Bien le bonjour !

Tout d'abord, je voudrais prendre le temps de répondre à la super review qu'on m'a laissée pour le dernier chapitre :

Kana-chan01 : Aaaaah Sanae ! Je suis totalement d'accord avec toi, Sanae est probablement le personnage le plus intrigant de l'équipage car, comme tu l'as souligné, elle est vraiment difficile à cerner. Comme elle est d'un naturel posé, Akira ne sait jamais trop ce qu'elle pense. Et comme on suit l'histoire à travers le point de vue de la rouquine, nous n'en savons pas plus héhé. Merci beaucoup pour ta review que j'ai trouvée très pertinente ! :) J'espère que la suite te plaira !

"J'ai cru que c'était toi"... Mais de quel personne ce titre concerne-t-il ? Des suggestions ? La réponse sera dans le chapitre !

Citation du chapitre : J'ai cru que c'était toi (traduction de la chanson « I thought it was you », Herbie Hancock)

Bonne lecture ! On se retrouve à la fin du chapitre, je pense que j'aurais pas mal de choses à dire *sourire mystérieux*


Chapitre quarante-deux

J'ai cru que c'était toi

/

- Pourquoi tu pleures Akira ?

- Arrête de dire ça Sabo, je ne pleure pas !

- Bon, disons qu'aucune larme ne coule sur tes joues en ce moment.

- Hrmf...

- Alors, qu'est-ce qui te met dans cet... état?

- C'est que... J'ai fait un cauchemar où il y avait ce garçon blond mortellement blessé juste devant moi et... et... Pourquoi tu étais aussi mal en point ?

- Akira, tu l'as dit toi-même : c'était un cauchemar ! Ce n'était pas moi.

- Je...je sais mais ça avait l'air tellement réel... J'ai cru que c'était toi...

/

Grand Line.

Je n'arrive pas à sortir ces deux mots de ma tête. Depuis trois jours et trois nuits je ne cesse d'y songer. Pourtant avant cette mer attisait ma curiosité autant que les autres. Il faut croire que la conversation avec Sanae a ouvert de nouvelles portes dans mon esprit. De nouvelles envies. Après avoir avoué mon rêve à la cuisinière, elle m'a fait comprendre que mon combat contre les injustices qui polluent ce monde n'aura pas de grandes répercussions sur East Blue. Les îles n'abondent pas ici et sont, pour la plupart, régis par une atmosphère paisible. Bien évidemment, il y a des exceptions à cette sérénité. Le Royaume de Goa sur l'île de Dawn et Timber Town/Brick Town sont de parfaits exemples. Toutefois...

- Les temps sont en train de changer, avait certifié Sanae alors que nous dégustions goulûment son risotto aux asperges. De lourdes perturbations à venir vont faire trembler le monde que nous connaissons. Si tu veux te créer un nom et te faire une place dans la piraterie c'est maintenant. Et pour se faire tu ne peux pas continuer à naviguer sur une mer aussi mésestimée.

Elle s'était avancée vers le tableau en liège qui recouvrait un mur entier de la cuisine. Seule mon avis de recherche y était épinglée pour le moment, bientôt rejoint par celui ostensiblement plus faramineux de l'arbalétrière. Elle tapota sur ma photo et planta ses prunelles d'encre dans les miennes :

- Tu as parfaitement réussi ton entrée en scène alors ce n'est pas le moment de tout faire capoter. Crois-moi, en ce qui concerne les inégalités il y a de quoi faire sur Grand Line. Tout comme les pirates avides de bourlinguer et que tu tâcheras de convaincre de te rejoindre. Tu ne vas plus savoir où donner de la tête, tu vas même oublier ce que « dormir » signifie, oye.

On peut dire que Sanae a su trouver les mots les plus percutants de son vocabulaire. Chaque syllabe était une touche qui a fait tinter le carillon de mes aspirations. Et celles de mes compagnons. De nouveaux vents à répertorier des endroits où les compositions des Efimera n'ont pas encore résonner. Des personnes qui n'attendent qu'une chose : que je leur tende la main.

Grand Line.

J'ouvre les yeux. Mais avant d'atteindre Grand Line nous allons faire une dernière escale pour nous réapprovisionner. Je baisse la tête sur ma liste de courses. Aucun aliment n'y est figuré, je laisse le champ libre à Sanae. Par contre j'aimerais vraiment mettre la main sur un livre regroupant des pirates dont les noms seuls font trembler les cotes. De même, une carte maritime de Grand Line ne serait pas de refus, même si je doute de l'existence d'une telle trouvaille. Enfin, je voudrais dénicher des manuels de médecine, histoire d'approfondir mes maigres connaissances en la matière. Je ne peux le nier : je suis une fervente habituée des états critiques et sanguinolents. Même si cela justifie mon surnom « d'Écarlate », je ne suis pas certaine que mes prises de risque récurrentes fassent plaisir à mon entourage. Si je me blesse, je devrais être en mesure de me guérir seule, histoire de ne pas inquiéter mon équipage. De plus, j'aimerais pouvoir venir en aide à mes coéquipiers si ces derniers se retrouvent un jour en mauvaise posture. L'image affligeante d'un Amerika convalescent m'a fait rendre compte de ceci.

Je balance mes jambes dans le vide, frôlant ainsi la figure de proue représentant des mèches de cheveux. Mon tibia droit m'élance encore mais je peux de nouveau marcher sans béquille. Le Mahogany avance à une allure réduite depuis une petite demi-heure, les vagues venant cajoler l'étrave au lieu de le frapper. Et cela ne semble pas s'arranger. Le vent n'est pas très puissant ce matin et il vient de face. Le premier qui s'en est rendu compte doit être notre navigateur. J'imagine que nous allons bientôt devoir virer de bord pour reprendre de la vitesse.

- ...et pour reprendre de la vitesse nous ne devons pas prendre le vent de face mais, au contraire, le remonter en changeant légèrement de trajectoire plusieurs fois. C'est ce qui s'appelle « louvoyer ».

Je souris et me retourne à l'entente de la voix d'Amerika. Il marche sur le pont, près du bastingage, en compagnie de Nanaly. Ses gestes sont aussi souples qu'à l'accoutumée, signe qu'il s'est totalement remis de son affrontement sur Qing Chà. Ses pas transpirent d'aisance tandis que ceux de la belle blonde sont hésitants. De mémoire, la démarche de la chanteuse a toujours été empreinte d'assurance. Je balaie l'embarcation des yeux et aperçois Kenban à la barre. Même en présence de son frère, Nanaly n'est plus aussi confiante qu'avant. Je ne compte plus le nombre de détails qui ont diamétralement changé depuis notre aventure sur Qing Chà. Cela ne peut avoir qu'une seule signification.

Sa carapace extérieure s'est brisée en mille morceaux.

Ne subsiste que la véritable Nanaly. A la voir on dirait un nouveau né qui ne sait ni quoi faire ni comment se comporter. Toute sa fragilité est mise en exergue. Au moindre faux pas elle pourrait passer par dessus bord. Je m'approche un peu d'eux, descends du gaillard avant et m'assieds sur les marches qui mènent au pont. Le natif de Bibidia libère l'écoute et la présente à la chanteuse. Celle-ci croise les bras, sur la défensive. Sûrement rêverait-elle d'être partout ailleurs, même attachée au grand-mât, plutôt qu'être ici à écouter les cours de navigation du professionnel en la matière.

- Il ne faut ni trop border ni trop choquer. Si on borde trop, le vent ne va pas pouvoir correctement gonfler la voile et le bateau n'avancera pas. De la même manière, si on choque trop la voile devient lâche comme un drapeau et ne fournit aucune force motrice. L'idéal est de trouver le parfait équilibre. Une voile qui est correctement bordée ne doit pas faseyer.

Amerika tire sur l'écoute qui frotte sur le réa dans la poulie. Je sens alors que le bateau vire légèrement à tribord. Puis il tend la corde à Nanaly qui est plus que dubitative. Grâce à l'absence presque totale de vent, j'entends ses mots rassurants. Il lui certifie qu'il n'y a pas besoin d'avoir une force surhumaine pour changer de cap. Les poulies sont là pour aider, notamment grâce aux mâchoires des bloqueurs. La blonde ne quitte pas les mains du navigateur des yeux, comme si elles la révulsaient. S'il a remarqué son manège il n'en montre rien. Elle finit par allonger un bras timide dans sa direction et saisit un bout de l'écoute qui lui évite de rentrer en contact avec mon meilleur ami. Elle observe le filin entre ses doigts puis tire d'un coup sec. Avec si peu de vent il est inutile d'y aller aussi vigoureusement. Alors le corps de la blonde est entraînée vers l'arrière. Le natif de Bibidia est plus vif que moi et a anticipé sa chute lorsqu'il l'a vue agir. Il se penche en avant et

saisit sa taille.

Cri

Nanaly s'égosille, sa clameur est suraiguë. Stupéfait, Amerika la relâche et s'écarte. La blonde tombe au sol, le corps tremblotant. Encore abasourdi, je vois le navigateur tendre sa main pour essayer de l'apaiser. Je me rue vers eux en essayant de ne pas trop appuyer sur mon pied droit et bloque le geste de mon premier compagnon avant qu'il ne la touche. Je suis imitée de près par Kenban qui a lâché la barre pour se précipiter vers sa sœur. Le bateau part à la dérive, quelques boulets roulent sur le pont.

- Je n'ai fait que l'effleurer..., souffle Amerika complètement étourdi.

- Je sais, je le rassure en tapotant son torse. Pour l'heure reprends la barre avant qu'on ne fasse demi-tour.

Il recouvre rapidement ses esprits, comme toujours, et file vers le gouvernail à roue. Je m'accroupis pour être à la hauteur de notre chanteuse. Un rideau de cheveux camoufle son visage. Elle marmonne une litanie presque inaudible pour tout être vivant. Les seuls mots que je parviens à discerner sont

« Pas encore une fois

Pas moi

Pitié »

Tandis que je saisis l'une de ses mains tremblotantes, épouvantée par des suppositions effrayantes, Kenban saisit calmement la figure de sa sœur et écarte sa chevelure d'or.

- Kenban... Pas moi...

- Chut, chut... Je suis là, Akira aussi est là. Il ne t'arrivera plus rien. Tu le sais, non ?

Les mots restent bloqués dans ma gorge. D'autres morceaux de puzzles continuent de remplir le passé des jumeaux. Je serai restée là à me noyer avec mes hypothèses si la voix de Sanae ne m'avait pas tirée vers le haut. Je distingue sa silhouette dans la vigie :

- Île en vue !

J'inspire un grand coup. Pour l'heure il faut que je me calme. Totalement.

Car

cette île va tenter de faire ressurgir la partie la plus vulnérable de mon être. Cette île, qui est notre derrière escale avant Grand Line, a déjà su tisser des liens avec moi. Puisque

c'est l'île où le père d'Ace, Gold Roger, est mort.

c'est l'île où mes parents se sont rencontrés et aimés.

Logue Town.

/

- Cache bien tes cheveux, petite Capitaine.

Je saisis une mèche qui s'est échappée et la ramène dans la capuche. J'abaisse encore plus cette dernière, de telle sorte que mon front ne soit plus visible. Sanae rajuste également la sienne. Je jette un coup d'œil derrière moi mais les silhouettes des autres membres de mon équipage se sont dissipées dans la foule. Je m'arrête un instant et contemple cette quantité affolante de personnes différentes. La cuisinière n'a pas mystifié ses informations concernant cette ville majeure. Tous les navires, y compris les embarcations des pirates, y font une escale pour se réapprovisionner avant de bourlinguer sur Grand Line. Selon les notes que j'ai dénichées sur Seagull et recopiées dans mon carnet, un Colonel de la Marine aurait implanté sa base ici. Il s'agirait d'un dénommé Smoker. Depuis qu'il est présent sur l'île, les pirates se font beaucoup plus discrets. D'où le port de ce manteau à capuche pour camoufler l'identité de l'arbalétrière et la mienne. De plus, Sanae a déjà croisé cet officier de la Marine et d'après elle ce n'est pas un tendre. Vaut mieux tout faire pour l'éviter.

- Je ne voudrais pas être désobligeante mais nous avons une longue liste de courses à nous procurer oye, me rappelle Sanae en agitant un bout de papier.

- C'est vrai, allons-y.

Et comment qu'elle est grande ! Nous avons été obligés de nous séparer en trois groupes pour être plus efficaces. Sanae nous a prêté à tous de l'argent que nous lui rembourserons dès que possible. Le navigateur s'est mis en quête de nouvelles pièces d'accastillage pour le Mahogany. Si les eaux de Grand Line sont aussi tumultueuses que nous l'a décrit l'arbalétrière, il serait très sage de préparer d'éventuelles pièces de rechange. Les jumeaux sont partis livrer quelques concerts de rue pour renflouer la trésorerie de l'équipage. Quant à Sanae et moi, nous nous occupons du réapprovisionnement alimentaire et de quelques fournitures supplémentaires. La cuisinière souhaiterait également débusquer de nouveaux bocaux pour y placer les épices qu'elle trouvera sur notre route.

Un frisson fait trembler mes épaules. Je regarde alentour. Les rues sont larges, les gens sont tous accaparés à leurs affaires, personne ne fait attention à nous, pas même les quelques Marines qui patrouillent dans l'avenue. Le vent est toujours inexistant, les nuages ont contaminé le ciel, toutefois l'abondance d'êtres humains tiédit l'atmosphère. Et malgré tout ça, malgré un entraînement rigoureux pour endurcir mon corps,

là maintenant

j'ai froid.

/

Non, vraiment, j'aimerais beaucoup assister à un bras de fer entre Amerika et Sanae. Cette dernière porte quatre énormes sacs dans chaque main. J'ai eu beau lui proposer plusieurs fois mon aide, elle n'a rien voulu savoir. Tout ce qu'elle a accepté de me léguer sont ces deux Escargophones qui reposent au creux de ma paume. En posant mes yeux sur eux, j'ai cru revoir celui qu'utilisait ma mère. C'était comme si la scène avait eu lieu la veille. Sûrement est-ce à cause de cette ville. Elle me rappelle trop ceux que j'ai éradiqués de ma vie. C'est insupportable. Pour m'extraire de mon irritation, je demande :

- Pourquoi est-ce que tu en as pris deux ?

- Ils nous serviront dans ce type de cas de figure.

- Quel type ? je m'enquiers d'une petite voix, me sentant bête de ne pas comprendre.

- Celui où l'équipage est séparé, répond la cuisinière d'une voix lente.

Je hoche la tête en me mordant la lèvre. Depuis que Sanae a rejoint les Crimson Pirates, mes aptitudes à être un bon Capitaine ont été remis en cause. Ce n'est pas qu'elle cherche à prendre ma place, loin de là. Le problème vient de moi. Je me sens tellement inférieure à elle à plusieurs niveaux. Non, rectification, à tous les niveaux. Elle a tellement plus d'expériences que moi. Est-ce que les autres ont eu la même réflexion ? Se sont-ils dit qu'elle ferait un bien meilleur Capitaine que moi ?

Je saisis ma besace d'une main tremblante. Qu'est-ce qui m'arrive tout à coup ? Est-ce que c'est cette ville qui exploite innocemment mes faiblesses ? Je ne pensais pas qu'elle aurait un tel effet sur moi et sur mon moral. Je range les deux gastéropodes à côté des bouquins que j'ai dénichés dans plusieurs librairies. Trois d'entre eux sont consacrés à une étude plutôt poussée de la médecine. Je vais devoir m'accrocher si je souhaite progresser dans ce domaine. Le dernier ouvrage nous a été offert par un antiquaire avec qui nous avons beaucoup parlé. Il s'agissait d'un ancien pirate de l'ère de Gold Roger. Depuis l'exécution de ce dernier, soit il y a dix huit ans, cet homme s'est reconverti en brocanteur. Pour ne pas avoir de problème avec la Marine locale, il a changé totalement d'apparence et a caché dans une pièce tous les ouvrages qu'il s'est procurés sur la piraterie. Ébaubi par, je cite, « ce qui brûle » au fond de mes prunelles océan, il a accepté de nous léguer un répertoire des pirates les plus célèbres. Le registre tombe en ruine et n'y figurent uniquement que les grosses pointures d'il y a plus de cinq ans. Toutefois, c'est un présent qui m'a beaucoup touchée. En revanche, nous n'avons pas pu mettre la main sur une carte maritime.

Je respire un grand coup pour me donner contenance et avise la pendule d'une église à quelques centaines de mètres de là. Il nous reste encore deux heures avant de rejoindre le bateau. Je lance à l'arbalétrière qui ne présente toujours aucun signe de fatigue :

- On pourrait se poser quelque part pour grignoter et passer le temps.

La moue dubitative de la cuisinière me refroidit encore plus :

- Nous ne sommes pas là pour faire du tourisme. Et puis ce n'est pas très prudent, la Marine rode partout.

Elle doit capter ma déconvenue puisqu'elle ajoute aussitôt :

- C'est toi qui décides petite Capitaine.

En faisant volte-face, je suis prête à me rétracter et oublier cette idée stupide mais c'était sans compter cette devanture

ô combien familière.

Je me statufie. La façade de la taverne qui me fait face me ramène à cette effroyable journée où j'ai appris la vérité. Pourquoi ? Quel est le rapport ? Je ne suis jamais venue sur Logue Town, même quand j'étais petite. Je n'ai jamais pu voir... Mon sang se retourne dans mes veines. Mais si, bien sûr que j'ai pu découvrir certains aspects de cette ville. Par le biais des dessins qui figuraient dans le carnet de ma mère. La façade grenat du bar « Garnet Saloon » luit malgré l'absence du soleil. Sa vitrine expose une ribambelle de liqueurs en tous genres. Une pancarte, où le mot « Ouvert » est joliment calligraphié, est accrochée à la porte d'entrée. J'avale difficilement ma salive et serre les dents. Comme si j'allais me laisser abattre pour si peu. Dois-je me rappeler que je n'ai plus de chaîne ? D'un pas que je souhaite déterminé, j'enjambe le peu d'espace qui nous sépare de la taverne.

Alors que je m'attendais à une ambiance égale à celle qui faisait vibrer les murs du bar de Makino, nous nous retrouvons plongées dans un calme paisible. Pour le coup ça détonne également avec le tohu-bohu de la rue. J'ignore en quoi sont faits les murs mais la pièce est bien insonorisée. Seules les jérémiades d'une quinquagénaire se font entendre. Elle est entourée de quatre autres dames de la même tranche d'âge qui nous observent dédaigneusement. Sûrement les capuches ne leur plaisent-elles pas. C'est bien le dernier de mes soucis. Le tenancier nous salue et nous indique du menton la table la plus éloignée. Je lui souris pour cette attention.

Une fois installée, un verre à saké, un thé et des sandwichs pour nous tenir compagnie, le silence s'installe entre la cuisinière et moi. A vrai dire, ce n'est pas désagréable. Sanae dégage une aura bien à elle et dedans s'y perd de la sérénité. En ce qui concerne le domaine de la curiosité, elle est mon contraire. Elle ne pose quasiment jamais de question personnelle. Je laisse promener mon regard d'un bout à l'autre de la salle. Le plafonnier n'est pas tout récent mais il diffuse un lumière chaleureuse. Les tables ont été frottées de nombreuses fois, le sol balayé et poli tout aussi souvent. Cette taverne respire la propreté et la douceur, je comprends mieux pourquoi la population évite cet établissement. La ville est tellement en effervescence que les bars se mettent probablement au diapason de cette fougue. Cet endroit propose une atmosphère relaxante pour ceux qui cherchent un peu de paix. Et de réconfort. Mon regard se pose sur la femme éplorée dont les lamentations ont repris de plus belle.

- Ces saligauds de pirates... Jamais je ne leur pardonnerai d'avoir étripé mon bien-aimé. Tout ça parce qu'il portait sur lui cette montre d'une valeur inestimable !

- Ils ont payé pour leur crime, tente de la rassurer l'une de ses congénères en lui frottant le dos. Le Colonel Smoker les a tous mis derrière les barreaux.

- Mais ça ne me ramènera pas mon mari ! proteste la malheureuse en claquant son verre contre la table.

Je mords mollement dans mon sandwich. Une tomate s'échappe et s'écrase aux pieds du verre à saké. Elle est tellement mûre qu'elle éclate contre la table. Les éclaboussures rouges sont identiques à des taches de sang. Je repose le casse-croûte dans son assiette n'ayant plus très faim. Sanae n'a pas encore touché au sien. Je perçois son regard sombre posé sur moi. Je n'ai pas oublié qu'elle n'a pas un bon opinion sur nous autres pirates. Et je peux la comprendre. L'image de Bluejam, cet infâme Capitaine qui nous a causé tellement de torts sur l'île de Dawn, s'impose à moi. Je ne peux qu'admettre que certains forbans sont ignobles. Mais il n'y a pas qu'eux qui s'en prennent à autrui. Je repense au père de Sabo, à la Marine corrompue des îles jumelées, à mes propres parents. Je revois Sanae tuer sans aucune pitié des soldats, des êtres humains, nos semblables.

/

- Tuer un homme, ce n'est pas défendre sa propre cause, c'est tuer un homme !

/

J'ai l'impression que ce que j'avais hurlé à la cuisinière se répercute dans la salle. Et pour finir me reviennent les mouvements souples de Hansha, identiques à ceux de Sanae. Elle s'est déplacée sans un bruit, telle une ombre, et s'est retrouvée derrière l'ivrogne, ses mains sur son cou et

crac

crac

crac.

Je repousse définitivement l'assiette et vide d'un trait le verre à saké. Sanae repose son thé en même temps que moi. J'enchaîne tout de go, sans prendre le temps de réfléchir à mes paroles :

- Tu connais Guniraka Hansha, n'est-ce pas ?

Il était inutile de camoufler mon affirmation avec un point d'interrogation, mais mon tact a eu pitié de ma brusquerie. L'arbalétrière plisse les yeux. Elle sort sa longue pipe, appelée également kiseru, et l'expose au regard du tenancier. Il opine du chef, lui donnant ainsi son consentement. Elle sort également de sous son tablier une boîte d'allumettes. Une fois son objet fétiche allumée, elle inspire longuement puis souffle la fumée sur le côté. C'est étrange. Autant je ne supportais pas l'odeur des cigarettes de Dadan, autant celle de la pipe de Sanae ne me dérange pas. L'arôme est délicat. Je me rends compte alors que j'attends de sa part une question qui ne viendra pas, qui n'est autre que « comment est-ce que tu connais cette femme » ? Alors je poursuis :

- C'est un Lieutenant de la Marine. Je l'ai rencontrée et en quelque sorte affrontée sur Timber Town. Elle est redoutable, effroyablement redoutable même. Pourtant elle ne doit pas être beaucoup plus âgée que moi.

- Elle a dix-sept ans, oye.

Mes sourcils viennent caresser la racine de mes cheveux. Bon, selon toute vraisemblance, Sanae connaît davantage d'informations que moi concernant Hansha. Dix-sept ans ? Nous avons donc le même âge. La cuisinière me sonde du regard puis un léger sourire fleurit sur ses lèvres pleines.

- Tu souhaites en savoir plus sur elle ?

Je hoche vivement la tête et me penche en avant. Elle obtient ainsi de ma part toute mon attention.

- Guniraka Hansha avait dix ans lorsqu'elle a intégré la même section que moi qui en avais vingt-et-un. Nous n'étions qu'une poignée mais elle était la seule qui avait moins de quinze ans. Au début, tout le monde la sous-estimer à cause de son jeune âge. Néanmoins il a suffi d'une séance d'entraînement pour nous faire changer d'opinion à son sujet. Je me souviens encore très bien de son air fier, de son maintien haut. Et surtout de ses yeux rouge sang impassibles. Malgré les moqueries qui pleuvaient sur ses frêles épaules, pas une seule seconde elle n'a douté de ses capacités.

Mes mains s'agrippent aux lèvres de la brune, mon corps est suspendu à sa bouche. J'emmagasine tout ce que j'entends.

- Elle maniait les armes blanches avec une dextérité surnaturelle. Elle n'était pas encore très robuste physiquement mais personne n'esquivait mieux qu'elle. Et le plus renversant dans cette séance d'entraînement c'est que... elle ne s'était jamais battue avant.

Ma salive reste bloquer dans ma gorge, m'obligeant à tousser violemment. Le groupe féminin nous lance des regards courroucés et finissent par se lever, soutenant leur amie affligée. A peine ont-elles quitté l'établissement que Sanae reprend son récit :

- Nous avons effectué quelques missions ensemble et un jour elle m'a expliqué qu'elle avait consacré toute son existence à la lecture. Elle lisait tout ce qui aurait pu lui être utile plus tard. Maniement des armes, position du corps dans les combats à mains nues, esquives...etc. En rejoignant notre secteur il ne lui restait plus qu'à mettre en pratique tout ce qu'elle avait appris seule.

Seule. Tandis que Sanae avale une gorgée de son thé, je prends conscience qu'il me manque un élément fondamental dans cette histoire. Les mains crispées sur mes jambes, je m'enquiers :

- De quel secteur s'agissait-il ?

La brune, comme à son habitude, me considère longuement. Puis elle s'incline davantage jusqu'à ce que ses lèvres effleurent mon oreille.

- L'espionnage.

Je me recule sur ma chaise pour pouvoir observer son visage. Elle fait un imperceptible signe de tête vers la table où se trouvaient les donzelles.

- Si je te dis que même en te parlant je suis parvenue à saisir toute la conversation de nos ex-voisines, est-ce que tu me crois ?

J'en reste bouche bée. La brune pose son kiseru et croise les bras sur sa poitrine opulente. En vérité elle ne doit pas réellement attendre de réponse à sa question. A présent ses paroles sont presque inaudibles, je dois mon concentrer pour percevoir tout ce qui s'échappe de sa bouche.

- Partout dans le monde, des officiers envoient continuellement au Gouvernement Mondial des rapports sur les hommes et les femmes dont ils ont le commandement. Aucun soldat n'est épargné, une fois qu'on intègre la Marine nos faits et gestes sont épiés. Le Gouvernement Mondial est très attentif à cela et revendique certaines facultés chez les Marines pour les faire intégrer mon ancienne section. Missions d'infiltration, de surveillance, de reconnaissance, de recherche d'informations top secrètes... Voilà ce qui a rempli mes journées pendant presque six années, oye. Je ne suis restée qu'une Marine lambda que l'espace de quelques mois. La sélection de cette section ne se fait donc pas au hasard. Même si nous étions un service spécial, tout n'a pas toujours été rose, que ce soit pour nous ou pour nos cibles, si tu vois ce que je veux dire.

Elle fait une pause stratégique, histoire de me laisser encaisser ses révélations. Avec un tel savoir, je comprends mieux pourquoi Sanae possède une prime pareille sur sa tête. Dans un sens ce n'est pas plus mal qu'elle aie quitté son île. Tôt ou tard, les autorités mondiales auraient envoyé des officiers plus compétents pour l'éliminer. De plus, à bien y réfléchir, tout coule de source dans cette histoire. Le fait que Sanae se déplace sans bruit malgré ses chaussures en bois, sa gestuelle souple et fluide identique à celle de Hansha, leurs sangs froids pour abattre des êtres humains. Mais aussi leurs capacités à se fondre dans la masse puis, en l'espace d'une seconde, à écraser l'atmosphère avec leurs auras intimidantes. Malgré leur écart d'âge, il est clair que ces deux femmes se sont côtoyées et ont appris l'une de l'autre. Du coin de l'œil je repère le tenancier qui s'escrime à nettoyer la table précédemment occupée. A cette distance, il ne peut pas nous entendre. Je murmure tout de même par prudence :

- Et Hansha ? Qu'est-elle devenue par la suite ?

Sanae inspecte mon visage une fois encore puis continue son récit :

- Lorsqu'elle eut treize ans, le Gouvernement Mondial en personne a décidé de lui faire quitter notre section. Ce qui n'était encore jamais arrivé à ma connaissance. A priori, il avait des projets pour elle.

Je hoche machinalement la tête, les yeux perdus dans le vague. La cuisinière pose sa main douce contre ma joue puis saisit mon menton pour me rapprocher d'elle. Elle sonde mes yeux et déclare :

- C'est intrigant. D'une certaine façon, tu me fais penser à elle.

/

Il nous reste une heure à tuer. Et les rues sont de plus en plus bondées. Voir autant de monde me donne la nausée, les quelques bouchées que j'ai peiné à avaler sont restées bloquer dans mon œsophage. Et j'ai froid. J'ai si froid, c'est incompréhensible. Quelle idiote en même temps, les quatre coupes de saké que j'ai avalées ne vont pas m'aider. L'ingestion d'alcool entraîne une baisse de la température corporelle. Et s'il n'y avait que ça comme problème je pourrais le supporter. Seulement il y a tous ces décors qui me parlent. Dès que je lève la tête je repère une façade, une devanture, une enseigne, une terrasse qui m'appellent.

- Retournons au navire, je déclare en tirant sur ma cape pour me tenir chaud. Même en ôtant le pavillon et en verrouillant les portes rien ne nous certifie que des intrus ne soient montés à bord. Alors je...

Je ralentis la cadence jusqu'à m'arrêter totalement en plein milieu de l'avenue. Quelque chose me frappe. Enfants, couples, individus emmitouflés dans des couches d'habits, Marines, retraités... Tous progressent dans la direction opposée. Je me retourne et guette un événement particulier, mais la foule est trop dense pour que j'aperçoive quoi que ce soit.

- Où vont-ils ?

- Vers le centre de Logue Town. Toutes les personnes qui accostent sur cette île souhaite voir de leurs propres yeux l'échafaud avant de mettre les voiles.

L'échafaud.

Mais oui.

Un pas en avant.

Comment ai-je pu oublier ? Mon malaise était tellement envahissant qu'il m'a empêché de me souvenir d'une chose aussi essentielle.

Deux pas en avant.

C'est sur cet échafaud que juste avant de mourir le père d'Ace, Gold Roger, proclama un discours qui changea le monde entier.

Trois pas en avant. Mon cœur s'éclaire. Et diffuse sa faible chaleur dans mon corps.

Comment ai-je pu oublier bon sang ? Rien ne m'empêchera de voir l'échafaud. Absolument rien.

Quatre pas en avant. Des rayons commencent à percer la glace de mes membres. Néanmoins ce n'est pas assez pour me réchauffer complètement.

Je zigzague entre toutes les tranches d'âge, me frayant un chemin difficilement parmi toutes les corpulences du monde. Les mouvements de Sanae sont tellement ondoyants qu'elle ne frôle personne. Elle n'a pas dit un mot, n'a pas posé de question quant à mon changement d'avis et de direction. Nous débouchons finalement sur une place gigantesque et surpeuplée. Par mesure de précaution je saisis le poignet de l'arbalétrière. Je ne suis pas certaine qu'elle approuve cette initiative mais il serait malavisé de s'éloigner l'une de l'autre ici. Quoi qu'il en soit elle ne rompt pas notre lien.

Au bout de ce qui me semble une éternité, nous nous retrouvons à une trentaine de mètres de la plateforme d'exécution. A peine ai-je posé mes yeux dessus que mon cœur s'est mis à tambouriner à un rythme effréné. Je ne l'imaginais pas si haute et pourtant ce détail paraît logique si on se penche sur le sujet. Cet échafaudage en fer a été conçu de telle sorte que toutes les personnes présentes sur cette place aient pu voir le Roi des pirates se faire exécuter. De ce que je sais, il s'est délibérément fait arrêter, de ce fait le Gouvernement Mondial a dû scrupuleusement préparer cet événement. C'était il y a vingt ans. Si je me concentre très fort, avec une telle affluence autour de moi, je pourrais presque imaginer la scène. Je dis « presque » parce que j'ignore à quoi ressemblait Gold Roger. Quels traits de son visage sont semblables à ceux d'Ace ? La cuisinière se libère doucement de ma poigne et susurre près de mon oreille :

- Logue Town est surnommée la ville où tout commence et où tout se termine.

La ville où tout commence l'amour de mes parents la vie de Gold Roger.

Et où tout se termine l'amour de mes parents la vie de Gold Roger.

Tout mon corps frémit. Un homme me bouscule et ne s'excuse même pas. Machinalement, je tire sur ma capuche pour qu'on ne distingue pas mon visage. Celui de la brune est toujours parfaitement camouflé. Je serre un poing et le place contre ma cage thoracique. Que m'arrive-t-il ? Pourquoi est-ce que je me sens aussi... mélancolique et excitée ? Parce qu'ici je me sens étroitement liée à Ace, à ce grand frère que je n'ai pas vu depuis plus d'un an ? Oui sûrement, mais il n'y a pas que ça...

Gold Roger... Tout ce que je sais de lui me vient de Sabo. C'est lui qui m'a briefée sur le Roi des pirates. Il ne savait pas grand chose mais je me souviens encore de chaque parole, chaque mot prononcé à cet instant. Car le sujet concernait Ace. Car tout ce qui se rapporte à lui a toujours su capter l'entièreté de mon attention. Si je me concentre très bien je revois encore Sabo assis à côté de moi dans la cabane ASLA. Il... Sueur froide.

Quel visage avait-il ?

Je plaque une main tremblante contre ma bouche pour empêcher un hurlement de sortir. L'autre se cramponne à mon cœur qui me lance, me lance, me lance toujours plus fort. Je peux à peine y croire. Attends, reste calme Akira. Ils sont là, intacts, quelque part au fond de moi. Mes souvenirs de Sabo. Il y en a tellement, bien sûr qu'ils sont là ! Alors pourquoi son image est-elle si floue ? Un liquide envahit mes prunelles mais je me refuse à le laisser s'enfuir. Si je pleure, là, maintenant, ce seront des litres de douleur qui vont s'extraire de mes yeux. Rappelle-toi Akira, bordel, rappelle-toi ! Lui qui portait toujours cette veste bleue et son haut-de-forme noir. Il avait un nez retroussé, une dent manquante et... Et ensuite ? Il avait des yeux noirs, des cheveux bouclés blonds et...

- Comment ça tu as perdu « Boucles d'or » de vue ?!

Je me retourne brusquement, sortant tout aussi brutalement de mes pensées. La jeune femme postée derrière moi sursaute et nos regards se croisent. Les siens sont bleu de minuit, une teinte plus foncée que les miens. La surprise asperge son joli minois. Sans doute ne s'attendait-elle pas à ce que je la reluque de cette manière. Elle se force à sourire et approche un Escargophone près de sa bouche. Elle se détourne légèrement en rabaissant la capuche sur son visage. Je constate seulement maintenant qu'elle est vêtue d'une cape. Elle aussi, tout comme Sanae et moi, ne souhaite pas être reconnue. Qui est-elle ? Je fais mine de m'intéresser de nouveau à l'échafaud mais ne peux m'empêcher de tendre l'oreille.

- Heureusement je distingue très peu de Marines dans les environs, ce qui est étonnant de la part d'une personne aussi précautionneuse que Smoker... Oh, tu crois que certains soldats sont également déguisés ? Raison de plus pour rester sur nos gardes. Bon alors, tu ne l'as toujours pas retrouvé ?

Ça ne doit être qu'une impression mais j'ai le sentiment qu'il y a de plus en plus de monde autour de nous. Je crois même que Sanae me fait cette réflexion. Le brouhaha déborde, il est insistant et pénible. Pourtant seule la voix de cette jeune femme est pénétrante et je me demande pourquoi.

Mon cœur.

Mon cœur recommence...

- Pour quelles raisons a-t-il souhaité venir ici ? C'est un mystère... Tu crois que ce lieu lui rappelle quelque chose ? Il... Oh attends je crois l'apercevoir !

La femme émet un claquement désapprobateur avec sa langue.

- C'est pas possible, il a retiré sa capuche et remis son chapeau ! On ne voit que lui !

J'en appelle à toute la discrétion dont je suis capable et embrasse la même direction qu'elle du regard. Je ne sais qu'elle force m'anime, je ne sais où souhaite me guider mon instinct. Mais il me hurle

il me hurle

qu'il y a quelque chose là-bas.

Quelque chose qui réchauffe mes membres autant que la plateforme d'exécution.

Haut-de-forme

Mon cœur.

Mon cœur recommence...

Mon cœur recommence à battre.

Un haut-de-forme noir est visible et dépasse légèrement les têtes de la majorité des individus m'entourant. Oh mon Dieu, il signifie tellement...

à battre à battre à battre à battre à battre

Il signifie tellement de choses pour moi. Je hausse tellement les sourcils qu'ils caressent le ciel. Mes pieds décollent tellement vite du sol que je sens chaque muscle se contracter. Mes jambes me détestent, je ne m'échauffe jamais avant de les malmener. Mon tibias droit fulmine, il m'engueule à la seconde où je débute ma course effrénée. Je perds aussitôt ma cape dans mon sillage. Mon cœur qui BAT BAT BAT explose dans ma poitrine, se mélange à mon sang qui PULSE PULSE PULSE dans mes veines.

Je pousse. Tout le monde. Aussi bien les hommes que les femmes, les personnes âgées que les enfants. De nombreuses personnes se transforment en domino et se renversent à mon passage. Ça proteste, ça se blesse en chutant, les insultes fusent, toutefois ma conscience est enfermée à double tour. La terre pourrait se mettre à trembler, la foudre pourrait s'abattre sur l'échafaud, je continuerai de courir.

Vers ce haut-de-forme noir que je ne distingue déjà plus, englouti par la foule.

- NON ! je hurle.

Me reviennent alors ces cinq mots qui furent prononcés par Dogra il y a huit ans de cela.

Sabo s'est fait tuer.

Ils se jettent à ma figure, entravent mes mouvements, me bloquent les appels d'air dans ma gorge. Je hoquette et perds le peu de souffle que j'ai conservé. Mais pas question de ralentir. Je beugle :

- POUSSEZ-VOUS !

Et je pousse alors plus fort, j'envoie valser tous ceux qui ne s'écartent pas. Un gosse se perd contre mes jambes. Je le dégage si violemment sur le côté qu'il s'écorche les genoux et se met à pleurer. Quelqu'un m'attrape le bras, je crois reconnaître la casquette d'un Marine. Je l'entraîne férocement vers moi en rugissant comme un lion, et le balance au dessus de la masse humaine.

Sabo s'est fait tuer.

Où est le haut-de-forme noir bon sang ?! Je reprends ma course folle. Je ne gèle plus, je brûle. Mais c'est normal. Il est mon soleil, mon guide. Il l'a toujours été. Ses rayons ont toujours su réchauffer mes membres les plus gelés.

Sabo s'est fait tuer.

NON ! Non, c'est faux, il est juste là ! Il est...

Mes bras sont ramenés derrière moi, une masse me percute par derrière. Je tombe en avant, la tête et le corps éraflés par les pavés. Quelqu'un s'assoit sur mon dos, m'entravant de tout mouvement.

- Qu'est-ce qui te prend, oye ?

Sanae. Sa voix et sa présence sont des liens qui me retiennent à la réalité. à ma réalité. Non...

- Laisse-moi ! je m'époumone en me débattant en vain.

Je ne veux pas y retourner maintenant... La brune se penche à mon oreille.

- Tu as semé un sacré désordre, petite Capitaine. Smoker et d'autres Marines vont probablement rappliquer ici d'un moment à l'autre. Nous devons partir immédiatement.

- Non...

Je geins, le menton égratigné contre le sol dur. De là où je suis je ne discerne plus que des pieds. Je ferme les paupières très fort, imposant à mon esprit l'image qu'il me reste de Sabo. Toujours floue. Mes lèvres tressaillent.

- Je voulais juste..., je balbutie dans un murmure inaudible pour tout le monde sauf pour cette ancienne espionne du Gouvernement.

Juste revoir son visage, ses yeux, son sourire. Je voulais...

Je fais un effort surhumain pour retenir mes larmes, la promesse que je me suis faite agissant comme un barrage. Ma propre naïveté me saute aux yeux et je me sens affreusement stupide et irresponsable.

Sabo s'est fait tuer.

Ces cinq mots sont gravés dans le temps, je n'ai aucune emprise dessus. Néanmoins, l'espace de quelques minutes, d'une poignée de secondes,

j'ai cru que c'était toi.


Le petit (gros) commentaire de l'auteure : Ah que vous revoilà !
Avant de revenir sur cette fin de chapitre que j'ai souhaité haletante - vos petits coeurs ne vont jamais me pardonner -, parlons tout d'abord du début.
Nouvel destination pour les Crimson : Grand Line ! Ah que j'ai hâte qu'ils commencent à naviguer sur cette mer pleine de mystères et de péripéties ! Nous retrouvons nos compagnons en train de vaquer à leurs occupations. Amerika a bien noté le changement qui s'est opéré en Nanaly et lui propose alors un petit cours de navigation (pour mon plus grand PLAISIR). Malheureusement cela tourne mal pour la blonde... Pourquoi a-t-elle réagi ainsi ?
La réponse viendra plus tard. Pour l'heure, l'équipage fait escale sur la dernière île avant Reverse Mountain : il s'agit évidemment de Logue Town. Logue Town est une île/ville très importante déjà dans le manga mais dans ma fic aussi ! Elle évoque l'endroit où les parents d'Akira se sont rencontrés et aimés. Cela renvoie obligatoirement la rouquine à son passé. On sent toutes ses faiblesses ressortirent. S'ajoute à cela son sentiment d'infériorité par rapport à Sanae.
Enfin, bouquet final : Akira aperçoit Koala. Parce que oui, vous vous en doutiez sûrement, il s'agit bel et bien de Koala ! Et alors là, énorme choc psychologique pour la Capitaine : elle aperçoit un haut-de-forme. Et qui dit haut-de-forme dit... Sabo ! Ce passage a été assez éprouvant à écrire. Je voulais faire ressortir toute la peine d'Akira, mais également un espoir fou qu'il soit vivant.
D'ailleurs, j'ai voulu faire un parallèle avec le moment où elle apprend qu'il est "mort", dans le chapitre 17. A la fin du chapitre, Akira pense "Mon coeur s'est arrêté de battre", et là en croyant apercevoir Sabo (et au final c'était VRAIMENT lui mais elle l'ignore) elle pense "Mon coeur a recommencé à battre".
A cet instant, l'esprit d'Akira ne tourne pas rond, heureusement que Sanae est là pour la calmer... à sa façon ! Est-ce que cela aura des répercutions sur notre Akiki ?
J'espère que ce chapitre vous aura plu ! Je vous dis à bientôt !
Ciaossu !