Bien le bonjour !
Je tenais à remercier toutes les personnes qui ont ajouté cette histoire à leurs favoris ou à leurs histoires suivies, ça me fait chaud au cœur. J'espère que la suite des aventures d'Akira vous plaira !
Musique qui m'a inspirée pour ce chapitre :
NakamuraEmi - Don't
Dès que j'ai découvert cette musique, je me suis dit "Ce sera le thème du village de Qing Chà" ! J'ignore pourquoi mais je trouve qu'elle colle parfaitement à l'ambiance.
Citation du chapitre : Moi je n'étais rien et voilà qu'aujourd'hui je suis la gardienne du sommeil de leurs nuits (paroles de "Je l'aime à mourir" de Francis Cabrel que j'ai un poil modifiées pour coller avec ma fic)
Bonne lecture ! On se retrouve à la fin pour le petit commentaire de l'auteure !
Chapitre trente-neuf
Moi je n'étais rien et voilà qu'aujourd'hui je suis la gardienne du sommeil de leurs nuits
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- Dis Sabo, on est vraiment obligés de faire le guet cette nuit ?
- Ce serait plus prudent, en effet. Ace a repéré pas mal de félins dans le coin. Pourquoi, ça t'embête de le faire aussi ?
- C'est juste que j'ai peur de m'endormir...
- Si tu veux je peux prendre ton tour.
- Ah ça non ! Si vous le faites, je le ferai aussi !
/
Je fais glisser la porte coulissante derrière moi. La fraîcheur de la pièce me fait frémir de contentement. Mes forces entravées durant le bain purifiant me sont revenues. Je me sens forte. Capable. Fragile à l'intérieure avec tous ces tourments qui m'assaillent mais je n'ai pas le droit de me lamenter. Je...
Je viens de partir sans dire adieu à Kenban. Exactement comme Nanaly l'a fait avec nous.
Je m'avance d'un pas ferme dans le vestiaire à la recherche d'une serviette. J'en déniche toute une multitude dans des casiers. Au toucher, elles sont moelleuses, on sent que Sanae en prend grand soin malgré le peu de visites sur Qing Chà. J'en saisis une et l'approche de mon visage. Fleur. J'ignore laquelle. Le parfum est raffiné, un peu trop pour moi peut-être. J'en déplie une et m'enroule dedans, mes avants-bras enserrant mes épaules humides. Je pourrais sentir mon cœur palpiter sous mes ongles.
Je ne l'ai même pas regardé. Je ne l'ai pas encouragé pour la suite de son périple, je ne l'ai pas remercié pour ces moments passés avec les Crimson Pirates, pour sa bonne humeur, je ne lui ai même pas serré la main. Pourquoi ?
Je scrute le lambris sans vraiment l'apercevoir. Des gouttelettes patientent quelques secondes sur mes cils comme si elles attendaient le verdict final de ma conscience. Qui frappe ma cervelle avec véhémence.
Parce que Kenban et Nanaly me renvoient l'échec que je suis en tant que Capitaine.
Je me frotte le corps comme une automate puis pose la serviette sur une chaise en bois. Mon champ de vision rétrécit, j'ai le vertige. Inspirer, expirer, inspirer, expirer. Akira... Akira, te rappelles-tu de ton rêve ? Ce rêve immense, presque irréalisable auquel tu crois de toutes tes forces ? Ce n'est pas en perdant cette confiance en toi que tu as si durement acquise que tu vas atteindre ton objectif. C'est la récompense de tellement d'efforts de ta part, tu te souviens ? Alors ressaisis-toi ! Je reprends une respiration régulière et me fixe un but à court terme : trouver un kimono et le revêtir. Je récupère au préalable mes affaires que j'avais entreposées dans un compartiment. J'enfile la culotte et plie expéditivement mes habits que je range dans mon sac.
Le casier à côté du mien est vide. Le casier de Nanaly.
Je me détourne avec tellement de violence que ma nuque menace de se briser. Je vais de l'autre côté de la pièce et ouvre une armoire qui contient plusieurs accessoires. Je suis un instant désarçonnée. Comment porte-t-on un kimono ? Faut-il que je porte un peu de tout ce qui est proposé là-dedans ? Incertaine, je me rabats sur quelques élastiques que j'enfile sur mon poignet et sur deux rubans en tissu. L'un est noir et son étoffe est parsemée de minuscules fleurs lavande, parme et crème. Le deuxième me plaît davantage. Il est noisette, de la même couleur que les prunelles d'Amerika, et est agrémenté de losanges blancs. Je les place sur mes épaules et poursuis ma quête d'un kimono. La pièce étant aussi épurée que la maisonnette de Sanae, il n'existe pas dix mille possibilités de cachette. Je me rapproche d'une commode et ouvre ses larges tiroirs. Bingo ! Une grande variété de tuniques sont pliées à l'intérieur. Elles sont toutes plus élégantes les unes que les autres. Néanmoins, je ne suis pas d'humeur à dénicher celle qui me tapera le plus à l'œil. Je sors un kimono au hasard et suis étonnée par son épaisseur. Pas besoin de mettre quoi que ce soit d'autres en dessous. Je tourne la tête et avise un miroir rond accroché au mur. Son cadre a été façonné dans un bois très sombre, peut-être dans de l'érable mais je n'en suis pas certaine.
Je dépose tout ce que j'ai dans les bras par terre excepté le kimono. Je le déploie et le secoue pour faire disparaître les pliures. Il est rose dragée et est peuplé de coquelicots. Je ne m'attarde pas et le revêts. Je contemple mon reflet et écarquille les paupières. Il est beaucoup trop ample ! Existerait-il des tailles différentes ? Probablement. Je baisse les yeux sur mes pieds et note que la tunique m'arrive aux chevilles. Ça me semble pourtant plutôt bien. Reste à savoir comment joindre cette ouverture baillant sur mon corps. Je visualise la moitié de kimono qu'arborait Sanae lorsque nous sommes arrivés sur Qing Chà. De mémoire ça se met comme ça...et puis... comme ça...et enfin pour retenir le tout... Je toise, mécontente, les rubans au sol. Je relâche les parties du vêtement que j'avais jointes en laissant échapper un soupir atterré. Quand je pense qu'il va falloir que je me coiffe ensuite, ça m'épuise d'avance. Pile au moment où je me redresse avec en main l'objet qui devrait mettre fin à mon problème d'habillage, la porte coulissante s'ouvre et se referme sur
Kenban.
C'est le vestiaire des filles. Que fait-il ici ? S'est-il trompé parce qu'il est ivre ? Ou l'a-t-il fait intentionnellement ? Il se cale contre la porte, comme s'il avait du mal à soutenir son propre corps. Selon mes faibles connaissances en la matière, il a trop bu. Seule sa serviette entoure sa taille. Ses yeux trouvent les miens dans le miroir. Un silence tendu s'installe entre nous mais je ne fais rien pour le chasser. Au contraire, je soutiens fermement son regard. Il rit doucement. De l'amertume s'est glissée à l'intérieur.
- Ton corps est décidément très plaisant à mater.
Je rougis, davantage incommodée qu'autre chose. Ses flatteries déplacées ne me font absolument pas plaisir. Elles me flanquent sur le dos l'étiquette de corps et non d'esprit. Elles m'obligent à détourner les yeux et à refermer le kimono sur moi, prise au dépourvu que je suis. Elles réveillent Colère. Ma poitrine se soulève. Qu'est-ce que je représente pour Kenban au juste ? Pourquoi ne me voit-il pas comme Amerika ? Depuis le début il n'a cessé de faire des sous-entendus comme si j'étais... Mes ongles rentrent dans mes côtes à travers l'étoffe. Comme si j'étais l'une de ses futures conquêtes. Je l'entends déclarer d'une voix un peu trop forte :
- Tout à l'heure, Nanaly a demandé à Sanae s'il y avait des bateaux sur Qing Chà. Notre hôte lui a alors révélé qu'il existait un embarcadère dissimulé dans la falaise, la Baie Cachée. Il sert uniquement aux voyageurs qui sont acceptés par Sanae. Il est camouflé par des rochers en forme de stalagmite. Tu te souviens ? On les a aperçus en arrivant.
Il esquisse quelques pas lents à travers la pièce, toutefois je sens toujours ses billes azur vrillées sur mon dos. Il poursuit :
- Les voyageurs accostent là sous la supervision de la gardienne de l'île qui connaît un chemin sans risque. Sanae a bien voulu laisser à ma sœur sa propre embarcation. Nanaly est allée au village acheter quelques vivres, elle ira ensuite à la Baie Cachée.
Pas une seule fois. Pas une seule fois il n'insinue qu'il va quitter les Crimson Pirates et partir avec sa jumelle. Pour quelle raison ? Souhaite-t-il me ménager ? N'a-t-il pas encore pris sa décision ? L'ouverture de l'espoir s'entrebâille dans mon esprit mais est aussitôt refermée par Colère.
Évidemment qu'il va vous abandonner ! Et sans un regard, tout comme elle. Tout comme toi tout à l'heure.
Je lève la tête pour me dévisager dans le miroir. J'agrippe ce dernier de mes deux mains, oubliant qu'elles me servaient à refermer le kimono sur mon corps. Le ruban noisette s'étale sur le plancher. Mes lèvres tremblotent un peu, puis finissent par murmurer :
- Toi aussi tu vas partir, n'est-ce pas ?
Je ne veux pas qu'il me réponde. Je veux qu'il me réponde. Je ne veux pas qu'il me réponde. Je veux qu'il me réponde. MAINTENANT ! Ses pieds nus martèlent le sol d'un pas incertain puis le son disparaît. Il est juste derrière moi. Ses orteils effleurent mes talons. Mes phalanges se crispent sur le cadre en bois. Je m'oblige à garder mes yeux fixés sur leurs jumeaux dans le reflet. Il se penche et un léger bruit de tissu flotte dans l'air. C'est le ruban qu'il est en train de prendre, non ? Je sens un nouveau mouvement dans mon dos puis mon champ de vision détecte des éléments inédits près de mon ventre. Je reconnais les mains du musicien qui ne sont qu'à quelques centimètres de ma peau. Nue. Je ne bouge plus, je ne respire plus. Ses doigts osseux saisissent les extrémités de la tunique, les tirent devant moi, en aplatissent une contre mon buste et l'autre par dessus. Le vêtement me colle à la peau. Après une légère hésitation, il plaque son avant bras sur ma taille pour maintenir en place le kimono. Pour se faire il a dû s'approcher encore plus. De ce fait je peux parfaitement sentir son torse collé à mon dos. Regarde-toi Akira, regarde-toi. Dévisage-toi, mais surtout ne bouge pas. Je le sais. Au moindre geste trop équivoque de Kenban, c'est toute mon énergie qui va embraser les alentours. L'autre main de l'instrumentiste noue habilement le ruban juste en dessous de ma poitrine. A mon grand soulagement, il recule un peu, fait plusieurs tours de mon buste et réalise un nœud dans mon dos.
- Je ne veux pas te quitter...
Sa voix, chaude et chevrotante, n'était qu'un murmure à mes oreilles. Ça me chamboule tellement que j'oublie l'ordre que je m'étais donné : celui de concentrer mon attention sur mes yeux. Je me décale légèrement et aperçois son reflet dans le miroir. Et ses prunelles. Un bleu clair saturé de larmes qui ne veulent pas exister. Il ne pleure pas, pourtant tout en lui est synonyme de chagrin. Ses joues sont rouges à cause du bain bouillant et surtout de l'abus d'alcool. Colère me hurle
Ne te laisser pas attendrir ! Envoie-le chier !
mais je refuse de lui céder quoi que ce soit à cet instant. Elle est elle-même noyée par mes émotions qui me submergent. Je suis déjà affligée par le départ de Nanaly, mais si Kenban part à son tour... Écorchure dans mon cœur. Kenban, cet homme qui apporte tellement de gaieté à l'équipage. Toujours le mot pour rire ou pour nous chambrer. Qui masque toutes ses peines, tout ce que les jumeaux ont vécu derrière un sourire éblouissant. Il dit ne pas savoir se battre mais il possède une force de caractère faramineuse. Et là, cet homme qui remplace constamment ses larmes par des sourires est en train de se briser. Je sens mon nez picoter, l'eau me monter aux yeux, et je dis, suppliante :
- Alors ne pars pas, reste avec nous.
Kenban ne prend même pas la peine de réfléchir et secoue la tête. Et alors quelque chose en moi se retire. C'est le bouchon. Il s'ôte de la baignoire de mes émotions qui s'écoulent, s'enfuient, s'évacuent. Ne demeure qu'une seule survivante. Qui s'accroche aux rebords avec sa force indéfectible. Colère.
- Je ne peux pas vivre sans Nanaly, tu te rappelles ? fait-il en frottant ses bras couverts de chair de poule. Elle est ce que j'ai de plus cher au monde et depuis quelques temps je n'arrête pas de la faire souffrir. V'là le frère modèle, je suis une vraie fiotte.
C'est trop tard Kenban, trop tard pour t'apitoyer. Mon empathie et ma bienveillance sont bridées pour le moment. Je comprends à présent. Cette cavité qui s'était ouverte en moi lors du déjeuner tout à l'heure, qui grignotait mon souffle et autre chose. Je sais ce que c'était. Ma bonté. Kenban, je le savais que tu allais partir avec Nanaly. Néanmoins parce que tu ne disais pas clairement ta décision j'avais cet espoir fou qu'on n'en arrive pas là. Que tu ne quittes pas l'équipage. Que tu convaincs Nanaly de rester également. Que nous repartions voguer sur les mers tous les quatre. Qu'au fil du temps, vous soyez libérés de vos chaînes. Que je sois ce guide que je me suis promis de devenir pour vous. Mais tout cela n'était qu'une vision utopique, une illusion.
Évidemment ! Qu'est-ce que je te disais ? Pourquoi ne m'as-tu pas écoutée ?
Colère ouvre ses bras et invite Rancœur à se blottir contre elle. Mes yeux sont de nouveau suspendus à leurs jumeaux dans le miroir. Ils sont parfaitement secs à présent. Quand je pense... quand je pense que j'ai failli pleurer de tristesse et rompre ainsi la promesse que je me suis faite à moi-même (cf. chapitre 29). Je lui en veux tellement. Je leur en veux à tous les deux. Je les trouve injuste. Je me trouve injuste. Et vindicative. Mais ces défauts dont je m'incrimine à cet instant m'incitent à passer à la suite. Oui c'est ça, avance Akira. Sors d'ici et va trouver un cuisinier. Trouve les arguments nécessaires pour en persuader un de te suivre dans cette folle aventure. Avant tout, pour pouvoir pénétrer dans le village il faut que je me coiffe un minimum. Je passe mes mains sur ma nuque, rassemble mes longs cheveux mouillés en une queue de cheval et les attache à l'aide d'un élastique. Elle n'est pas très droite, ni très serrée, des boucles s'échappent déjà mais ça devrait faire l'affaire. Je me tapote les joues pour leur redonner de la vigueur. Allez, il est temps d'y...
Deux doigts. Sur ma nuque dégagée.
Ils effleurent ma peau, de la racine de mes cheveux jusqu'au col du kimono. C'est presque imperceptible, une caresse pleine de tendresse à laquelle je ne suis pas accoutumée. Toucher quelqu'un ne me dérange pas, l'être également. Mais pas de cette façon. Moi, dictionnaire sur pattes que je suis, j'y lis plusieurs définitions. Tentation : nom féminin qui désigne tout ce qui attire et crée le désir. Désir : action d'aspirer à avoir, à obtenir quelque chose ou quelqu'un. Je suis un fruit qu'il a envie de croquer. Une femme, un corps qu'il a envie de posséder. Rarement je ne me suis sentie aussi rabaissée au rang de sexe féminin. D'une main énergique, je lui empoigne les doigts et me retourne pour lui faire face. En croisant mon regard noir, les couleurs quittent ses joues. A peine a-t-il le temps de comprendre son erreur que je lui crache, venimeuse :
- Arrête de te moquer de moi ou je te brise les doigts.
Des doigts, si fins, si frêles dans ma poigne de fer. Je pourrais lui casser les métacarpes. C'est ma Tentation. Je suis tellement en rogne que je pourrais réduire en miettes ce qui fait de lui un musicien talentueux. Démolir son rêve et celui de sa sœur par la même occasion. Je vois une peur panique traverser ses iris. Il sait que je peux me montrer très impulsive. Mais c'est justement parce que j'ai cette pensée, ce recul sur moi-même qu'une étincelle de raison vient scintiller dans ma conscience. J'épargne ses doigts en les relâchant mais c'est pour mieux harponner son poignet. Je l'entraîne brutalement vers ma droite, ses pieds quittent le sol. Je l'envoie valser à quelques mètres de là, loin de moi. Son corps heurte le lambris, je l'entends grogner de douleur. Sans attendre une seconde de plus, je fais volte-face, attrape toutes mes affaires, même le ruban noir, et quitte la pièce aussi vite que cette tenue cintrée me le permet.
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Je traverse la pièce de Sanae en un temps record. Mes enjambées sont longues, le tissu menace de se déchirer à tout instant. Je me sens étriquée dans ce kimono, l'envie de l'arracher me vient à l'esprit. Je l'ai détesté à l'instant où je l'ai enfilé. Déjà les manches sont beaucoup trop longues alors que je me suis toujours battu avec des bras dégagés. Ensuite il est lourd, mais lourd ! Enfin le marquage à la taille est beaucoup trop prononcé, par conséquent mes jambes sont comme privées de tous mouvements. Cependant, pourrais-je accéder au village si je ruine cette tunique gracieusement offerte par la gardienne de l'île ? Certainement pas. Je dois prendre mon mal en patience et accepter ce désagrément si je souhaite trouver un cuisinier. J'ouvre la porte coulissante qui mène à l'extérieur et la referme à grand fracas. Un craquement m'alarme et je constate avec effroi que j'ai fissuré l'entrée. Juste ciel Akira, contrôle-toi ! Je m'adosse contre la bâtisse et souffle de profondes expirations pour calmer mon rythme cardiaque. Il manquerait plus que j'effraie les habitants du village. J'attends qu'un semblant de sang-froid réintègre mon corps et me mets en route, le sac sur les épaules et le ruban noir plié et coincé dans ma large ceinture.
Le torii, le fameux portail vermeil qui représente l'entrée du village, n'est qu'à une trentaine de pas de la maisonnette de l'arbalétrière. Je ne mets que quelques secondes pour l'atteindre et le franchir. Un long couloir en ligne droite s'offre à ma vue. De part et d'autre s'étalent des haies hautes de trois mètres. Impossible de se perdre. Les rayons du soleil n'ont pas investi la galerie. Au loin je crois reconnaître le même portail que celui que je viens de dépasser. Je m'enfonce de plus en plus, me sentant toujours encombrée dans cette tenue. Je tire un peu sur mon col pour laisser passer un peu d'air sur ma peau. L'atmosphère se rafraîchie toujours à proximité des végétaux. Je marche en refrénant mon envie de m'élancer vers l'avant. Si j'arrive comme une échappée de prison dans un village où je n'entends pas le moindre bruit, je ne suis pas certaine qu'on m'accueille à bras ouverts. En marchant sur un gravier particulièrement pointu, je prends conscience que mes pieds nus risque de déplaire aux habitants du village. S'ils exigent une hygiène irréprochable et imposent un code vestimentaire, ils vont forcément me faire une remarque cinglante sur l'absence de souliers. En franchissant le deuxième torii, un tintement métallique se met à résonner au dessus de ma tête. Des clochettes. Elles sont minuscules mais tellement nombreuses que le son en est presque assourdissant. Je m'arrête. Sont-elles en train de mentionner ma présence en ces lieux ?
- Bienvenue.
La voix provenait d'un peu plus loin. La haie camoufle son détenteur. C'est bien ce que je pensais, le carillon était un signal pour prévenir les habitants de mon arrivée. Je me souviens alors que Sanae avait utilisé le même code en faisant tinter la cloche dans le vestibule de sa maison. Je m'avance encore et, une fois la haie passée, j'aperçois sur ma droite un homme d'un certain âge. Il est assis sur un tabouret taillé dans du bois au dossier arqué. Les extrémités s'élèvent vers le haut. Face à lui se trouve une minuscule table où trône un jeu de plateau. A en juger la disposition des pions, une partie est déjà entamée. Oh mais...
- Je vous prie d'accepter mes excuses, j'ai oublié de vous saluer, je bafouille.
Je piétine sur place, ne sachant pas comment me tenir. J'aurais dû questionner davantage Sanae sur la question au lieu de partir avec bille en tête. A-t-il vu mes pieds nus ? Le soleil me flagelle de ses rayons intraitables, et même s'il fait nettement moins chaud que sur Bibidia je sens la transpiration envahir mes aisselles et mon dos. Il n'y a rien à faire : cette tenue me met mal à l'aise. L'homme, pour toute réponse, se contente de me sourire avec ce que je pense être de la bienveillance. Le contour de ses yeux sont tellement ridés que je ne parviens pas à distinguer ses iris. Ses doigts infatigables manipulent les pions alors même que son attention est accaparée par ma personne. Aucune chaise n'est posée en face de lui. Serait-il son propre adversaire ? J'embrasse les alentours d'un regard et note qu'il n'y a absolument personne. Le silence est toujours aussi absolu. Cela pourrait être inquiétant mais je ne me sens pas menacée. Des maisons construites dans de l'argile peuplent les environs. Elles reposent toutes sur des pilotis. Une allée serpente entre les habitations et met fin au règne des graviers. Tout autour, nous retrouvons les mêmes éléments de décors qu'au bord de la falaise : rochers couverts de lichen, roseaux, bambous et des petites pagodes en pierre.
Je reporte ma concentration sur le villageois. En tout cas, on dirait qu'il n'est pas prêt de se lever, comme si la soie de son kimono s'était incrustée à son dossier atypique. En revanche il ne lui faut qu'une seconde ou deux pour faire tinter un grelot et reprendre ensuite son activité. A ce rythme ce son va bientôt m'être familier. Aussitôt après j'entends des bruits de pas qui s'amplifient à mesure que leurs propriétaires parviennent à notre rencontre. Mon cœur se met à palpiter et je tente de cacher maladroitement mes pieds nus en tirant sur le bas de mon kimono. Il n'y a rien à faire, il m'arrive toujours aux chevilles.
- Encore une invitée !
- C'est moi qui m'en occupe !
- Non c'est moi !
- Moi moi moi !
Quatre enfants se jettent contre mes hanches et m'agrippent férocement. Je bats des bras pour reprendre mon équilibre.
- Enfin les enfants ce ne sont pas des manières pour accueillir notre convive, réprimande une femme en souriant.
Son ton me surprend. Quelle aménité dans sa voix, elle en devient aussitôt sympathique à mes yeux. Cinq autres personnes l'accompagnent. Ce sont tous des adultes qui arborent un kimono. Les dames portent toutes sortes d'accessoires dans leurs chevelures : des éventails, des pics, des barrettes, des pinces ou encore des mini-parasols. Les hommes ont tous les cheveux attachés sur le haut de leurs crânes. Tout cela n'a rien de pompeux et d'extravagant. Au contraire, ces personnes respirent le raffinement. La femme qui a sermonné les enfants est dépourvue de toute fioriture. Sa coiffure est somme toute simple mais conserve élégance et maintien. Les quatre angelots qui m'ont accaparée battent en retraite après un « Oui maman ! » parfaitement synchrone. Ils se mettent en ligne de plus grand au plus petit et s'inclinent légèrement devant moi. Silence éphémère, puisque...
- Mais maman, pourquoi porte-t-elle un kimono hivernal ? Elle doit mourir de chaud !
- Et ses pieds nus... Dis maman, nous aussi nous pouvons enlever nos geta ?
- La fille blonde était plus jolie...
- Et mieux coiffée !
Leur mère soupire et s'excuse auprès de moi. Je lui fais signe que cela ne fait rien. Les autres adultes lorgnent sur mes pieds mais se montrent tout de même cordiales et m'invitent à les suivre. A priori, ils vont me faire une petite visite du village et m'inviter à prendre le thé. Contrairement aux enfants, ils n'ont fait aucun commentaire sur ma tenue négligée. Cela semble un minimum leur convenir, du moment que je porte un kimono et que j'ai les cheveux attachés. De même, ils n'ont fait aucune remarque sur mon identité. Peut-être n'ont-ils pas lu le journal ? Cela n'arrange pas mes affaires. Si je veux recruter un cuisinier, je vais devoir tout leur expliquer et les exposer ainsi à un sentiment des plus désagréables : la peur. Pour une majorité de la population, les pirates sont associés au danger et aux crimes. Vaut mieux les mettre en confiance en passant la journée avec eux. Je vais étudier ce groupe pour repérer un éventuel cuisinier. Après je pourrai donner naissance à une proposition des plus cocasses : rejoindre l'équipage des Crimson Pirates. Nous nous engageons dans l'allée et...
- Attendez- moi !
Amerika court dans le couloir cerné de haies et nous rejoint, un peu essoufflé. Comme d'habitude il transpire à peine même si je présume qu'il a cavalé comme un fou pour venir jusqu'ici. Lui aussi porte un kimono. Il est bleu marine et des rectangles blanc opalin rappellent des cartes à jouer. Il prend le temps de resserrer sa large ceinture qui lui ceint la taille. Il ne porte pas son traditionnel bandeau ce qui met davantage en valeur ses cheveux coupés courts. Je plisse les yeux. Mais qu'est-ce que c'est que cette démarche de canard ? Oh ! Il chausse ces fameuses sandales en bois, des geta disait le petit ? On voit qu'il n'a pas l'habitude de porter des souliers.
- Bienvenue ! disent en cœur nos guides en s'inclinant.
Amerika leur adresse un petit signe pour les saluer puis vient à ma rencontre. D'un mouvement vif, il fait voler les nombreuses mèches qui se sont déjà échappées de ma queue de cheval.
- Tu n'as pas l'habitude de te coiffer, je me trompe ?
- Dans le mille.
Il me sourit. Toujours en me faisant face, il retire l'élastique de ma chevelure. Il rassemble cette dernière avec toute la dextérité dont je le sais pourvu. Pendant mon séjour sur Bibidia, j'ai observé Mirandrana et lui coiffaient leurs petites sœurs plus d'une fois. Tandis qu'il s'affaire, j'examine attentivement son visage tout proche du mien. Ses yeux concentrés sur ce qu'il fait. Son nez busqué. Ses sourcils un peu froncés. Contrariété. Anxiété. Maintenant qu'il a appris que ce sur quoi il se reposait depuis toujours – cette étrange faculté de comprendre l'essence des gens – pouvait être contrecarré, est-ce ainsi qu'il se sent ? J'ai envie de tendre la main vers sa joue mais j'ai peur de remuer le couteau dans la plaie. De ce fait, je m'accommode d'un :
- Tu vas bien ?
des plus standards. Il baisse ses prunelles noisette vers moi, la bouche légèrement entrouverte par la surprise. Il lâche mes cheveux qui sont à présent noués en une queue de cheval parfaite. Le tissu de mon kimono est tellement épais que je ne sens pas les boucles sur mes omoplates. L'aventurier de Bibidia sourit tendrement, ferme les paupières et agrippe ma nuque pour rapprocher nos visages. Front contre front. Amerika contre Akira. Navigateur contre Capitaine. Ami contre amie. Je ne le quitte pas des yeux même si son visage est indistinct à cause de la proximité. Comme il ne porte pas son bandeau je peux sentir ça aussi : Peau contre peau.
- Beaucoup mieux, oui.
L'un des enfants m'arrache Amerika en tirant sur sa manche. Un autre enserre sa taille, des étoiles plein les yeux.
- Dites, vous faites quoi ? Vous faites quoi ?
- C'est son amoureuse !
- Voyons les enfants, vous exagérez ! s'écrit leur maman, les mains sur les hanches.
Le navigateur rit franchement et passe ses grandes mains dans les cheveux lâchés des deux enfants. Puis il s'accroupit pour être à la hauteur de la plus jeune. C'est attendrissant. Ça me rappelle la façon qu'il avait de s'adresser à Tanora, la plus petite de ses sœurs.
- Désolé de te décevoir ma grande mais mon amoureuse à moi c'est la mer.
- Oooh !
La mère se confond en excuses auprès de moi. Puis elle fait les présentations. Elle s'appelle Zhiji. Elle désigne ses quatre enfants en les annonçant du plus âgé au plus jeune : Lan qui porte un kimono bleu et qui a six ans, Hong du rouge, Zî du violet et Cheng, la petite dernière en orange qui a à peine trois ans. Elle s'est tournée vers les autres adultes qui se sont également manifestés. Pendant tout ce temps, ils nous avaient attendus. Patiemment.
/
La visite ne dure pas très longtemps. Pas parce que nos guides sont pressés – au contraire ! Mais parce que le village n'est pas très grand. Même le centre-ville m'a paru miniature alors que je suis loin d'être une habituée des agglomérations. Nous avons rencontré que très peu de personnes sur notre route. Elles nous ont toutes salués, nullement étonnés par la présence d'Amerika et moi en ces lieux. C'est bien ce que je pensais : la cloche de chez Sanae a permis de signaler notre arrivée. Nous avons sillonné une rizière où quelques paysans étudiaient le niveau de l'eau. Nos hôtes se montrent affables et prévenants. Néanmoins... je sens comme une certaine distance qu'ils placent volontairement entre nous. Ils ne nous posent aucune question sur qui nous sommes, ce que nous faisons sur Qing Chà et pourquoi Sanae nous a autorisés l'accès du village. Ils ne nous demandent même pas nos noms. Peut-être leur politesse est telle qu'ils attendent que nous nous dévoilions ? Pour le coup, je me sens partagée. D'un côté, j'aimerais poser de nombreuses questions à ces personnes, notamment à Zhiji. Ses sourires sont les plus sincères. Je voudrais également lui en révéler plus sur moi, créer un lien avec elle. De l'autre, j'aimerais vite savoir si un cuisinier est susceptible de rejoindre mon équipage de pirates. Être rapidement fixée pour pouvoir partir et voguer vers de nouvelles contrées. Partir, partir promptement d'ici pour éviter de croiser de nouveau Nanaly et Kenban. Je lorgne sur les chaussures en bois que portent les villageois. Leurs pas s'impriment sur les pavés de l'allée principale. Tac, tac, tac. Ainsi donc, il n'y a que Sanae qui ne fait aucun bruit en marchant. Tac, tac, chlac. Amerika vient encore de perdre l'une de ses getas. Il la remet comme si de rien n'était et reprend sa route. Très bien, la prochaine fois que ses souliers se feront la malle je prendrai ma décision. Tac, tac, tac, ting, ting, ting. Le discret bruit d'une cithare s'échappe d'une bâtisse. Tac, tac, tac, hi, hi, hi. La petite Cheng se met à rire en regardant l'un de ses frères tirer la grimace à l'insu des autres. Tac, tac, chlac.
A peine me suis-je arrêtée que ma bouche devance mes pensées et devient une vraie balance :
- Je m'appelle Akira, on me surnomme l'Écarlate. Je suis Capitaine pirate et je cherche un cuisinier pour rejoindre mon équipage.
Ma voix est totalement monocorde. Je guette attentivement les réactions des villageois, m'attendant à y lire de la frayeur ou tout de moins de la surprise. Mais il n'en est rien. Ils ne semblent pas du tout ébranlés. Pourquoi ? Je n'y comprends rien... L'un des hommes prend la parole :
- Nous sommes au regret de devoir décliner votre proposition, jeune femme pirate.
C'est étrange, cette façon qu'ils ont de s'exprimer à la première personne du pluriel. Cela donne l'impression d'une unité. Pourtant je ne décèle pas cette harmonie qui enjolivait toutes les personnes de Bibidia. Il y a même carrément une forme de malaise.
- Pouvons-nous connaître la raison de ce refus ? insiste Amerika en passant une main derrière sa nuque.
- Nous autres villageois ne pouvons quitter Qing Chà, rétorque Zhiji.
Son ton suinte l'agacement. Elle ne paraît pas irritée par nos questions mais plutôt par cette forme de contrainte que laisse sous-entendre ses dires. Les adultes la dévisagent longuement. De toute évidence ils n'approuvent pas sa dernière remarque. Je réfléchis à vive allure et profite de cette atmosphère ébranlée pour enfoncer le clou :
- Personne ne souhaite nous suivre dans notre folie, exactement comme l'a stipulé Sanae.
L'ambiance se fige sur les mines désabusées de nos guides. Je repère les regards complices que se glissent les enfants. Je plisse les yeux. J'avais vu juste. Cette île possède son lot de mystères et je commence seulement à assembler les premières pièces du puzzle. Si la maison de l'arbalétrière se retrouve à l'extérieur du village c'est pour une bonne raison. C'est une Marine qui est née ici et eux a priori des civils ordinaires. Elle s'est équipée d'armes pour affronter les intrus et eux vivent en toute quiétude dans ce village. Elle porte une moitié de kimono et eux un entier. Je me mords la lèvre inférieure. Je ne devrais pas me poser autant de questions. Aucun cuisinier ne nous rejoindra, nous devons donc partir. Oui, nous devons... Zhiji incline soudainement son buste devant ses compères.
- A partir d'ici, je vais m'occuper d'eux si vous ne voyez pas d'inconvénient. Je ferai appel à vous si besoin.
Les adultes se consultent du regard puis l'un d'entre eux dit :
- C'est d'accord, mais nous reviendrons dans deux heures voir si tout se passe bien.
Au fond d'eux peut-être sont ils soulagés de nous reléguer à la mère de famille. De mon côté je devrais refuser poliment mais de manière catégorique cette prise en charge. Mais... Peut-être est-ce cette soudaine utilisation du « je » qui me donne envie de rester encore un peu plus. Zhiji s'est manifestement détachée des autres, comme une impulsion soudaine.
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La plante de mes pieds effleure la surface de l'étang. Des nénuphars et des fleurs de lotus jouent à qui restera le plus longtemps hors de l'eau. Leur patience est des plus louables. Amerika, assis à côté de moi, hume l'air ambiant. Peu de choses sont aussi agréables que l'odeur de la nature. Cela a un effet apaisant instantané. Mes yeux s'enivrent de ce décor pacifique. Des rivières de galets serpentent dans nos dos. En plein milieu du jardin, une fontaine en bambou nous offre, par un basculement rythmé, une sonorité rassurante. Un minuscule pont d'un rouge flamboyant relie deux îlots entre eux. Le tout est écarté du vis-à-vis par une palissade en bambous. Les enfants de Zhiji ont ouvert en grand des portes coulissantes de la maison. Ainsi, nous pouvons les apercevoir en train de courir un peu partout dans le domaine de leur mère. Celle-ci est partie nous préparer du thé. Avant qu'elle ne nous rejoigne, je glisse au navigateur :
- Tu ne m'en veux pas d'être restée un peu plus longtemps ?
- Certainement pas, proteste Amerika en remuant la tête. Sanae est terriblement intrigante. J'aimerais en apprendre plus sur elle. J'ai le sentiment que si je creuse un peu plus la matière qui constitue ce qu'elle est, je pourrais davantage me préparer à affronter des personnes aussi douées qu'elle pour mentir.
J'approuve d'un hochement de tête. C'est vrai qu'elle ne paraît pas être une Marine ordinaire. Et puis il y a quelque chose qui cloche avec ce village. C'est comme si tout le monde jouait un rôle. Je n'ai senti aucune menace ou animosité de la part des habitants mais je suis persuadée qu'ils camouflent quelque chose. Quelque chose qu'ils se cachent à eux-mêmes. Je lisse mon kimono, l'esprit ailleurs. Est-ce que tout cela me regarde ? Évidemment que non.
- Si je reste ici, je vais finir par me montrer indiscrète, je déclare.
- Rien ne nous empêche de jouer aux malotrus de pirates de temps en temps, répond-t-il après avoir réfléchi.
Je souris. Zhiji revient vers nous avec deux tasses en fonte qu'elle nous tend. Le thé qui fume à l'intérieur est beaucoup plus clair que celui proposé par Sanae. J'en fais la remarque ostensiblement tout en guettant la réaction de la mère de famille. Celle-ci me sourit courtoisement puis se fait absorber par la contemplation des lis d'eau. Amerika et moi nous consultons du regard puis le navigateur met les deux pieds dans le plat :
- Pardonnez ma brusquerie, mais si je ne m'abuse votre humeur rampe derrière votre ombre.
Elle le regarde comme s'il sortait du bout du monde.
- Vous semblez particulièrement mélancolique en effet, je répète dans un langage plus courant. Cela a un rapport avec Sanae, n'est-ce pas ? Vous la connaissez ?
Elle passe une main dans ses cheveux bruns et replace une mèche derrière ses oreilles. C'est étonnant comme son chignon est beaucoup moins sophistiqué que ceux de ses congénères.
- Tout le monde la connaît, elle est la gardienne de Qing Chà.
- Mais vous, vous la connaissez personnellement n'est-ce pas ? insiste Amerika.
Ses sourcils se contractent l'espace d'une seconde puis son visage reprend un air plus ou moins impavide. Elle nous regarde par en dessous. Ses yeux divulguent son trouble.
- Pourquoi devrais-je vous répondre ? Rien ne m'y oblige.
Mon cœur se contorsionne. Son image me renvoie celle de Nanaly. Deux femmes qui enveloppent soigneusement leurs émotions et leurs pensées pour ne rien laisser paraître. Pourquoi ? Pourquoi existent-ils des personnes qui s'enchaînent personnellement et qui se font autant de mal ? Les quatre enfants inondent le jardin de leurs rires à présent. Eux, au moins, semblent n'être rien d'autre qu'eux-mêmes.
- Parce que parler vous ferait du bien, déclare l'aventurier de Bibidia.
Nous le considérons toutes deux durant de longues secondes. Une prise de conscience me frappe la boîte crânienne. Amerika m'a toujours soutenue dans mon désir d'abolir les inégalités et les injustices. Il m'a encouragée à venir en aide aux plus démunis. Mais c'est seulement maintenant que je me rends compte qu'il partage les mêmes désirs que moi. Depuis combien de temps mon rêve a-t-il autant déteint sur lui ? Être autant épaulée m'encourage. Alors je me redresse, plonge mes yeux dans ceux sombres de Zhiji et poursuis calmement :
- Nous ne sommes pas vraiment là. Amerika et moi partirons avant la fin de la journée et vous ne nous verrez plus jamais. Vous pouvez parler Zhiji, nous n'écouterons pas.
La mère de famille écarquille ses prunelles comme si elle ne parvenait pas à me croire. Elle congédie ses enfants pour retrouver un calme rassérénant. Sans qu'elle quitte mon attention, je passe mon pouce lentement sur mes lèvres. Elles sont closes. Je ne lui dirai plus rien, je ne poserai plus aucune question. Je ferme les paupières sur son image que je me jure de contempler pour la dernière fois. Je suis certaine qu'Amerika comprend le message. Je retrousse mes manches encombrantes, mes doigts rasent les galets. Je sais que les pierres, les fleurs et l'étang ont une vie, un esprit et un cœur. Ils sont des spectateurs muets de l'existence des hommes. Moi aussi, en cet instant, je souhaite être des leurs. Même si mon pouvoir les détruit à chaque fois que je l'utilise. Je voudrais... Je voudrais être fille de la terre, sœur de l'eau. Un siècle s'écoule. Ou serait-ce seulement une minute ? Le temps devient abstrait tout à coup.
- Sanae est...
Hésitation. Amerika ne bouge pas non plus. Nous sommes devenus de parfaits végétaux. Des herbes qui se laissent aller au gré du vent, des arbres qui étendent leurs branches pour se vouloir rassurants. Inspirer, expirer. Dieu que cela fait du bien.
- Elle est... ma meilleure amie...
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Amerika et moi sommes plongés dans un roman. Un roman qui nous est narré par une voix féminine et douce. Une voix d'adulte qui tremble un peu au début. Parce qu'elle en dit trop, à nous autres végétaux. Mais à quoi bon s'inquiéter ? Nous n'allons pas nous éterniser. Cet ouvrage s'intitule « L'histoire de Qing Chà ». Malheureusement il est bien trop long pour nous être conté en l'espace de quelques heures. Alors la voix ne sélectionne que les passages qui lui paraissent intéressants. Ceux qui lui permettent de visualiser sa situation sous un nouvel angle et de comprendre pourquoi elle a gardé le silence aussi longtemps.
Qing Chà existe depuis une centaine d'années seulement. Elle abrite en son sein des expatriés d'une île du Nouveau Monde. De courageuses personnes qui ne supportaient plus de vivre sur une mer aussi déchaînée. Elles ont emmené avec eux leurs mœurs et leurs coutumes. Pour ne pas être dépaysés totalement, les émigrés ont reconstruit un village à l'image des cités qu'ils ont définitivement quittées. Ils se sont efforcés de reproduire les mêmes plantations, de labourer la terre de la même façon, de tisser les mêmes vêtements. Et surtout de subvenir par eux-mêmes à leurs propres besoins. Ainsi, les habitants de Qing Chà se coupèrent volontairement du monde extérieur pour vivre en autarcie. Personne ne mourrait de faim ou de froid, chacun avait une maison. Il y avait suffisamment de places pour tout le monde au soin du village. Les haies érigées tout autour de ce dernier empêchaient quiconque de s'aventurer en dehors des limites imposées. Et personne n'y trouvait à redire. Personne ne s'est jamais plaint de ce manque de liberté. Pour chacun, s'était tout à fait normal de vivre de cette façon.
Sauf pour Sanae.
Sanae, fille unique des propriétaires de plants d'épices et d'herbes aromatiques de l'île. Née cinq jours avant la voix féminine. Liées par l'amitié dès qu'elles purent ouvrir bien grand leurs yeux. Enfant assidue, Sanae respectait les règles et était un véritable modèle pour quiconque. Son chignon était toujours le plus haut et tenait toute la journée alors que cette coiffure était facultative pour les enfants. Son kimono ne présentait pas un pli. Ses getas claquaient contre le sol et tout le monde se retournait sur son passage pour la saluer. Elle était calme, aimable et sacrément douée pour tout un tas de domaines. Notamment celui de la récolte et de la cuisine. Elle maniait les épices de ses parents avec une dextérité sans pareille. Elle renouvelait sans cesse les saveurs de ses plats pourtant composés de produits locaux. La voix l'enviait et l'admirait. Malgré cette jalousie inconvenante, elle aimait Sanae comme une sœur. Car Sanae était modeste et l'encourageait à faire de son mieux, principalement dans l'étude des plantes médicinales. Et surtout elles se confiaient l'une à l'autre. Elles n'avaient aucun secret l'une pour l'autre.
Du moins c'est ce que croyait la voix.
La nuit de ses dix-huit ans, Sanae quitta le village sans avertir personne. Elle détruisit les portes scellées depuis une centaine d'années qui menaient au couloir bordé de haies. Puis elle passa par la Baie Cachée qui servait à cette époque uniquement aux pêcheurs pour dégotter des fruits de mer ou des mollusques. Elle désamarra l'unique embarcation de l'île et partit. Elle ne laissa aucun indice sur sa destination. Pas une lettre pour ses proches ni pour la voix. Juste la destruction de cette porte scellée depuis des lustres. C'était l'unique message qu'elle adressa à l'ensemble des habitants. Comme si elle hurlait « Il est temps de vous libérer de vos chaînes ! »
Le végétal que je suis frémis à l'entente de cette phrase. Mais je ne laisse rien paraître. Malgré mon cœur qui me fait mal dans ma poitrine tellement je trouve Sanae courageuse. Fascinante. Admirable.
- Pourquoi Sanae ? Pourquoi... ?
La voix se lamente. Dix années sont passées depuis cet événement qui bouleversa toute l'île. Le symbole de fierté que représentait Sanae venait de trahir tout un peuple en quittant l'île. La voix, plus encore que les autres, s'est sentie abandonnée. Jamais elle n'avait eu vent des projets de sa meilleure amie. Elles partageaient tout. Sanae lui a exhibé sous son nez sa première dent tombée et le premier plant d'anis qu'elle parvint à cultiver toute seule. Elle lui parla des soirs durant de ses parents autoritaires, de ce jeune homme qui lui faisait la cour, de son corps qui s'émouvait lorsqu'elle le voyait. Elle lui fit goûter tous les plats qu'elle inventait et qu'elle disposait dans des bentos, elle lui prenait la main lorsque qu'elle sentait que la voix était jalouse et elle lui embrassait la joue lorsque son amie avait du chagrin. Mais jamais
jamais
jamais elle ne lui parla de ce projet de partir. Pas un seul sous-entendu. Ce fut une véritable déchirure physique et mentale pour la voix. Elle perdit goût en tout, n'avait plus aucun objectif. Six années passèrent depuis le départ de Sanae. La voix était entièrement dévouée à l'étude de la médecine et devint une excellente doctoresse. Elle s'était mariée soudainement avec un homme qui possédait une santé fragile et qu'elle n'aimait pas. Il était doux, attentionné, et elle eut pitié de lui. Ainsi naquirent trois enfants de lui. Et elle était enceinte du quatrième lorsque Sanae refit brusquement surface.
Totalement métamorphosée. Cheveux coupés courts et lâchés. Yeux remplis de mille et un mystères. Elle marchait sans un bruit, pouvait effacer sa présence comme bon lui semblait. Des dizaines d'armes pendaient contre son fessier. Elle arborait une moitié de kimono, signe qu'elle comprenait qu'elle n'était plus des leurs. Qu'elle était partie alors que c'était interdit. Et même si elle revenait, c'était trop tard. Tout le village était rassemblé autour d'elle mais personne ne parlait. La voix sentait. Que derrière la rancœur des villageois se cachaient le soulagement et un profond attachement. Cependant, personne n'osait faire part de leurs sentiments cachés. Même pas la voix. Sanae finit par briser le silence étouffant. Pour expliquer d'une voix sereine, sans que quiconque ne lui coupe la parole
qu'elle avait travaillé avec la Marine et même collaboré avec le Gouvernement Mondial pendant ces six dernières années.
qu'elle était partie sans leur autorisation et qu'elle allait être recherchée par ses anciens alliés.
qu'elle deviendrait la gardienne de l'île, qu'elle allait vivre en dehors du village et protégerait Qing Chà au péril de sa vie.
qu'elle ferait uniquement passer les gens qu'elle jugerait digne de confiance pour ouvrir l'île aux populations extérieures.
Mes lèvres se pressent l'une contre l'autre et se tiennent pour ne plus se lâcher. Elles redoutent. Les mots que je meurs d'envie de lâcher. Les questions que je brûle de poser. Les éléments de réponse qui ne cessent de s'emboîter. Sanae qui nous a – encore – menti lorsqu'elle disait qu'elle était actuellement une Marine. Certes, elle en fut une durant une longue période mais à présent ce n'est plus le cas. Elle est même recherchée, ce qui atteste les dires de Kenban lorsqu'il stipulait qu'il y avait une prime sur sa tête. Pourquoi a-t-elle mystifié la vérité devant nous ? Pour nous faire fuir ? Pour nous... Une image s'impose dans l'abysse de mes paupières fermées. Celle de Sanae qui me scrute attentivement après avoir avoué qu'elle faisait partie de la Marine. Mais oui... Elle me testait, moi, le Capitaine. Au final, a-t-elle eu une réaction satisfaisante de ma part ? Elle est l'unique détentrice de cette réponse.
Sanae qui est revenue sur son île natale six années après son départ. En revenant, elle a traîné avec elle un lot de dangers sur Qing Chà. Jusqu'à lors, j'imagine aisément que les immenses haies et la porte blindée dissuadaient les visiteurs, quels qu'ils soient. Et avant l'âge d'or de la piraterie déclenchée par l'exécution de Gold Roger, il ne devait y avoir aucune visite compromettante. Étant recherchée, Sanae se devait de devenir la gardienne pour protéger les autres. Pour protéger ce peuple bridait par d'anciens serments. Protéger ces villageois qui l'aiment mais qui ne peuvent plus le lui dire. Protéger ces hommes et ces femmes qui ont malgré tout une confiance aveugle en son jugement.
Bruit d'explosion. La voix pousse un cri d'étonnement. Je sursaute si crûment que j'entends mes os craquer entre eux. Je suis tentée d'ouvrir les yeux mais ce n'est pas le moment de briser ma promesse. Ma main part à la rencontre de celle d'Amerika qu'elle trouve facilement tant les doigts de mon compagnons sont imposants. Il est l'heure de quitter les lieux. Nous nous levons, faisons volte-face et nous nous dirigeons à l'aveugle vers l'une des extrémités du jardin. Mes pieds foulent les galets, traversent la mare qui doit mouiller la moitié de mon kimono et atteignent enfin les bambous qui délimitent la propriété de la voix. L'aventurier de Bibidia comprend le message. Une texture fraîche et molle enveloppe mes chevilles puis se recueille sous la plante des pieds. Elle nous hisse plus haut, encore plus haut, et nous fait passer au dessus de la clôture.
Je crois entendre alors un...
- Merci...
…
Adieu Zhiji, merci à toi.
Le petit commentaire de l'auteure : Rien ne va plus pour les Crimson Pirates ! Nanaly quitte précipitamment l'équipage sans un mot de remerciement, et entraîne ainsi son frère dans son départ. J'ai adoré écrire le passage Akira/Kenban, je l'avais en tête depuis teeeellement longtemps ! On sent bien que le blond n'est pas indifférent aux "charmes" (c'est un bien grand mot !) de son Capitaine, mais cette dernière ne supporte pas qu'un membre de son équipage la voit sous cet angle. On le sait bien, Akira a toujours eu un problème avec son sexe, déjà quand elle était petite et qu'elle souhaitait qu'Ace, Sabo et Luffy la considèrent comme un garçon pour être estimée comme leur égale. Même si elle a fini par s'accepter, elle déteste qu'on la catégorise comme un "corps" plutôt que comme un "esprit".
Heureusement pour notre Akiki, Amerika n'est pas loin ! Ils découvrent que Qing Chà recèle de mystères et que Sanae cache bien des choses. Quel était donc ce bruit d'explosion à la fin du chapitre ? Va falloir attendre la suite pour le découvrir *rire sardonique*
Ciaossu !
