Bien le bonjour !

Tout d'abord j'aimerais remercié comme il se doit gredetforgeweasley et anujen666 pour leurs follows et leurs favoris, ça me touche énormément d'être suivie après tout ce temps. Vraiment, votre présence est un véritable soutien pour moi et ça me booste à fond ! J'espère de tout coeur que la suite des aventures d'Akira seront à la hauteur de vos attentes !

Par rapport au chapitre, voyez à quel point son titre annonce des événements JOYEUX, plein de sourires et de gaieté ! De quoi mettre de bonne humeur ! En vérité, rassurez-vous le chapitre est loin d'être totalement dramatique, ce serait trop plombant. J'espère que vous l'apprécierez !

Musique qui m'a inspirée pour ce chapitre :
Hmmm il y en a plusieurs mais je me souviens surtout de celle-ci :
Linkin Park - One more light (Melody cover)
Probablement l'une des meilleures covers que j'ai écoutées de ma vie. L'originale est déjà chargée en émotions, elle est sublime. Mais la cover de Melody me fait davantage penser à Nanaly. Aaah je n'en dis pas plus, je ne veux pas spoiler le chapitre ! *smile*

Citation du chapitre : Tes larmes ne tombent pas, elles s'écrasent sur moi (traduction des paroles de "Tears don't fall" de Bullet for my Valentine)

Bonne lecture ! On se retrouve à la fin du chapitre pour le traditionnel petit commentaire de l'auteure !


Chapitre quarante-quatre

Tes larmes ne tombent pas, elles s'écrasent sur moi

/

- Tu sais Sabo, je n'aime vraiment pas voir Luffy pleurer. Ça me fait mal.

- Ça ne doit pas être évident pour toi, il pleure quasiment tous les jours même s'il essaie de le cacher.

- C'est vrai. Mais je suis certaine que quand il sera plus vieux, il se sera endurci. A l'inverse, il rira pour un rien.

/

Nous sommes encerclés. Totalement cernés.

Par des plantes aromatiques.

Elles sont tapissantes, nous arrivant ainsi aux chevilles. Toutes celles qui nous assiègent sont pourvues de minuscules feuilles ovales et de microscopiques fleurs lavande. Une subtile odeur de citron s'en dégage. Le rendu final est à la fois broussailleux et harmonieux, ce qui le rend encore plus singulier.

- C'est du serpolet, explique Sanae en ouvrant la marche sur le sentier. Ses caractéristiques aromatiques sont assez proches de celle du thym. Il s'agit de la spécialité de Timu, oye.

Ces végétaux entourent l'île. Ils sont délimités d'un côté par des rochers barbouillés de lichen et de l'autre par des clôtures en bois. Au delà des barrières nous pouvons distinguer d'autres cultures plus hétéroclites. Aucun arbuste, juste des plantes aromatiques et herbacées. Gaviota caquette de contentement et survole l'île. Toutes ces odeurs qu'elle affectionne doivent la rendre dingue. Comme toujours lorsque je suis entourée par la nature, mon cœur s'emballe de contentement. Du bout du doigt je touche ma cage thoracique pour le sentir. Il bat fort. Je souris doucement. Ça me rassure qu'il puisse encore battre avec une telle ferveur pour des merveilles pareilles. Après avoir subit un véritable ascenseur émotionnel ces derniers jours, je suis apaisée de ressentir quelque chose d'aussi simple.

Sur l'étroit sentier, nous marchons à la queue leu-leu. Kenban est devant moi et ne prend pas la peine de contempler le paysage. Ce genre de décor le laisse indifférent. Ses deux mains sont plongées dans ses poches. Je me demande laquelle est endommagée. Par ma faute. Je déglutis. Pour penser à autre chose, je me baisse vers les plantes, cueille une petite fleur et la dépose dans les cheveux de Nanaly qui se tient derrière moi. Elle ouvre la bouche d'étonnement puis me renvoie le sourire que je lui adresse. Au bout de quelques minutes, nous parvenons à la clôture. D'ici, nous pouvons distinguer des hommes accroupis, le nez dans leurs plantations. Sanae se tourne vers nous et désigne la barrière avec son kiseru. Partout est inscrit

« DOMAINE INTERDIT AUX PIRATES. ON VOUS AURA PREVENU ! »

Bon, je crois que ce n'est toujours pas aujourd'hui qu'on fera preuve d'un peu de bon sens. Nous escaladons chacun notre tour la clôture et passons de l'autre côté. Nous sommes aussitôt accueillis par des plants plus hétéroclites. Et par cinq agriculteurs. Ils sont armés de pioches, de fourches ou de pelles. Et portent des masques à gaz.

- N'avancez pas d'un pas de plus ou on vous embroche le derrière bougre de galapiats !

- Les pirates n'sont pas la bienv'nue ici ! Savez pas lire ou quoi ?

- Foutez l'camp, et qu'ça saute !

Nous obtempérons, enfin à moitié. Nous nous sommes bel et bien arrêtés mais hors de question de partir d'ici avant que le Log Pose ne soit rechargé. J'espère seulement que Sanae sait ce qu'elle fait. La cuisinière s'avance tranquillement vers les paysans, se délestant de sa discrétion naturelle par la même occasion. Tous les regards convergent vers elle.

- Ferdinand, c'est comme cela qu'on salut une vieille amie, oye ?

- Nom d'un pétunia, ne me dites pas que je vois c'que je vois !

L'agriculteur qui s'était adressé à nous en premier dépose sa fourche, retire son masque et rejoint Sanae sans la quitter des yeux. Il lui saisit une main avec ses deux paluches velues. Ses poils ont également envahis ses avant-bras et l'ont doté d'une généreuse barbe noire. Son chapeau de paille me fait automatiquement sourire. Des larmes perlent au coin de ses yeux.

- Et toi qui avais dit qu'on n'serait plus amenés à se revoir !

- Il faut croire que les circonstances en ont décidé autrement, répond chaleureusement Sanae.

Et c'est l'effervescence. Les autres cultivateurs, jusque là belliqueux, se mettent à pousser des hurlements mi-humain, mi-coq. Ils se jettent sur l'arbalétrière qui, tout en restant pudique, affiche une mine réjouie. Tout prend sens dans mon esprit. Sanae, amour des épices + Timu, plantes aromatiques à profusion = concordance. La femme aux cheveux auburn se tourne vers nous et nous présente tour à tour sans omettre le fait que nous sommes des pirates. Et elle aussi à présent. Bien qu'ils soient sidérés par cette révélation, ils ne se montrent plus du tout hostiles comme de prime abord. Ils doivent vraiment estimer Sanae pour mettre de côté leur ressentiment pour les forbans. Ils nous invitent même à les suivre jusqu'à un chalet que nous apercevons au loin.

Nanaly s'agrippe à mon bras durant tout le trajet. Depuis que sa carapace s'est rompue, elle n'est plus du tout à l'aise avec les hommes. Je me souviens du mépris qu'elle affichait pour eux auparavant. A présent je ne discerne que de la crainte. Avec des talons aussi hauts, ça ne doit pas être évident d'avancer sur ce chemin terreux. Je ris intérieurement en la voyant vaciller à chaque pas qu'elle fait. J'aime sa compagnie. Et je suis heureuse de le penser sincèrement. Hier, seule sa présence m'était supportable. Nous avons passé notre journée à la proue du navire à fixer l'horizon. Nous ne parlons pas beaucoup mais nous trouvons du réconfort dans la présence de l'autre. Je n'aurais jamais songé que notre relation évoluerait de cette façon. Reste à voir si la chanteuse se sentira prête un jour pour s'ouvrir à Amerika.

Pincement dans le cœur. Je lance un regard à la dérobée au navigateur qui discute avec deux des paysans. Nous n'avons pas reparlé de notre altercation d'hier. Nous faisons comme si de rien n'était, nous échangeons des banalités. Néanmoins je sens qu'un fossé s'est créé entre nous. Un fossé qui n'existait pas avant la naissance de Colère. Un fossé que je ne me sens pas apte à reboucher pour le moment. Un torrent d'émotions habite en moi et ne demande qu'à être remué. Je ne cherche pas à être hypocrite et lui non plus. Ce n'est pas notre genre. Je l'ai déçu, ça me peine de le penser mais c'est la réalité.

Mon regard converge ensuite vers Kenban et plus précisément vers la main qu'il laisse délibérément au fond de sa poche. Main droite donc. Kenban est droitier, il ne peut plus utiliser ses quelques instruments pour le moment. D'ailleurs il n'a plus joué depuis Qing Chà. Comment les jumeaux ont-ils fait pour récolter de l'argent sur Logue Town ? Est-ce que Nanaly a dû chanter en solo ? Et c'est seulement maintenant que je m'en rends compte de tout ça bon sang ! Je me sens encore plus mal que je ne l'étais déjà. Nanaly est-elle au courant ? Probablement. Et si ce n'est pas le cas je dois lui dire la vérité. Je respire profondément pour recouvrer mon calme mais ce n'est pas évident. Car procéder ainsi pour me détendre, c'est Amerika qui me l'a appris. Où que je pose mon regard, où que navigue mon esprit, il y a quelque chose qui m'afflige.

Ne pense pas à Ace ne pense pas à Ace ne pense pas à Ace ne pense pas à Ace ne pense...

- Tu vas bien Akira ? s'enquiert la blonde en se penchant vers moi. Si quelqu'un t'a fait du mal dis-le moi, j'irai lui dire le fond de ma pensée.

Je contemple la musicienne, son beau visage soucieux. Je suis émerveillée par cette bravoure qui surgit lorsque quelque chose me concerne. Je lui souris, retire sa main de mon bras pour la placer entre mes phalanges. Pour me pousser vers l'avant, je visualise notre relation. On en a parcouru du chemin pour en arriver là. Cela avait si mal commencé entre nous. Désormais nous trouvons du réconfort et un profond soutien en la présence de l'autre.

/

Le dénommé Ferdinand, alias le chef de cette communauté, s'assied à côté de moi. Je crois reconnaître un sourire derrière sa moustache fournie lorsqu'il secoue une bouteille sous mon nez.

- Qu'est-ce que c'est ? je m'enquiers curieuse en m'accoudant plus franchement à la table.

- De l'absinthe pardi !

Je pince les lèvres en le voyant servir une rasade d'alcool dans ma tasse de thé au serpolet. J'imagine que les normes voudraient que je me montre polie avec mes hôtes. Autant leur faire ce plaisir en remerciement pour leur accueil. Ferdinand se redresse et allonge sa chope vers le centre de la table.

- Trinquons à la santé des amis de Sanae ! Comme le dit le diction, « les amis de mes amis sont mes amis », même si ces derniers sont des pirates !

Il m'adresse un coup de coude et toute la tablée s'égaille en faisant retentir leurs verres. Je ris aussi, contaminée par cette bonne humeur générale. Femmes, hommes, membres des Crimson. De grandes quantités de sourires ont fleuri sur les lèvres de chacun d'entre nous. Même sur celles de Nanaly qui savoure son vin rouge produit avec des raisins noirs locaux. Tout en sirotant ma boisson, je prends le temps pour examiner un peu plus la pièce. Tout a été paradoxalement conçu avec simplicité et minutie. On sent que chaque meuble, chaque objet a son utilité. De la brouette un brin rouillée à l'auge qui remplace l'évier, du panier de récolte au pot à lait, de l'échelle aux sceaux en métal. Les bois dominants semblent être le chêne et le pin. J'imagine que les habitants de Timu doivent faire des échanges commerciaux avec d'autres îles pour s'être procurés autant de bois.

Je m'adosse contre le dossier bancale et considère un peu plus nos hôtes. Les bougies posées au centre ont tamisé les visages. Cinq hommes. Ferdinand, Norbert, Igor, Médard et Romuald. Quatre femmes. Clarisse la femme de Ferdinand, Géraldine, Mariette et Bérengère la sœur de Romuald. Deux enfants. Ghislain et Ghislaine, ce sont ceux d'Igor qui est veuf. Amerika a pris les deux petits sur ses genoux et s'amusent à les faire monter et descendre successivement. Leurs mines rouges connotent leur hilarité. Kenban a entouré les épaules de Mariette avec son bras valide et narre je ne sais quelle histoire pour se mettre en valeur. La demoiselle rit sans discontinuer et avale au même rythme que lui le vin blanc qu'on leur a servi. Sanae se lève pour aller fumer dehors en compagnie de Romuald et de sa sœur. Des fourmis se mettent à cavaler sur mes jambes. L'alcool est déjà en train de mener à bien sa mission. Je repose mon verre et dodeline de la tête vers Ferdinand. Ma langue est pâteuse et mon œsophage à vif. C'est dire à quel point ces agriculteurs ne plaisantent pas avec l'alcool !

- Ça t'dérange pas de côtoyer des pirates ?

Paix à ton âme la subtilité, je mets les deux pieds dans le plat. Le cultivateur regarde le plafond un instant puis déclare d'une voix forte :

- Vous avez pas l'air d'être de mauvais bougres ! Puis Sanae est avec vous. Elle pourrait naviguer avec des saut'relles géantes qu'on les accept'rait aussi.

- En parlant d'elle, t'es pas surpris qu'elle soit passée de Marine à pirate ?

Ferdinand passe ses gros doigts terreux dans sa barbe le temps de sa réflexion.

- Si, un chouia. Bah, c'est Sanae après tout. C'est une femme surprenante, on finit par s'y habituer.

Je hoche la tête lentement, emmagasinant la justesse de ses mots. Mes yeux font une fixette sur le poignet droit de Kenban qui tremble à chaque fois que ce dernier porte son verre à ses lèvres. Fragile. Si fragile. Je n'ai même pas senti son os se fêler sous ma poigne. Distraitement, je dessine le contour de ma tasse avec l'index. Je poursuis :

- J'imagine que votre sérénité doit être fragile avec tous les forbans qui passent par c't'endroit. Après tout Timu est la première destination de l'un des sept chemins de Grand Line.

- Fragile ?!

Ferdinand explose d'un rire encore plus tintamarresque que celui d'Amerika. Son poing martèle la table à plusieurs reprises ce qui a pour effet de faire sauter tous les verres de la table. Heureusement, aucun ne se renverse.

- Sache fillette que c'est l'insulte la plus bidonnante que j'ai entendue de toute ma chienne de vie ! Faut qu'on cause un chouia tous les deux.

Le paysan passe son bras autour de mes épaules. Ma tête valdingue contre lui. Il sent la terre, la transpiration et le thym. Triple « T ». Cette odeur est très apaisante et agit presque comme un somnifère. Même si j'essaie de l'ignorer, je me sens épuisée depuis des jours et cette langueur est en train de revenir à moi comme un boomerang.

- Tu vois Norbert, murmure-t-il à mon oreille en pointant son ami du doigt. C'est pas un agriculteur comme les autres. Pour sûr, il ne cultive qu'une chose.

- Qu'est-c'que c'est ? je bafouille la voix également infectée par le manque de sommeil.

- Des plantes soporifiques.

Je redresse le menton pour le dévisager. Des dents légèrement noircies reçoivent mon attention. Il m'explique que Norbert, l'aïeul de la communauté, cultive ces plantes depuis des décennies. Une seule inhalation et la victime s'endort au bout d'à peine dix secondes. D'où le port de masques à gaz pour les agriculteurs lorsqu'ils reçoivent leurs adversaires. C'est de cette façon que les cultivateurs se débarrassent des pirates, pilleurs et autres bandits. Une fois plongés dans de profonds rêves, les malfaiteurs sont replacés dans leur embarcation que les habitants de Timu remettaient à flot. Les effets de cette sorte de somnifère s'étalent sur plus d'une journée.

- En parlant de durée, sache mouflette que vous allez être coincés avec nous pendant toute une s'maine. C'est le temps qu'il faut au Log Pose pour se r'charger.

Je hoche la tête, ma joue frottant contre sa salopette crasseuse.

- Et toi sache que mon équipage et moi n'aimons pas rester inactifs.

- A la bonne heure !

Il m'expose alors le programme de notre séjour sur Timu. Nous allons être logés et nourris gratuitement, en échange de quoi nous donnerons un coup de main. C'est parfait, je ne pouvais pas demander mieux. Ferdinand m'explique que les hommes travaillent aux champs et à l'étable. Les femmes s'occupent du ménage, de la lessive et de la cuisine. Cette fois je me redresse sur ma chaise et quitte la chaleur réconfortante du chef de l'île. A priori il ne plaisante pas. Mes maxillaires se contractent et mon nez se plisse.

- Cette organisation est totalement archaïque et sexiste, vous ne trouvez pas ?

J'ai parlé plus fort que je ne l'avais souhaité. Un silence pesant submerge la table et tous les regards sont tournés vers moi. Je dois dire quelque chose pour les rassurer mais je suis incapable de mentir. Une main délicate vient se poser sur mon épaule. Sanae se penche au dessus de ma chaise. Elle sent le tabac.

- Rassure-toi petite Capitaine, les tâches sont exécutées avec le consentement de tout le monde. Les hommes travaillent à l'extérieur parce qu'ils le désirent et c'est pareil pour les femmes. Ici, chacun fait ce qu'il veut, oye.

Je me voûte sur moi-même, honteuse d'avoir tiré des conclusions hâtives. La fatigue réitère un nouvel assaut. Je me tiens le front pour empêcher ma tête de s'écrouler sur la table. La cuisinière retire mon bras et le passe sur ses épaules. Je ne suis pas certaine mais je crois qu'elle s'excuse auprès des autres, que je suis à bout de forces, qu'il faut absolument que je récupère. Elle n'a pas fait trois pas vers l'escalier qui mène aux dortoirs que j'ai déjà sombré dans ses bras.

/

En toute franchise, je pensais qu'il y avait plus de probabilités pour qu'Amerika et Kenban portent un jour une jupe que pour que Nanaly soit fagotée ainsi.

Bottes en caoutchouc, salopette et gants de jardin. Elle a noué ses cheveux en une longue natte et arbore un chapeau de paille rapiécé. Si je ne tenais pas ma mâchoire, elle aurait explosé par terre. Ces vêtements amples cassent sa silhouette longiligne. Elle paraît beaucoup plus petite. Elle soupire en arquant un sourcil :

- Je sais ce que tu penses.

- Ah oui ?

- Tu te dis que j'ai l'air d'une gueuse, exactement comme toi lors de notre première rencontre.

Elle se stoppe net à ces mots. C'est vrai que ce souvenir est impérissable. Comment oublier tous les qualificatifs charmants dont m'a affublée la chanteuse ? (cf. chapitre trente-trois) Mes lèvres tremblent, mes dents veulent s'évader de ma bouche. Je n'en peux plus, je vais finir par sourire comme une imbécile.

- C'est rare de te voir avec cet air là, petite Capitaine.

Ah, visiblement c'est trop tard. Je ris et me jette sur le lit que nous avons partagé toutes les trois. Nanaly lève bien haut le visage comme pour éviter de lorgner sur les fripes que nous ont prêtées les agriculteurs. Je m'appuie sur le matelas et médite sur ce que vient de souligner la brune. Je ne peux que le reconnaître : ma morosité est omniprésente depuis Logue Town. Sanae n'a presque jamais connue la Akira insouciante, celle qui aime discuter pendant des heures avec Amerika, celle qui rit joyeusement aux blagues de Kenban. Je me lève et me place devant le miroir fissuré. Je rassemble mes cheveux et les fourre sous un béret. Elle me manque, cette Akira.

Nanaly se déplace furtivement et tire ma chemise à carreaux qui sent le foin. Les gants lui font de gros doigts.

- A propos de cela...

- A propos de quoi ? je m'enquiers sans comprendre.

- Tu sais, du fait que j'ai dit que tu ressemblais à une pouilleuse. Je... je suis...

Elle baisse la tête en se mordant la lèvre. Elle ne finira pas sa phrase. La fierté qui était prépondérante chez la blonde n'a pas pu se volatiliser du jour au lendemain. Elle sursaute. Sanae vient de lui tapoter le dos. Elle déclare d'une voix profonde :

- Qu'es-tu ? Vaste question. A l'heure actuelle, je vois face à moi une jeune fille très brave. Un peu trop même, du coup le naturel lui fait parfois défaut. Changer son avis, son opinion, sa vision du monde c'est changer de vie. Ne te force pas à faire et dire des choses si tu n'es pas totalement convaincue. Chaque changement possède sa propre montre. L'idée c'est de ne pas se précipiter et de ne pas ralentir non plus. Il faut dénicher le juste milieu, oye.

Nous contemplons l'arbalétrière tandis qu'elle noue son tablier. Attaché à l'envers évidemment, on parle de Sanae hein. A priori elle le nouait ainsi pour cacher toutes ses armes qui pendent sur ses fesses. Sauf que là elle ne compte pas en transporter. Peut-être qu'attacher son tablier ainsi est devenu un toc avec le temps. Ma main agit d'elle-même et agrippe la biceps musclé de la cuisinière.

- Avoue Sanae, tu étais un moine dans une vie antérieure.

Cela est sorti tout naturellement. Je ne suis pas certaine de pouvoir être aussi familière avec elle. Toutefois, elle met bien vite fin à mes inquiétudes en souriant, amusée.

- Non.

Avec lenteur, elle allume son kiseru, inspire et souffle sa fumée sans nous quitter des yeux. Puis elle annonce sur le ton d'une fausse confidence :

- Dans une vie antérieure, j'étais un bambou.

/

Nanaly et moi marchons sur l'un des sentiers qui mène au plant de tomates. Je me sens en pleine forme, ayant dormi comme un loir. Ça faisait longtemps. L'air est doux, l'oxygène d'une pureté saisissante, le soleil se montre docile lorsqu'il découvre nos chapeaux. Le temps est idéal pour apprendre le métier des agriculteurs. Ce matin j'ai proclamé haut et fort que je voulais exécuter le travail des hommes. Personne n'a été surpris, encore moins les habitants de Timu. Ils avaient deviné que je souhaiterais prouver qu'une femme pouvait effectuer les mêmes tâches physiques que mes semblables du sexe opposé. Nanaly s'est également proposée pour nous accompagner. Ah, là, par contre tout le monde était sur le cul. Moi la première. Qui dit travailler aux champs dit être entouré en permanence par la gente masculine. Est-ce que la chanteuse chercherait à affronter ses peurs ? Comme l'a soulignée Sanae, Nanaly est très brave. Voir un peu trop. Sa mine mal assurée connote parfaitement son désir d'être partout sauf aux champs.

L'arbalétrière va passer sa semaine en cuisine à élaborer de nouvelles recettes à base de serpolet. J'imagine qu'elle en profitera également pour refaire le plein d'épices qui ne poussent que sur cette île. Cela doit être le paradis pour elle ici. Amerika s'occupera de l'étable et des animaux élevés sur Timu. Quant à Kenban, il a demandé un peu trop courtoisement s'il pouvait rester avec les femmes pour faire la lessive et le ménage. M'est avis qu'avec une main invalide cela ne va pas être de tout repos.

Je passe mes doigts dans les tiges de blé qui nous entourent. Elles sont grandes, elles doivent arriver à maturité. Les plantes aromatiques et herbacées sont hétéroclites, les cultivateurs doivent être vraiment talentueux pour pouvoir s'occuper des champs à cinq. Enfin, je devrais plutôt dire « quatre » étant donné que Norbert n'entretient que ses plantes soporifiques. Nous quittons le champ de céréales pour pénétrer celui des tomates. Ferdinand et Romuald portent la même tenue que la veille. Il nous accueille avec de grandes frappes dans le dos. La blonde se braque aussitôt, tous les traits de sa figure deviennent aussi rigides que de l'acier. Les agriculteurs ne le remarquent pas, enfermés qu'ils sont dans leur bulle de bonne humeur. Ferdinand nous explique brièvement que nous allons aider Romuald à cueillir les tomates avant de prendre congé.

Le cultivateur semble un peu plus réservé que son chef. Sa sœur et lui ont des cheveux d'un roux flamboyant. Les siens sont noués et lui arrivent au milieu du dos. Ses deux dents de devant dépassent. Il ne doit pas avoir plus de trente ans. Il s'éructe la voix puis nous invite à s'accroupir pour nous donner une leçon de cueillette. Il faut prendre le fruit rouge au creux de la main, donner un petit coup de torsion et tirer très délicatement pour que le pédoncule casse net. Cela a l'air simple comme « bonjour » mais la blonde et moi n'y parvenons pas du premier coup. Nous sommes alors contraintes d'utiliser une paire de ciseaux. Nous retirons nos gants pour que notre prise soit plus ferme. Nous en profitons également pour retrousser nos manches. Romuald nous encourage et nous félicite, bien qu'il soit au moins cinq fois plus rapide que nous. Son indulgence est stimulante. Il s'éponge son front en soulevant sa casquette et balbutie :

- Votre ami, le blond, faut pas qu'il s'attache trop à Mariette. Elle n'fait que s'amuser avec lui.

Nous nous stoppons immédiatement. Subitement, Nanaly le toise d'une toute nouvelle manière. Pas touche à Kenban. Elle voudrait l'écraser comme si ce n'était qu'un vulgaire cloporte.

- Que veux-tu dire ? je me renseigne prudemment.

- L'homme de sa vie est parti sur les mers depuis de nombreuses années. Mais elle est toujours raide dingue de lui.

Je m'essuie les mains rougies par le jus du fruit sur mon pantalon. Ça me fait tout drôle d'en porter un, je passe la majeur partie de mon temps avec des jupes longues. Nanaly m'imite et rétorque, glaciale :

- Ça tombe bien car pour lui aussi cette relation n'est qu'un jeu. Kenban s'est déjà entiché de notre Capitaine.

La surprise contracte tous mes muscles. Une tomate explose dans ma main. Je m'excuse expressément auprès de l'agriculteur et fais l'erreur de croiser le regard implacable de la chanteuse. Aucun mépris, juste le désir de me faire comprendre ce message. Et en à peine une seconde, je le saisis. Elle ne ment pas. Non... C'est invraisemblable. Ma bouche s'ouvre mais les mots ont planté leurs grappins sur mes dents. Mes jambes amorcent le plan B et bondissent pour m'écarter du plant de tomates en quelques enjambées. Je m'enfonce dans ce que je pense être un champ de maïs.

« Kenban s'est déjà entiché de notre Capitaine ».

Mon cerveau fonctionne à plein régime. S'enticher : verbe pronominal qui signifie se prendre d'un goût extrême et irraisonné pour quelque chose ou quelqu'un. Quelqu'un. Moi. Kenban s'est entiché de moi. Jusqu'à présent je n'envisageais pas son affection sous cet angle. Je croyais... je croyais qu'il me considérait comme une énième conquête pour son tableau de chasse. Comme un défi qu'il s'était effrontément lancé. Pas comme... comme ça. Je rougis violemment à la pensée que je vais devoir définir ce ça à un moment ou à un autre. C'est tellement... inconcevable cette histoire. Je n'ai pourtant rien fait pour... pour lui plaire. Je...

Hurlement suraigu.

Déchirement des cordes vocales. Mes poils se hérissent à ce son. Pour l'avoir déjà entendu sur mon navire, j'identifie immédiatement à qui il appartient. Je fais volte-face et redouble d'effort pour courir plus vite, toujours plus vite. Mon tibias ne me lance presque plus. J'écarte les tiges de maïs avec mes bras pour me faciliter l'accès. Le jaune ocre du céréale me renvoie à la chevelure d'or de Nanaly. Nom d'un chien, comment ai-je pu la laisser seule avec un homme ?! Je déboule dans le champ de tomates en sautant par dessus quelques plantations. Romuald est debout et complètement égaré. Nanaly n'est nulle part. Ma respiration se bloque. Je saisis le col de l'agriculteur et le soulève au dessus du sol. Ma voix sort tout droit d'un frigo :

- Où est-elle ? Que s'est-il passé ?

Un gargouillement s'extirpe du fond de sa gorge en toute réponse. Comprenant que mon étranglement l'empêche de parler, je le relâche et il tombe à terre en toussant. Je m'accroupis, impatiente de tirer au clair cette situation.

- Alors ?

- Je... j'comprends pas... Quand tu es partie elle est devenue étrangement silencieuse. Elle parvenait plus à cueillir les tomates correctement. Du coup j'ai... j'ai voulu bien faire !

- Qu'as-tu fait ?

- Je lui ai juste pris sa paluche et... et puis elle s'est mise à hurler.

Dieu. du. ciel. Je prends mon visage entre mes mains, mes doigts fourrageant dans ma tignasse. Les mains de la chanteuse étaient nues. Lorsque Amerika l'avait retenue par la taille, elle avait déjà fait une crise mémorable. Je n'imagine même pas ce qu'elle a dû ressentir lorsque sa peau a touché celle de Romuald.

- Elle est partie par là.

Le rouquin me désigne une direction que j'emprunte sans plus tarder. Je me retourne une dernière fois pour m'exclamer :

- Ramène-moi le membre de mon équipage qui fricote avec Mariette !

Nanaly a piétiné certaines parcelles dans sa course effrénée. Il m'est donc aisé de suivre le chemin qu'elle a créé. Je passe du champ de pommes de terre à celui des petits pois, des navets aux gingembres. Mes pas me mènent à une minuscule remise qui se situe à une centaine de mètres du chalet et de l'étable. L'endroit semble tomber en ruines, je ne suis pas certaine que les paysans l'utilisent encore. Je décèle facilement l'entrée étant donné qu'elle n'est même pas pourvue de porte. Je me suis à peine engouffrer à l'intérieur que je discerne aussitôt des gémissements déchirants. J'en ai des frissons sur tout le corps. A l'entendre, Nanaly souffre le martyr et je me sens tellement, tellement, tellement impuissante à l'heure actuelle. Je ne peux pas rester sans rien faire. Je l'identifie recroquevillée dans un coin, derrière un hache-paille inutilisable. Elle est recouverte de poussière et de toiles d'arachnéen. Je m'approche à pas de loup pour ne pas l'effrayer en implorant mon cœur pour qu'il arrête de boxer ma cage thoracique.

- Nanaly... ? je susurre.

Aucune réaction. Je m'accroupis juste à côté d'elle. Une araignée grosse comme mon poing sort de sa cachette derrière le rabot et s'enfuit à toutes pattes. Entre deux plaintes, la blonde marmonne des phrases inintelligibles. Je m'incline un peu plus dans sa direction.

- Pas encore une fois... Pas moi... Par pitié... Pas moi... S'il vous plaît...

Ma gorge se serre. Encore ces mots. Les mains tremblantes, j'effleure le dos de la blonde. Elle relève brutalement la tête et s'époumone de toutes ses forces.

- Nanaly ! C'est moi, c'est Akira !

Elle se tait et me considère gravement. Mes dents claquent à présent, même mes os s'entrechoquent. Le visage de la chanteuse est tellement métamorphosé par son tourment intérieur qu'il est méconnaissable. Les larmes ont envahi tout son visage, se sont mélangées à sa morve et à sa bave. Je me fais violence pour ne pas détourner les yeux. Je prends sur moi pour garder le contrôle de ma respiration, de mes pensées. J'ignore quoi dire, quoi faire, mais je dois lui venir en aide. D'une façon ou d'une autre. Je renouvelle une tentative et approche mes doigts de ses joues. Que je frôle.

- Tu n'es pas seule Nanaly, je suis là.

- Il est... il est toujours là... Je... Il va encore... encore... ENCORE... me faire du mal !

- Non, je souffle dans un murmure que je souhaite apaisant. Il n'y a que toi et moi.

- Il va encore... ENCORE... me prendre pour sa... poupée... pour sa chose... Me tirer les cheveux...

A ses mots, elle s'arrache violemment des mèches. Je lui bloque les poignets pour l'entraver. Elle qui possède la musculature d'une brindille, voilà que son affliction a décuplé sa force. Seigneur... Mais qu'est-ce que je peux faire pour la calmer ?

- Arrête ça ! je chuchote en criant presque.

- M'arracher... tout ce que je porte... Me forcer à garder... à garder les yeux ouverts... et puis... et puis...

La bave dégouline de son menton, elle se lamente de plus belle et elle suffoque. Et je suffoque avec elle. A mesure que je comprends où elle veut en venir, à mesure que je visualise la scène. Je ne peux plus bouger, je ne peux plus respirer. Tout s'explique. Ce dont je me doutais mais que je ne voulais pas concevoir s'explique. Voilà pourquoi elle est terrifiée par les hommes.

Et je me jure.

Je me jure que si un jour je croise ce monstre, je serai la dernière chose qu'il pourra contempler en ce bas-monde. Je lui arracherai les cheveux pour m'en faire un tapis, je lui tordrai le cou pour qu'il ressemble à une figure géométrique encore inexistante, je broierai chaque os minable de son corps, je lui couperai même la langue pour déjouer ses supplices.

Et je le forcerai à garder les yeux ouverts.

Ensuite je...

- Dis-moi qui c'est, je m'entends exiger alors que mes pensées n'ont même pas fini leur monologue.

- NANALY !

Je cligne des paupières vers la silhouette qui se dessine dans l'encadrement de l'entrée. Kenban se rue sur nous, hors d'haleine. Il n'y va pas avec le dos de la cuillère et secoue sa sœur en empoignant ses frêles épaules. Il ne paraît pas se souvenir que son poignet est fêlé. La blonde le regarde attentivement et son visage s'apaise petit à petit.

- Kenban... Je ne veux plus... être salie...

- Ça n'arrivera plus, je ne cesse de te le dire ! C'est du passé tout ça !

Bien qu'il lui hurle dessus, cela agit comme un somnifère sur sa sœur. Son corps s'affaisse. Je la prends dans mes bras et la tire vers moi. Je niche mon visage dans sa chevelure dorée. Je crois la sentir trembler mais en vérité les tressaillements proviennent de mon corps. Juste ciel, comment vais-je pouvoir un jour recouvrer mon calme ? Après ça ? Mon énergie bouillonne.

- Explique-moi tout Kenban..., je bredouille sèchement sans bouger.

- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée..., bronche le musicien.

Je redresse la tête et le toise d'un œil mauvais.

- Je suis à deux doigts de faire exploser toute l'île et nous avec, tu comprends ça ? Alors fais ce que je te dis. Je suis votre Capitaine, je suis en droit de savoir.

Et alors son visage à lui aussi se transforme. Plus de sourire narquois, plus de fausse gaieté, plus de masque. Juste un mélange inquiétant qui est né d'un traumatisme et d'un secret trop longtemps enfouis. Il se prend le crâne entre les mains. Cela suffit à me rendre mon empathie. D'un bras je serre un peu plus le corps de la blonde contre le mien et tends l'autre main pour la poser sur l'épaule de l'instrumentiste.

- Kenban...

- Comme... comme je vous l'ai déjà dit, Nanaly et moi sommes nés sur Spider Miles, une île de North Blue.

Il se rehausse et cale son dos contre le mur boisé. Quelques minutes s'écoulent avant qu'il poursuive :

- Il s'agit d'une île industrielle et portuaire. Lorsque nous sommes venus au monde, c'était déjà la grosse galère pour tout le monde. La pauvreté et la famine étaient omniprésentes, personne n'y échappait. Nous avions à peine quatre ans lorsque... lorsque notre père prit le large et nous abandonna à notre sort.

Kenban saisit la montre à gousset qu'il porte en permanence.

- Il disait sans cesse que le temps n'attend pas, qu'il est sans retour. C'est le seul souvenir que j'ai conservé de lui. Ça, et cette montre à la con.

L'instrumentiste contemple l'objet en question pendant de longues secondes. Je caresse les cheveux soyeux de sa sœur dans l'espoir de me détendre. Mais c'est peine perdue. Le rythme haché de Kenban n'aide en rien. Il n'a jamais été à l'aise pour parler d'événements qui l'ont chamboulé. Enfin, il reprend le cours de son récit après s'être raclé la gorge. Suite au départ du paternel, la mère des jumeaux a mal tourné. Ancienne musicienne qui assurait tant bien que mal le seul revenu familial, elle a sombré peu à peu dans l'alcoolisme. Pour subvenir à ses propres besoins, elle n'hésita pas à se prostituer. Je tilte aussitôt. L'alcool, le sexe. Le Kenban d'aujourd'hui, celui de dix-huit ans s'y adonne avec plaisir. Le ferait-il pour oublier le souvenir amère de sa mère ? Je délaisse ces pensées pour pouvoir écouter le blond. Kenban et Nanaly furent totalement négligés par le seul lien de sang qui leur restait. Les conditions de vie de Spider Miles empirèrent encore avec l'arrivée d'un célèbre pirate.

- Don Quichotte Doflamingo ? je souffle.

- Ah oui, c'est vrai que je l'avais déjà mentionné devant toi. Sais-tu qui s'est à présent ?

Je secoue la tête. Je n'ai pas encore eu le temps de me plonger dans le registre que m'a offert l'antiquaire de Logue Town, celui qui répertorie toutes les grosses pointures d'il y a plus de cinq ans. Je me souviens par contre du peu d'informations que m'a confiées Kenban au sujet de ce Grand Corsaire. Son équipage et lui se sont installés sur Spider Miles et ont remis à neuf une usine. Il a rapidement fait détonner l'équilibre plus ou moins précaire de la péninsule. Et ce sans que personne n'en ait conscience. On retrouvait de riches fournisseurs qu'il avait à la bonne d'un côté et des laissés-pour-compte de l'autre.

- Spider Miles était devenu une île bourrée d'injustices et d'inégalités. Le pire c'est que Doflamingo et sa belle bande d'enfoirés sont restés pendant de nombreuses années. Spider Miles aurait eu bien besoin de quelqu'un comme toi pour balayer toute cette merde.

Il tente de me sourire mais je vois bien qu'il se force. Puis il secoue la tête, le regard de nouveau perdu dans le vague :

- J'avais sept ans à l'époque, c'est à peine si je pigeais pleinement le mot « avenir ». On vivait au jour le jour, le lendemain n'existait pas. Le seul plaisir que je retirais dans cette situation de chiasse, c'était d'écouter Nanaly chanter.

Il rit doucement, les yeux brillant d'émotions à ce souvenir.

- Elle...

Il secoue la tête, éberlué, peinant à trouver les mots justes pour définir l'affection qu'il éprouve pour sa sœur, l'amour qui le relie à elle. A ce moment, malgré l'obscurité, malgré le sujet douloureux abordé, malgré la souffrance débordant de chaque mot employé par le blond, je ne l'ai jamais trouvé aussi fascinant. Kenban et Nanaly. Je le savais et pourtant je suis subjuguée à chaque fois. Leur relation est définitivement la plus belle qu'il m'a été donné de voir. Je soulève l'endormie, me cale contre le mur à côté de Kenban et dépose la chanteuse sur moi. Sa tête repose contre mon cou. Sa respiration est lente, rassurante. Le musicien, de son côté, a perdu son sourire :

- Malheureusement ma mère finit par l'entendre un jour. L'alcool avait ravagé son physique, elle ne parvenait plus à avoir des clients fidèles. Ainsi elle décida d'utiliser les talents de sa fille pour se faire de l'argent. Cela dura pendant de nombreuses années. Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, Nanaly y trouvait son compte dans cet emploi proche de l'esclavagisme. Tout ce qu'elle désirait, c'était chanter. Jusqu'à... Jusqu'à ce soir là, jusqu'à cette rencontre.

Les poings du musicien se serrent à s'en défaire les jointures. Le voilà. Le moment que je redoute tant. Je ne suis plus sûre de moi. Je ne sais plus si j'ai envie de connaître la suite mais il le faut. Je dois tenir. Car mon supplice est moindre par rapport au leur.

- Un homme.

Quelle agonie dans sa voix fracassée. Pour lui, replonger là dedans c'est comme mourir une première fois. Et alors je ne peux plus empêcher mon cœur de battre au rythme des larmes de Kenban. Des larmes qui glissent, qui tombent, qui s'écroulent sur moi. Avec virulence.

BOUM

Cet homme entendit Nanaly chanter un soir dans un bar. Il flirta avec la mère des jumeaux, devint le beau-père de ces derniers, et il fit tout ce cirque

BOUM BOUM

pour mieux approcher la fillette de dix ans.

BOUM BOUM BOUM

Cela a commencé avec des regards insistants, puis des effleurements, des attouchements, des isolements, et

BOUM BOUM BOUM BOUM

et puis et puis et puis et puis

Oh mon Dieu oh mon Dieu oh mon Dieu

BOUM BOUM BOUM BOUM BOUM

Est-ce moi qui crie ? Non, mes lèvres ont cousu des fils entre elles pour ne plus prononcer un mot. C'est mon esprit qui gueule comme une bête féroce, qui se révolte contre ce passé acté, irrévocable.

- Et j'ai essayé, s'étrangle le musicien en s'agrippant le front, j'ai essayé tant de fois d'empêcher ça ! J'ai récolté assez de bleus pour toute une vie, il y a des jours où je ne pouvais même plus bouger ! J'en ai parlé à ma mère... à cette... à cette connasse qui a fermé les yeux sur les agissements de ce monstre ! J'ai même supplié les hommes de Doflamingo, mais penses-tu ! Ils n'en avaient rien à foutre d'un gosse comme moi. Je n'avais plus aucun espoir. Ou tout du moins il m'en restait un.

- La mer, je conclue en retirant les barbelés imaginaires de ma bouche.

Il fait une pause pour me dévisager. Cela fait une éternité que nous nous sommes pas regardés aussi longuement. Il se mouche bruyamment dans l'une de ses manches et hoche la tête. La mienne fléchit et vient se reposer contre son épaule. Je voudrais oublier cette distance établie entre Kenban et moi ces derniers temps. Je voudrais oublier le malentendu, je voudrais respecter ses sentiments sincères que je n'envisageais même pas. Je voudrais tout effacer pour recommencer. Ma main grimpe sur son poignet blessé en signe d'excuse pour mon emportement passé.

La suite je la connais. Les jumeaux, âgés de onze ans, ont bourlingué d'îles en îles et se sont fait une réputation dans la musique. Les Efimera virent le jour. Les années défilèrent jusqu'à ce que leur chemin croise celui d'Amerika et le mien sur Timber Town. Mais les événements de leur passé ont laissé des marques indélébiles sur Nanaly qui devint l'ombre d'elle-même. Seule la musique pouvait la ressusciter. C'est pour cette raison que son frère diversifia autant ses instruments. Pour qu'elle ne se lasse jamais. Pour que son engouement pour le chant ne s'efface pas aussi rapidement que leurs compositions éphémères. Ils ne peuvent être séparés l'un de l'autre. Voilà pourquoi leurs facultés ne peuvent se déclencher que lorsqu'ils sont ensemble.

J'écarquille les yeux.

Le Haki de l'Observation.

Et si

et si Kenban et Nanaly avaient développé leurs propres formes de Haki en fonction d'eux-mêmes ?

Kenban a toujours voulu anticiper le futur pour le bien de sa sœur depuis qu'ils ont quitté Spider Miles ; Kenban est capable de voir des parcelles d'avenir.

Nanaly a toujours été effrayée par les autres au fond d'elle-même et s'est façonnée une carapace pour se protéger Nanaly peut visualiser le nombre d'individus autour d'elle.

C'est... c'est dément. Comment ces deux-là sont liés fraternellement... Cela défit les liens du monde entier.

L'amour. Je crois que le plus bel amour est celui qui éveille l'âme et qui nous fait nous surpasser.


Le petit commentaire de l'auteure : Qui veut un mouchoir ? *se mouche bruyamment*
Aaaah ce chapitre, ce passé on l'attendait depuis si longtemps ! Je l'avais en tête depuis que j'ai créé les jumeaux mais je savais que je n'allais pas le dévoiler dès leur apparition. Ce qu'ils ont vécu est... il n'y a malheureusement pas de mot pour le définir. On comprend alors pourquoi Nanaly s'est façonnée une armure en béton qui la tenait à distance de quiconque. Derrière son air dédaigneux et méprisant, elle cherchait surtout à se protéger. Kenban a dû la soutenir pendant toutes ses années en arborant un visage souriant en tout temps. Ca ne devait pas être évident aussi pour lui étant donné qu'il savait ce qu'il était arrivé à sa soeur. Il a pris sur lui jusque là pour la tirer vers le haut, pour lui redonner goût à la vie par le biais de la musique.
Ce chapitre aborde également l'origine de leurs formes du Haki de l'Observation.
J'aime énormément ces jumeaux. Et plus j'écris, plus j'ai de l'affection pour eux.
Je vous dis à bientôt pour de nouvelles aventures !
Ciaossuuuuuuu !