Bien le bonjour !
Commençons avec les réponses aux lecteurs et lectrices :
Larien Faelivrin - Je suis bien contente que les deux derniers chapitres t'aient plu, j'espère que la suite sera du même calibre !
Aujourd'hui je vais vous livrer le portrait chinois de Nanaly. Voici un rappel des autres portraits de cette fic :
Portrait d'Akira : chapitre 30
Portrait d'Amerika : chapitre 31
Portrait de Kenban : chapitre 35
Portrait de Nanaly Mujo :
Age et date de naissance : Dix-huit ans, elle est née le 2 septembre.
Poste : Chanteuse
Couleur préférée : le blanc de lin (rose pâle)
Animal préféré : le loup
Plat préféré : le navarin d'agneau
Boisson préférée : le vin rouge
Fleur préférée : le bouton d'or
Thème musical : Olivia Lufkin – Winter sleep
Explication du choix de musique : Cette musique est tellement pleine de souffrance, de mélancolie et de sentiment de solitude. Même la chanteuse semble éprouver de la douleur en chantant. De plus, je cherchais une instrumentale sans fioriture, quelque chose de simple et prenant. C'est parfait pour Nanaly. D'ailleurs à la base elle ne devait chanter que des chansons d'Olivia Lufkin, mais avec le temps j'ai trouvé d'autres voix qui s'en rapprochaient.
Musique qui m'a inspirée pour ce chapitre :
Bad Wolves - Zombie
Vous l'aurez peut-être remarqué mais le titre fait référence aux paroles "What's in your head ?". Les plus observateurs constateront également qu'Akira utilise la traduction de cette phrase dans le chapitre. Ce n'est pas un hasard, c'est durant ce passage que j'ai écouté en boucle cette musique. J'aime tout autant la version originale de The Cranberries, toutefois Dolores O'Riordan chante "In your head" et non "What's in your head ?".
Citation du chapitre : Qu'il y a-t-il dans ta tête ? (traduction tirée de la chanson "Zombie" de Bad Wolves.)
Bonne lecture ! On se retrouve à la fin pour le petit commentaire de l'auteure.
Chapitre trente-sept
Qu'il y a-t-il dans ta tête ?
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- Tu sais Sabo, parfois j'aimerais pouvoir lire dans l'esprit de tout le monde. Savoir ce qu'il y a dans ta tête, ce que Luffy a en tête, ce que les animaux ont en tête, ce que l'océan pense de tous ceux qui le contemplent sans se lasser. Et surtout savoir ce qu'il y a dans la tête d'Ace. De nous tous, c'est lui qui renferme le plus de choses.
/
Je saute sur le bastingage. Le bois est tiède, à peine chauffé par les faibles lueurs du soleil qui bataillent avec les nuages les camouflant traîtreusement. Bientôt l'astre devra rendre les armes pour préparer l'assaut du lendemain. C'est son combat quotidien, son acharnement mérite toute notre reconnaissance. La plaine liquide est plutôt stable, comme souvent sur East Blue d'après mes compagnons. Les légers remous n'entraînent aucun vertige de ma personne mais comme on dit « Prudence est mère de sûreté ». Je m'écarte un peu pour rejoindre les haubans qui sont fixés d'une part au pont du Mahogany par des ridoirs, d'autre part au mât d'artimon. Ils sont bien plus nombreux et épais que sur notre première embarcation. J'en attrape un et me laisse entraîner par la gravité vers l'océan. Je raffermie ma prise au moment où je sens mes pieds glisser. De cette façon tout mon buste est offert au vent. Je ris, un bras tendu vers le lointain.
- Si ma douce voudrait bien arrêter de perdre la boule, ça nous éviterait le naufrage.
Je me redresse sans me départir de mon allégresse. Kenban, qui tient nerveusement la barre, attend mes instructions. Un gag. On dirait qu'il est à deux doigts de faire un infarctus. Épaules remontées jusqu'à ses oreilles, bras tendus comme un arc, visage déformé par l'angoisse. Je ne parviens même pas à éprouver de la compassion pour lui, c'est pour dire à quel point il est drôle.
- Si notre musicien voudrait bien se détendre un peu, ça lui éviterait de tomber raide mort sur le pont, je rétorque en gloussant.
- Eh oh je suis sérieux, je ne sais pas tenir ce machin !
Je me baisse de nouveau mais cette fois c'est pour observer l'horizon qui s'étale devant la proue. Je cherche Gaviota qui suit une nouvelle piste vers un cuisinier. Je réussis à la visualiser entre deux cumulus.
- Nous avons dévié de notre direction initiale, barre modestement à tribord. Maintenons le cap au sud-ouest.
- Euh...
Si notre humoriste n'a plus le cœur à la plaisanterie c'est que son anxiété est sérieuse. Je descends de mon perchoir et viens lui prêter main forte. De la sueur colle les mèches de son front qui lui entravent en partie les yeux. Elle poursuit son périple dans sa nuque et trempe son gilet en laine. J'actionne le frein de la barre à roue et agrippe le bas de son chandail.
- Lève les bras.
- Je crois que ce n'est pas l'heure pour un strip-tease. Mais par contre ce soir...
- Lève-les je te dis.
Il relâche non sans soulagement les poignées. Je fais passer son habit par dessus sa tête. En le nouant autour de sa taille je suis de nouveau frappée par sa maigreur. Le vent fait enfler son débardeur très ample qui laisse apparaître de nouvelles parties de son corps qui m'étaient inconnues. Ses biceps, le haut de son thorax, ses cotes saillantes sous ses aisselles. La montre à gousset qu'il porte en permanence flagelle son torse. Il s'ébouriffe les cheveux pour chasser la transpiration et essuie ses paumes contre son pantalon slim. De gros bracelets en cuir entourent ses poignets.
- Ça va mieux ? je m'enquiers.
- Ouais, merci.
D'un signe du menton je lui montre le gouvernail qu'il reprend en main non sans rechigner. Je retire le frein puis désigne la boussole. Elle se situe juste devant la barre, dans un petit habitacle surélevé. Depuis la poupe du navire, nous n'apercevons pas très bien l'avant de l'embarcation. Se guider grâce aux aiguilles du compas nous facilite la tâche. Bien sûr, il faut qu'une autre personne soit là pour vérifier que rien n'entrave la route du Mahogany. Seulement, dans le cas des Crimson Pirates c'est un peu plus complexe. Nous ne sommes pas assez pour opérer de la sorte. C'est pour cela que le frein est bien pratique pour bloquer la roue et pour permettre au barreur de partir observer les horizons dans la vigie. Généralement c'est Amerika qui s'en charge durant la journée mais notre navigateur mérite de faire des pauses. Dans ces moments-là c'est moi qui le relie. Pour impliquer davantage les jumeaux à la vie quotidienne sur le navire, j'ai décidé de les former. La belle blonde n'a rien répondu. A l'inverse, Kenban s'est montré très intéressé. Intérêt qui se mua rapidement en appréhension. J'explique patiemment pour la troisième fois le fonctionnement de la boussole au musicien. Il hoche la tête mais son regard fuyant divulgue son incompréhension. De ce fait, je me rapproche encore plus de lui. Je me penche, tends mes mains et serre les siennes contre les poignées. Des vibrations se répandent aussitôt dans mon corps.
- Est-ce que tu ressens ça ? Ce sont les vagues qui affluent contre la coque du bateau. Tu ne dois pas avoir peur d'elles. Il faut imaginer le voyage dans son esprit, deviner où l'on est en sachant d'où l'on vient. C'est ce qu'Amerika m'a appris. L'océan est vivant, il nous teste en permanence.
Pas de réponse. C'est à cet instant que je perçois cette douce chaleur contre ma peau. Sa douce chaleur. Mon épaule contre son biceps, ses doigts fuselés enfermés par mes phalanges. Toutes ses bagues épousent ma peau. Je tourne la tête pour apercevoir son visage. Je m'attendais à discerner son éternel sourire de dragueur. Et c'est tout l'inverse que je vois. Sourcils froncés à cause d'une agitation intérieure, dents serrées pour ne rien révéler, et ce duel dans ses prunelles azurs. Cette fracture qui a élu domicile dans son regard depuis l'épisode du Baratie il y a trois jours. Depuis, Amerika et moi pouvons aisément distinguer les deux partis qui s'affrontent. D'un côté nous retrouvons Nanaly, la sœur, la moitié du musicien. De l'autre, il y a le natif de Bibidia et moi-même. Pour tout dire, ce combat interne m'étonne. Jusqu'à maintenant, les jumeaux n'ont eu aucune accroche en navigant sur les mers. Par conséquent, qu'est-ce qui fait autant hésiter Kenban ? Je comprends pourquoi la blonde se sent aussi délaissée, son parti l'a largement remporté jusqu'à maintenant. Une fraction de moi est attristée par cette déchirure entre les deux musiciens. L'autre, beaucoup plus égoïste, se réjouit que Kenban se sente aussi proche du navigateur et de moi. Je meurs d'envie de l'entourer de mes bras pour le soutenir mais ce serait déplacé de le faire à cet instant. Je me contente alors de lui tapoter la joue.
/
Le crépuscule a définitivement pris possession du ciel. Je monte les derniers barreaux de l'échelle et passe ma tête dans l'ouverture sous la vigie. Amerika y est affalé, un cahier et un fusain à la main, les pieds surélevés sur le bord du nid-de-pie. Depuis qu'il est tout petit, le navigateur note toutes ses recherches sur le vent dans ce cahier rempli de notes. Un peu comme moi avec mon carnet de mots que m'avait offert Magra. C'est rare de le voir avec un air aussi appliqué. Il fixe sans bouger les rotations de l'anémomètre. Je n'ose pas me prononcer de peur de le déconcentrer. Serions-nous en présence d'un vent qui lui est étranger ? Il joue avec le fusain entre ses doigts puis le stabilise pour pouvoir noter quelque chose dans son carnet. Sans quitter la page des yeux, il déclare :
- Laisse-moi deviner...
Un sourire fend mon visage jusqu'aux oreilles. C'est devenu un petit jeu entre nous, ces « laisse-moi deviner ».
- ...Kenban se sent tellement comme une godasse dans une bouse de chamois qu'il a fracassé notre figure de proue contre un rocher, c'est ça ?
- Ce que tu peux être intransigeant lorsqu'il s'agit de navigation ! je m'esclaffe en me hissant dans le nid-de-pie. Je reconnais qu'il est anxieux mais il progresse. Je pense que nous pouvons lui faire confiance.
- Et Nanaly ?
Son changement de sujet me prend de cours. Je sens ma bonne humeur plier bagage. Je m'assieds à côté d'Amerika et agrippe mes pieds nus.
- J'ai encore essayé de lui parler tout à l'heure mais dès que je lui adresse la parole elle me tourne le dos et s'enfuit à toutes jambes. Je n'arrête pas de toquer à la porte de sa chambre mais elle s'obstine à garder le silence. Ça m'inquiète, elle ne prend même plus le temps de se nourrir convenablement.
Le navigateur n'ajoute rien à mes observations, concentré qu'il est à analyser les mouvements de la girouette. Je détends mes jambes et prends la même posture que lui. Sauf que je suis beaucoup plus petites que lui et mes pieds ne parviennent pas à atteindre le rebord de la vigie. Je les laisse retomber mollement contre le sol et soupire. L'aventurier de Bibidia suce son index et le place dans le courant d'air. Je surveille les tournoiements de l'anémomètre. Vraiment, je ne comprends absolument rien à cet instrument. Toutefois l'observer me détend.
- C'est décidé, si Nanaly m'ignore encore ce soir je défonce sa porte.
- Voilà ce qui me paraît être la solution la plus civilisée, répond-il en riant et en faisant tomber son cahier sur mon visage. M'autorises-tu à être le témoin de ce bain de sang ?
Je me redresse en me frottant le nez.
- Tu as fini ? De quel vent s'agit-il ?
Il m'invite à me lever. J'adore la vue depuis cette hauteur. Les nuages cachent toujours une bonne partie du ciel. Ils sont innombrables mais chacun possède une identité qui lui est propre. J'en fais part à Amerika. Celui-ci par exemple, il est minuscule, compact et parme. Celui-là, à l'inverse, est immense, éparse et orange bisque, étant plus proche de la lumière diffuse du soleil. L'obscurité ayant bientôt pris ses droits, Gaviota n'est plus qu'un point à peine visible. Le grincement de l'anémomètre nous ramène à ma question.
- J'avoue avoir eu quelques hésitations mais à présent je suis sûr de cette affirmation : il s'agit d'un grain blanc. C'est un vent étrange, dur à analyser. Il n'apparaît que par temps clair et opère un brusque changement de direction. Actuellement nous nous dirigeons vers le sud-ouest. Depuis une brochette d'heures nous avons choqué les voiles car le vent venait de l'arrière. A présent il se dirige vers le nord-est.
- C'est l'opposé, je constate.
- C'est exact, poursuit le navigateur en se frottant rêveusement le menton. On va descendre pour lofer et amener le navire vers le lit du vent. D'après toi, quelle voile va-t-on sortir pour changer de cap ?
Il me sourit mais je vois bien que son test est sérieux. Dans ce cas je vais prendre tout mon temps pour éviter de sortir une ânerie. Je me penche pour pouvoir visualiser les voiles qu'on a hissées. Accrochés au mât arrière, soit le mât d'artimon, nous retrouvons de bas en haut la brigantine, le perroquet et la perruche. Attachés au mât où nous nous situons, il y a, dans le même sens, la grand-voile, le grand hunier et le grand perroquet. Après deux bonnes minutes de réflexion, je réponds enfin :
- Nous allons libérer le foc. Il est fort pratique pour s'adapter à la direction du vent.
N'obtenant aucune réponse comme tout à l'heure avec Kenban, je fais volte-face. Sauf que cette fois, et a contrario du blond, Amerika sourit de toutes ses dents. La totalité de ses traits connotent l'estime qu'il a pour moi.
/
Des gouttes de transpiration apparaissent sur le front du musicien. N'ayant pas remis son gilet, je peux facilement discerner les maigres muscles de ses biceps et de ses triceps se contracter. Sa main gauche agrippe le rebord de la table-basse. La droite enserre celle d'Amerika, tout aussi grande mais plus large. Le natif de Bibidia, quant à lui, est en ce moment un fervent usager du diction de Kenban « à l'aise, Blaise ».
- Putain de merde, mais tu vas le courber ton bras ! grogne le musicien qui a eu tout de même l'amabilité de retirer toutes ses bagues pour ne pas gêner son adversaire.
- Rappelez moi qui a eu l'idée de ce bras de fer ? je demande. Quoique c'est une question rhétorique puisque j'en connais déjà la réponse.
Il ne viendrait jamais à l'esprit du navigateur de proposer un tel défi en de pareilles circonstances. La nuit est tombée depuis de nombreuses heures, les deux garçons devraient dormir depuis longtemps. Je viens de finir mon tour de garde et mes paupières quémandent leur fermeture avec insistance. Mais elles vont devoir faire des heures supplémentaires. Kenban aurait dû me supplanter à la vigie mais ne le voyant pas arriver j'ai décidé d'aller le chercher dans la chambre des garçons. J'étais un peu irritée car je comptais m'entretenir d'une manière ou d'une autre avec la belle blonde après mon tour de guet. Ce retard ne m'enchantait guère. Et quelle surprise j'ai eu en constatant que ni Kenban ni Amerika n'avaient été envoûtés par les bras de Morphée ! Ils étaient tous les deux assis de part et d'autre de la table basse et s'affrontaient dans un duel musclé.
La lampe-tempête balance au dessus de nos têtes et projette sur la salle des lueurs ambrées. Les habits du blond ont envahi la pièce et traînent un peu partout. Si Dadan voyait ça elle lui donnerait un bon coup de pied au derrière. Amerika ne semble pas du tout alarmé qu'il n'y ait personne sur le pont. Le contraire m'aurait étonnée. Le visage de Kenban est de plus en plus rouge, ça va bientôt devenir inquiétant cette histoire. Il serait temps d'abréger ses souffrances. J'étends mes jambes sous la table et donne une tape sur le tibia du navigateur. Ce dernier n'a pas besoin de me consulter pour saisir le message. Il presse le bras de son opposant du côté du blond puis le plaque contre le meuble en bois. Le musicien paraît éberlué, comme s'il espérait véritablement gagner un duel de force contre le plus costaud d'entre nous. Notre grand gagnant ne fait aucun commentaire railleur et lève légèrement les mains comme pour clore définitivement ce bras de fer. Le musicien l'observe en riant et en se frottant le poignet.
- Sacré Rik, un jour je prendrai ma revanche, plaisante-t-il en se laissant aller en arrière.
- C'est toi qui vois. En attendant je te propose un autre challenger, dit Amerika en me désignant.
- Tu déconnes ? J'ai pas envie de me luxer l'épaule.
Je ris, nullement vexée d'être considérée comme une brute épaisse. L'instrumentiste s'éponge le front et continue sur sa lancée :
- Je ne sais pas ce que j'espérais en me mesurant à toi. Nanaly et moi sommes des loques pour tout ce qui touche à la baston. Mais...
Il nous jauge du regard puis poursuit :
- ...nous possédons d'autres facultés.
Plus que de simples capacités à mes yeux. Depuis que Luffy m'a appris ce qu'était un Fruit du démon, j'ai toujours pensé que les singularités de notre monde s'y rapportaient. Je n'avais jamais envisagé qu'il pouvait exister des étrangetés qui en étaient indépendantes. De ce que j'ai pu noter, Kenban est capable de voir le futur proche de certaines situations. Cela lui permet de devancer le destin et de l'influencer. De son côté, Nanaly peut sentir les présences d'individus dans un certain périmètre et les dénombrer. Le blond profite de quelques secondes pour nous évaluer davantage. Enfin, il se penche sur la table basse pour s'accouder.
- Étant donné que vous sortez du trou du cul du monde, j'imagine que ni l'un ni l'autre n'a entendu parler du Haki ?
Le Haki ? Voilà encore autre chose ! Qu'est-ce donc encore que cela ? Décidément, ce monde regorge de mystères qu'il me tarde de percer, je ne cesserai jamais de le penser ! Nous secouons la tête et l'incitons à poursuivre, curieux que nous sommes. Le blond, plongé dans ses pensées, replace silencieusement les bagues à ses doigts. La houle de cette nuit n'est pas très prononcée, la pièce tangue à peine.
- Ce n'est pas quelque chose qu'on retrouve dans les livres. Ce que je sais, je le tiens du Contre-Amiral de la Marine qui nous a escortés jusque West Blue, les explorateurs amateurs, Nanaly et moi. Vous vous souvenez de cette histoire ?
Oui, je me souviens très bien de cet épisode conté par le musicien. C'est grâce à lui que le blason de la Marine s'est un peu redoré à mes yeux. Un valeureux homme qu'est ce Contre-Amiral, à n'en pas douter. Le musicien a prétendu ne plus se souvenir de son nom mais à présent je suis convaincue qu'il ne l'a pas révélé délibérément. Et il ne le fera jamais. Nous sommes des pirates, et tout le monde sait que les forbans et les Marines ne font pas bon ménage ensemble.
- Pendant le trajet j'ai pu prédire l'attaque imminente de boucaniers. C'était la première fois qu'une vision m'apparaissait aussi clairement. Nanaly a également pu les inventorier avant même d'apercevoir le navire ennemi. J'ai fait part de notre découverte alarmante aux soldats mais seul le Contre-Amiral m'a cru.
L'intonation de la voix de l'instrumentaliste s'est faite plus grave. Du respect. Voilà ce qu'il éprouve lorsqu'il repense à cet homme. Il baisse les yeux sur la surface de la table et je jurerais qu'il se trouve à des années de nous.
- Après la castagne, il m'a pris à part pour me poser quelques questions sur nos facultés. Selon lui, Nanaly et moi avons acquis une sorte de sixième sens propre au Haki de l'Observation.
- Le Haki de l'Observation ? répète Amerika.
Le blond se gratte la nuque et nous regarde tour à tour. Cela fait quelques temps que je le connais à présent et je sais que les explications ne sont pas son fort. Il est doué pour se mettre en exergue ou pour conter des aventures rocambolesques. Mais dès qu'il s'agit de relater des événements plus sérieux il peine à joindre les deux bouts de son histoire.
- Ouais. Le Haki est une sorte de... fluide que chacun possède en soi. Il en existe plusieurs sortent dont le Haki de l'Observation. Et ce dernier se divise également en des sous-catégories. Nanaly et moi avons donc développé des facultés différentes. Toutefois, il s'est avéré que nous ne pouvions pas y avoir recours si nous n'étions pas à proximité l'un de l'autre.
Je fais au mieux pour ne pas écarquiller les yeux. J'ai le sentiment de ne pas être là, que ce que j'entends est fictif. Qu'on me narre un conte pour enfants. Et pourtant je ne pense pas remettre en cause les propos du blond. Le Haki. Rien ne m'a semblé plus abstrait jusqu'à aujourd'hui. Kenban nous montre trois doigts.
- Pour faire simple il existe trois types de Haki. Le Contre-Amiral ne m'a pas nommé les deux autres, il...
- Kenban.
Voix cristalline. Je tourne la tête et aperçois dans l'encadrement de la porte la blonde en chemise de nuit. Elle coupe la parole de son frère et l'enchaîne en un regard. Ce genre d'œillade qui signifie qu'il se livre trop. Et que ça ne lui plaît pas. Je frotte mes pieds l'un contre l'autre sous la table. Elle tombe à pique, je n'aurai pas besoin d'enfoncer la porte de sa chambre. C'est le moment où jamais de mettre les points sur les i. Je la contemple en freinant mon impatience, voulant d'abord jauger de quelle humeur elle est ce soir. La chanteuse croise les bras comme pour bâtir une muraille entre elle et nous. Elle clame :
- J'espère que c'est clair à présent. Kenban et moi ne sommes pas faits pour des combats barbares ou plus généralement pour la piraterie.
Elle se braque vers moi et m'incendie du regard. Son visage et sa posture sont toujours de marbre mais ses prunelles la trahissent.
- Un pirate est un escroc, un être égocentrique qui pille tous les navires qui passent sous son nez. Toi tu présumes être une pirate et tu fais tout l'inverse. Mettre sa vie en jeu pour sauver celle d'autrui est complètement absurde, je n'ai jamais rien entendu d'aussi dérisoire. On s'en fiche des autres.
Cette fois c'est sa voix qui dénonce son manque de sincérité dans ses dires. Elle manque d'aplomb, de franchise. Il est évident qu'elle cherche à attiser ma colère comme on attise un feu de bois. Tu es mal tombée ma grande, je ne vais pas m'emporter contre toi. Je me lève sans la quitter des yeux et m'approche d'elle à pas lents, de peur de la faire fuir de nouveau. L'occasion est bien trop belle pour avoir une discussion, je ne dois pas louper cette chance offerte sur un plateau d'argent.
- Les « autres », comme tu dis, sont la pièce maîtresse de mon univers. Exister uniquement pour moi-même est aux antipodes de ce que je suis, de ce que je veux être. Je refuse d'être aussi égoïste. Pour moi ce rêve n'a rien de risible. Au contraire, cela prend tout son sens dans ma vision d'un monde meilleur.
Je suis enfin parvenue à sa hauteur. Elle me domine d'une tête et me reluque de haut. Bien, on dirait qu'elle ne va pas décamper. Sûrement ne veut-elle pas perdre la face.
- Qu'il y a-t-il dans ta tête, Nanaly ? Toi aussi tu aimerais être aidée, n'est-ce pas ? je m'enquiers dans un souffle.
Cette innocente, si innocente question met le feu aux poudres. Elle me repousse violemment avec toute la rage qu'elle a contenue jusqu'à lors. Je manque de tomber en arrière et me rattrape de justesse en plaçant correctement mes pieds. Les deux garçons se sont également levés et se tiennent derrière moi. Tous les trois nous considérons cette émotion appelée « fureur » qui s'est imprégnée de la belle blonde. Elle s'égosille :
- Qu'est-ce que tu en sais ?! Comment peux-tu prétendre savoir ce que je veux alors que tous mes sentiments se sont volatilisés depuis des années ?! Mes envies, mes aspirations... tout s'est envolé !
Plus elle s'emporte, plus l'honnêteté lui fait défaut. Et son rêve de transmettre les compositions de Kenban au monde entier, où se trouve-t-il ? Il est bien là, dans chacun de ses gestes nerveux, chacune de ses inspirations essoufflées. Elle est juste trop entêtée pour nous l'avouer, pour se l'admettre. J'ignore encore ce qui l'a rendue ainsi mais je pense y voir un peu plus clair.
- Tu mens, je dis simplement.
Alors elle se rue sur moi et m'inflige une gifle. Je saisis pleinement le sens des paroles de Kenban lorsqu'il disait que sa sœur et lui ne savaient pas se battre. Puisque ça ne fait pas mal. Plusieurs choses se serrent alors chez elle : ses dents, ses sourcils et surtout ses poings qu'elle abat, encore, encore, encore sur ma tête. Continue Nanaly, continue. Défoule-toi. J'entends le musicien protester et le vois en train de s'interposer entre les deux partis de son tourment interne. Sa sœur l'écarte de son chemin et me saisit par le col de ma chemise. Des boutons sautent et roulent sur le parquet.
- Tu te prends pour qui, bordel ?! Tu n'es qu'une gamine qui se croit omnisciente et qui refuse d'admettre que je suis indifférente, insensible, inerte. MORTE te dis-je !
Silence de mort. Seuls les halètements de Nanaly remplissent le silence. Elle me jette toujours des éclairs avec ses yeux azurs et ses doigts osseux agrippent encore ma chemise qui est à deux doigts de se déchirer. Une mèche folle tombe sur ses prunelles mais elle ne paraît pas s'en rendre compte. Insensible, dit-elle ? Ne sent-elle donc pas toute cette colère qu'elle déverse dans cette pièce ? Ni les émotions qui l'abreuvent lorsqu'elle chante ? Kenban est tellement abasourdi par ce qu'il entend qu'il s'écroule par terre. Amerika esquisse subrepticement un mouvement dans sa direction. Bientôt il sera à ses côtés pour le soutenir. La chanteuse nous regarde chacun notre tour puis jette un œil derrière elle. Elle cherche une issue à cette situation imprévue. Elle coince une mèche derrière son oreille, reporte de nouveau son attention vers moi et trouve bon de répéter :
- Je ne ressens rien. Absolument rien. Si tu étais agonisante devant moi, je ne ferais rien pour te sauver.
Voilà, c'est dit. Je sens qu'elle a déversé une bonne partie de ce qu'elle tenait fermement emprisonner dans son cœur. Tout ce qu'elle se retenait de me flanquer à la figure. Elle m'a balancé ses quatre vérités. Pourtant, de vérité, je n'en discerne aucune. Des mensonges, encore des mensonges. A présent que je vois un peu mieux ce qui la torture, je me sens apte à agir. Sans la brusquer, je lève les mains et les pose sur celles de la blonde. Elles sont froides, comme ce qu'elle prétend être, mais je sais qu'elles renferment de la vie.
- Mais bien sûr que si, je réponds toujours en murmurant.
Bien sûr que si Nanaly, tu me sauverais si j'étais agonisante devant toi. Tu m'as déjà évité une mort certaine par noyade, rappelle-toi. Voilà ce que je brûle d'ajouter. Mais j'ai à peine le temps d'apposer un point sur ma première phrase qu'elle se dégage et recule de quelques pas. Elle nous tourne le dos d'un mouvement rageur et s'exclame, le timbre tremblotant :
- Kenban, nous allons quitter cet équipage à la prochaine escale. Prépare tes affaires.
Elle n'attend aucune affirmation de la part du concerné et quitte la chambre. Sûrement a-t-elle trop peur qu'il réponde « non ».
/
- Île en vue !
La voix tintamarresque d'Amerika retentit dans tout le navire. Je sors précipitamment du baquet en reversant la moitié de l'eau et manque de me ramasser en marchant sur la savonnette. Je m'agrippe de justesse au lavabo et contemple mes pieds pour prendre conscience de la situation. Une île ! Une île se profile à l'horizon ! Gaviota vient de me dégoter un cuisinier ! Et moi je suis là, dans ma salle de bain, entièrement nue et les cheveux enduis de savon. De la mousse me dégouline le long du dos et sur les yeux.
- Nom d'un chien, ça pique ! je crie en me frottant compulsivement les globes oculaires.
A l'aveugle, je parcours la pièce à la recherche d'un sceau. Une fois trouvé – mon pied s'est retrouvé dedans je ne sais comment, je le remplis d'eau clair et me le renverse sur la tête. C'est déjà mieux. Je fonce vers ma chambre en attrapant au passage de quoi m'essuyer. Je frotte précipitamment mon corps, omettant les zones difficilement accessibles – le dos en l'occurrence – et abandonne la serviette à mes pieds. Je cours jusque la porte, l'ouvre et la referme avant même d'avoir pu apercevoir le ciel.
- Mais qu'est-ce que je fiche ?! je grommelle en lorgnant sur mon corps nu.
Je traverse de nouveau la pièce en me fustigeant de tous les noms d'oiseaux que j'ai appris au Mont Corbo et enfile à toute vitesse ma tenue de pirate. Me vêtir de ma longue jupe saphir, du paréo et de la cape serrée à ma taille me prend un temps monumental. Au bout de ce que je juge être une éternité, je sors enfin de ma chambre. Je crois que j'ai encore oublié quelque chose... Mes yeux suivent le chemin emprunté par des gouttes d'eau. Mes cheveux mouillés dégoulinent sur le pont.
- Oh et puis merde ! je bougonne en rejetant mes longues boucles par dessus mes épaules.
Je cours à tombeau ouvert vers mes trois compagnons qui sont à l'avant du Mahogany. Ils sont tournés dans la même direction.
- Elle a fumé quoi ta mouette ? me demande Kenban alors que je viens juste de les rejoindre.
Je m'agrippe au garde-fou et contemple l'île face à nous. Ayant mis un temps fou à parvenir jusqu'ici, je ne m'étonne pas que nous soyons arrivés à destination en mon absence. L'île n'en est pas vraiment une en vérité. Elle ressemble davantage à un gros rocher qu'à quoi que ce soit d'autre. Ou à une montagne. Une montagne cylindrique qui s'élève sur trois cent mètres. Elle possède une large circonférence. Plusieurs nuages s'obstinent à garnir le sommet. Je baisse les yeux et cherche la grève, une baie, un port, ou n'importe quoi qui pourrait nous prouver que cette roche démesurée est habitée. Mais rien, il n'y a absolument rien. Pourquoi Gaviota nous a emmenés ici ? A quoi ça rime ? Voulait-elle nous faire une farce ? Non, c'est peu probable. Elle ne voudrait pas donner à Kenban une occasion de se moquer d'elle. Je cherche la mouette des yeux pour obtenir des explications mais ne la trouve nulle part.
- Quelqu'un a vu Gaviota ? je m'enquiers en m'inclinant davantage pour avoir un meilleur angle du ciel.
- Je l'ai suivie jusqu'ici puis elle s'est envolée vers le sommet de la montagne, réagit Amerika qui m'avait relayée à la barre pendant que je prenais un bain.
- C'est bien ce que je disais : cette mouette-chien a fumé la moquette, répète Kenban en pianotant nerveusement sur le bois. Il n'y a rien à voir ici, même un bigleux s'en rendrait compte !
Je glisse un regard vers lui. J'ai remarqué que le blond était sur les nerfs depuis l'accrochage avec Nanaly il y a deux jours de cela. Je ne sais pas s'ils ont eu une discussion par la suite. En tout cas, le musicien a rangé sa gaieté dans son placard pour la troquer contre de la fébrilité. Inutile de préciser laquelle de ces deux humeurs je préfère.
- On se casse d'ici ? fait-il en nous consultant.
- Et Gaviota ?
- La mouette ne s'est pas trompée, intervient Nanaly en fixant le sommet. Je sens à peu près deux cent personnes là-haut.
S'ensuit un silence un peu gênant. Il faut dire que la blonde, qui n'était déjà pas très loquace, n'a pas sorti un mot depuis deux jours. Je la considère à la dérobée. Je trouve cela curieux qu'elle ait pris la défense de Gaviota alors qu'elle n'a jamais daigné faire attention à elle. A quoi est dû ce changement ? La chanteuse surprend mon coup d'œil et se détourne aussitôt. Oh... je crois comprendre. Nanaly a pu détecter une population en haut de cette montagne. Elle ne va pas manquer cette occasion pour quitter mon équipage le plus rapidement possible. Je me mords la lèvre inférieure. Je ne peux pas le croire. Je suis tiraillée entre l'envie de reprendre le large pour empêcher la blonde de partir et accoster d'une manière ou d'une autre pour retrouver Gaviota. Je sens que mes camarades attendent une réaction de ma part. Je prends une profonde respiration, finis par ordonner sèchement qu'on fasse le tour de cette île rocheuse avec le navire
et réalise pour la première fois que Nanaly va vraiment quitter les Crimson Pirates.
Pourquoi cela se passe-t-il ainsi ? Pourquoi n'ai-je pas su la convaincre que je pouvais l'aider ? Pourquoi ne puis-je pas être un bon Capitaine ? Je suis encore plongée dans mes réflexions lorsque Amerika m'en sort pour me ramener à la réalité. Aurions-nous déjà fait le tour de cette montagne insolite ? Je ne me suis rendue compte de rien. Sa main est posée sur mon épaule. Sa clairvoyance m'impressionnera toujours. Il dit :
- Il n'y a aucune entrée.
Je cligne des paupières et promène mes yeux sur l'horizon. Je remarque alors une ribambelle de rochers en forme de stalagmites à l'ouest de notre position. Leurs pointes s'élèvent hors de l'eau sur des dizaines de mètres. Ils sont proches les uns des autres.
- Et là-bas qu'est-ce que c'est ?
- Je l'ignore mais ce n'est pas très prudent de naviguer par là, répond le navigateur. Des rochers peuvent affleurer près de la surface sans qu'on puisse les repérer depuis le pont. On risque le naufrage si on s'y aventure.
Je ne vais pas remettre en cause l'expertise de notre navigateur. Je soupire et promène une main lasse dans mes cheveux. Ils sont encore humides mais le vent s'est révélé efficace pour en sécher une partie. Les jumeaux sont silencieux et ne s'adressent pas la parole. Pas même un regard. Je me rappelle alors. Fracture.
- Approchons-nous le plus possible de cette falaise et jetons l'ancre, je décrète.
Le natif de Bibidia saisit la barre et le Mahogany se dirige doucement vers l'île. Il n'y a pas un bruit hormis ceux des flots. Absolument rien ne trahit la présence des habitants de cette montagne. Qu'il y a-t-il là-haut ? Une ville ? Un hameau ? Des naufragés qui ne peuvent plus redescendre, faute de posséder des embarcations à leur disposition ? Ma curiosité prend le dessus sur ma morosité l'espace de quelques minutes. Je me sens de nouveau excitée par l'aventure et paradoxalement cela apaise mon cœur lourd. Le navire se range de côté de façon à être parallèle à la surface rocheuse. Elle est couverte de lichen jusqu'à une certaine hauteur. Kenban et moi descendons au pont à canons central pour manœuvrer le cabestan. Frottement des cordes en chanvre et bruit mat. L'ancre vient de plonger dans le ventre d'East Blue. Nous remontons sur le pont, tous équipés de nos sacs. La falaise est parfaitement raide, son angle doit être de 90°. Cela ne va pas être évident pour...
- ...l'escalader. Nous allons escalader cette montagne, j'annonce en resserrant ma besace autour de ma taille pour ne pas être gênée.
Je lève le nez vers mes compagnons. Amerika hoche la tête, ayant eu probablement la même idée que moi. Nanaly contemple le sommet sans rien transparaître. Kenban tire une grimace qui le vieillit de cent quatre vingt ans si ce n'est plus. Je ne peux empêcher un petit rire de s'échapper de mes lèvres.
- Un problème Kenban ?
- Meuuuuh non il n'y a pas de problème, ma douce.
- Tu es sûr ? renchérit Amerika en souriant également.
- Hrm... Je dois avouer que cette falaise n'a rien de...charmant. J'en ai connu des laiderons mais celle-là ! Pouha, je ne vous dis pas la guenon que c'est !
Je roule des yeux, m'accroupis et lui présente mon dos. Le blond en reste coi quelques secondes puis rougit et baisse les yeux. Attendez... Quooooi ?! Kenban. Rougir. Kenban. Baisser les yeux. Les verbes ne veulent même plus s'accorder au sujet tellement cela me semble inaccoutumé. Il bredouille :
- Je veux quand même garder un semblant de virilité.
Je suis perdue. J'avais presque oublié à quel point l'être humain peut se montrer surprenant par moment.
/
Je tâte la paroi rocheuse au dessus de ma tête à la recherche d'une prise fiable. Trouvée. Je nous hisse un mètre plus haut et cale mes doigts dans une fissure pour reprendre mon souffle. Je tourne légèrement mon visage vers la gauche. Ma joue racle la pierre cuite par le soleil. Amerika se trouve à trois mètres en dessous de nous. Il me fait un clin d'œil. Nous avons gravi à peu près la moitié de la montagne et les cent cinquante mètres qui nous séparent du pont du navire ne lui décrochent même pas un seul petit frisson de frayeur. Je ne peux pas en dire autant de Kenban. Le musicien a niché sa tête dans la nuque du navigateur. Ce tableau est attendrissant et je m'attarde quelques secondes dessus. On dirait un grand-frère et son cadet.
Un cadet qui va peut-être bientôt nous quitter.
Mon sourire disparaît. Ne pensons pas à cela pour le moment. J'accentue la pression sur mon appui droit pour relâcher le gauche. Je m'écarte un peu de la surface rocailleuse et fais craquer mes articulations. La musicienne agrippée à mon cou paraît beaucoup plus sereine que son frère. Mais l'est-elle vraiment ? Ne joue-t-elle pas la comédie depuis que je la connais ? Je m'enquiers alors :
- Comment te sens-tu, tu n'as pas peur ?
- Je ne ressens rien.
Je serre les dents. Je meurs d'envie de faire encore une tentative.
- Écoute, Nanaly...
- Ne dis rien. S'il te plaît, Akira...
L'utilisation de mon prénom et la supplication coupent court à mon élan. C'est comme si elle se mettait à genoux pour implorer mon silence. Pour que j'arrête de la chambouler et de fouiller au fond de son esprit. Je scrute un moment mes ongles égratignés par cette ascension périlleuse. Puis je porte mon attention sur le corps de la belle blonde. Il ne pèse rien. C'est comme si je portais sur mon dos un sac de plumes, un sac de minuscules notes de musique. Ses interminables cheveux blonds sont présents partout, partout, partout. Ils flattent ma silhouette, ils effleurent ma mâchoire, ils caressent ma nuque, ils cajolent le bas de mon dos. Ils sont si fins. C'est d'une telle douceur que j'aimerais avec une heure entière devant moi rien que pour la savourer. Nanaly sent bon. Odeur sucrée. Vanille et camomille. Sa peau laiteuse ne possède aucun défaut. Sa poitrine est si plate que je ne la sens pas se presser contre mes omoplates. Par contre son cœur, lui
Boum boum, boum boum.
est bien là.
Et sa voix, magnifique voix :
- Il y a quelqu'un qui se trouve au bord de la falaise.
C'est un murmure qui se glisse jusqu'à mon tympan. Par contre, moi, je ne murmure pas. Oh non, bien au contraire.
Je hurle :
- AMERIKA !
Le petit commentaire de l'auteure : Voici un chapitre de transition entre le mini-arc Baratie et l'arc qui débute. Je souhaitais écrire quelques passages de la vie sur le bateau. Lorsque j'en écris un où on retrouve Akira et Amerika, j'éprouve un tel sentiment de bien-être, c'est hallucinant. Leurs répliques me viennent rapidement. On peut remarquer que Kenban s'est plutôt bien intégré. Ce n'est pas le cas de Nanaly. Akira essaie de creuser dans son cœur, au risque de se la mettre à dos. En souhaitant l'aider, la jeune Capitaine n'aurait-elle pas créé un fossé plus proéminent encore entre la blonde et elle ?
Le nouvel arc débute sur cette île/montagne étrange. Et j'avoue que pour le coup le suspens est à son comble. Pourquoi Akira hurle le prénom du navigateur ? Mouhahahaha je ne le vous dirai pas !
Ciaossu !
