d'accord sur un point : nous devons éviter de gaspiller notre stock de nourriture tant que nous n'avons pas trouver de cuisinier. En attendant nous nous contenterons d'aliments qui ne nécessitent pas de cuisson. Je sais que je suis exigeante et mes espérances sont parfois un brin utopiques mais je veux absolument un coq dans cet équipage. Bien manger est le secret d'une bonne espérance de vie, je ne dois plus le négliger comme je le faisais sur l'île de Dawn. Pour m'aider dans ma tâche, j'ai demandé à Gaviota de partir à la recherche d'un cuisinier.

- Tu la prends pour ton clébard ou quoi ? s'est moqué Kenban tandis que la mouette allait se mettre en route.

- J'ai confiance en Gaviota. Le vieux marin de Seagull m'a affirmé qu'elle était intelligente. Elle a plus de flair que n'importe qui.

- C'est bien ce que je disais, tu la prends pour ton clebs. Sauf qu'un oiseau ce n'est pas aussi fidèle.

Jusqu'à présent Gaviota nous a ramené en tout et pour tout des Berrys. Elle agit comme une pie voleuse mais rien ne prouve qu'elle n'est pas capable de chercher autre chose. Après tout, pendant des années elle a ramené des pages de journaux au marin pour sa collection d'informations.

Je m'étire encore et fais craquer ma nuque. Puis je me frotte les yeux. J'étais de garde la vieille avec Nanaly mais la blonde ne s'est pas montrée. Du coup j'ai dû assurer seule la surveillance du navire durant toute la nuit. J'ai du descendre repositionner la barre à roue pas moins de douze fois. Amerika m'a appris à déterminer notre position en observant les astres. Du coup j'ai pu maintenir le cap qu'a choisi Gaviota. Ce matin, l'aventurier de Bibidia m'a houspillée de ne pas l'avoir réveillé. Il était hors de question que je le fasse. Si la blonde nous évite c'est parce que je n'ai toujours pas trouvé de solution pour l'intégrer. C'est décidé, j'irai lui parler ce soir. Je me lève et lorgne le hamac avec convoitise. Je ne suis pas fatiguée au point de m'écrouler mais je devrais profiter de ce calme pour me reposer une demi-heure. Qui sait ce qui peut nous arriver ce soir ? Je saute tout habillée dans la toile tendue et pousse un soupir de bien-être extrême. J'en suis à mon cinquième mouton qui passe au dessus de la barrière lorsque la porte s'ouvre à la volée. Je sursaute si violemment qu'en descendant mon pied se prend dans le hamac et ma tête heurte le sol dans un bruit mat. La classe internationale...

- ...On va dire que je n'ai rien vu, d'accord ? se retient de rire Amerika en me dépêtrant de ma couche. Excuse-moi, j'aurais dû toquer.

- Je n'aurais pas pu escompter meilleur conciliateur. Que me vaut cette entrée fracassante ?

- Tu te souviens du jour où tu m'as avoué ton rêve ? Je t'ai dit que nous allions nous mettre des tas d'ennemis à dos.

- Je ne suis pas prête de l'oublier. Pourquoi me parles-tu de cela maintenant ?

Pour toute réponse le navigateur me lance son sourire farci de narquoiserie. Sans plus attendre, je m'élance vers le pont extérieur. Ce dernier est envahi des plumes. Les jumeaux sont également présents. Kenban est en train de se rouler de rire sur le pont et la blonde tient une affiche entre ses mains. Un journal gît sur le plancher. Je lève les yeux et découvre deux volatiles qui s'affrontent. L'un a clairement l'ascendant sur son adversaire. Je reconnais sans mal Gaviota qui prend un malin plaisir à becqueter un goéland beaucoup plus imposant et... pacifiste.

- Gaviota, mais qu'est-ce que tu fais ?! je m'insurge.

La mouette reconnaît ma voix et, à la suite d'une longue hésitation, vient se poser sur mon épaule. Je lui caresse le bout du bec pour la remercier. Le goéland, coiffé d'une casquette, en profite pour s'enfuir à vive allure. Drôle d'espèce.

- Je peux savoir ce qui t'égaie à ce point ? je demande à l'instrumentiste.

L'intéressé rit tellement qu'il ne parvient pas à me répondre. Je fronce le nez et l'observe un instant. Je m'accroupis pour être à sa hauteur, ouvre la bouche pour m'exprimer mais suis devancée par Amerika :

- Sur ce coup tu n'es pas très bon comédien Kenban. En vérité tu as peur, n'est-ce pas ?

L'hilarité inexplicable du blond prend subitement fin et il devient blême. C'est bien ce que je me disais. L'affiche que tient Nanaly fait irruption dans mon champ de vision. Y est représentée une jeune fille de profil, envahie de coupures ensanglantées, des cheveux écarlates flottants derrière elle, les bras le long du corps, poings serrés, et

ce regard résolu fixé vers ce qui se situe devant elle.

WANTED

Dead or Alive

Akira l'Écarlate

20 000 000 de Berrys.

J'arrache des mains de la jolie blonde la brochure et la secoue devant Amerika :

- C'est de ça dont tu me parlais lorsque tu disais que je m'étais déjà fait un tas d'ennemis ?

- J'étais sûr que ça allait te faire sourire jusqu'aux franges de l'âme.

- Et tu avais raison, c'est sensationnel !

Le navigateur et moi exécutons des pas totalement impromptus et excentriques. Moitié-danse traditionnelle de Bibidia, moitié-danse de deux débiles. Je ne parviens pas à y croire ! J'ai une prime, je suis officiellement recherchée par la Marine et le Gouvernement Mondial ! Comment est-ce possible ? Serait-ce Guniraka Hansha qui a fait son rapport ? Cette supposition me semble étrange puisque je dois être morte à ses yeux à l'heure qu'il est. Ou bien serait-ce l'œuvre des soldats que nous avons vaincus qui ont contacté leurs supérieurs ? Qu'importe, rien ne pourra entacher ma joie ! Puis je me souviens de la prime faramineuse d'Ace et me rembrunis un peu : 230 000 000 Berrys. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il me reste un long chemin à parcourir avant de le retrouver.

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- Akira, la prochaine fois qu'on se verra, ce sera là-bas !

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Je me souviens encore. De son sourire étincelant. De son regard brûlant d'excitation vis-à-vis de l'aventure qu'il s'apprêtait à mener. De son doigt pointé vers l'horizon, vers l'océan (cf. chapitre vingt-quatre). « Là-bas ». Mais où se situe ce mystérieux « là-bas » ? Seraient-ce... les hautes sphères de la piraterie ? Si c'est le cas, ma route risque d'être encore longue. Il ne faut pas que j'oublie que mon aîné a une année d'avance sur moi.

- Ce n'est pas une prime colossale mais j'en suis fière.

- Qu'est-ce que tu baragouines ?!

Kenban relève la tête vers moi.

- 20 000 000 de putain de Berrys ! enchaîne-t-il tout de go. Pour une première prime c'est tout bonnement incroyable ! Avec ça on va rameuter tous les chasseurs de primes du coin, à commencer par ce Roronoa Zoro qui traîne sur East Blue ! Je ne vous dis pas dans quelle chiasse nous sommes !

J'en reste coite. Je pensais que Kenban se fichait d'être en compagnie de hors-la-loi, c'est lui même qui le disait. Je me mords les lèvres. Malgré les jours qui défilent, ni Kenban ni Nanaly ne sont prêts à se plonger dans les dangers propres à la piraterie. D'autant plus que mon rêve est loin d'être inoffensif, et le musicien le sait très bien puisque je lui en ai parlé. Je considère le blond et il en fait tout autant avec moi. Peut-être ne mesurait-il pas l'insécurité permanente de notre train de vie à Amerika et à moi ? Peut-être est-il monté à bord uniquement pour s'amuser ? Ou peut-être est-ce moi qui leur ai forcé la main ?

- Écoute Kenb...

- Non attends ne dis rien ! me coupe-t-il en agitant ses bras élancés. Je ne voulais pas que tu affiches cette mine affligée. Tu as été tellement badass sur la double-île, cette prime est totalement méritée. Je... je m'inquiète juste pour Nanaly. Je voudrais tellement... faire plus de choses pour elle.

Les yeux d'Amerika naviguent de Kenban à moi puis finissent par se poser sur ma personne. Un sourire énigmatique se peint sur son visage, comme s'il avait mis le doigt sur quelque chose. Je réfléchis posément. C'est moi le Capitaine de cet équipage. Je dois soupeser mes paroles avant de les prononcer. Pour être respectée.

- J'ai honoré les trois conditions de notre contrat. Nanaly m'a relookée, certes je n'ai pas détruit « La Barricade » mais j'ai chassé les Marines qui s'y trouvaient. Et pour finir je vous autorise à jouer de la musique quand bon vous semble. Vous devez rester ici mais je ne veux pas retenir des personnes qui se sentent prisonnières. Toutefois, sachez que si vous restez indéfiniment sur ce navire, je protégerai Nanaly, je te protégerai toi Kenban. Tous les deux n'êtes pas obligés de prendre part aux futurs affrontements. Ne vous souciez pas du viseur de la Marine.

- Pour une fois qu'on peut vous voler la vedette on ne va pas louper cette chance, ajoute le natif de Bibidia.

- Tu entends Nanaly ? je reprends. Je te protégerai.

La belle blonde nous tourne le dos depuis quelques minutes et observe l'océan. Elle ne répond rien. Toutefois je ne sens aucune animosité de sa part. Elle est d'un calme olympien. Au bout de quelques secondes, son murmure nous parvient :

- Le piaf... Il semble avoir repéré quelque chose.

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Si un jour Kenban fait de nouveau remarquer que les mouettes n'ont pas de flair je serai ravie de lui rappeler cet épisode. Gaviota ne nous a pas déniché de cuisinier au sens propre du terme. Si elle avait réalisé cet exploit, cela aurait déjà été un fait exceptionnel. Mais là elle nous a carrément dégoté un restaurant. Un navire-restaurant.

D'aspect, le bateau n'a rien d'inquiétant. Il est pourvu de deux mâts dont les voiles à rayures blanches et jaune paille sont ferlées. Au centre une bâtisse spacieuse vert lichen est édifiée sur trois étages. Le plus détonnant dans ce spectacle est probablement cette figure de proue en forme de poisson. J'aime cette originalité, dommage que la façade soit peinte avec cette horrible teinte. Le nom du navire est écrit en toutes lettres au dessus de l'entrée.

Restaurant Baratie.

Le Baratie ? Cela m'évoque quelque chose... Je sors mon vieux carnet et trouve rapidement la page. Oh mais oui ! L'établissement fut évoqué dans une page de journal que j'ai lue sur Seagull (cf. chapitre trente). L'article fut rédigé par un critique gastronomique. Gaviota fait des cercles autour du visage du musicien, comme pour le narguer.

- Un point à zéro pour la mouette, jubile Amerika en contemplant l'ancre du Mahogany descendre dans les profondeurs de l'océan.

- La loose..., grommelle Kenban en camouflant difficilement un sourire.

Je m'apprête à surenchérir mais nos quatre estomacs se mettent à gronder dans une parfaite synchronisation. Sûrement se sont-ils réveillés lorsque nos narines ont humé les odeurs alléchantes s'échappant des vitres ouvertes. Je me penche contre le bastingage. Amerika a parfaitement manœuvré notre embarcation de telle sorte que nous pouvons atteindre le ponton du navire-restaurant d'un simple saut. Il n'a pas mis longtemps pour se familiariser avec l'accastillage du Mahogany. Je descends la première et lance par dessus mon épaule :

- Allons nous remplir la panse avec notre argent imaginaire.

- C'est vrai que nous n'avons jamais été aussi pauvres, constate le navigateur en m'emboîtant le pas. Kenban, t'es partant pour vendre ton corps contre notre repas ?

- Tu m'as pris pour un prostitué ou bien j'hallucine complet là ?

Je jette un œil derrière moi et aperçois la chanteuse qui nous suit sans rechigner. Pour une fois elle porte des habits qui cachent davantage les parties de son corps. Chemisier pastel et jupe mi-longue bleu fumée. C'est étrange mais je ne parviens pas à me réjouir de tout ça. Sûrement est-ce à cause de sa mine qui me paraît peinée. Je me rends compte tout à coup que je n'ai pas engagé la discussion que je voulais avoir avec elle hier. Gaviota nous a guidés jusqu'ici pendant presque une journée entière et mon attention était concentrée totalement ailleurs. Je serre les poings, m'en voulant d'être aussi distraite.

- Bienvenue à vous, chers clients !

La porte s'est ouverte sur un homme de grande taille à la musculature impressionnante. Il porte un uniforme bleu marine qui laisse dépasser ses bras et ses jambes poilus. Son crâne est rasé, son menton est doté d'une barbe noire et ses larges lèvres sont retroussées sur un sourire fallacieux au possible. Rien que sa posture connote toute son hypocrisie : yeux levés vers le ciel, épaules remontées et paumes qui se frottent entre elles.

- Vous devez être pour le moins affamés après avoir traversé la mer à bord de...

Ses yeux se détachent des nuages pour reluquer le Mahogany. Aussitôt ses traits se figent et un torrent de dégoût asperge copieusement son visage.

- …votre bateau de vauriens...

Je vooooois. De toute évidence, cet homme ne porte pas les pirates dans son cœur. En un instant il a perdu ses bonnes manières pour se curer le nez. Je m'éclaircis la voix et demande courtoisement :

- Auriez-vous l'obligeance de nous emmener à une table pour quatre personnes s'il vous plaît ?

Il crache au sol, juste à côté de mes orteils. Je me contiens pour éviter que mon sourire ne se crispe.

- Si les bouffons veulent bien se donner la peine de me suivre, baragouine-t-il en pénétrant dans le restaurant.

Je sens les regards ahuris de mes compagnons dans mon dos. Il fallait s'y attendre : les pirates n'ont pas une bonne réputation. Qu'importe l'endroit sur ce globe terrestre. Le navigateur pose une main faussement compatissante sur l'épaule du musicien.

- Faudra t'y faire mon vieux, le taquine-t-il.

Nous entrons à notre tour dans Le Baratie. La salle principale est plutôt étendue et lumineuse grâce aux vitres démesurées. Le papier-peint rose chair est élégant, le sol carrelé correctement entretenu. Une agréable fraîcheur se diffuse dans mes pieds à leur contact. Un mât volumineux en brique rajoute une touche fantasque à ce tableau. Il est pourvu d'un escalier qui permet de monter à l'étage supérieur. De nombreuses tables recouvertes d'une nappe éclatante garnissent la pièce. Des plats hétéroclites sont disposés dessus. Elles ne sont pas toutes occupées. Les quelques personnes attablées nous offrent leur regard le plus suspicieux. Je constate qu'une majorité est parée de ses plus beaux atours. Ces inconnus ne s'alarment pas de ma présence en ces lieux. Parfait, mon avis de recherche ne leur est pas encore parvenu. Tout porte à croire que ce restaurant jouit d'une bonne réputation. Et sûrement de cuisiniers compétents. J'examine la pièce avec plus de minutie. Une kyrielle de serveurs font la navette entre les tables et ce que je pense être la cuisine. Néanmoins un détail capte mon attention : ils portent tous un tablier ou accessoirement une toque. Tous sauf un. Serait-ce des serveurs-cuistots ? Intéressant...

- V'là votre table, les péquenots.

L'homme qui nous a « accueillis » - c'est un bien grand mot – désigne d'un geste las une table au centre de la pièce. Magnifique. Toute l'attention va être dirigée vers nous durant tout le repas, ce dont on se serait bien passé.

- Il manque une chaise, constate aussitôt le navigateur.

- Oh flûte, quelle maladresse ! s'exclame le mauvais comédien. Je vous apporte cela de suite !

Notre homme se rend d'un pas énergique dans une pièce adjacente et revient quelques secondes plus tard. Il nous présente une chaise en mauvais bois dont les pieds sont grossièrement recouverts de rubans adhésifs. Cette fois c'en est trop. Mon irritation est toutefois plus lente que celle de Kenban :

- C'est quoi cette merde ?

- Pardon ?

- Ce sera parfait, reprend Amerika en saisissant la chaise. Merci bien.

Tandis que nous nous asseyons, je tire de gros yeux au navigateur. Ce dernier m'adresse l'un de ses fameux clins d'œil de conspirateur. Il s'installe nonchalamment et se cale contre le dossier sans aucune crainte. J'observe alors les pieds du siège et étouffe un rire en percevant des tiges en glaise. Elles sont difficilement discernables puisqu'elles longent les pieds de la chaise. Astucieux. L'homme ne paraît rien remarquer et se frotte même les yeux. Je note que Kenban lui sert son attitude la plus insolente, les mains derrière la tête et les pieds sur la table. Quant à Nanaly, elle fixe ostensiblement le serveur sans battre des paupières. Flippant à souhait. Pourtant notre homme reprend rapidement le dessus sur son étonnement. Son air rebuté est de nouveau de la partie :

- J'espère que vous avez de quoi payer, les pignoufs.

Fâcheuse question.

- En vérité nous comptions plus sur votre générosité que sur notre trésorerie, j'avoue en joignant mes mains sous mon menton.

- Comment ?!

Je ne pensais pas être capable de mentir avec autant de naturel. L'authentique vérité est que dîner dans ce restaurant est un leurre. C'est indéniable, nous mourrons tous les quatre de faim. Pourtant je me suis donnée pour mission de dégoter un coq. Et je compte bien le trouver ici.

- Nom d'une pipe, j'en étais sûr ! rugit l'homme en abattant son poing sur la table. Ces maquereaux de forbans sont tous les mêmes ! Des sans-le-sou qui profitent d'autrui ! Écoutez les gnomes, vous avez exactement dix secondes pour remballer vos sourires d'attardés et pour déguerpir fissa !

- Hé Patty, depuis quand l'argent remplit l'estomac ?

D'une même âme, nous nous tournons vers le seul serveur qui ne porte pas de tablier. Il est jeune – je dirais qu'il a l'âge d'Amerika, élancé et vêtu d'un costard-cravate noir. Sa blondeur est plus atténuée que celle des jumeaux. Une mèche recouvre toute la partie gauche de son visage. Ce dernier est pourvu d'un bouc plus discret que celui du navigateur. Une cigarette est coincée entre ses lèvres. J'ouvre en grand la bouche. Pas moins de six assiettes tiennent en équilibre sur l'un de ses bras. L'autre est plongée dans sa poche. Il est bien plus fuselé que son collègue et pourtant il ne paraît pas du tout impressionné. Le dénommé « Patty » soupire bruyamment :

- Oh bon sang Sanji tu ne vas pas remettre ça sur le tapis ? Viens pas créer des emmerdes quand il n'y en a pas. Faire fuir pour la vingtième fois tous nos serveurs et nos clients avec tes sautes d'humeur et tes principes à la con ne t'a pas servi ? Et pour couronner le tout tu...

Le concerné ne tarde pas à délaisser l'homme irascible dans son monologue pour s'approcher de notre table. Quoique « s'approcher » n'est pas le terme approprié. Sanji tourbillonne jusqu'à nous et pose délicatement une assiette pour Nanaly et pour moi. Dans la mienne, le filet de poisson nappé d'une sauce alléchante me fait saliver. Les deux présences masculines de mon équipage ont complètement été snobées.

- De telles beautés ne devraient jamais être affamées. Lumière de ma vie, je vous souhaite un excellent appétit.

Je lève les yeux vers lui. Son sourcil apparent est en forme de spiral. Je souris. J'aime bien cet homme. Un cuisinier portant une petite toque et des lunettes de soleil rondes vient vers nous au pas de course.

- Sanji, je te signale que ces assiettes étaient destinées à la table sept ! Qu'est-ce que tu fabriques ?

Le blond tique et perd aussitôt son expression énamourée.

- Ne viens pas te mêler de ça, Carne. J'ai préparé ces six plats moi-même, je suis en droit de les servir à qui j'ai envie.

Les deux serveurs-cuistots lui sortent alors tout un speech sur le chiffre d'affaires du restaurant. Les clients qui, selon l'expression, sont « rois » sont ceux qui font vivre Le Baratie en réglant leur note en toute honnêteté. Cuisiner pour la clientèle incapable de payer son repas revient à perdre de la marchandise et n'apporte pas de bénéfice. Sanji tire sur sa cigarette sans se presser et rétorque :

- Le travail d'un coq est de nourrir ceux qui ont faim, point barre. Qu'ils soient des Marines, des pirates, ou des gens lambda, qu'ils soient riches ou pauvres. Je ne fais aucune différence.

Je me frotte le dessus de la lèvre sans détacher mes yeux du cuisinier blond. C'est étrange mais le terme « pauvre » n'est pas péjoratif dans sa bouche. L'homme à lunettes lève la tête au plafond, exaspéré.

- Ta logique est incompréhensible...

- Hrm, excusez-moi.

Kenban agite le bras pour unifier l'attention vers lui. Un sourire matois se peint sur son joli minois.

- Je crois que je connais un moyen de régler le problème.

/

Je repousse l'assiette et me tapote le ventre, repue. Je ne possède pas un palais très développé mais en me rapportant aux assiettes vides sur notre table, je dirais que c'était succulent. Même la chanteuse n'a rien laissé. Les murmures se sont intensifiés dans la salle. Manifestement, la clientèle n'est pas accoutumée à un concert improvisé. Kenban est parti chercher sa guitare et prend son temps pour l'accorder correctement. Il a tiré une chaise pour s'écarter un peu de la table tout en restant au centre de la pièce. Ainsi tous les spectateurs le verront. Nanaly se tient debout, les bras croisés. Elle tient la pièce en bois pour lui servir de micro comme sur la double-île. Le service est interrompu le temps de la chanson. Patty est en train de ruminer dans un coin, peu convaincu par ce mode de payement peu ordinaire. Carne, son collègue, tente de tempérer son dépit. Quant à Sanji, il est adossé au mur près de l'entrée, toujours en train de fumer. Ne s'arrête-t-il donc jamais ? Je fais signe à Amerika que je reviens et me dirige vers le coq. Je l'imite et m'appuie contre les murs rose chair. Il me lance un petit sourire.

- Que me vaut l'honneur de la visite d'Akira l'Écarlate ?

Mes sourcils se haussent ce qui accentue son sourire. Je croise les bras et déclare :

- Alors comme ça tu sais qui je suis.

- Tu étais dans le journal d'hier que lisait le vieux.

Le vieux ? J'attends patiemment une suite qui ne vient pas. Je décide de procéder autrement et dis sincèrement :

- Même en sachant qui j'étais tu es venu en aide à mon équipage. Je te remercie.

- Deux magnifiques femmes en font partie, répond-t-il en soufflant la fumée vers le plafond. Il fallait que j'intervienne.

Un véritable gentleman. Je comprends mieux pourquoi il a servi l'une de ses savoureuses assiettes aux femmes des Crimson Pirates. « Femmes ». C'est le mot qu'il a employé. Je pique un fard, du coup je me sens obligée de secouer ma chevelure devant moi pour ne pas qu'il aperçoit mes joues rouges comme une pivoine. Cela me gêne de ne plus être considérée comme une petite fille. Ça me gêne, oui, mais surtout ça me fait plaisir. Généralement je n'apprécie pas d'être cataloguée par mon sexe. Mais dans la bouche de Sanji, il y a tellement de respect que je ne parviens pas à lui en vouloir. Je patiente quelques secondes pour me donner contenance, me gratte la joue puis penche légèrement la tête pour entrevoir son visage. Je constate alors qu'il me fixe toujours avec ce discret sourire. Oh, je crois qu'il a deviné mon ressenti ! Heureusement pour moi, pile à cet instant, Kenban s'éclaircit la voix pour faire taire les murmures.

- Bonjour à tous, nous sommes les Efimera. Nous espérons que notre musique vous rassasiera... Enfin, auditivement parlant, je veux dire.

Petit rire dans l'assemblée. Je glousse aussi, de nouveau parfaitement détendue. Quel joli néologisme. Le charme du musicien semble déjà opérer. Il se penche vers sa sœur et lui souffle quelque chose. Cette dernière émerge de son étrange état de léthargie. Elle place ses mains près de ses oreilles et prend alors la parole :

- Écoutez.

Exactement comme la première fois où je les ai entendus. Le blond commence à caresser ses cordes avec ses longues phalanges et les pince légèrement à leur passage. L'air est doux, le son monotone. Sérénité. Une profonde quiétude se prélève de cet instrumental. Kenban est conscient du talent qu'il a. Il n'a pas besoin d'en faire des tonnes pour attirer l'attention sur lui. Je me souviens de ce qu'il nous a révélé à Amerika et moi : toutes les musiques des Efimera sont uniques, éphémères. De plus, elles sont totalement improvisées. Il ne fait aucun signe à sa sœur et pourtant celle-ci le rejoint au moment le plus propice. Avec sa sublime voix. Le timbre qu'elle utilise n'est pas du tout le même que la dernière fois. Elle est davantage dans la retenue, néanmoins cela n'entache pas sa performance. Cette mélancolie qui se dégage de sa voix permettra peut-être de conquérir tous les clients du restaurant. Sanji rejoint mon avis puisqu'il affirme :

- Brillant. Avec une telle maîtrise notre clientèle du jour risque de revenir d'ici quelques jours à peine. Je ne vois pas ce que Patty pourra redire à cela.

J'acquiesce, ravie que le génie des jumeaux soit encore reconnu même après avoir rejoint mon équipage. Une part de moi est rassurée. Rassurée que Kenban et Nanaly puissent encore jouer lorsqu'ils le souhaitent. Seulement, est-ce que ce sera toujours le cas ? Si les Crimson Pirates gagnent en renommée, pourront-ils encore s'octroyer ce plaisir ? La voix profonde du coq me ramène à la réalité :

- J'aimerais savoir ce qui a poussé une femme aussi ravissante à devenir pirate. Enfin, si ce n'est pas trop indiscret bien sûr.

Alias la question à ne pas poser. Bien loin de me déranger, elle implique surtout un long discours. Très long discours. Je réponds alors en désignant la pièce charmée par les musiciens :

- Disons que j'aimerais que tous les êtres de ce monde aient le droit à un moment aussi agréable que celui-ci.

- Même les Marines ? s'enquiert-il en retirant la cigarette de sa bouche.

- Je ne vois pas pourquoi ils seraient exemptés de savourer des instants de bonheur simples, je réponds en haussant les épaules. Si tout le monde mettait du sien, je suis persuadée que notre existence n'en serait que plus belle. Plus juste. Même si une telle chose parait utopique, moi au moins j'y crois.

Je serre les poings contre la longue cape accrochée à ma taille, brûlant d'impatience. Je m'ébroue comme un animal et l'interroge :

- Et toi ? Quel est ton rêve ?

Je plisse les yeux. Amerika me jette des regards préoccupés. Qu'essaye-t-il de me dire ? Aurait-il senti un danger alentour ? Je m'apprête à fausser compagnie au cuisinier mais ce dernier lance d'un ton enjoué :

- Est-ce que tu connais All Blue ?

Son sourire presque enfantin le rajeunit de quelques années. Je me rends soudainement compte que cet homme ne doit pas avoir l'âge du navigateur mais plutôt le mien. Sa gaieté m'encourage à ne pas répondre à la légère. Je fouille dans ma mémoire et fais le compte des mers que je connais : East Blue sur laquelle mes compagnons et moi naviguons, West Blue, South Blue, North Blue qui est la mer natale des jumeaux, Grand Line et Calm Belt où se situe Archontia. Pas d'All Blue à l'horizon. Je secoue la tête avec une moue navrée :

- Ça ne me dit r...

- Comment ?! Tu ne connais pas All Blue ?! s'exclame Sanji sans paraître offusqué.

Il se redresse et se met alors à parler à toute vitesse en faisant d'amples gestes. Il est tellement rayonnant et emballé dans son idée que je ne parviens pas à suivre correctement son monologue. J'enregistre principalement qu'All Blue est une mer légendaire qu'il a découvert dans un livre d'images lorsqu'il était petit. Selon la rumeur, toutes les mers s'y mélangeraient et on retrouverait alors la totalité des poissons du monde. L'objectif de Sanji est de découvrir un tel paradis. Je souris en pianotant des ongles dans mon dos contre le papier-peint. Les gens qui ont des rêves sont des êtres magiques.

- Cela me semble extrêmement chouette, je dis. Tu pourras découvrir All Blue en venant avec nous.

Il hausse son sourcil apparent et me scrute, se demandant probablement si je blaguais. Amerika me fait carrément des signaux visuels avec ses bras à présent. Je me redresse et m'apprête à prendre congé, histoire de le laisser réfléchir en paix à ma proposition. Mais Sanji me prend de court en répondant aussitôt :

- Les autres cuistots et moi ne sommes pas souvent d'accord, et puis on n'arrête pas d'envoyer valdinguer des pirates qui cherchent à nous pilier. Cependant, je suis certain qu'aucun d'entre nous n'a envie de quitter le restaurant. Moi y compris.

Je le considère durant quelques secondes, jaugeant la véracité de ses dires. Je sens qu'il meurt d'envie de percer le mystère entourant All Blue mais quelque chose d'extrêmement fort le retient ici. Cela ne ressemble pas à de la contrainte. Non... Je dirais qu'il agit par...devoir. Je vois. Personne du Baratie ne pourra rejoindre les Crimson Pirates. J'aurais dû me sentir déçue mais seul un sentiment de compréhension subsiste.

- On dirait que ton camarade a du mal à tenir en place, observe le blond en désignant Amerika.

- C'est étrange, excuse-moi mais je vais voir ce qui lui arrive.

Je traverse la pièce prestement. L'attitude d'Amerika ne présage rien de bon. Je remarque en passant près des tables que les clients sont tous séduits par la mélodie des musiciens. Une autre personne a rejoint Patty et Carne. Il s'agit d'un homme d'un certain âge qui possède une longue moustache blonde tressée. Sa toque proéminente ne laisse aucun doute sur son identité : c'est le patron des lieux. Il croise les bras sur son torse et parcourt la salle de son regard d'aigle. Puis ses yeux perçants croisent les miens. Je sais à la seconde où ce lien visuel se créé qu'il connaît mon identité. Je m'attendais à y déceler de l'animosité, mais...

- Akira !

Le ton pressant du navigateur m'accapare aussitôt. Il a saisi mon poignet et ce que je lis sur son visage me sidère. L'angoisse. Cette émotion que j'ai vue chez tant de personnes jusqu'à présent. Mais pas chez lui. Jamais chez lui. Les mots restent bloqués dans ma gorge.

- C'est Nanaly... Écoute ses paroles, dit-il simplement.

La musique doit bientôt arriver à son terme mais je l'ai à peine écoutée, étant plongée dans ma discussion avec le coq. Je lève la tête vers les musiciens. Au premier abord tout semble normal. La guitare et la voix fusionnent à merveille. Personne ne se rendrait compte de ça. Un ça inqualifiable, même pour moi qui vis avec eux depuis une brochette de jours. Kenban sourit à la cantonade mais jamais cela n'a paru aussi artificiel. Ses doigts sont fébriles et il peine à garder le même rythme monocorde. Et ses regards qu'il coule vers sa sœur ne trompent ni Amerika ni moi. Celle-ci chante toujours avec cette mélancolie qui... Non, c'est faux. Ce n'est plus de la mélancolie mais du chagrin. Je fais alors ce que m'a dit le navigateur et j'écoute les paroles prononcées par la belle blonde.

Ta silhouette disparaît

Trop rapidement pour que je puisse le supporter.

Juste comme une ombre, ça me déchire.

Mon environnement se brouille une fois de plus.

Mon cœur vacille. Il vient d'être contacté par mon cerveau qui a saisi ce qui se déroule ici. Le ça n'a jamais été aussi tangible. Kenban et Nanaly sont des jumeaux qui sont liés l'un à l'autre par tout ce qui constitue leurs esprits.

/

- Je ne peux pas vivre sans elle.

/

C'est ce que m'a dit Kenban sur Timber Town (cf. chapitre trente-trois) et je n'en ai jamais douté. Ils ont toujours été ensemble, ne se sont séparés que pour quelques heures tout au plus. Ils se sont toujours tenus l'un à côté de l'autre, faisant exactement la même taille. Deux silhouettes. Et tout à coup, aux yeux de Nanaly, celle de Kenban s'éloigne. Elle s'éloigne pour rejoindre les Crimson Pirates, finit par oublier sa jumelle et par disparaître. Et c'est insupportable. Tellement insupportable que la chanteuse se déchire. Son organe vital, ses pensées, ses idéaux. Tout est éventré. Sans Kenban, elle non plus ne peut plus exister. Son environnement se brouille une fois de plus. Mais que signifie ce « une fois de plus » ? Et là, mon incompétence en tant que Capitaine me saute sur le dos pour le couvrir d'un tissu hideux portant les inscriptions « honte » et « coupable ». J'ignore ce que signifie ce « une fois de plus » car je n'ai pas pris le temps de discuter avec Nanaly. Les yeux scotchés au gabarit de la blonde, j'entends les dernières paroles de la chanson :

Je ne devrais pas pleurer, je ne devrais pas pleurer

Mais je n'arrive pas à me retenir.

S'il te plaît ne me quitte pas.

Elle ne pleure pas mais je sens que sa carapace n'est pas loin de se fracasser de toute part. Alors, pour éviter de se donner en spectacle, la chanteuse des Efimera amorce quelques mouvements vers la sortie. Applaudissements dans toute la salle. Personne ne se rend compte de rien. Mon corps réagit automatiquement pour se mettre en travers de son chemin mais Kenban est encore plus vif. Il a presque jeté sa guitare pour se précipiter sur sa sœur et lui enserrer le bras. Plus aucune trace de sourire. Il donne l'impression d'être à la fois accablé et terrorisé par les paroles de cette musique improvisée.

- Je ne te laisserai jamais, souffle-t-il douloureusement. Tu le sais, n'est-ce pas ?

Et alors ce regard déchirant que lui lance Nanaly me divulgue sans ménagement ce que signifie ce fameux « ça ». Cette chose que personne ne pouvait nommer. Elle est là. Elle vise la fraternité et l'entente parfaite de cet extraordinaire duo. Et elle se nomme

Fracture.


Le petit commentaire de l'auteure : Changement d'ambiance ! Nous retrouvons le petit équipage sur le navire offert par les ingénieurs en construction navale de Timber Town. La première partie du chapitre met l'accent sur la vie de nos quatre comparses et sur leur cohésion. Autant Kenban se familiarise rapidement avec Akira et Amerika, autant Nanaly baaaah... c'est pas trop ça.
Akira obtient sa première prime ! A cette époque, sur East Blue, 20 000 000 de Berrys est le record atteint par Arlong pour une première prime. Luffy finira par pulvériser ce record avec ses 30 000 000 de Berrys.
Petite surprise dans la seconde partie du chapitre : Le Baratie. Dès le début j'avais dans l'idée qu'Akira rencontrerait un futur membre de l'équipage de son petit frère. Et comme j'adore Sanji et l'arc dans lequel on l'introduit, mon choix a vite été fait ! De plus comme les Crimson Pirates cherchent un cuistot, je me suis dit que ce petit arc du Baratie arrivait à point nommé. J'espère avoir bien respecté les personnalités des différents personnages du manga !
Le chapitre se finit sur une rupture psychologique entre les deux jumeaux... C'est pas la joie !
A la prochaine ! Ciaossu !