Bien le bonjour !

Aujourd'hui on commence un nouvel arc avec ce chapitre, j'espère qu'il vous plaira. N'hésitez pas à me faire part de vos remarques, positives comme négatives évidemment.

Bonne lecture !

Citation du chapitre : C'est Dieu qui a créé les ingrédients, mais c'est le Diable qui a créé les épices (Sanji)

On se retrouve à la fin pour l'habituel commentaire de l'auteure !


Chapitre trente-huit

C'est Dieu qui a créé les ingrédients, mais c'est le Diable qui a créé les épices

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- Dis Sabo, sais-tu ce que Magra a mis dans son ragoût de chevreuil ?

- Comment ça ?

- Ces petites brindilles, je me demande ce que c'est...

- Ah ah ah, ce ne sont pas des brindilles ! C'est du thym, une plante qui sert d'épice et qui relève le plat. Alors, c'est comment ?

- C'est trop bon !

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Flèche. Tire. Vitesse et précision. Ça creuse l'air avec une assurance folle, ça pénètre le vent sans dévier de sa trajectoire initiale. Et ça va me transpercer. Les Crimson Pirates sont une cible géante et ma tête représente le centre. Ils vont se retrouver sans Capitaine. J'ai déjà assisté à une partie de fléchettes au Grey Terminal. Bim, en plein dans le mille ! Bravo, vous avez marqué un maximum de points.

Mais je n'ai pas envie que ça se passe ainsi. La vie n'est pas un jeu. Je hurle :

- AMERIKA !

Heureusement. Heureusement que mon coéquipier possède des réflexes extrêmement poussés. Heureusement. La paroi au dessus de Nanaly et moi se change en glaise et durcit instantanément pour nous servir de bouclier. Le projectile se plante violemment dedans. Des particules terreuses éclatent et viennent nous encrasser le visage. La musicienne pousse une exclamation, elle gigote dans mon dos. Je perds l'équilibre, mes mains dérapent, nos corps sont entraînés par la gravité. On tombe, tombe, tombe. Aussitôt, je cherche l'énergie, la trouve et je... je ne fais rien ! Je peux nous sauver, il me suffit de creuser un trou dans le minéral pour créer une nouvelle prise. N'importe quelle partie de mon corps peut réaliser cette tâche. Mais j'ai bien trop, bien trop, bien trop peur de blesser la blonde. Elle est juste là, partout sur moi je sens sa présence. Mes bras battent une matière inexistante vers le ciel, mes doigts se referment sur des branches d'air invisibles, le vent hurle dans mes oreilles. Et soudain une texture fraîche et moelleuse nous entoure. Cocon de bien-être. J'ai déjà connu cette situation sur Brick Town, juste après mon escalade laborieuse de « La Barricade ». Je soupire, nous sachant sauvées. La glaise qui nous entoure s'ouvre pour ne former plus qu'une plate-forme sous les fesses de Nanaly et les miennes. Je lève la tête. Nous avons chuté d'une cinquantaine de mètres. Cent mètres plus bas se trouve le Mahogany. Aucun doute. Nous serions mortes si le navigateur n'était pas venu à notre secours.

- C'était moins une, je souffle en me tournant vers la chanteuse.

Cette dernière secoue abruptement la tête de haut en bas. Ses membres tremblent elle ressemble à une petite fille apeurée. Je lui souris, me retenant de lui faire part de cette observation. La surface glaiseuse se détache de la falaise et flotte jusqu'aux deux garçons.

- Ça va, rien de casser ? demandent en cœur nos deux camarades masculins.

- Parfaite réception Amerika, je réponds en lui montrant mon pouce. Merci.

Kenban se décale légèrement du dos du navigateur pour lui frapper le haut du crâne.

- Oh Riki, tu te fous de nos gueules ? Pourquoi nous obliger à grimper ce rocher de mes deux si tu peux nous amener au sommet en un tour de glaise ?

- Attends... quoi ? « Riki » ? Enfin peu importe. Écoute Kenban, on ne sait même pas qui habite là-haut. Tu crois qu'utiliser les pouvoirs d'un Fruit du démon sous leurs nez va leur donner envie de nous accueillir ?

La réplique de l'aventurier de Bibidia suffit à clouer le bec au musicien. La blonde vient en aide à son jumeau :

- Il n'y a qu'une seule personne au bord de la falaise pour le moment. Elle a tiré avant même que tu n'utilises ta glaise.

- En résumé : nous ne sommes pas les bienvenus, je conclue en examinant le sommet.

Les nuages recouvrant ce dernier m'empêchent de distinguer qui que ce soit. Qui est-ce ? Je m'interroge. Pourquoi Gaviota nous a emmenés dans cet endroit hostile ? Nous n'avons pas encore posé un pied au sommet que nous sommes déjà attaqués. Il y a forcément une raison, nous devons continuer. Je recommande malgré tout la prudence à mes compagnons. Par conséquent, c'est Amerika qui va nous escorter. L'homme au bandeau crée une nouvelle plate-forme plus large pour nous inclure tous les quatre. L'ascension reprend.

/

Plus aucune flèche n'a tenté de nous transpercer le crâne. Je bloque ma respiration lorsque nous traversons les nuages et me tiens prête à projeter mon flux pour nous protéger. Amerika a ralenti l'allure et se tient également sur ses gardes. En me penchant pour voir si le Mahogany est toujours entouré de sérénité, je suis frappée de stupeur. Je le distingue très nettement alors que nous sommes toujours dans cet étrange brouillard. C'est comme si les cumulus n'obstruaient notre vue que d'un seul côté. Alors que je m'apprête à faire part de cette constatation, une main fébrile se pose sur mon épaule. C'est Kenban. Il me désigne un point devant nous. Je reporte mon attention dans cette direction. Le bord de la falaise apparaît enfin. Nanaly, nerveuse, agrippe sa longue jupe. Se rend-elle compte qu'elle ne pourra pas nous quitter sur cette île qui est, au premier abord, inhospitalière ?

- Toujours une seule personne, murmure-t-elle en désignant notre gauche. Elle se tient là-bas et ne bouge plus.

J'opine du chef. Les nuages interrompent petit à petit leur séance d'obturation de notre champ de vision et nous laissent tranquilles.

Tranquille.

A vrai dire je m'étais fait une idée bien précise du sommet de cette île. J'imaginais un panorama aride, un sol stérile et des rocs proéminents pour compléter ce décor morbide. Toutefois j'avais oublié où nous étions. Nous naviguons sur East Blue, soit la mer la plus calme du globe. Des îles aussi ternes que Pakuta ne sont pas légions dans cette étendue marine.

Tranquille.

C'est l'adjectif adéquat pour décrire ce qui s'étale pour nous. Le sol est recouvert de graviers sépia qui crissent sous les pieds chaussés des jumeaux. Des tracés hétéroclites sont représentés sur certaines parcelles : des lignes droites, des vagues et même des spirales. Ceci est probablement l'œuvre d'un râteau. Et d'une main habile. Quelques rochers aux formes également variées sont disposés ça et là. Ronds ou pointus, couleur châtaigne ou vert-de-gris, poncés ou couverts de lichen. Il n'y en a pour tous les goûts. Sur notre droite nous pouvons apercevoir une mare d'eau d'une clarté impressionnante. Des poissons aux teintes flamboyantes se tortillent allègrement dedans. Bambous et roseaux encerclent le bassin. Un peu plus loin nous pouvons également distinguer des lanternes en granit, des mini-sanctuaires et des statues. Des pétales rose thé s'échappent des arbres et rendent le tout encore plus apaisant. Le silence est même pénétrant. Un chemin de galets parfaitement défini serpente devant nous et une femme se tient dessus. Et puis il y ...

Une femme.

Oh...oh nom de Dieu j'avais oublié la présence qui m'avait prise pour cible ! Elle se tient droite tout près de nous et nous fixe longuement tour à tour. Quand ses yeux noir d'encre se plongent dans les miens c'est à peine si j'ose respirer. Elle est en train de nous jauger tranquillement. Nous sommes quatre elle est seule. Pourtant elle paraît particulièrement sereine. Elle bat lentement des paupières, ses sourcils en forme d'accents circonflexes assez marqués ne sont même pas froncés. D'une main elle porte une pipe allongée à ses lèvres pulpeuses. De l'autre elle appuie son arbalète contre sa hanche. Voilà donc l'auteure de l'offensive de tout à l'heure. Tous les quatre retenons notre respiration. Elle souffle la sienne imprégnée de fumée.

- Bonjour, dit-elle simplement.

Très bien. Si nous partons sur des politesses la situation me semble tout à coup moins venimeuse. Je ne suis pas la seule à parvenir à cette constatation. Je sens les membres de mes coéquipiers se relâcher. Tous sauf ceux de Kenban, Seigneur de l'impolitesse, qui pointe un doigt d'honneur vers l'inconnue :

- « Bonjour » mes couilles, oui ! Y a même pas une demi-heure tu as essayé de nous embrocher la gueule !

Un petit sourire étire ses lèvres.

- Rien de plus normal pour une gardienne que de protéger son île, oye.

Sa voix est grave, profonde. Presque envoûtante. Les secondes s'écoulent et elle ne paraît pas presser de trouver un nouveau sujet de discussion. Ni de s'en aller d'ailleurs. Elle replace sa longue pipe entre ses dents. Quelques mèches rebelles s'échappent pour agresser son front. D'une main habituée, elle les rejette toutes à l'arrière de sa tête. Ses cheveux auburn et indomptables lui arrivent à la nuque et accentuent sa mâchoire plutôt musclée. Sa patience dépasse très certainement celle du musicien, du coup pour éviter que ce dernier perde ses moyens, je fais un pas vers elle. Puis un autre. C'est un test. Je veux savoir si cette présumée imperturbabilité n'est que façade ou si, au contraire, elle est naturelle.

- Tu as bien fait, je rétorque abruptement. Nous sommes des pirates après tout.

Ses lèvres s'élargissent encore et ses cils battent un rythme lent sur ses yeux qui se courbent légèrement vers le bas aux extrémités.

- C'est ce que j'ai cru comprendre. Difficile de se tromper avec un Jolly Roger en guise de pavillon, oye.

- Alors pourquoi as-tu cessé de tirer tout à coup ?

Cette femme souhaite nous affronter tous les quatre en même temps ? Ça m'étonnerait. A cet instant, elle tient son arbalète comme elle tiendrait une baguette de pain ou le journal du jour. Ce n'est clairement pas une menace pour nous. Pourtant je n'arrive pas à m'extraire de la tête sa flèche de tout à l'heure. Cette flèche qui fendait l'air pour se planter dans mon front. La femme aux cheveux gominés met un terme à mes élucubrations :

- Je dois avouer que j'ai un faible pour les personnes qui s'entraident au péril de leurs vies. Vous m'avez offert un spectacle fascinant, tous les quatre.

Ainsi elle nous observait durant toute la durée de l'ascension ce qui n'est pas très étonnant en soi. En revanche le fait qu'elle ne soit pas effrayée par la présence d'un détenteur de Fruit du démon – Amerika – l'est beaucoup plus. Sa pipe se déplace sur ses lèvres et se dresse dans ma direction.

- C'est donc toi Akira l'écarlate ? J'ai vu ton avis de recherche récemment. Tu n'as pas l'air aussi sanguinaire que ta photo le faisait supposer. C'est plutôt bien joué pour une première prime, surtout sur East Blue, oye.

Elle possède la voix de ceux qui savent. Ce qu'est le monde, les mers, les différents protagonistes voguant un peu partout dans le globe. Quelle âge a-t-elle ? La trentaine, peut-être un peu moins ? Et surtout qui est-elle ? Elle nous lance un petit sourire, fait volte-face et lance par dessus son épaule :

- On fait les présentations ?

Et ceci est clairement une invitation à la suivre. Une sorte de pagne noire est nouée à sa taille et pend sur ses fesses et l'arrière de ses jambes. Elle le décale pour ranger son arbalète. Cliquetis, choc métallique. Je remarque qu'une grande quantité d'armes est accrochée à cet endroit. Le tissu les recouvre rapidement et ils disparaissent de ma vision. Cet aperçu n'est pas très rassurant. Mes amis me rejoignent.

- Amerika, as-tu pu ressentir ce qui l'habite ? je murmure.

- Non, elle était trop loin.

Je me tourne vers les jumeaux. Kenban semble plus que préoccupé. Je suis à deux doigts de lui demander comment il se sent mais je me ravise pour :

- Qu'est-ce qu'il y a ? je m'enquiers.

- Je n'ai pas une mémoire d'éléphant mais pour cela je ne pense pas me tromper. Cette femme qui porte une moitié de kimono...

Il déglutit puis reprend :

- Je ne sais plus le montant mais cette femme possède un avis de recherche.

L'inconnue ne nous laisse pas le temps de nous remettre du choc cérébral.

- Vous avez l'air affamés, oye. Je pense avoir ce qu'il faut pour apaiser vos estomacs.

Je fais un signe de tête aux membres de mon équipage et nous lui emboîtons le pas. Je marche volontairement entre mes coéquipiers et l'inconnue. Qui sait si ce n'est pas un piège ? Je serre mes phalanges et garde mes yeux fixés sur le dos de l'étrange femme, prête à dégainer mon énergie en guise de protection. Elle est plus petite que moi et pourtant elle dégage un je-ne-sais-quoi d'impressionnant. Son haut est ample, néanmoins je parviens sans mal à discerner ses épaules un peu plus larges que les miennes sous cette riche étoffe. Ses manches lui arrivent aux coudes et s'évasent. Il est immaculé et est constellé de motifs en forme de pins. Ce serait ça une moitié de kimono ? J'ai du mal à comprendre. Je baisse les yeux. Le vêtement s'arrête à la taille qui est entouré par une large ceinture. Elle porte un legging noir qui épouse ses fesses plantureuses et ses jambes galbées. Nous avançons pendant de longues minutes oppressantes et silencieuses. Notre guide foule les galets d'une démarche si souple qu'elle ne laisse aucune trace derrière elle. Pourtant elle chausse de grosses sandales en bois. C'est stupéfiant. Un peu trop à mon goût, je ne parviens pas à me rassurer. Je m'apprête à créer une barrière entre elle et nous quand soudain la main d'Amerika se pose sur mon épaule. Je n'ai pas besoin de me retourner pour comprendre le sens de ce geste lénifiant. Nous sommes assez proches de notre escorte à présent. Il a vu.

Cette femme n'est pas notre ennemie.

La seconde suivante, tous mes membres se détendent si brusquement que c'en est presque douloureux. L'avis d'Amerika est notre plus fidèle salut dans ce type de situation. On peut lui faire confiance à 200%. Galvanisée par ce constat, je me mets à bombarder de questions notre hôte. Curieuse un jour, curieuse toujours.

/

Avant d'arriver chez elle, Sanae, notre guide improvisé, nous explique tout un tas de choses. Elle est plutôt loquace même si les mots s'échappent de sa bouche avec un indéniable manque d'empressement. Elle nous apprend que les visites sont très rares sur Qing Chà. En règle générale, les navigateurs et explorateurs pensent que l'île est inhabitée. Sanae, en tant que gardienne, se méfie tout particulièrement des pirates. La plupart jette à peine un œil à ce qui ressemble à s'y méprendre à une montagne. Toutefois, une minorité se prend de passion pour son ascension. Et là elle ne fait pas de quartier.

- Aucune pitié pour des forbans quelconques.

Dans ces cas-là, la brune s'arme de l'une de ses arbalètes et tire sur ce qui ressemble à un Capitaine. S'il esquive, l'équipage marque des points dans son estime. Si ce n'est pas le cas, elle analyse scrupuleusement les réactions des victimes pour savoir s'ils sont dignes d'accéder à Qing chà ou non. Égoïstes, avares, poules mouillées, pilleurs... Tous ces êtres là n'ont que deux chemins possibles : celui qui se situe sous leurs pieds ou la mort. Si j'étais Amerika, je dirais « qu'elle n'y va pas avec le dos de la fourchette ». Sanae nous félicite pour notre jeu d'équipe. Non seulement nous avons porté les moins costauds d'entre nous, mais en plus nous avons su nous protéger mutuellement. Ce qui nous donne le mérite de pénétrer cette île secrète.

- Enfin... Secrète pour tous, sauf pour la Marine, oye.

Elle nous tourne le dos, du coup impossible de déceler l'expression de son visage. Pourquoi la Marine ? Qu'a-t-elle à voir avec cette histoire ? Je brûle de le savoir mais je sens que si je m'avance sur ce terrain je vais me prendre des mines en plein visage. Sanae change habilement de sujet en nous présentant des haies qui atteignent trois mètres de haut. Elles entourent le village. Il n'existe qu'une seule entrée encadrée par un portail rouge vermeil proéminent. Notre hôte nous dit qu'il s'agit d'un torii. Amerika et moi restons plantés là à admirer cet étrange porche tandis que Kenban s'ennuie ferme et que Nanaly regarde le ciel. Je n'aime pas ça. Est-elle en train de se poser des questions ? Du genre « Puis-je finalement trouver une embarcation ici pour partir loin, très loin de cet équipage et de son Capitaine intrusif ? ». J'ai essayé de lui parler plusieurs fois. Pour qu'elle s'ouvre à moi, pour être le guide que je me suis promis de devenir. Est-ce que chacune de mes paroles a eu l'effet d'un coup de poignard dans son cœur, d'une spatule qui remue trop brutalement la mixture de souvenirs qu'elle tente d'anéantir ? Sa voix suppliante de tout à l'heure me hante à présent.

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Nous pénétrons dans un minuscule vestibule au plafond étonnement haut. Le premier détail qui me frappe est cette immense corde en chanvre. Elle est reliée à une cloche accrochée à un joug, lui-même fixé à une poutre. Sanae la fait sonner en tirant sur le cordage. Le battant s'abat contre les lèvres inférieurs et un carillon tonitruant nous vrille les tympans. Cela ne dure qu'une dizaine de secondes et pourtant cela me semble bien assez. Serait-ce une coutume de bienvenue ? Sanae, l'air de rien, nous invite ensuite à nous déchausser. Tandis que les jumeaux retirent leurs bottes, notre hôte fait une fixette sur les pieds du navigateur et sur les miens. Des pieds particulièrement abîmés par les refus systématiques de porter des souliers, et ce depuis des années. Ne désirant pas dégueulasser la maisonnette de notre guide, nous frottons la plante de nos pieds contre le paillasson à nous en arracher la peau. Nous en sommes à « l'acte pré-saignement cutané », quand un piaillement met mes sens en alerte. Je n'attends même pas l'autorisation d'entrer de Sanae et je me rue sur la porte. Ah. Problème majeur.

- Où est la poignée ?! je m'écrie presque, bouffée par l'impatience.

La brune arque un sourcil, interloquée. Elle place sa main dans un interstice et fait coulisser la porte. OK, je n'aurais jamais pu deviner ce système d'ouverture pour le moins atypique. Nouvelle piaillerie. J'esquisse un pas supplémentaire dans la pièce. Mon nez est aussitôt assailli par de fortes odeurs attrayantes. Des plumes viennent effleurer mon visage et du vent fait décoller mes cheveux complètement secs à présent. Mais je me fourvoie, ce n'est pas du vent.

Battement d'ailes.

- Gaviota, tu étais là ! je m'extasie en lui tendant un doigt sur lequel elle pose ses pattes.

Elle roucoule de joie. Mais que faisait-elle ici ?

- Je me doutais que la mouette vous accompagnait, intervient Sanae en soufflant la fumée de sa pipe sur le côté. Elle est rentrée subitement par la fenêtre alors que je m'apprêtais à partir faire mon tour de guet. Il semblerait que les épices l'attirent, oye.

Comment ça ? Je daigne enfin élargir mon champ de vision pour observer la pièce. Elle est plutôt vaste et fait à elle-seule office de séjour-cuisine. Sur la gauche, nous retrouvons un salon minimaliste composé de meubles aménagés à même le sol. Seule la table s'élève assez pour permettre aux jambes de se glisser en dessous Des coussins aux couleurs chaudes cernent cette dernière. Quelques plantes discrètes ajoutent une touche de végétation à ce décor tout en sobriété. Elles sont disposées dans des pots en porcelaine ou en glaise. Pas de lit. Une chaise en osier attire le regard de Kenban. Il déglutit. Est-il en train de faire la même supposition que moi ? Sanae dormirait-elle assise ? Je laisse le blond figé dans sa stupéfaction, n'ayant pas le désir de plaisanter avec lui. Ou plutôt devrais-je dire, n'ayant plus le désir de le faire. Sans le vouloir je m'approche de l'arbalétrière et de la chanteuse qui sont en pleine conversation. Kenban s'est avancé également pour les rejoindre. Cela m'étonne de la part de Nanaly. Je constate aussi qu'elles chuchotent et que leur discussion est sans doute secrète. En m'éloignant j'entends un terme et pas des moindres.

« Embarcation ».

Mon corps garde la cadence mais mon esprit est glacé. La blonde serait-elle en train de demander à Sanae s'il y a des bateaux sur cette île ? Le moins que je puisse dire c'est qu'elle ne perd pas le nord. J'agrippe si vigoureusement ma cape serrée à ma taille que je sens les coutures se déchirer. Colère est en train de se réveiller et de me lécher les oreilles. Nanaly a hâte de se barrer de mon équipage ? Malgré les quelques moments que nous avons traversés ? Malgré mes tentatives pour l'aider ? Putain de merde !

Je retrouve Amerika dans l'espace de droite qui m'a tout l'air d'être une cuisine. En m'apercevant il fronce les sourcils. Quelle tête suis-je en train d'afficher ? Il tend la main et prend doucement la mienne le temps d'une pression. Me rappelant ainsi notre promesse.

/

- Ta main... Je ne la lâcherai jamais.

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Cela m'apaise un peu. Amerika Yamaneko, mon plus fidèle allié. Pour me changer les idées, je contemple la cuisine. Elle est séparée du salon uniquement par un paravent richement paré. Peu de mobiliers ici aussi. Nous retrouvons un grill, un grand plan de travail et des meubles de rangement. La brune en ouvre un et en sort une bouilloire et des tasses. La formes de ces dernières me rappellent celle de l'île. Alors que Sanae s'affaire dans le placard, Kenban sort de son engourdissement et nous rejoint pour ouvrir un tiroir. Monsieur Sans-gêne est de retour. Je pense ça mais je suis la première à me hisser sur la pointes des pieds pour regarder par dessus son épaule. Le compartiment est envahi de couteaux ce cuisine. Le musicien referme brusquement le tiroir et murmure :

- On va tous se faire zigouiller.

- Mais non, je réponds. Amerika ne peut pas se tromper.

Mes doigts effleurent son dos mais je suspends mon geste avant de l'atteindre. Pourquoi est-ce que je ne parviens plus à le rassurer ?

Parce qu'il va partir. Il va t'abandonner. Malgré cette fracture entre sa sœur et lui, il ne l'abandonnera jamais.

Le blond me jette un regard déconcerté que j'esquive en ouvrant un autre tiroir. Planche à découper, baguettes en bois, spatule, louche-passoire, râpe, panier plat en bambou tressé et mortier y sont entreposés.

- Venez au salon, nous allons déguster ceci, oye.

Notre hôte empile des boîtes rectangulaires l'une sur l'autre. La bouilloire posée sur le feu fume doucement. Un arôme délicat s'en dégage et se démarque des autres senteurs envahissantes. Nous nous réunissons autour de la table basse dans le salon. Les tatamis au sol me chatouillent les orteils et absorbent le bruit de nos pas. Cette maisonnette n'a été bâtie qu'avec des matériaux naturels : du bois, des plantes, du papier et un soupçon d'argile. Des cadrans et des fenêtres laissent passer les rayons du soleil sans obstacle dans la pièce et rendent celle-ci hautement lumineuse. L'intérieur est épuré et me fait comprendre que Sanae est le genre de femme à se satisfaire de peu. Je souris à cette constatation. A peine assise que le navigateur me donne un coup de coude.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- As-tu vu ceci ?

Je suis son regard noisette et suis ébahie par ce que je découvre. Une rangée d'étagère entoure toute la pièce. Elle est remplie d'un nombre tout bonnement hallucinant de bocaux. Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel y sont représentées au moins dix fois. Des étiquettes sont collées aux récipients en verre. Aneth, cumin, persil, safran, fenouil, macis...etc.

- Ce sont...

- Ma collection d'épices et d'herbes aromatiques, finit Sanae en disposant les boîtes devant nous. Qu'en pensez-vous ?

- C'est impressionnant, reconnaît Amerika.

Gaviota est perchée entre deux bocaux. Comme le stipulait Sanae en rentrant dans la pièce, les odeurs alléchantes qui en émanent l'ont attirée jusqu'ici. Amerika est aussi charmé que moi. Nanaly n'en a strictement rien à faire à la place elle préfère admirer ses ongles. Et Kenban... Il s'est assis face à moi et il est clair que ses prunelles azur cherchent les miennes. Heureusement pour moi, Sanae revient en emportant cette fois les thés brûlants. J'avise pour la première fois ce qu'elle a posé en guise d'assiette. La boîte renferme plusieurs compartiments eux-mêmes remplis de mets divers.

- Tu viens de préparer tout ça ? questionne le navigateur.

- Non, je l'ai fait ce matin. Des enfants devaient passer me voir pendant ma pause de tout à l'heure mais il n'est pas facile pour eux de s'éclipser à l'insu des adultes.

Maintenant que j'y pense, Sanae semble être la seule à vivre en dehors du village. Est-ce un fait délibéré ou bien... ? Je n'ai pas le temps nécessaire pour une analyse approfondie car la brune reprend en désignant les boîtes :

- Ce sont des bentos. Chaque aliment a une signification. Par exemple ici nous retrouvons des crevettes qui représentent la longévité. La daurade symbolise la chance, les haricots noirs la santé, la purée de patate douce et de châtaigne une bonne récolte et les œufs de hareng la fertilité. Je vous offre ce repas en guise d'excuse pour m'en être pris à vous tout à l'heure, oye. En vous souhaitant un bon appétit.

Deux minutes plus tard, nous sommes toujours là à galérer à saisir les aliments avec les baguettes. Enfin cela ne concerne qu'Amerika et moi. Kenban et Nanaly n'ont pas ce problème. J'imagine qu'ils ont déjà dû goûter des spécialités hétéroclites et donc côtoyer des cultures variées. Le blond propose son aide qu'accepte volontiers le navigateur. Pour ma part, je ne réponds rien. Ouille. Une cavité est en train de s'ouvrir dans mon corps, je la sens gagner du terrain à chaque minute. Elle grignote mon souffle qui se fait plus court ainsi que... autre chose. Qu'est-ce donc ? Sans bruit, Sanae se lève et se positionne derrière moi. Je l'ai à peine sentie s'approcher. Elle expose à mes yeux ses propres baguettes.

- Il faut que la première baguette repose sur ton majeur et que ton pouce la maintienne.

Je suis ébaubie par la féminité de ses mains et par ses doigts effilés. Pourtant elle semble manier de nombreuses armes. Je revoie dans mon esprit la végétation de l'île. Probablement il y a-t-il des plantes ou des minéraux qui lui permettent de garder une peau saine. Après moult tentatives je parviens enfin à enfourner entre mes lèvres un peu de purée. J'en ai déjà mangé sur l'île de Dawn et mon palais a gardé en mémoire son onctuosité. Explosion de saveurs. Ma bouche est aussitôt en surcharge de travail et manque cruellement d'effectifs. Des étincelles implosent sur ma langue et ricochent contre mes gencives. Reprenant mes esprits, je baisse les yeux sur le bento. Que viens-je de goûter à l'instant ? Est-ce que c'était vraiment de la purée de patate douce et de châtaigne ? Cela n'a rien à voir avec ce que j'ai connu au Mont Corbo ! Je lève la tête et avise les bocaux sur l'étagère. Mais oui ! Les épices ! Sanae sourit en interceptant mon regard.

- Très bien, cela semble convenir à tout le monde. Prenez le temps de manger. Ensuite nous irons purifier vos corps dans le bassin. C'est une étape obligatoire pour pouvoir pénétrer dans le village.

Kenban s'étrangle avec ses crevettes. Purifier nos corps ? Seigneur, les coutumes de cette île sont vraiment déroutantes !

/

Nanaly fait coulisser le panneau qui sépare le vestiaire des femmes du bassin. Et quel bassin ! Il doit faire le double de la superficie de la maisonnette de Sanae et peut probablement accueillir une cinquantaine de personnes. La chaleur et l'humidité sont pénétrantes. Ma peau devient vite moite ce qui permet à la serviette de tenir toute seule contre mon corps. De la vapeur s'élève en quantité et rend le tout un brin nébuleux. Je distingue tout de même une centaine de rochers arrondis qui délimitent le contour de la source thermale. L'atmosphère est pesante à cause de la touffeur de l'air mais aussi du malaise entre la blonde et moi. Tout indique en elle qu'elle ne souhaite plus engager de conversation avec moi. Ce qui est, à vrai dire, mon cas également. Je ne parviens pas à digérer le fait qu'elle souhaite mettre les voiles le plus rapidement possible. Elle avait proclamé son départ mais une part de moi refusait de l'admettre. A présent je dois me faire une raison. Le bruit d'une porte qu'on fait glisser met fin à mes sombres pensées. Amerika et Kenban nous rejoignent, une serviette leur enserrant la taille.

- Si avec ça nous n'avons pas le corps purifié je ne sais pas ce qui nous faut ! s'exclame le navigateur à l'adresse de l'instrumentaliste.

Ce dernier semble totalement absent au point de ne pas répondre au natif de Bibidia. Heureusement pour nous, notre hôte sort à son tour du vestiaire des filles, chargée d'un plateau. Sont disposées dessus une bouteille et des coupelles. Tout comme nous, elle s'est parée d'une serviette en guise d'unique vêtement. Elle a délaissé toute la panoplie d'armes qui doivent peser une tonne. Comme je le concevais, le corps de Sanae est à la fois très féminin et musclé. Il porte les marques d'un entraînement intensif. En revanche, sa poitrine est encore plus proéminente que je ne l'avais envisagée. Sa taille est marquée et ses hanches sont opulentes. Je la trouve très belle, d'une manière bigrement différente de Nanaly ou Makino. J'avise à la dérobée la réaction de notre Don Juan professionnel. Elle est complètement inexistante.

- Cette eau bouillante va vous purifier le corps, explique Sanae. Elle nettoie les pores de la peau en profondeur. Ensuite vous devrez tous porter un kimono et vous coiffer pour pouvoir vous introduire dans le village. Les habitants sont intransigeants en ce qui concerne la propreté du corps et la tenue vestimentaire, oye.

Amerika sourit, nostalgique. Cela doit certainement lui évoquer les drôles de coutumes de Bibidia, sa terre natale. La brune nous invite à avancer, ce que fait Nanaly à la surprise générale. Elle se déplace en de grandes enjambées et plonge dans l'eau en gardant sa serviette. Elle en ressort aussitôt, ses cheveux interminables collés à ses membres fluets et à son dos. Tout le monde l'observe sans mot dire. Elle rejette des mèches pour se dégager la vue et s'adresse à l'arbalétrière :

- Maintenant que je suis propre je n'ai plus qu'à revêtir un kimono et à me coiffer pour pénétrer dans le village, c'est bien ça ?

Sanae plisse les yeux et se frotte ses lèvres pulpeuses. Je suis persuadée qu'elle va lui refuser l'accès, qu'elle ne doit pas apprécier qu'on se moque des mœurs de son île. Elle réfléchit pendant quelques secondes. Nanaly ne perd pas patience et attend son verdict calmement.

- C'est bon, tu peux y aller, finit par déclarer la brune en désignant le vestiaire. Je vais t'aider à te mettre un kimono.

- Je peux bien le faire seule. J'ai déjà eu l'occasion d'en porter un il y a quelques années.

Ni une ni deux, la blonde s'en va sans même nous consulter. La porte coulisse et se referme aussitôt derrière le passage de sa fine chevelure blonde. Elle a uniquement laissé derrière elle une traînée d'eau sur les graviers. Je suis totalement abasourdie. Je rêve ou étaient-ce des adieux ? Le mot « embarcation » qui s'était glissé lors de la conversation entre notre hôte et la chanteuse revient à la charge pour me tourmenter. Elle est partie, partie chercher un bateau. Elle n'a plus aucune raison de revenir sur ses pas. Elle est partie. Elle n'est pas du genre à faire de longs discours et à s'appesantir en paroles toutes faites. Elle est partie. Sans même nous remercier, s'excuser, nous insulter. Sans même un regard pour nous. Elle est...

- Elle est partie..., murmure Amerika qui est tout aussi hébété que moi.

Épouvantée, je lève brusquement la tête vers Kenban et amorce un mouvement dans sa direction. Ne pars pas, ne pars pas ! je brûle de lui hurler. Le bras du navigateur me retient et le visage qu'il affiche me décourage. Ses yeux font écho à ma tristesse intérieure. Le musicien n'a pas bougé. Il n'a pas l'air surpris du départ précipité de sa sœur. Il savait qu'elle allait chercher une embarcation. Toutefois il s'escrime à fixer ses pieds, incapable de nous révéler la décision qu'il a prise.

Il va la rejoindre. Ce n'est qu'une question de temps.

- Jeunes gens, j'ignore ce qui se trame mais j'aimerais bien retourner à mon poste dans l'heure, oye. Sachez que vous êtes à ma charge jusqu'à votre entrée dans le village.

Tels des morts-vivants, nous retirons les serviettes sans nous regarder et pénétrons dans l'eau bouillante et trouble. La chaleur me dorlote et tente de réchauffer mon cœur glacé. En vain. Même s'il ne s'agit pas d'eau de mer, je sens comme une lourdeur s'abattre sur mes épaules. Hm... C'est étrange, ce sentiment. Se sentir aussi triste alors que je n'ai pas vraiment sympathisé avec Nanaly. Amerika, bouée de sauvetage de haute qualité, décide d'entamer la conversation pour briser la glace qui s'est peu à peu amoncelée sur l'ambiance actuelle.

- Je n'imaginais pas qu'East Blue abriterait une île telle que Qing Chà. Je pensais que Bibidia, mon île natale, était la seule exception.

- Oh, alors comme ça tu viens de cette île que seuls les êtres perdus peuvent atteindre ?

Je relève la tête et nous la considérons avec stupeur. Comment peut-elle connaître Bibidia ? Sanae profite de notre état d'hébétude pour nous servir. Elle dépose entre mes doigts une coupelle et soulève un pichet pour la remplir d'un liquide clair. Cette teinte...

- Qu'est-ce que c'est ? s'enquiert Amerika en faisant tourbillonner la liqueur.

- Du saké relevé avec quelques épices.

- Du saké ?! je répète agréablement surprise.

Je n'en ai pas bu depuis que Ace, Sabo, Luffy et moi avons scellé notre fraternité (cf. chapitre treize). Toutefois, j'ai le souvenir d'avoir apprécié cet alcool, bien plus que le rhum. Je porte la coupelle à mes lèvres et ingurgite tout d'un coup. Je me retrouve alors assise avec mes trois frères autour d'un tronc d'arbre. J'ai neuf ans. C'est le matin, il fait frais, la brise est bien présente. Les coupelles retentissent les unes contre les autres tandis qu'Ace hurle « A compter de ce jour, nous sommes frères et sœurs pour la vie ! ». Le liquide descend dans mon gosier et je roucoule de joie. Aujourd'hui, mon humeur est tout autre et pourtant cet alcool empreint de nostalgie mélangé aux épices de Sanae me redonne de l'entrain.

- C'est merveilleux, je murmure en tendant ma coupelle à la brune.

Elle me sourit, reconnaissante et me ressert. Kenban m'imite et Sanae exécute les mêmes gestes assurés. Cette dernière décide de reprendre notre conversation là où nous l'avons laissée :

- Qing Chà existe depuis une centaine d'années seulement. Tout ce que vous voyez est relativement récent. En ce qui concerne ma maison, c'est moi qui l'ai construite. Les précédentes générations ont quitté leur terre natale pour venir s'installer ici, sur East Blue.

- Pourquoi sont-ils partis ? demande Amerika en se frottant le menton.

- Parce que c'était une île du Nouveau Monde.

Elle guette notre réaction mais a priori elle n'obtient pas celle qu'elle recherche puisqu'elle se met à ricaner doucement. Ce n'est pas de la raillerie, mais plutôt une forme d'attendrissement. C'est comme si elle pensait très fort « C'est vrai que j'ai face à moi de jeunes poussins. Non, que dis-je ? Des fœtus qui ne sont pas encore nés ».

- Qu'est-ce que le Nouveau Monde ?

- Si tu es une pirate téméraire tu finiras bien par le découvrir par toi-même, répond-t-elle en effleurant la surface de l'eau avec ses doigts. Comme tu finiras par comprendre pourquoi des personnes quittent leur île, leur foyer et leur patrie juste parce qu'ils sont mal situés géographiquement parlant. La première génération de ce qui allait devenir mon peuple ne représentait qu'une toute petite partie de la population globale. Elle a fait table rase du passé en n'emportant avec lui que ses mœurs.

Je prends le temps de réfléchir un instant. Mes bras sont rouges et des planques commencent à grimper sur mon torse. Je n'ai pas l'habitude de prendre des bains à une telle température. La vapeur est telle qu'on ne distingue plus le ciel. Amerika est également plongé dans ses pensés. Quant à Kenban, il est plus distrait que jamais. Combien de fois s'est-il resservi du saké ? Je meurs d'envie de le secouer mais je m'efforce de rester concentrée sur ce que je viens d'entendre. J'ignore ce qu'est le Nouveau Monde mais selon toute logique il s'agit d'un endroit beaucoup moins paisible qu'East Blue. Cela explique l'émigration du peuple de Sanae. Alors pourquoi...

- Cette mer est la plus calme de toutes, les affrontements sont rares. Alors pourquoi te sens-tu obligée de protéger aussi assidûment cette île ? s'enquiert l'aventurier de Bibidia.

Comme souvent, le navigateur est sur la même longueur d'onde que moi. Je bois ma coupelle et la repose sur un rocher. L'alcool me monte un instant au nez puis redescend. Je m'adosse contre la paroi humide et me détends. L'arbalétrière nous observe une fois encore tour à tour puis plisse subrepticement les yeux.

- J'ai une question on ne peut plus urgente à vous poser, oye. Vous m'excuserez ce changement de sujet soudain mais ne seriez-vous pas un peu trop imprudents ?

Les rochers alentour ont contaminé son timbre de voix qui s'est fait plus dur. Ses sourcils en accents circonflexes sont froncés sur ses yeux onyx. Ma nuque picote, mes tripes se nouent entre elles. Danger, danger, danger. Je me plaque contre la paroi. Si j'étais un chat, je feulerais et ferais le gros dos. Si j'étais un chien j'aboierais à m'en défaire la gorge. Est-ce que mon instinct est-il en train de me jouer un mauvais tour ? Je coule un regard vers le natif de Bibidia avec en tête ce qu'il a conclu en ressentant l'essence de notre hôte. Cette femme n'est pas notre ennemie, n'est-ce pas ? Alors pourquoi ai-je l'impression que je vais me faire agresser ? Amerika, dis-moi, rassure-moi. Amerika... J'écarquille les globes oculaires. Le visage d'Amerika est rongé par l'effroi.

- C'est invraisemblable... Tu..., balbutie-t-il.

- Jeune homme, tu comptes trop sur ce que tu crois saisir des gens. Depuis que vous avez posé un pied sur Qing Chà, j'aurais pu tous vous tuer exactement trente-deux fois, oye.

Nous nous sommes statufiés excepté Kenban qui se dévoue corps et âme dans l'absorption de saké. Sanae ne porte plus aucune arme et pourtant c'est comme si elles étaient toutes braquées sur nous. Sa prestance discrète a littéralement détoné autour de nous. Elle pose son regard impitoyable sur Amerika qui se plaque à son tour contre les rochers. Notre hôte doit être assez proche de nous pour pouvoir analyser ce qui l'habite. Que vois-tu ? La brune enchaîne toujours avec lenteur :

- Tu te reposes bien trop sur la vérité cachée d'autrui sans te douter une seconde que certaines personnes sont capables de mentir habilement. Cela peut même être une seconde nature chez elles. Une démonstration sera plus percutante que des paroles. Que vois-tu si je te dis que je suis une pousse de soja ?

Le navigateur esquisse un mouvement vers elle puis se ravisse. Sûrement souhaiterait-il s'approcher davantage mais l'aura de Sanae est devenue bien trop corrosive pour qu'il s'octroie ce risque. Il se permet alors quelques secondes pour étudier ce qui l'habite. Au bout d'une intenable attente, il déclare dans un souffle :

- Tu ne mens pas...

- Je suis une ogresse qui va tous vous dévorer.

- Tu...Toujours pas...

- Je suis au service de la Marine.

- Tu dis vrai cette fois encore.

- A la bonne heure, car cette information est une authenticité.

Cela fait plusieurs minutes que je ne cesse d'être stupéfaite. Ma conscience peine à suivre la conversation. Attends... Il faut qu'elle attende le temps que mon cerveau trie les informations. Une Marine ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Elle stipule qu'elle nous livre une vérité. Et l'avis de recherche sur sa tête alors ? Kenban avait tellement l'air sur de lui lorsqu'il affirmait qu'elle en possédait un. Amerika semble tout à fait désorienté. Cela me chagrine tellement pour lui. Jusqu'à aujourd'hui il a toujours pu compter sur cette espèce de sixième sens atypique. Pas seulement lui mais aussi le peuple de Bibidia. Et moi. Qui aurait cru que cette incroyable faculté possédait une faille ? Je pose ma main sur son dos halé et reporte mon attention sur Sanae.

- Je viens d'affirmer que je fais partie de la Marine, reprend-elle en s'adressant à moi cette fois. Tu ne vas pas m'attaquer ?

Je papillonne des paupières, réalisant seulement maintenant que nous sommes des ennemies naturelles. Guniraka Hansha aussi est une Marine, et vu la gravité de ses actes sur la double-île je suis obligée de reconnaître que ses projets vont à l'encontre des miens. Ils représentaient tout ce que je souhaite abolir. Même si j'ignore si nos routes se croiseront de nouveau un jour, il faut que je la considère comme une antagoniste. Je dois la considérer comme une antagoniste. Je le ferai. Pourtant la situation est tout autre ici. Sanae est une Marine, et alors ? Tant qu'elle ne s'en prend pas inéluctablement aux membres des Crimson Pirates ou à moi, tant que je ne juge pas ses agissements comme étant nocifs à autrui, elle reste Sanae. Une hôte pas comme les autres, qui a déjà essayé de me tuer mais uniquement dans le but de protéger sa patrie. Elle a beau, selon ses dires, mentir comme elle respire, je ne peux pas croire qu'elle nous aie trompés sur ce fait héroïque. Malgré le danger qui émane d'elle, je peux encore lui laisser le bénéfice du doute. Je réponds :

- T'attaquer alors que tu nous as permis l'accès sur Qing Chà et que tu nous as offert des conseils cachés sous des allures de menace ? Tu stipules que tu aurais pu nous tuer trente-deux fois mais force est de constater que tu ne l'as pas fait. De même, tu connais mon identité et tu ne parles pas de me capturer pour me livrer à tes supérieurs. Pour l'heure et tant que tu ne nous assailles pas, t'attaquer serait l'acte le plus insensé que je pourrais commettre.

Elle hausse les sourcils puis un sourire pointe de nouveau sur son visage. Il bourgeonne, éclot et fleurit. Ses lèvres, à l'image des pétales, s'ouvrent pour libérer un rire.

- Quelle foi en l'autre tu as ! C'est au-delà de l'insouciance. C'est comme si tu laissais une chance à n'importe qui. Tu devrais faire plus attention, petite Capitaine. Puisse cela ne jamais te perdre, oye.

Le danger qui se dégageait de sa personne s'est estompé. Je soupire, lasse dans cette eau qui me prive d'une partie de mes forces. J'observe attentivement les deux hommes qui garnissent l'espace et mon cœur se contracte. Tout s'effondre autour de moi. Amerika est perturbé par ce que vient de lui mettre sous le nez la brune. Nanaly a quitté l'équipage. Et Kenban se soûle et ne va sûrement par tarder à rejoindre sa sœur. Mon équipage va à vau-l'eau depuis quelques temps. Je dois me ressaisir. Pour sauver ce qui en reste. Pour mon rêve et celui d'Amerika. Alors, je refoule toutes les émotions qui s'entrechoquent depuis des heures – que dis-je ? des jours ! - et je proclame d'une voix forte :

- Dis-moi Sanae, il y a-t-il des cuisiniers au village ?

Cette question fait ressurgir Amerika qui me considère avec ébahissement. Oui, je passe encore du coq à l'âne.

- Assurément, oye. Je présume que tu en recherches un pour ton équipage ? En toute sincérité personne ne t'accompagnera car les habitants de Qing Chà ne peuvent pas quitter cette île.

Je me mords la lèvre inférieure. « Les habitants de Qing Chà ne peuvent pas quitter cette île ». Le verbe « pouvoir » est bien plus omnipotent que « vouloir » dans cette phrase. Toutefois, cela ne sonne pas comme une forme de contrainte ou d'obligation. Ils agissent par devoir... exactement comme pour Sanji et les autres cuisiniers du Baratie. Cela s'annonce compliqué mais...

- Je vais quand même tenter ma chance.

L'eau bouillante m'est de plus en plus désagréable. Je me lève d'un bond sous les yeux médusés de Kenban et d'Amerika. Le premier ne se fait pas prier pour zieuter mon corps dévêtu. Le second jette l'ancre de ses yeux dans les miens. Cette fois, c'est lui qui cherche une soutien. Me sentant fermement amarrée à lui, je lui dis :

- Prends le temps qu'il te faut et rejoins-moi au village.

Et c'est sans un regard pour le blond que je quitte le bassin.


Le petit commentaire de l'auteure : Nouvelle île, nouvelle histoire, nouvelles aventures, nouveaux personnages.
Qu'est-ce que j'aime créer de nouvelles îles ! Je prends beaucoup de plaisir à la concevoir dans ma tête puis à la peaufiner à l'écrit. A quel pays vous fait penser Qing Chà ? Et à quelle île du manga ? Je suis curieuse de voir si vous avez compris les sous-entendus.
Les Crimson Pirates font la rencontre de Sanae, une arbalétrière plutôt mystérieuse. Que cache-t-elle ? Qui est-elle ? Aha, aujourd'hui c'est la foire aux points d'interrogation !
Akira a connu des jours meilleurs. Non seulement les jumeaux vont quitter l'équipage, mais en plus elle apprend qu'aucun cuisinier ne rejoindra son équipage. Ce que je peux me montrer cruelle avec mon héroïne, bouhouhou !
A la prochaine pour la suite des aventures de notre rouquine !
Ciaossu !