Bien le bonjour !
Mesdames et messieurs (on se croirait au cirque), sachez que ce chapitre est important, d'où sa longueur. Il comporte plusieurs scènes qui font évoluer nos personnages, notamment les scènes de fin. Mais - ah ! - je n'en dis pas plus, pour cela il va falloir attendre la fin du chapitre pour quelques petites anecdotes.
Musique qui m'a inspirée pour ce chapitre :
David Hallyday - Un homme libre
Oui, c'est bien la musique de "La planète au trésor", magnifique film Disney malheureusement pas aussi connu qu'il devrait l'être. Sans spoil, je me suis énormément inspirée des paroles de cette chanson pour la fin du chapitre. Vous avez déjà analysé les paroles d'ailleurs ? Quel impact ! Personnellement, je les trouve pleine de sens, elles pourraient convenir à tout le monde.
Citation du chapitre : Tu as le contrôle, débarrassée des monstres dans ta tête (traduction des paroles de "King", de Lauren Aquilin)
Bonne lecture ! On se retrouve à la fin pour le petit commentaire de l'auteure !
Chapitre quarante
Tu as le contrôle, débarrassée des monstres dans ta tête
/
- Tu sais Akira, même si on prend la mer un jour on ne sera totalement libre que lorsqu'on se sera défait de nos démons intérieurs. Rappelle-toi que chaque personne traîne avec lui le fardeau du passé, qu'il soit léger ou lourd.
/
Des rires de femmes. Rire troublé, rire embarrassé, rire de bienséance, rire flatté. Quatre demoiselles en kimono sont agglutinées autour d'une tête blonde que je ne connais que trop bien. Comme à son habitude, Kenban est envahissant de façon à la fois méliorative et péjorative. Il parle fort, lève sa coupe remplie d'alcool à n'en pas douter et porte un toast à, je cite « toutes les beautés qui se trouvent sur Qing Chà ». Je remarque que ces dames gloussent, une main camouflant élégamment leurs petites bouches mais se jettent de temps à autre des regards soucieux. Sûrement ne sont-elles pas accoutumées à un tel dévergondage. J'inspire de l'air et une centaine de débris de verre s'implantent dans mon œsophage. Malgré tout ce qui s'est passé durant ces dernières heures, je n'ai pas envie de conserver cette image de toi, Kenban...
Nouvelle explosion dans le lointain.
Et l'assemblée de femmes qui ne daignent même pas s'en soucier. Ni le blond d'ailleurs, probablement trop soûle pour entendre autre chose que sa voix de fanfaron.
La main puissante d'Amerika se pose contre mes omoplates pour m'inciter à quitter mon immobilité.
- On dirait que ça vient de l'est, constate le navigateur la mine grave.
Je me repasse à toute allure la topographie de l'île. La Baie Cachée par les stalagmites se trouve à l'ouest, et nous avons fini par amarrer le Mahogany à l'opposé. Ce qui signifie... Le cri se meurt dans ma gorge infestée de cristaux. Un soubresaut dans les paupières de mon ami m'indique qu'il a fait le même calcul que moi. Alors on s'élance, on court aussi vite que notre tenue étriquée le permet. Mon ami abandonne ses sandales en bois sans remords. Nous avons une pensée identique qui tourmente notre cerveau :
Les détonations proviennent de l'endroit où notre navire est ancré.
Mais Amerika ne sait pas, il ne sait pas que l'endroit est déserté de toute protection. Sanae est normalement partie rejoindre Nanaly à la Baie Cachée pour lui prêter une embarcation.
/
Ou pas.
La gardienne de Qing Chà se tient immobile au bord de la falaise, face à l'océan. Une arbalète immense est nichée dans sa main droite. De l'autre, elle saisit l'extrémité de sa longue pipe pour prendre une dernière bouffée de tabac puis elle la range dans son tablier noué à l'envers. L'arme doit peser une tonne et pourtant elle ne semble pas encombrer par son poids. Je reprends mon souffle en continuant de fixer son assurance. Quelque chose a changé. Et je sais rapidement ce que c'est. Il s'agit de la vision que j'ai d'elle. L'histoire contée par Zhiji, son ancienne amie, a remis de l'ordre dans mon jugement. Je tique. Je n'apprécie pas le terme « ancienne ». Il s'est englué dans un trop-plein de tristesse et de regrets.
- Votre bateau n'a pas une égratignure, oye.
Une part d'anxiété quitte mes épaules. Je régule ma respiration en la rejoignant à la périphérie de l'île. Le soleil a entamé sa course inéluctable vers l'horizon mais cela ne l'empêche pas de m'agresser avec ses rayons. Je transpire à grosses gouttes. Je roule des yeux et pousse une exclamation agacée. Et puis merde, j'en ai RAS-LE-BOL ! Je défais la ceinture noisette qui enferme la taille et saisit également celle que j'avais gardée en réserve.
- Tiens-moi ça s'il te plaît, je fais à l'intention d'Amerika en lui tendant le premier bout de tissu.
Le kimono est ouvert sur mon corps presque entièrement nu. Je le referme sur mes jambes en laissant un peu plus de marge et entoure mes hanches avec le long ruban noir. Je fais un nœud. J'ouvre en grand le haut de la tunique et réapprends ce qu'est « respirer ». Je le retire et il retombe autour de mes hanches. Enfin je reprends des mains du navigateur la ceinture de la même couleur que ses prunelles et encercle ma poitrine avec. Il a beau être un homme et j'ai beau lui exposer mes seins, je ne ressens aucun malaise entre nous. De toute façon, mon compagnon n'a pas quitté des yeux Sanae. Je réalise un nouveau nœud dans mon dos. Et je me sens revivre. Avec les bras nus, les épaules dégagées et le ventre exposé. L'épaisseur sur mes jambes ne me gêne pas, je m'y suis habituée avec ma tenue de pirate. Me voilà enfin à mon aise.
- Que fais-tu ici Sanae ? je m'enquiers en m'approchant davantage. Kenban m'a dit que tu allais rejoindre Nanaly pour le désamarrage.
Les cils du navigateur battent et se transforment en question à mon égard.
- Il a dit la vérité, assure-t-elle sans se retourner vers nous. Cependant il se trouve que des choses plus urgentes sont à régler ici, oye.
Nous nous trouvons enfin à sa hauteur et contemplons l'océan qui nous présente comme toujours des couches entières d'infinité. Sa texture ondoyante est infestée par des envahisseurs.
Marine
Marine
Marine.
Trois navires de la Marine viennent dans notre direction. Nous n'avons pas le temps de faire une remarque que l'un d'eux nous canarde. Ma bouche s'ouvre mais aucun son n'en sort si ce n'est un cri d'effroi. Un boulet de canon file vers l'île. Le sol s'agite sous nos pieds. Amerika va agir. Toutefois il est devancé par l'aplomb de notre ancien guide et par l'aisance qu'elle dégage du maniement de ses armes. Elle dresse l'arme, vise et tire, le tout en une seconde. L'imposant projectile percute le boulet à une distance raisonnable.
Explosion.
Le souffle brûlant parvient jusqu'à nous mais je refuse de me protéger les yeux. Car Sanae n'a pas fini de m'éblouir. Elle recharge l'arbalète avec une grosse tige en fer et ajuste sa visée. Pendant un instant je me demande pourquoi elle a placé le ciel en ligne de mire. Puis le coup part, le carreau d'arbalète déchire l'atmosphère, miroite sous le soleil couchant et redescend pour s'abattre à grand fracas sur le grand-mât de l'un des navires. Même d'ici, je peux apercevoir le bois éclaté dans tous les côtés et entendre les hurlements de frayeur. Nom de Dieu, mais comment peut-elle porter des munitions aussi pesantes ?! Et comment peut-elle atteindre sa cible d'aussi loin ?! La gardienne observe la scène sans un mot. Elle n'a pas peur d'être à découvert puisque les étranges nuages nous camouflent mais n'obstruent pas notre vision. C'est fort pratique. Je m'apprête à recouvrer ma voix lorsque un nouveau tire d'artillerie lourde fonce vers nous. Je comprends au tressaillement des sourcils de Sanae qu'elle n'avait pas vraiment prévu cette nouvelle riposte. Le boulet file, file, file vers nous. Mais elle n'esquisse aucun mouvement. Le sol devient encore une fois frais sous mes pieds. Et mou. Surtout, surtout ne pas cligner des yeux. Et à l'instant même où un bouclier surgit du sol pour nous protéger, la femme aux cheveux auburn saisit un couteau derrière son tablier et le lance vers le projectile.
Explo explo explosion
Amerika agrippe mon poignet et m'attire au sol. Des insectes ont pris mes oreilles pour leur logement. Ça bourdonne sans fin. Oublions mon ouïe, il me reste bien assez de sens pour suivre la suite des événements. La joue encastrée contre les graviers, je remue pour voir si Sanae s'est également placée derrière la muraille créée par mon coéquipier. Elle est bien là mais à la différence qu'elle est déjà debout. La fumée engendrée après la détonation se délecte de sa peau. Ses lèvres remuent. Je pousse sur mes jambes et me colle presque à elle pour l'entendre. Si mon attitude la choque elle n'en laisse rien paraître.
- Dommage, je l'aimais bien ce couteau, oye. Ces Marines sont têtus, ils n'ont pas compris mon avertissement. Tant pis pour eux.
Elle pourrait tout aussi bien penser en son for intérieur, je me sens exclue de ses divagations. La fumée quitte peu à peu l'air ambiant et nous pouvons de nouveau distinguer l'océan. Je plisse le nez et comprends la signification des paroles de l'arbalétrière. Elle a délibérément détruit le mât de l'un des navires pour mettre en garde cette flotte. Cependant cela n'a pas suffi. Même si l'un des vaisseaux de guerre est presque immobilisé, les deux autres bâtiments se dirigent toujours vers Qing Chà. D'ici je peux apercevoir les pièces d'artillerie. Pourquoi ne nous canardent-ils pas ? Une réponse transparente se glisse dans ma cervelle. Mais oui... Ils n'en ont qu'après Sanae. Elle est la seule a possédé une prime sur Qing Chà. Les habitants sont innocents, de ce fait la Marine ne cherche pas à détruire la totalité de l'île. Elle se cantonne à la périphérie de la falaise. J'observe le profil de notre ancien guide. Sa mâchoire carrée, son nez aquilin, ses yeux retombants. Quelle prime le Gouvernement a-t-il placé sur sa tête ?
- Sanae !
- On te cherchait partout !
- Tu devrais être en train de prendre ton heure de sommeil !
Amerika et moi faisons volte-face et sommes abasourdis par la vision invraisemblable que nous offrent ces quatre enfants qui courent vers nous. Quatre enfants qui transgressent les règles de leur peuple en dépassant les limites du village. Quatre enfants que nous connaissons bien.
Les enfants de Zhiji.
Comment ont-ils pu sortir avec le vieil homme posté à l'entrée ? Connaissent-ils un passage secret ?
- Je dois m'occuper de mes invités, je ne peux pas dormir pour le moment, oye. Vous me relayerez plus tard, pour l'heure je vous demanderai de rester à l'abri au village. Ces navires en ont seulement après moi.
L'aîné au kimono bleu, Lan, n'arrête pas sa course effrénée et se jette sur les jambes de notre hôte. Celle-ci paraît un peu déconcertée et daigne enfin se retourner.
- Il y en d'autres à l'ouest ! Trois autres ! s'écrit le jeune homme en s'étranglant avec son souffle.
- Que veux-tu dire ?
- Bateaux ! s'écrit la petite Cheng en dressant ses petits bras au dessus de sa tête.
Pour le coup, la gardienne encaisse difficilement la nouvelle. Elle nous regarde tour à tour, perdue dans ses pensées. Ses yeux me traversent comme si j'étais invisible. J'ai envie de la secouer pour lui faire prendre conscience de notre présence. A ses yeux, il existe une limite entre elle et nous. Nous ne faisons pas partie de son monde. Personne ne fait partie de son monde, hormis elle. Alors qu'elle ouvre la bouche une détonation survient au lointain. Nous tournons tous la tête vers la provenance du bruit assourdissant, comme si ce simple fait pouvait nous rapprocher du lieu bombardé. Un frémissement me hérisse les poils des bras. Quelle est cette impression ? Horrible impression...
- Pourquoi canardent-t-ils l'ouest de Qing Chà alors qu'ils savent pertinemment que je me trouverai ici, sur les lieux de la première attaque ? marmonne Sanae pour elle-même en se frottant les lèvres.
Horrible impression qui grossit, grossit...
- La Baie Cachée..., souffle Amerika en rivant son regard au mien.
...grossit, et déborde dans mon corps, noyant mes articulations et se délectant de mon sang. Le frisson se mue en véritable électrochoc. Mes neurones gigotent tant bien que mal pour finir par se connecter entre eux.
L'ouest de Qing Chà.
Explosion.
Baie Cachée.
Nanaly.
Nanaly Nanaly Nanaly Nanaly Nanaly Nanaly Nanaly Nanaly Nanaly
qui ne sait pas se défendre, qui ne sait pas se battre, qui est
seule toute seule
puisque Kenban est encore au village. Puisque nous, nous sommes ici. Puisqu'elle est partie sans se retourner, sans nous regarder, sans nous...
- Nous pouvons t'aider ! s'exclame Amerika.
Et la puissance de se voix me ramène à lui. Je n'avais même pas remarqué que j'avais encerclé mes épaules comme pour contenir la panique qui menaçait de me gagner. Je lève la tête. Le navigateur enserre l'un des bras de Sanae et la regarde droit dans les yeux. Il est bien plus grand qu'elle et c'est seulement maintenant que je constate ce fait. Parce que, par son assurance, il a su capter son attention. Je vois ses yeux noir d'ivoire fichés dans ceux noisette de mon ami. Amerika se tourne doucement vers moi et je me rappelle alors qui je suis. La Marine cherche à capturer Sanae. Même si c'est leur devoir, je n'ai pas envie de les laisser faire. Surtout depuis qu'ils ont décidé de s'en prendre à toute l'île. Et à Nanaly. Je suis le Capitaine d'Amerika, il attend mon approbation. Alors je me tiens droite, attrape l'autre bras de Sanae. Un biceps tout en muscles. J'ai l'impression de toucher l'aventurier de Bibidia.
Et alors elle me regarde. Plusieurs émotions se battent au fond de ses prunelles. Elles tentent de s'écraser les unes les autres. Stupéfaction ; obstination trouble et surtout, surtout, surtout de la peur. Peur de ses ennemis ? Oh non, bien sûr que non. Mais peur que la Marine s'en prenne aux villageois pour l'atteindre elle. Peur que quelqu'un soit blessé parce qu'elle est revenue à Qing Chà. Mes phalanges se resserrent sur son biceps. J'ignore pourquoi j'agis ainsi mais j'écoute mon cœur. Et c'est ce qu'il me dicte de faire. Et de dire :
- Nous allons t'aider.
/
Je me demande depuis quand je n'ai plus le vertige ? Depuis que je suis tombée dans un ravin sans fond (cf. chapitre 5 – mon Dieu que c'est vieux!) ? Depuis que mes frères et moi avons construit une cabane en hauteur ? Depuis que je sais grimper à la cime des arbres ? Je l'ignore. L'île de Dawn et ASLA furent des éléments annihilants de certaines de mes peurs. Trois cents mètres me séparent de l'océan. Un pas en avant et je tombe pour me fracasser les os contre l'étendue d'eau marine. Apercevoir mon bateau, le Mahogany, me rassure. Distinguer les trois navires de la Marine le fait beaucoup moins. L'un d'entre eux est quasiment statique depuis que Sanae a détruit sont mât. Un autre avance toujours vers nous. Le dernier a déjà atteint la falaise. Je crois discerner des Marines qui sont en train de s'équiper pour escalader. Je ne suis pas certaine qu'ils ont saisi qu'en amarrant près de la falaise ils ne peuvent plus nous canarder. Le risque de faire chuter des monceaux de rochers sur leur propre embarcation est trop important.
Je jette un coup d'œil derrière moi, comme si par ce simple fait je pouvais invoquer les silhouettes d'Amerika et des quatre enfants. Je pourrais presque entendre leurs foulées dans les graviers. Le navigateur qui court pour rejoindre la Baie Cachée. Les petits à ses trousses pour lui servir de guide puis pour rentrer au village se mettre à l'abri. J'inspire profondément et expire, comme mon ami au bandeau rouge m'a appris à le faire. Ça va aller pour lui. Il s'est proposé pour porter secours à Nanaly et défendre l'ouest de l'île. Je ne dois pas m'inquiéter et me concentrer sur ce qui se passe ici. Mais...
je ne peux empêcher mes mains de trembler.
Fébrile, je suis tellement fébrile.
Je recule d'une dizaine de pas tandis que Sanae garde les yeux fixés sur les Marines qui grimpent l'île. J'accumule de l'énergie dans mon ventre. Elle vient avec une telle facilité que je ne peux m'empêcher de sourire. Je la visualise en train de s'évader sur mes hanches, mes cuisses, mes genoux, mes tibias, mes chevilles, puis lécher la plante de mes pieds. Ça chatouillerait presque. J'applique un forte pression en faisant glisser mes orteils vers l'avant. Exactement de la même façon que lors de mon assaut de « la Barricade », une parcelle de pierre deux fois plus grosse que moi s'extrait du sol. Je la saisis, la place dans la ligne de mire du deuxième navire – celui qui fait encore route vers Qing Chà. Je prends mon temps, à la différence de ma toute première tentative qui avait raté sur Brick Town. Je suis un lance-pierre ambulant. Rappelle-toi Akira, tu ne dois pas détruire leur bateau mais simplement leur mât.
Leur mât leur mât leur mât.
Je lance le rocher au dessus de moi, saute et frappe dessus avec mon tibias en y insufflant de l'énergie.
Leur mât leur mât leur mât.
Le projectile scintille sous l'astre solaire, tout comme le carreau d'arbalète de Sanae tout à l'heure. Il emprunte quasiment la même trajectoire, vil copieur qu'il est.
Leur mât leur mât leur...
Et c'est le pont qu'il percute. Un énorme trou se forme aussitôt dans le plancher, déjà des gerbes d'eau s'y déversent et remontent telle une fontaine. Des cris de terreur arpentent le vent pour importuner nos oreilles. Je passe ma main sur mes yeux. Qu'est-ce que j'ai fait ? Ai-je condamné toutes ces personnes ?
Oui...
Non c'est faux. Ils peuvent abandonner leur navire et rejoindre celui qui est déjà dépourvu de mât. Ils auront du mal à naviguer mais au moins ils ne mourront pas noyer. J'avance d'un pas un peu chancelant vers Sanae. Elle me jette un regard et un petit sourire naît sur ses lèvres pulpeuses. Aucune surprise ne transparaît dans ses iris.
- C'est très impressionnant petite Capitaine, oye.
Mon initiative ne paraît pourtant pas l'ébranler. Je lis davantage de reconnaissance dans ses prunelles que quoi que ce soit d'autre. Des tires de fusil filent à vive allure vers les rares nuages. Les Marines bombardent vers le sommet de la montagne sans nous voir. Sanae ramène ses courts cheveux vers l'arrière, sort deux arbalètes de taille moyenne. Celle de gauche est brune, l'autre est blanche. Elle écarte les jambes ainsi que les bras sur les côtés, une arme dans chaque main. Ses poignets font des moulinets fulgurants, ses doigts rechargent son équipement de manière symétrique. Les coups de feu pleuvent toujours dans le sens inverse de la gravité. Que va faire la gardienne ? Je m'apprête à lui signaler que mon Fruit du démon peut servir de bouclier contre les tires lorsque ces derniers s'endorment.
Et alors la bête qui sommeille à l'intérieur de cette femme se réveille.
Avec l'arbalète platine, elle vise le sol derrière elle et tire. Un grappin en sort et se plante sous les graviers. Elle vérifie qu'il est bien accroché et s'élance. Je tends inutilement mon bras vers elle, comme pour la rattraper alors que je sais, que je sens, que je suis persuadée qu'elle est inatteignable. Dans tous les angles du terme. Elle a sauté, a disparu de mon champ de vision. Je cours pour n'être plus qu'à quelques millimètres du précipice. Juste mon équilibre me retient. Et c'est en admirant Sanae que je me rends compte que la gravité n'a pas la même définition pour tout le monde.
Car elle court à l'horizontal sur la falaise.
Je me frotterais bien les yeux si je pouvais bouger. Ma mâchoire doit être quelque part près de mes pieds. Elle se sert du grappin planté à quelques pas de moi pour éviter la chute libre. Mais même en procédant ainsi elle ne devrait pas être capable d'une telle prouesse. Bon sang, qui est-elle ? Les quelques grimpeurs téméraires s'écroulent tous sur leur navire, terrorisés par cette furie qui fond sur eux. Les Marines doivent être tout aussi abasourdis que moi puisque qu'aucune rumeur ne me parvient. Jusqu'à ce qu'un aboiement résonne et électrocute les consciences des soldats. C'est probablement l'œuvre d'un officier – ou que-sais-je encore, je suis loin de connaître tous les grades militaires. Les tires reprennent. Je ne pense même pas à reculer, bien trop absorbée par la course de Sanae. Au moment où les balles risquent de devenir périlleuses pour elle, la gardienne bondit, toujours à l'horizontale. Elle n'est plus qu'à quelques mètres du nid-de-pie de ses ennemis. Ses pieds décrivent un quart de cercle au dessus d'elle. Elle se retrouve la tête en bas. Le grappin se relâche à mes côtés et part rejoindre sa maîtresse. Elle vise avec son arme brune cette fois et tire. Toujours aussi rapidement. Et
le carreau d'arbalète se fiche
dans le crâne d'un soldat.
Et c'est à ce moment que je me rends compte que je retenais mon souffle durant toute cette action. Ma main frappe ma cage thoracique pour actionner mes poumons. L'air s'infiltre dans mes narines, me rappelant ma présence en ces lieux. Qu'est-ce que je viens de voir ? Est-ce que j'ai halluciné ? Suis-je trop éloignée pour bien distinguer la réalité ? Je me penche de nouveau. Sanae est à présent sur le pont. Et tire, tire tire. Et recharge. Et tire, tire, tire. Et recharge. Et tue, tue, tue, tue, tue tout ce qui se trouve sur ce bateau.
C'est plus qu'un cri dans ma gorge. C'est le hurlement de mes pieds qui protestent, réfutent, désapprouvent totalement ce massacre. Alors mon instinct ne répond plus de rien. Il abuse de ma nervosité. Il m'exhorte à agir, à me mêler de ce qui ne me regarde pas. Et me pousse de la falaise.
Cinglant est le vent. Rugissant est le vent. Omniprésent est le vent. Je n'entends plus les tires, les clameurs, la mort. Et ça m'inquiète. Je n'ai qu'une hâte : atterrir le plus rapidement possible sur le navire. Je plisse mes yeux importunés par les rafales et tente de voir où je suis. Les manches de mon kimono frappent mon épine dorsale. J'essaie de ne pas battre des pieds ni des jambes pour ne pas faire basculer mon corps. Je fixe le pont. Qui se rapproche, qui se rapproche, et qui est à présent si proche que je parviens à distinguer les planches les unes des autres. Je fronce les sourcils, puise dans mon énergie et l'élargie en un arc de cercle sous mes pieds. Le résultat est le même que lors de l'épisode de « la Barricade ». Sauf qu'ici le sol n'est pas en pierre mais en bois. Je dois canaliser mon pouvoir. Je ralentis, ma queue de cheval ne flotte plus au dessus de moi mais me caresse de nouveau les omoplates. Des nombreuses mèches se sont échappées et ondulent sur mes joues et mon torse. Le pont craque sous moi. Si je n'étais pas si concentrée sur mon atterrissage, je prendrai le temps d'observer les mines des quelques Marines qui m'entourent. Au moment où je désactive mon pouvoir sous mes pieds, je perçois de l'agitation sur la dunette. Je manque de tomber à la renverse en voyant Sanae se mouvoir sans un bruit entre ses ennemis. Mêmes ses armes sont silencieuses. Elle a rangé l'arbalète-grappin pour en sortir une identique à celle qu'elle tient déjà dans sa main gauche. Ses bras décrivent des arcs de cercle dans toutes les directions. Cette façon de se déplacer comme une ombre me rappelle quelqu'un... Mais oui...
Hansha.
Je hurle :
- Sanae ! Tu ne dois tuer personne !
Ma voix s'est faite beaucoup plus implacable que je ne l'aurais envisagé. Mais pourquoi devrais-je m'étonner ? Dès qu'il s'agit de sauver la vie d'autrui tout mon corps se fait plus inflexible. Il n'y a pas de « s'il te plaît » qui tienne. La gardienne de Qing Chà s'immobilise pour croiser mon regard, offrant ainsi un angle parfait pour de nombreux soldats. Elle est à la merci de plusieurs fusils. J'en repère trois tout près de moi qui sont bien décidés à ne pas faire de quartier. Je serre les dents et me tourne aussitôt vers eux. Mon énergie immigre dans mon bras droit qui trace vivement un arc de cercle devant moi. On pourrait presque discerner à l'œil nu une onde filer vers le trio d'assaillants. Dont les armes sont propulsées hors du bastingage et sont englouties par les mâchoires de l'océan. Tout comme l'un des trois compères. Les ongles de mes orteils crissent contre les planches. Je ne parviens pas encore à bien doser mon énergie lorsque je l'extrais de mon corps. Les deux Marines lèvent les mains en signe de reddition, les visages déformés par la crainte.
- Que... qu'est-ce qui vient de se passer au juste ?
- Au...aucune idée, je n'ai rien compris.
- Je te reconnais toi...
Je me retourne. Un homme trentenaire pointe son revolver dans ma direction. Deux petites moustaches brunes surplombent sa bouche charnue. Une casquette de la Marine est fichée sur son crâne. Ses yeux pincés et un frémissement dans ses narines me signalent qu'il me déteste pour avoir contribué à semer la zizanie sur son navire. Pour avoir endigué son prétendu sens de la justice. Je soutiens sans ciller ses prunelles étincelantes avec une pensée en tête.
Et toi. Toi je te déteste pour avoir participé à cette attaque, pour avoir mis les villageois en danger. S'il est arrivé quelque chose à Nanaly, s'il lui manque un seul cheveu, je te jure que je vais te...
- T'es la gamine qui vient de voir sa tête être mise à prix, celle qui a croisé la route du Lieutenant Guniraka.
Mon sang se fige à l'entente de ce nom.
- Qu'est-ce que tu peux en avoir à foutre de ce qui se trame ici ? Une misérable forban de ton espèce... C'est quoi ton nom déjà ? « Akari rouge tomate » ?
Précautionneusement, son pouce retire le cran de sûreté.
- C'est « Akira l'Écarlate », je fulmine.
Et j'ai envie, tellement envie que ma voix menaçante se transforme en crachat pour souiller ce sourire confiant qu'il m'adresse. Il se moque de moi. Mes doigts se plient et se déplient. Vas-y tire, tire donc. Je me sens assez confiante pour créer un bouclier qui pulvérisera ta pauvre balle. Et...
Un projectile s'introduit dans l'épaule de ce que je pense être un officier. Par réflexe il lâche son arme et s'égosille à faire exploser les hublots du vaisseau de guerre. Une autre torpille vient se planter directement dans son mollet. L'homme tombe lourdement à terre, vaincu.
- Son pistolet a été forgé dans du Granit Marin. Il aurait pu te tuer, oye.
Ma respiration sursaute en constatant que Sanae est juste à côté de moi. Elle peut être tellement silencieuse quand elle efface sa présence. Du « Granit Marin » ? Pour la énième fois depuis que j'ai quitté l'île de Dawn, j'ai dû mal à comprendre le vocabulaire employé sur les mers. La gardienne a rangé ses armes et s'essuie le front avec un mouchoir. Ses yeux furètent alentour. Je fais de même. Des cadavres jonchent le pont du navire, l'odeur du sang est presque insupportable. Heureusement que l'océan n'est pas loin et nous arrose de ses effluves salées. La moitié des soldats sont toujours vivants. Néanmoins ils sont assez blessés pour ne plus nous importuner. Tout comme l'officier. Je sonde le visage neutre de Sanae, cherchant des mots qui n'existent pas. Elle n'a plus tué personne après que je lui en ai spontanément donné l'ordre. L'arbalétrière fait craquer ses épaules puis se penche contre le garde-fou.
- Le bateau dont tu as perforé le pont a coulé. Ses Marines et ceux sur l'autre embarcation sont en train de ramer pour quitter le secteur. Quant à ce navire là, ajoute-elle en claquant ses sandales en bois contre les planches, il va dériver pendant quelques heures, le temps que les blessés soient capables de reprendre les commandes. J'ose espérer qu'ils ne reviendront pas, oye.
Elle se tourne vers moi en sortant son arbalète-grappin. Elle désigne le sommet de Qing Chà camouflé par les nuages.
- Remontons. Nous avons encore du pain sur la planche.
/
Nous avons à peine le temps de traverser l'armada de nuages qui nous cueillent au sommet que Gaviota est sur nous. Ses ailes m'agressent le visage, je dois me faire violence pour ne pas la repousser. La mouette piaille de toutes ses forces, si je ne la voyais pas je n'aurais jamais pu deviner qu'elle était l'auteure de cette criaillerie.
- Que lui arrive-t-il, oye ? s'enquiert Sanae en rangeant son grappin atypique.
- Je l'ignore... On dirait qu'elle essaye de me dire quelque chose.
Je tente de déconnecter tous mes sens hormis la vue pour me concentrer sur ce que mon amie volatile me transmet. Je la considère avec toute l'attention dont je suis capable, les bras ballants, le cœur inerte et le sol à des milliers, des milliards de kilomètres sous mes pieds. La brune me glisse une phrase ou deux, si ce n'est cinquante, mais je n'entends plus rien. N'existent plus que les ailes de Gaviota, son bec constellé de minuscules taches blanches, et qui s'ouvre toutes les secondes pour brailler comme un nouveau-né. Alors ma bouche reprend vie pour trembler et bredouiller :
- La Baie Cachée... Mes compagnons... Il s'est passé quelque chose...
- Tu en es certaine ?
Je plaque ma paume contre mon front moite. Une sueur froide infeste mon épine dorsale. Une ribambelle de phrases sans majuscule ni point assaille mon cerveau. « ...dépêche je pourrai peut-être... ...est sur les lieux, il ne peut donc rien arriver à... ...au village, si je cours d'abord le chercher il se pourrait que... ». Un claquement de doigt devant mes yeux me tire de ce tourbillon.
- La situation semble critique, petite Capitaine. Nous n'avons pas de temps à perdre ici. Je n'oublie pas que j'ai une dette envers ton équipage, s'il y a quoi que ce soit que je puisse faire tu...
- Va chercher Kenban au village.
Ma voix a tranché son discours. Je fixe un point au loin au hasard, un point qui, je suis sûre, n'existe même pas. Un silence s'installe entre nous. J'ai envie qu'elle me réponde immédiatement, qu'on se mette en route sans attendre. Mes doigts sont désarticulés autour de mes paumes. Ma fébrilité a atteint des sommets, au point que j'en viens à détester la lenteur qui caractérise l'arbalétrière.
- Tu es consciente que je ne peux plus rentrer dans le village, oye ? reprend-elle après ce qui me paraît être un siècle.
- N'est-ce pas toi qui voulais libérer ton peuple de leurs coutumes ? je rétorque en lui adressant un regard impatient.
En contemplant son visage pétrifié, je m'aperçois que c'est la première fois que Sanae me montre cette facette d'elle-même. Ses neurones doivent carburer à vive allure pour lui transmettre l'information suivante : je suis au courant d'une partie de son passé. Mon empressement ne lui laisse pas le temps de croquer cette révélation, ni de la gober pour pouvoir me répondre. Je me tourne complètement vers elle cette fois.
- Ton peuple s'escrime à s'enchaîner à de vieilles traditions désuètes qui vous font tous souffrir. Là bas, dis-je en désignant les grandes haies, il y a des gens qui t'aiment mais qui n'assument pas leurs sentiments parce qu'ils ont peur. Peur de transgresser les règles. Peur de ton courage. Peur de franchir une ligne imaginaire qu'ils ont tracé eux-mêmes. Mais c'est... c'est stupide ça, c'est de la connerie !
Je reprends mon souffle tout en contemplant le ciel. Du haut de cette montagne, les nuages semblent à portée de main. Nous tous, êtres humains qui existons en ce moment même sur Qing Chà, sommes des oiseaux qui n'ont qu'à battre un peu des ailes pour s'envoler vers ces cumulus. Mais il faut croire que certaines personnes vivent encore dans leurs propres cages. Beaucoup de personnes. Je baisse la tête vers la gardienne qui ne me quitte pas des yeux. Ses sourcils sont froncés. J'ai l'impression qu'elle hésite entre me rire au nez - « Tu te donnes des grands airs mais tu n'es encore qu'une gamine ! » - et s'énerver - « Tu ne sais rien de ce qui se trame ici depuis cent ans, alors tais-toi petit écervelée ». Je poursuis sur ma lancée, mes mots devançant tout le reste :
- Tu vas retourner sur-le-champ au village en passant par la porte que tu as toi-même détruite et non par le passage secret des enfants de Zhiji. Ça va probablement faire du remue-ménage, ce qui changera de d'habitude. Mais tu t'en ficheras pour le moment car tu vas retrouver Kenban, le garçon blond qui fait... faisait partie de mon équipage. Tu te débrouilles comme tu veux mais tu me le ramènes à la Baie Cachée. C'est là-bas que tu me retrouveras.
Je halète. J'ai parlé si vite que je n'ai pas pu reprendre ma respiration une seule fois. Désormais les sourcils de mon interlocutrice sont tellement froncés que je distingue à peine ses prunelles.
- Tu as perdu la tête..., souffle-t-elle en changeant d'appui sur ses jambes. L'inverse serait nettement plus raisonnable.
- Je dois retrouver MON équipage, j'objecte durement sans vraiment l'écouter.
- Dont l'un des membres se trouve en ce moment même au village. Tu peux très bien aller chercher ton compagnon toi-même. En tant que gardienne, je me dois de protéger Qing Chà et ses habitants de tout danger extérieur. Je serai bien plus efficace à la Baie Cachée que nulle part ailleurs, oye.
- En tuant tout ceux qui tentent de te capturer ?! je m'écrie en faisant d'amples gestes. Tuer un homme, ce n'est pas défendre sa propre cause, c'est tuer un homme !
Quelle hypocrite tu fais... Oublies-tu tous ces moments éphémères où tu étais à deux doigts d'éliminer ceux qui bafouaient ton sens de la justice ? Crois-tu pouvoir te débarrasser de ce sang qui souillera toujours tes mains ? Le sang de ton père...
- La ferme ! je hurle en m'agrippant les tempes.
Je respire fort, mon cœur bat dans ma tête. Lorsque je redresse cette dernière, je crois que je redoute malgré tout la réaction de Sanae. Je l'imagine soit en pétard, soit atterrée que je me mette à m'époumoner sans raison.
Mais non.
Non, elle se tient juste là, droite comme un piquet, arborant un faciès sans expression. Dans cette posture qu'elle doit probablement prendre lorsqu'elle surveille l'horizon pendant des heures. Des heures à fixer cette ligne qui sépare le ciel de l'océan. Des heures sans bouger d'un pouce. A cet instant précis, mes prunelles plongées dans les siennes, je me sens effroyablement nulle. Je suis l'impatience et elle la patience. Je suis l'inexpérience et elle l'expérience. Je suis l'enfant et elle l'adulte. Toutefois, c'est une impulsion beaucoup trop violente qui me consume à mesure que les secondes s'égrainent. Je suis tellement, tellement, tellement inquiète pour Amerika et Nanaly. Pour l'heure, je me fiche de l'image que je renvoie. Sanae lorgne au fond du typhon de mes billes bleues. Je ne sais absolument plus quoi lui dire pour la convaincre. Je...
Lentement, très lentement, elle sort l'arbalète brune et la pointe sur mon front. Elle murmure :
- Si un seul Marine parvient à pénétrer le village, je te promets de te retrouver la première. Je ne rate jamais ma cible, petite Capitaine.
/
Pitié, pitié, pitié.
Faites que ce ne soit pas trop grave. Quelques égratignures tout au plus. Quelques blessures à panser, quelques bleus dont la couleur variera au fil des jours. Rien de plus.
Que deviendrai-je... ?
Jamais
jamais
je n'ai couru aussi vite. Je ne cherche même pas à reprendre mon souffle. Je ne me souviens plus comme réguler ma respiration pour pouvoir être la plus endurante possible. Mes pieds foulent les graviers à quelques centimètres du bord de la falaise. A tout instant je peux tomber. Mes yeux attendent avidement des repères géographiques. Ils ont faim de stalagmites. Ces rochers qui sortent de l'océan seront l'élément qui me prouveront que je serai arrivée. A la Baie Cachée.
Que deviendrai-je... sans eux ?
Sans Nanaly ? Sans Amerika ?
Oh mon Dieu... Sans Amerika.
Sans Amerika sans Amerika sans Amerika
Amerika
je ne serai plus jamais
jamais capable de naviguer. Je n'aurais plus envie d'être pirate. Ça me détruirait tellement violemment, je
je peux à peine respirer. Je n'arrive pas à le concevoir.
Faites que ce ne soit pas trop grave.
Pitié, pitié, pitié.
/
Je ne vois tout d'abord que les stalagmites. La panique me les représente comme des mains qui se tendent vers le ciel, vers une aide divine. Alors je saute. Et c'est pendant ma chute, alors que les rafales de vent m'envoient le sel de la mer pour obstruer ma vision, que je deviens parfaitement lucide pendant une poignée de secondes. Trois navires de la Marine sont amarrés en mer. Pour se rapprocher de l'île en évitant les stalagmites, ils ont dû naviguer sur de petites barques. Sous mon corps qui chute toujours, je découvre une baie. Je n'en reviens pas que, à bord du Mahogany, nous sommes passés devant sans la voir. Les rochers pointus jouent à merveille leur rôle de protecteur de ce lieu caché. Des soldats ont déjà accosté.
Et ça tire, ça tire, ça tire
dans deux directions différentes.
La plupart tente de cribler de trous une silhouette qui se mouve avec aisance. Des petits tas de sable parviennent à se dresser juste à temps pour stopper la course folle des balles.
Mon cœur bondit.
Boum boum Amerika.
Seuls quelques Marines s'en prennent à une personne isolée et à terre. Elle est s'est blottie à l'entrée d'une grotte creusée directement dans la falaise. Ici aussi, des monticules servent de bouclier entre la victime et ses bourreaux.
Boum boum Nanaly.
Je suis tellement absorbée par ce que je perçois que j'en oublie d'activer mon Fruit du démon pour ralentir ma course. Je parviens in extremis à rejeter assez d'énergie pour m'éviter de m'exploser les deux jambes contre le sol sableux. Lorsque mes pieds heurtent la surface terrestre, tous les muscles de mes membres inférieurs geignent de mécontentement. Mes yeux fiévreux partent aussitôt à la recherche de l'état de santé de mes amis. Amerika est debout et bien vivant. Un soulagement passager gonfle ma poitrine jusqu'à ce que j'aperçoive toutes les blessures qui recouvrent son corps. Une plaie est ouverte sur son front et du sang s'est déversé sur la partie droite de son visage. Tout comme moi il a défait le haut de son kimono. Des entailles, par dizaines, par vingtaines, par trentaines constellent sa peau halée. Mais malgré toutes ces lésions, le navigateur ne semble pas prêt de baisser les bras. En me voyant atterrir sur la minuscule plage, j'ai bien senti ce regard qu'il m'a lancé. Même à cette distance j'ai enregistré sans problème le message.
« Je me suis proposé pour venir ici. Laisse-moi gérer au moins cet affrontement. »
Plutôt mourir que de le froisser en lui portant secours. Comme pour étaler ce qu'il lui reste d'énergie sous mon regard avisé, Amerika recommence à réaliser des galipettes. Le sable se transforme en glaise, tantôt pour le protéger, tantôt pour désarmer les soldats qui l'encerclent. Il utilise une technique que je ne connaissais pas. Ses bras enduis de glaise tirent sans cesse des projectiles non-meurtriers sur les soldats. Cette façon qu'il a de gesticuler... A s'y méprendre, on croirait un félin.
Je tourne la tête. Nanaly est recroquevillée à terre, les mains sur son crâne et le visage caché contre son épaule. Deux soldats situés à environ cinq mètres d'elle vide leur chargeur sur une barrière amovible de glaise. Cette dernière ne cesse de se redresser et de changer de forme pour intercepter les balles des Marines. Je peine à concevoir l'effort que doit fournir Amerika pour protéger la chanteuse à une telle distance. L'urgence me calcine la peau, j'ai envie de hurler à m'en déchirer la gorge. Mon énergie pullule dans chaque muscle de mon corps. Elle réagit automatiquement lorsque Colère est de sortie. A peine ai-je eu l'intention d'expulser les deux tortionnaires qu'une partie de ma force quitte mon corps pour les percuter sauvagement. Leurs corps disloqués heurtent l'un des rochers en forme de stalagmite. Aussitôt des soldats partent repêcher leurs corps. L'impact de mon attaque était telle que j'ai dû leur briser les os. Ils ne sont pas morts mais... ils seront probablement handicapés à vie. Je me cogne le front.
Bon sang, et c'est moi qui faisais la morale à Sanae ?
Regarde à quel point tu es forte lorsque je t'aide...
Et Nanaly ? Nanaly... Je dois la rejoin... Je me fige. Mes membres transpirants sous l'effort sont des liquides organiques qui ont coagulé. Je le vois parfaitement parmi cette escouade qui comporte au moins trente Marines encore debout. Ils n'ont d'yeux que pour Amerika sauf lui. Cet homme accroupi derrière cette butte de sable qu'il a dû élever au préalable. Avec son étrange fusil posé sur son épaule il est en train de viser...
Oh...oh non...
de viser de viser Nanaly.
- ARRÊTEZ !
Je me précipite à m'en arracher l'articulation des jambes. Je prie, prie pour ne pas glisser. Mes pas sont si brutaux, ils contiennent tellement de rage que le sol se fissure dès que j'avance. Nanaly est là, juste là. Je dois arriver à temps, je me l'oblige. L'homme tire sans hésitation, persuadé qu'il est de pulvériser la barrière de glaise et d'atteindre la chanteuse. Et il a raison de porter une telle confiance en son équipement trop singulier pour être inoffensif. Dans la précipitation je ne réfléchis pas, plus du tout. Je dérape devant Nanaly, le corps tourné vers sa frêle silhouette, et j'écarte. Mes bras mes jambes pour couvrir un maximum de place. J'entends le bouclier glaiseux voler en éclats
et ça me transperce le tibias droit.
Je les sens distinctement :
Ma peau éventrée mes muscles déchiquetés ma chair écartelée mon os dilacéré. Ma bouche s'ouvre aussitôt pour laisser sortir un hurlement de douleur mais mon souffle s'est rompu. Je titube, m'appuie sur mon côté valide. Un cri derrière moi m'informe qu'Amerika a neutralisé temporairement mon agresseur. Il faut que je regarde ma blessure, que je découvre ce qui m'a frappée avec une telle virulence. Je baisse les yeux sur ma jambe droite que je sens à peine. Je retiens un haut-le-cœur de justesse, la main plaquée sur ma bouche.
Un harpon est planté dans mon tibias. La lame le transperce. Du sang dégouline encore de l'entaille et a giclé sur le sol. Le sol qui est ravagé. Je comprends alors. En courant j'ai déversé mon énergie dans mes pieds. Je n'ai pas réfléchi et de ce fait mon pouvoir était partout, partout sauf sur moi. J'étais totalement vulnérable. Quelle imbécile...
- A... Akira... ? C'est bien toi ? Mais que...
Je redresse la tête et constate que Nanaly a fait de même. Elle scrute ma blessure, épouvantée. Son chignon qu'elle a dû faire en sortant du bain n'est désormais retenu que par quelques pinces. Je la contemple sans ménagement et note, soulagée, qu'elle ne possède aucune égratignure. Seul son visage s'est métamorphosé en émotion. La peur. Jamais elle n'a paru aussi vulnérable. Parce que son frère n'est pas à ses côtés, elle est plus fragile que jamais. C'est ce que m'avait fait comprendre Kenban (cf. chapitre trente-sept). Voilà pourquoi j'ai envoyé Sanae cherc...
- Mais pourquoi as-tu fait ça ?! s'emporte-t-elle en coupant la parole à mes divagations. Pourquoi t'es-tu interposée ?! Regarde-toi, tu t'es blessée pour moi !
Je prends le temps de récupérer ma respiration qui s'était fait la malle, voyant la douleur débarquer dans mon être. Toujours en train de te dénigrer, n'est-ce pas Nanaly ? Au moins tu ne te forces pas à ériger ce masque sans expression sur ton visage. Je plante mes yeux dans les siens. Ses prunelles sont envahies par des nuages. Je murmure :
- Le jour où j'ai obtenu un avis de recherche, je t'ai promis que je te protégerai.
Mes sourcils tressautent, sensibles à la souffrance. Les siens sont arqués par la surprise. Sa lèvre inférieure tremble, tout ce qu'elle contient depuis des années est prêt à se rompre. C'est trop pour elle. Cette fracture entre Kenban et elle, toutes les fois où je l'ai poussée dans ses retranchements et à présent toutes ces personnes qui tentent de la tuer pour attirer Sanae. La digue ne tient que par miracle. Ses longs ongles agrippent vigoureusement le sable. Certains se brisent tant la prise est brutale.
- Mais pourquoi moi Akira ...?, souffle-t-elle la voix étranglée. Je ne te suis d'aucune utilité...
Je me mords les joues et ferme les yeux. Tout mon corps tremble à présent, de la sueur dégouline le long de ma mâchoire. Oublie la douleur, oublie-la Akira. Rejette-là. C'est à ça que sert ton Fruit du démon, non ? Alors rejette. Que vois-tu ? Qu'est-ce que les paroles de la chanteuse invoquent en toi ? Une silhouette émerge alors sur le fond noir de mes paupières. Une femme blonde aux membres élancés, les bras toujours croisés comme pour se protéger des autres. Et ses yeux...
Ses yeux...
- Parce que tes yeux criaient à l'aide, je chuchote en rouvrant les miens. Depuis le début.
Et ça y est. Ça y est il pleut dans les prunelles azur de la chanteuse. Les nuages se sont entassés en une masse compact qui répandent une averse sur ses joues. Les gouttes énormes renferment un chagrin qui ne demandait qu'à être libéré. Les larmes mettent étrangement en valeur son kimono turquoise. L'énorme tension quitte mes épaules et je me sens au bord de l'évanouissement. Mes paupières se ferment à des intervalles de plus en plus courts sur le visage de Nanaly. Seigneur, qu'elle est belle lorsqu'elle pleure. Sa voix, sublime voix démolie par ses sentiments, me tire vers elle. Je fais un effort pour rester consciente et je chancelle dans sa direction.
- Je... je t'ai dénigrée à la seconde où on s'est rencontrées ! Je t'ai méprisée, insultée, frappée et toi tu cherches constamment à me venir en aide, à me pousser vers le haut. Mis à part Kenban, personne... personne n'a rien fait de tel pour moi. Mais Akira... c'est terminé. Il n'y a rien que tu puisses faire, il faut que tu comprennes à présent...
Sa tête blonde s'affaisse, vaincue. Un courant d'air s'échappe de la grotte derrière elle et balaie ses cheveux. Quelques mèches dorées me chatouillent les jambes. J'écarquille les yeux, tout à coup parfaitement réveillée. Ça y est. La douleur est partie, complètement volatilisée. Elle n'a même jamais existé. Qu'est-ce que la souffrance physique d'ailleurs ? Ce n'est rien qu'une futilité temporaire. Une ineptie. Cette minable, méprisable, misérable douleur ne régnera jamais sur moi. Mes membres ne tremblent plus. Ma conscience explose dans mon être est parvient à faire abstraction de tout, sauf de Nanaly. D'une poigne, je saisis les cheveux sur le haut du crâne de la blonde et l'extrais vers le haut. Elle émet un couinement de surprise. Oh non, je ne vais te laisser croire que tu es vide.
- Si tu savais comme tu te trompes, je vitupère les dents serrées. Ton histoire ne fait que commencer.
Je m'accroupis dans le sable pour que mon visage soit juste en face du sien. Ma main serre toujours ses cheveux. De nombreuses mèches se sont arrachées de son cuire chevelu mais elle ne s'en formalise pas. Elle me regarde, des larmes pleins le visage et elle hoquette. Mon gosier me chatouille, mes poumons se sont gonflés d'un cri qui ne demande qu'à sortir. Je fronce les sourcils et vocifère :
- Je ne te comprends pas et pourtant je m'escrime à te connaître davantage ! Tu n'arrêtes pas de te voiler la face car tu es morte de peur ! Pourquoi es-tu aussi terrorisée de vivre ? Pourquoi détestes-tu le monde entier ? Ça ne te fait rien de voir des gens risquer leurs vies pour sauver la tienne ?
D'un geste je désigne Amerika qui se bat toujours contre les Marines. Ces derniers nous ont totalement oublié étant accaparés par le fauve qui voltige parmi eux. Je beugle :
- Toi et moi savons très bien que c'est faux ! C'est totalement faux et pourtant je suis la seule de nous deux à le percevoir !
Ma voix se répercute en un écho dans la grotte. Je retire l'arme imbibée de sang et la lance au loin. Un flot rouge carmin s'échappe sans discontinuité de la plaie. Il suffisait de voir où se portait le regard de Nanaly lorsqu'elle m'a vue la protéger pour saisir son empathie. La chanteuse tremble de tout son corps. Sa respiration est de plus en plus irrégulière. Je constate alors que mes mots commencent à venir à bout de la barrière mentale qu'elle avait érigé entre le monde entier et elle. Oh Nanaly... Si tu savais... Ce monde que tu fuis est pourri par tous les pêchés de l'homme. Pourtant, il est également merveilleux. Oui, tellement merveilleux. Je relâche les cheveux de la chanteuse et prends délicatement son visage en coupe.
- Toi qui crois que le monde est abominable, tu ne te doutes pas une seconde que ton histoire pourrait changer si tu en avais l'envie. Une histoire qui débuterait à l'instant où tu ouvrirais les yeux.
Je décale sa tête pour la forcer à observer le ciel. Je fais de même qu'elle et souris. Je poursuis, ma voix se faisant plus douce encore :
- Regarde bien ce monde où la lune est toujours blonde, où le soleil flamboie sans se lasser et où les étoiles restent allumées. Même s'il te prend l'envie d'évoluer sache que toutes ces entités seront là, inchangées. Le changement fait peur, je sais de quoi je parle. Si tu ne veux plus rester dans l'ombre, toutes ces choses immuables seront présentes pour te soutenir.
Je ris doucement, en repensant à tout ce que j'ai traversé jusque aujourd'hui. Tellement d'épreuves, des hauts et des bas à ne plus savoir qu'en faire, tellement de souvenirs. Tout cela, tous ces instants me définissent. Tous les changements qui m'ont fait évoluer et qui continueront de le faire. Je me souviens alors que le ciel, la mer, la terre, le vent et tout ce qui m'entourait possédait une force rassurante insoupçonnée. Je baisse les yeux pour voir si Nanaly a fermé les siens, refusant catégoriquement de se perdre dans l'infini du ciel. Mais non. Ils sont bien ouverts, en grands qui plus est. Ses larmes continuent de couler et se perdent entre mes doigts. Ses lèvres entrouvertes laissent passer un filet d'air. Ma bouche tremble tant cette facette qu'elle me présente sans en être vraiment consciente me bouleverse. Je serre les dents et parviens à sourire de nouveau. Je susurre, priant pour que mes mots atteignent ses oreilles dans le vacarme que je discerne à peine.
- Regarde bien, vois-tu à quel point la route est longue ? Parfois le ciel devient sombre, mais aujourd'hui les nuages noirs sont encore loin. Et même si de fatigue tu tombes dans ta course, aie le courage de continuer ton chemin. Toujours.
Mes pouces tracent des courants dans les rivières de ses larmes. Les cours d'eau se mélangent pour créer des fleuves puis deviennent une mer homogène.
- Ne crois pas tout ce que raconte ta peur, ce qu'elle peut déceler dans tes tremblements. Tu es la seule qui peut lire dans ton cœur.
L'une de mes mains quitte toute cette humidité pour venir se poser sur l'emplacement de son organe palpitant. Un rire chevrotant s'échappe de mes lèvres. Ce que c'est émouvant de sentir la vie sous mes doigts. Je ferme la bouche et fronce les sourcils. Non, je ne peux décidément pas la laisser se briser jusqu'à la fin de ses jours. Je ne peux plus la laisser croire que son existence ne vaut rien. On n'a qu'une vie. Trop d'années sont déjà passées, des années où elle s'est perdue dans les limbes de ses souffrances. Il est tant de se réveiller Nanaly. Des silhouettes apparaissent au fond de la grotte derrière elle. Je suis partiellement ramenée à la réalité du moment. Sanae s'est arrêtée à quelques mètres de nous. Elle soutient Kenban qui n'est pas capable de marcher tout seul. Sûrement ont-ils emprunté l'unique passage qui relie la Baie Cachée au sommet de l'île. L'arbalétrière nous regarde attentivement mais ce n'est pas le moment de me laisser distraire. J'attrape vivement les mains de la chanteuse et les serre fermement. Ce changement d'émotions qui vient de s'opérer dans ma tête la ramène à moi. Elle quitte le ciel et me regarde, les yeux élargis au maximum. Ma voix se fait beaucoup plus forte, plus imposante :
- Nanaly ! Tu dois te dire que rien n'est encore écrit, l'avenir ne cesse de se construire ! Il n'y a que TOI qui peux savoir quelles sont vraiment tes envies ! Tout comme il n'y a que TOI pour savoir quel sens donner à ta vie !
Puis-je supprimer les entailles de ton cœur ? Puis-je chasser définitivement les larmes de tes yeux ? Je ne pense pas être aussi présomptueuse, mais j'aimerais tellement, tellement, tellement que tu reprennes les rênes de ta vie. Et dire qu'il existe des tas de personnes comme toi qui se sont laissées submerger par leurs propres douleurs dues à des événements antérieurs. Je repense à Kenban qui cache ses blessures internes derrière des sourires et des blagues. Je repense à Sanae qui subit injustement encore aujourd'hui le contrecoup de ses courageuses décisions. Je repense à Ace qui nourrit une rancœur inextirpable pour son père, une rancune qui s'enracine jusque dans son cœur. Je repense à Sabo qui nous a quitté alors qu'il venait à peine de se libérer des entraves de la noblesse. Et je repense alors à mes propres chaînes, à ces menottes imaginaires qui ont quitté mes poignets lorsque je me suis libérée des horreurs de mon passé. Je serre davantage les phalanges de la chanteuse. Pourquoi de telles souffrances ont-elle vu le jour ? C'est tellement horrible... Personne... Personne ne devrait vivre enchaîné ! Le hurlement qui s'accrochait à mon œsophage depuis le début de mon monologue s'extrait de ma gorge. Je m'époumone en la secouant :
- Pars ! Que ce soit avec les Crimson Pirates, seulement avec ton frère ou même toute seule ! Tu dois partir ! Prendre entre tes mains ton destin, mettre les voiles dès maintenant vers l'existence que tu souhaites mener mais que tu ne t'es jamais autorisée ! Pars ! La liberté n'est pas ici, elle est là-bas !
J'éloigne mon bras gauche pour désigner le décor que je sais derrière moi, derrière Amerika, les Marines et les stalagmites. Derrière tout ça se trouve l'océan, ce conte ouvert aux mille histoires. En prenant conscience de la présence sereine de l'étendue marine, je reviens une fois encore au moment présent. Un nouveau courant d'air plus violent vient flageller la peau de mon torse presque nu. Mais je n'ai pas encore terminé. Je lâche la blonde, ses bras retombent contre ses flancs. Je m'appuie sur ma jambe gauche, me lève et je... Déchirement dans mon tibias. La souffrance physique que j'avais su rejeter revient à la charge pour se marier à ma chair. Et elle apporte avec elle une dot des plus sournoises : fièvre, tremblement et éreintement. Je flanche, mes genoux cognent contre le sable. Non, pas maintenant. Je n'ai pas le droit de m'arrêter de parler. Pas maintenant alors que j'ai toute l'attention de Nanaly. Je repose mon pied droit à terre et pousse dessus. La douleur est fulgurante. Ma vue se trouble aussitôt, j'ai l'horrible impression que ma blessure crache des litres de sang. Mais au moins comme ça je reste éveillée. Une fois debout, je prends une courte inspiration. Je frappe ma cage thoracique et aboie encore plus fort :
- Prends le large, rien ne te retient ! C'est ta vie, elle t'appartient ! Si tu veux devenir une femme et non plus un être inerte ! Une simple femme ! Rien qu'une femme...
Mes doigts fourragent sauvagement dans ma chevelure et arrache l'élastique. Aussitôt, et comme par enchantement une bourrasque se lève dans la crique et s'entrechoque au courant d'air de la grotte. Je me prends la collision des deux rafales de plein fouet. Mes cheveux ondoient dans tous les sens. Ils se laissant guider par les vents qui leur chantent l'hymne à la liberté.
- EN-FIN LIBRE !
Je m'égosille si fort que je suis certaine que toutes les personnes de Qing Chà m'ont entendue. Ma voix se répercute en écho dans la grotte. Je regarde mes mains et me rappelle du jour où mes poignets se sont émancipés de leurs menottes imaginaires. Des attaches éprouvantes forgées dans le sang du passé qui m'empêchaient de vivre l'existence que je voulais mener. Je lève les bras et les écarte, m'offrant totalement à ce souvenir impérissable. Je ris, je ris ! Mon Dieu que c'était bon...
- EN-FIN LIBRE !
Je rugie comme un lion, mes cordes vocales vibrent amèrement dans ma gorge, prêtes à exploser. Cette fois, j'aimerais que mon hurlement parvienne jusqu'aux oreilles de mes frères. J'étends encore plus mes bras, mes épaules gémissent. Mes doigts touchent les deux extrémités du globe. La tempête expire toujours son souffle tiède sur moi. Mes cheveux sont une flamme inextinguible que personne ne se risquerait à dompter. D'ici, j'entends parfaitement le ressac et les vagues du large. L'océan me manque déjà horriblement. Il m'a offert le poste de femme libre en même temps que celui de pirate.
- Enfin libre...
Ma voix se perd avec mes forces. La douleur est encore plus lancinante et me prive de ma stabilité. Je chancelle et m'écroule en avant. J'anticipe l'atterrissage dans le sable moelleux mais il ne vient pas. A la place, mon corps frissonnant est retenu par des membres souples mais assurés. Je sens que l'on m'enserre le dos, ma tête est nichée dans un cou. Odeur de vanille et de camomille. Des mèches caressent ma joue, des ongles longs se plantent dans mes omoplates. Son corps est secoué par encore plus de spasmes que le mien. Une douce chaleur m'accueille. Je souris.
Tu vois ? Je le savais. Ton corps n'est pas froid. Il est chaud.
Chaleur humaine.
Le petit commentaire de l'auteure : Alors ? Pas trop retournés ? Revenons chronologiquement sur ce chapitre.
Des Marines attaquent l'île pour dénicher Sanae. Kenban est bourré, Nanaly est en danger, on peut dire que les Efimera se portent bien ! On sent également qu'Akira a du mal à canaliser son stress, effrayée qu'elle est à l'idée de perdre des membres qui lui sont chers. Heureusement elle peut compter sur Amerika (comme toujours). De même, c'est dans ces moments de tension qu'Akira est la plus implacable. Elle donne des ordres, tel un Capitaine, même à ceux qui ne font pas partie de son équipage. L'urgence du moment la rend peut-être plus fébrile, mais aussi plus autoritaire.
Qu'avez-vous pensé de Sanae ? Son style de combat avec ses arbalètes et ses couteaux ? Le fait qu'elle puisse tuer ses adversaires sans aucun remords ?
Puis vient le passage où Akira fait tout pour ouvrir les yeux de Nanaly. Elle a compris que la manière douce ne marcherait pas, du coup elle la secoue de toutes les façons possibles et inimaginables. J'ai a-do-ré écrire ce passage chargé en émotions. Akira qui prône la liberté, Nanaly qui l'écoute enfin. Elles sont entourées de danger, danger qui est contenu par Amerika. Elles pourraient se faire tirer dessus à n'importe quel moment. Mais qu'importe, à ce moment-là il n'y a qu'elles. Akira parvient à supprimer la douleur de son tibias grâce à son fruit du démon, mais cette incroyable faculté sera-t-elle sans conséquence ?
J'espère que ce chapitre vous aura plu !
Ciaossu !
