Bien le bonjour!

Je tiens à remercier chaleureusement Demonio escarlata, kxxyul et lia22120 pour leurs follows, c'est adorable ! Je remercie également kmgrayson et Pokechan123 pour leurs follows mais aussi pour leurs favoris. Ça me touche énormément, tant de personnes qui rejoignent l'aventure d'Akira. Merci, merci, merci !

Comme vous le savez, les Crimson sont actuellement sur l'île de Timu. Ça en fait des îles visitées à présent ! J'aimerais profiter de cet encadré pour vous donner la signification des noms des îles qui font à présent partie de la "route d'Akira" (et dans l'ordre en plus, bah oui faut faire les choses bien !).

Bibidia : "sauvage" en malgache. Car oui à la base l'île natale d'Amerika devait être nettement plus... sauvage ! C'est en peaufinant le personnage d'Amerika que je me suis dit qu'en fait ça n'irait pas, que son peuple serait plus pacifiste. J'ai quand même conservé le nom "Bibidia" car je trouve qu'il sonnait bien héhé.
Pakuta : "misère" en je ne sais plus quelle langue par contre. C'est sûr, l'île où loge le grand-père maternel d'Akira est exposée à la misère...
Seagull : "mouette" en anglais. C'est l'île remplie d'affiches de journaux et où Akira rencontre Gaviota, sa fidèle mouette.
Timber Town et Brick Town : respectivement "la ville de bois" et "la ville de brique".
Qing chà : "thé nature" en chinois. Même si Sanae descend d'un peuple qui est parti de Wa no Kuni (qui est très japonisant), la jeune femme pioche son style à la fois dans la culture japonaise mais aussi dans la culture chinoise. D'où le nom de l'île en chinois. D'ailleurs les personnages de cette île possèdent tous un nom chinois. Zhiji, l'amie d'enfance de Sanae, signifie "amie indéfectible". Ses enfants tirent leurs noms des couleurs : Lan (lan sè : bleu) ; Hong (hong sè : rouge) ; Zî (zî sè : violet) ; Cheng (chèng sè : orange). Sanae quant à elle signifie "plants de riz" en japonais.
Timu : "thym" en corse.

Et en bonus trois îles qu'Akira n'a pas encore foulée mais qui ont déjà été mentionnées ou qui le seront dans ce chapitre :
Archontia : "noblesse" en grec. Quoi de mieux pour l'île natale d'Akira ?
Obuolys : "pommier" en lituanien.
Ledynas : "glacier" en lituanien.

BREEEEEEEEEEEEEEEF. Passons au chapitre !

Citation du chapitre : Ni le cachot privé d'air, ni les liens de fer massif, ni les tours de pierre, ni les murailles de bronze travaillé ne peuvent enchaîner la force de nos âmes... (William Shakespeare)

On se retrouve à la fin du chapitre pour quelques anecdotes ! Bonne lecture !


Chapitre quarante-cinq

Ni le cachot privé d'air, ni les liens de fer massif...

/

- ...ni les tours de pierre, ni les murailles de bronze travaillé ne peuvent enchaîner la force de nos âmes. J'avais lu cette citation dans un roman.

- C'est magnifique, Sabo.

/

Droite gauche droite gauche.

Je berce Nanaly lentement, paisiblement, mon béret lui servant d'oreiller. Ce n'est pas bien compliqué, elle ne pèse pas grand chose.

Droite gauche droite gauche.

Suivre le même rythme à l'infini, m'empêcher de penser à tout ce qui vient de m'être révélé. Ne pas penser ne pas penser ne pas penser ne pas penser. Sinon tout va craquer. Ma Colère, ma tristesse, mes espoirs en un monde meilleur. Un monde plus juste. Un monde qui prend parfois souvent toujours des allures utopiques. J'avance vers lui et il recule. C'est un cercle vicieux. Et je voudrais vraiment, vraiment, vraiment foncer vers lui à toute vitesse, mais mes jambes sont enlisées dans la souffrance, l'horreur, le sang. Et dans la vérité. La vérité qui n'est pas toujours bonne à entendre, c'est connu.

Alors je berce Nanaly,

droite gauche droite gauche,

sans faiblir pour tenir le coup. Je presse un peu plus son corps contre le mien. Mes lèvres frémissent lorsque je murmure à son oreille :

- Est-ce que tu perçois cela ? C'est la chaleur que l'on ressent au contact d'un être humain. La tienne m'envahit en ce moment.

- Oui...

Je m'arrête, stupéfaite. Je ne pensais pas qu'elle était éveillée. Elle ouvre faiblement les yeux, ses longs cils papillonnent sur ses orbes azur. Alors me vient une supposition :

- Tu es réveillée depuis longtemps ?

- Depuis pratiquement le début.

Alors elle sait que Kenban m'a tout raconté. Suite à ses confidences, le blond éprouva le besoin de se retrouver seul pour recouvrer ses esprits, nous laissant ainsi toutes les deux. Nanaly se remet sur son séant et secoue sa natte pour retirer les saletés qui se sont incrustées dedans. Et alors, j'ignore pourquoi, mais j'éprouve le besoin de lui dire :

- J'ai fêlé le poignet de Kenban. S'il ne peut plus jouer pour le moment, c'est à cause de moi.

- Je sais.

Il y a tant de douceur dans sa voix, et même je crois de la compréhension, je suis absolument certaine qu'elle ne m'en veut pas. Nanaly sait, elle savait ce que j'avais fait à son frère, à l'être auquel elle tient le plus au monde. Il n'a même pas dû le lui dire, j'imagine alors qu'elle l'a deviné d'une façon ou d'une autre. Avant, son univers ne se limitait qu'à sa fratrie. A présent elle s'ouvre peu à peu aux proches qui l'entourent, à commencer par moi. Peut-être a-t-elle senti le froid entre Kenban et moi. J'examine son visage, ses yeux encore rougies par ses pleurs virulents, les joues sillonnées par des larmes redoutables. Celles qui mélangent à la fois terreur et douleur. Le monstre qui lui cause tant de tourment... Je me mords les lèvres, refoule ma rage. Je caresse sa joue encore humide avec le dos de ma main et murmure :

- Tu sais ce que je serais capable de faire à une personne qui s'en prendrait à toi ?

Elle scrute le fond de mes prunelles pendant une éternité, se demandant probablement si je suis sérieuse. Elle lève mollement un bras et pose ses doigts osseux sur les miens.

- Je te promets que je vais faire des efforts, essayer de travailler... ça. Akira, je ne souhaite pas que tu deviennes une meurtrière.

Et alors je ressens toute son affection pour moi. Ça me heurte comme une vague, c'est à la fois violent et agréable. Ses paroles, ses gestes, ses regards. Tout cela me chamboule, me touche avec force. Je me penche vers elle, pose le haut de mon crâne contre sa mâchoire.

- S'il le fallait, je le deviendrais pour toi, je susurre.

Elle hoquette tout contre moi, je sens qu'elle est de nouveau prête à pleurer. Cette fois elle se retient, par fierté j'imagine. Elle m'enlace à son tour et nous restons ainsi pendant quelques minutes. C'est tellement réjouissant. De sentir cette présence, cette chaleur contre moi. Étreindre une femme, ce n'est pas comme enlacer un homme. C'est la première fois que ça m'arrive. C'est différent. Ace, Luffy, Amerika. Je les ai déjà étreint tous les trois. Ou plutôt, avais-je l'impression que c'étaient eux qui m'étreignaient. Avec Nanaly, j'ai le sentiment que c'est moi qui la recouvre de mon corps. Comme une couche protectrice.

Je me détache pour mieux observer sa figure. Elle me sourit timidement. Combien de facettes d'elle-même s'est-elle déjà autorisée à montrer ? Je me souviens du visage qu'arborait la chanteuse lorsqu'elle se voulait indifférente à tout. Et puis : visage rempli de colère visage défait par la tristesse. Ceux-là je les connais également. J'ai hâte. J'ai tellement hâte de découvrir d'autres facettes d'elle. Beaucoup trop hâte. Alors, mue par une impulsion soudaine, je prends appui sur mes genoux, tends la tête

et je pose mes lèvres sur les siennes.

Ça ne dure qu'une seconde à peine et pourtant cela suffit à lui colorer ses joues d'un beau rouge pivoine. Ses sourcils tressautent, ses yeux sont agrandis et cherchent les miens en quête d'une explication. Visage embarrassé. Je rigole, attendrie par sa réaction et dis :

- Je suis contente de découvrir que tu sais rougir.

/

Je ne parviens pas à dormir.

Pourtant la journée fut éprouvante. Émotionnellement parlant plus que physiquement. Il faut que je me dégourdisse les jambes histoire d'évacuer un peu, sinon je ne parviendrai jamais à trouver le sommeil. Je me redresse, les cheveux en bataille. Un rayon de la lune fait scintiller les cheveux d'or de Nanaly. Je n'entends même pas Sanae respirer, à croire qu'elle s'est entraîné à inspirer et expirer sans un bruit.

Je traverse le chambre sur la pointe des pieds, descends les escaliers de la même façon. Personne dans le séjour. C'est étrange de constater ce calme ambiant dans un endroit aussi festif. Le contraste est saisissant. Je pourrais rester plus longtemps immobile pour savourer cette différence. Toutefois je suis trop fébrile ce soir.

Je sors et me laisse emporter par le vent quelques instants. Timu étant une île printanière, les journées sont chaudes mais les nuits beaucoup plus fraîches. J'aime bien cette différence aussi. Le temps de cette île est idéal, je suis certaine que ce ne sera pas toujours le cas sur les autres péninsules de Grand Line. Des milliers de firmaments se sont invités à la soirée qu'organise le ciel. Elles sont si nombreuses qu'on dirait qu'elles dansent entre elles, virevoltant au rythme que leur impose leur hôte. La lune est également de la partie mais elle n'a pas su se défaire de sa pudeur. Ainsi elle n'exhibe qu'un croissant. Je remarque trois étoiles qui sont alignées. Je les reconnais, sur les mers Amerika m'a confié qu'il était plus facile de se diriger la nuit lorsqu'elles n'étaient pas camoufler par les nuages. Je me dirige alors vers elles, mes pieds nus épousant le sentier terreux.

Je marche lentement, en essayant vainement de me délecter de cette quiétude. Mon esprit est encore en ébullition, je ne parviens pas à faire le vide dans ma tête. J'abaisse cette dernière et contemple ce qu'il y a devant pour moi pour songer à autre chose. Mes chevilles frôlent de petites plantations. Seraient-ce des fraises ? Sur ma droite je crois reconnaître des vignes. Je dois bientôt avoir atteint la clôture. Ah oui, là voi...

Trémolo de plusieurs notes dans mon cœur.

Une pour la joie spontanée, une autre pour la nostalgie d'une époque qui semble révolue, une autre pour le regret et une dernière, stridente, pour la tristesse.

Je pourrais reconnaître la silhouette d'Amerika n'importe où dans ce monde.

J'avance silencieusement vers lui, passe par dessus la clôture et adopte la même posture que lui en m'adossant contre elle. Il ne dit rien, n'a pas fait un geste, ne s'est pas montré surpris par ma présence. Il a le nez levé vers le ciel, vers les trois constellations que lui aussi a suivies jusqu'ici. Je ne peux quitter son profil des yeux. Ses prunelles noisette sont devenues caramel à cause de l'obscurité. Son nez busqué, son menton poilu. Deux mois que l'on se connaît. « Amerika, quand je te regarde j'ai le sentiment que même les rencontres du hasard telle que la nôtre sont dues à des liens noués dans des vies antérieures. » Je lui avais dit cette phrase il y a deux mois et je le pense encore plus aujourd'hui. Après tout ce que nous avons vécu. Les bons comme les mauvais moments. Il me manque. Il me manque tellement.

Une véritable avalanche d'émotions s'écroulent sur moi. Tout ce que j'ai pu ressentir ces derniers jours, tout ce qui m'empêche de dormir. L'ascenseur émotionnel qui a cisaillé mon cœur lorsque j'ai cru que Sabo était de nouveau vivant mais qu'il est vite repassé du côté des défunts. Ma colère inextinguible envers Ace, ce sentiment de trahison qui me pèse comme jamais, ma confiance en autrui qui s'est fendillée. Le coup que j'ai porté au rêve de Kenban en lui fêlant le poignet. Coup temporaire, certes, mais bien présent. Et à présent le passé EFFROYABLE INTOLERABLE EPOUVANTABLE de Nanaly. Tant de douleur... J'abaisse ma tête vers mes pieds. Je suffoque, je m'essouffle sans raison, comme si j'avais couru un marathon. Mes mains tremblent involontairement, mes yeux s'emplissent de larmes aussi dures que des cristaux.

- Amerika..., je souffle comme un appel en détresse.

Même si je ne le regarde plus, je sens son visage se tourner vers moi. Il reste ainsi quelques secondes avant de murmurer doucement :

- Ton cœur pleure. Pourquoi tu ne les laisses pas couler ?

Je comprends qu'il fait allusion à mes larmes contenues.

/

- Je ne pleurerai plus jamais de tristesse.

/

Ma promesse. Toujours présente. Indélébile. Il était présent ce fameux jour, celui où je me suis souvenue. Il sait. Si même moi je romps mes serments, que me reste-t-il ? Je secoue la tête, et réponds la voix disloquée :

- Je ne peux pas... !

Et alors il passe un bras autour de ma taille et m'attire contre lui. Nous glissons tous les deux contre la clôture et nous nous retrouvons les fesses à terre. Ma tête repose sur son épaule large, rassurante. Je pousse un soupir de soulagement. Ma main a disparu dans la sienne immense. Cette main que je ne lâcherai jamais. Ça aussi c'était une promesse. Et c'est enveloppée de l'aura lénifiante de mon meilleur ami que je m'endors enfin.

/

Clarisse, la femme de Ferdinand, et Géraldine appliquent soigneusement des pansements sur les ampoules incrustées dans mes paumes. Elles fredonnent un air joyeux en me lançant de temps à autre des sourires. Des effluves de maïs grillés s'échappent de la cuisine. Ceci est notre dernier dîner avec ces personnes bienveillantes, drôles, attachantes. Une semaine que nous sommes là, je n'en reviens toujours pas que le temps soit passé aussi rapidement. En même temps les journées au champs nous ont bien occupés, ce n'est pas Nanaly qui va me contredire. La pauvre, elle a tellement de cloques aux mains qu'elle ne parvient même plus à les regarder sans éprouver du dégoût. Elle qui fait si attention à son apparence. Amerika a énormément apprécié sa semaine au contact des animaux. Kenban s'est étonnement montré efficace, même avec son poignet droit maintenu par une attelle depuis le premier soir sur Timu. C'est moi qui lui ai mise de force. Quant à Sanae, je ne l'ai jamais vu aussi bavarde que depuis que nous avons mis les pieds sur cette île. C'est qu'elle doit vraiment tenir à ces agriculteurs. Je contemple tour à tour les visages radieux des deux femmes. Je peux la comprendre. Ils ont vraiment le cœur sur la main.

En parlant du taureau on en voit un bout de son museau. Hrm, pas certaine que notre cuisinière apprécie cette comparaison. Merci Amerika et ses expressions bien à lui. Sanae apporte avec elle les couverts et les assiettes. Elle ne possède pas la même dextérité que Sanji avec ces dernières mais son sens de l'équilibre est quand même impressionnant. J'arque un sourcil. Est-ce moi ou le visage de l'arbalétrière est grave ? Je coule un regard vers mes compagnes de cette fin d'après-midi. A priori, elles aussi ont constaté que Sanae est particulièrement sérieuse. Elle met lentement la table puis vient s'asseoir en face de moi. Sans me quitter des yeux, elle fouille derrière son tablier qui pend sur ses fesses et en sort deux petits sabliers. Il est inscrit « Obuolys » et « Ledynas » dessus. Je me penche sur la table pour mieux les examiner. On dirait qu'un Log Pose est fixé à l'intérieur. L'aiguille en son centre pointe une direction bien précise.

- Obuolys ? Ledynas ? Qu'est-ce que c'est ? je m'enquiers.

- Je vais t'en parler incessamment sous peu mais d'abord j'aimerais que tu me promettes que tu ne vas ni retourner de table, ni détruire cette habitation, ni porter atteinte à Clarisse et Géraldine.

J'ouvre grands les yeux de stupeur. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Je me tourne vers les deux femmes et constatent que, même si elles ne laissent rien transparaître émotionnellement, elles se sont reculées sur leurs chaises. Visiblement, le jugement de Sanae prime avant le mien, même lorsqu'elle dit des choses insensées. Je triture mes nouveaux pansements, profondément mal à l'aise.

- Pourquoi j'en viendrais à blesser Clarisse et Géraldine ? C'est absurde...

- Comme c'était absurde de t'en prendre à des innocents sur Logue Town.

Je ravale ma langue, le bec cloué. Sanae soupire et croise les bras sur sa poitrine opulente.

- Écoute petite Capitaine, la confiance ça se travaille, je pense que nous sommes d'accord là-dessus. Je t'apprécie, j'apprécie les autres membres de l'équipage. Mais actuellement, je ne peux absolument pas me fier à tes sautes d'humeur. Depuis les événements de Logue Town, j'en viens même à douter de tes convictions.

Je crève d'envie de serrer mes poings mais je me fais violence pour rester en place et pour garder mon impassibilité. Les mots de l'arbalétrière me blessent, mais si elle le pense réellement je ne peux rien y faire. Car je ne peux plus revenir sur mes actes passés. Sanae sort son kiseru pour le placer dans sa bouche pulpeuse. Bientôt, une odeur de tabac remplit la pièce. Clarisse et Géraldine choisissent ce moment pour s'éclipser et retourner en cuisine.

- Tu m'as dit que ton objectif était de sauver les plus démunis et de supprimer les injustices.

Je hoche vigoureusement la tête, les sourcils froncés. Elle fait de même et désigne l'un des deux sabliers avec son doigt.

- Obuolys sera parfaite pour toi dans ce cas.

Cette fois j'ai la gorgé nouée. A la fois d'appréhension et de surexcitation. J'essaie de juguler mon impatience en contrôlant mes gestes. Toutefois, je ne peux empêcher ma mâchoire de se contracter.

- Dis m'en plus s'il te plaît.

Elle s'adosse et lève ses prunelles charbon vers le plafond. Sûrement est-elle en train de rassembler les informations sur cette île, si on peut appeler comme ça un lieu que je ne connais pas. Elle aspire de la fumée et la souffle en douceur. L'attente est insoutenable. Enfin, elle déclare :

- Obuolys est ce qu'on appelle une île qui prône l'ilotisme.

Bien que douée en vocabulaire depuis toute petite, j'admets que je ne connais pas ce mot. Ce qui est très frustrant.

- C'est-à-dire ?

- C'est-à-dire qu'Obuolys est une île dont l'économie repose uniquement sur l'esclavage.

J'en reste estomaquée pendant au moins trente secondes. J'avale à grande-peine ma salive. Et dire que j'ignorais jusqu'à l'existence de ce type de péninsule. « Prôner l'ilotisme ». Seigneur, comment peut-on tolérer cela ? Je pioche dans toute la sérénité dont je dispose pour ne pas m'énerver contre cette terrible situation. Pourtant, cela ne suffit pas à retirer la férocité dans mon timbre de voix :

- Combien existent-ils d'îles qui perpétuent l'esclavage ? Et – nom d'un chien ! - pourquoi le Gouvernement Mondial ne met pas fin à ce système barbare ?!

- A cause des Dragons Célestes.

Je baisse la tête contre la table, les mains nouées derrière ma nuque. Dieu que c'est laborieux de préserver mon calme. Mais je dois le conserver devant l'arbalétrière. Je dois tout faire pour ne pas songer à ce que me renvoient les termes « Dragons Célestes ». Dans l'immédiat, je n'ai pas le temps nécessaire pour souffrir. Alors j'enchaîne sans me redresser pour autant :

- Qu'ont-ils à voir là dedans ?

- Les Dragons Célestes sont les plus gros acheteurs d'esclaves du monde. Comme rien ne peut leur être interdit, le Gouvernement Mondial a décidé de fermer les yeux sur leurs affaires. Ces horreurs se seraient résumées uniquement aux Dragons Célestes, mais c'était sans compter la cupidité des esclavagistes. Ils voyaient en ce système le moyen de se remplir les poches aisément. S'ils leur versaient un pot-au-vin, le Gouvernement Mondial ne prenait plus part aux activités de ces commerçants machiavéliques.

Sanae marque une pause pour fumer son kiseru. J'emmagasine tout ce qu'elle me raconte pour pouvoir le ressortir plus tard dans ma cabine. Je serai alors plus apte à digérer tout cela. Elle continue :

- Et pour répondre à ton autre question, l'esclavage existe malheureusement un peu partout sur les mers, même après qu'il fut « officiellement » aboli il y a deux cents ans. Certaines zones sont plus concernées que d'autres. Mary Geoise en premier lieu étant donné que c'est le QG du Gouvernement Mondial et surtout le lieu de résidence des Dragons Célestes. Il y a également l'archipel des Sabaody et Kabel sur Grand Line, Tequila Wolf sur East Blue...

- East Blue ?!

Cette fois je ne peux m'empêcher de hurler en bondissant de ma chaise. Cette dernière vole derrière moi. Le bruit attire des visages à la porte de la cuisine mais Sanae les congédie de la main. Une telle île se trouvait sur East Blue et Sanae... ne nous a pas informés ?! Impossible d'apaiser la fébrilité qui tend les muscles de mes biceps. Je la regarde par en dessous, menaçante.

- J'espère que tu plaisantes ? Pourquoi n'as tu rien dit ?! je bougonne.

- Tout simplement parce que je savais que nous n'étions pas à la hauteur.

- Comment oses-tu... ?!

- Et nous ne le sommes toujours pas. Si tu veux mon avis, il va falloir m'écouter en conservant ton calme.

Son air implacable voudrait avoir raison de ma fureur. Même sa voix était chargée de tension. Pourtant je suis dans l'incapacité de m'asseoir pour l'heure. Je fais au mieux pour ralentir ma respiration, histoire de la satisfaire malgré tout. Elle soupire :

- Tu n'es pas calme.

- Tu n'auras pas mieux pour le moment.

Elle me considère encore pendant une bonne minute puis finit par lâcher :

- Tequila Wolf n'est pas une île. Il s'agit d'un pont que le Gouvernement Mondial souhaite établir entre toutes les péninsules du monde. Des esclaves le construisent depuis sept-cents ans. Tu entends ? Sept-cents ans. On ne change pas une situation pareille avec simplement de la volonté.

Je défaille. Je n'ose même plus concevoir ce nombre d'années ahurissant pendant lesquelles des hommes, des femmes et même peut-être des enfants se sont tués à la tâche pour bâtir... Pour bâtir quoi d'ailleurs ? Une utopie, une chimère, un rêve qui paraît irréalisable. Et le Gouvernement Mondial est derrière cette ignominie. J'aimerais... j'aimerais l'écrabouiller de ma main. La bile menace d'envahir mon œsophage. Cette annonce a refroidi mes ardeurs. Je remets en place la chaise que j'ai fait tomber et m'assieds dessus, la tête baissée. Sanae approuve ce choix d'un hochement de tête. Elle enchaîne :

- Je n'ai jamais vu Tequila Wolf de mes propres yeux. A l'inverse, je suis déjà allée à Obuolys en mission.

- Très bien, ça nous sera utile étant donné que c'est notre prochaine destination. Ce Log Pose pointe sa direction, c'est bien ça ?

Hors de question de passer à côté d'une occasion pareille. J'ignore encore tout de cette péninsule mais je ne peux pas rester indifférente au sort de son peuple. Quelque chose s'illumine dans les orbes sombres de la cuisinière. Elle s'accoude.

- C'est un Eternal Pose, il pointe toujours la même île, en l'occurrence ici Obuolys.

Elle s'interrompt puis ajoute d'une voix plus que grave :

- Prouve-moi que je ne me suis pas trompée de chemin une seconde fois. Fais-moi éprouver de la fierté de t'avoir comme Capitaine pirate.

/

Une fois alignés, nous nous mettons tous à genoux sur le pont détrempé par le crachin. Ma longue jupe framboise me colle les jambes. Je peux apercevoir ma peau à travers les trous et les déchirures qui la constellent. Ma joue proteste du traitement que lui a administré Sanae. Elle n'y est pas allée de main morte.

Plic ploc.

J'essaie de décaler mon visage baissé pour apercevoir Amerika à travers mes boucles imbibées de pluie. La balafre sur son bras goutte encore. Le sang trouve un circuit aquatique sur les planches. Un peu plus loin, les corps malingres des jumeaux sont pris de tremblements. Avec ces menottes qui les forcent à garder leurs bras dans le dos, m'est avis qu'ils ont un mal fou à rester en place. Mes poignets gigotent contre mes fesses. Je reconnais que ce n'est pas le pied. Un poids vient alourdir le haut de mon crâne. Au bruit de la recharge, je devine que Sanae pointe son arbalète sur moi.

- Pas un geste.

Voilà deux bonnes minutes que nous avons amarré mais à part des beuglements poussés par des hommes à quelques mètres de là, notre situation n'a pas évolué. J'en suis à cette constatation lorsque des bruits de pas se font entendre derrière moi. Ce n'est pas trop tôt, quelqu'un vient vers nous.

- Baissez cette arme, ordonne la voix chaude de l'arbalétrière.

Pendant quelques secondes nous n'entendons plus que l'orchestre sempiternel de l'averse. Puis, je crois discerner le cliquetis métallique d'une sécurité que l'on retire. Cela ne peut pas venir des armes de Sanae. Ce n'est pas bon signe.

- Bai-ssez-cette-arme, articule distinctement la cuisinière, irritée.

- Tu te fiches de moi ?! s'écrit une voix tendue. Aux dernières nouvelles tu possèdes un avis de recherche, avec une sacrée prime en somme ! Donne-moi une bonne raison de ne pas te mettre en joue !

A priori, nous ne l'intéressons pas le moins du monde. Seule Sanae est dangereuse à ses yeux, elle accapare toute son attention.

- Quelle exigence, mon garçon. Très bien, je vais même me montrer hospitalière et t'en administrer deux, de raisons. Premièrement, la récompense sur ma tête n'est plus d'actualité, autrement je n'aurais pas remis mon uniforme de Marine. Deuxièmement, je viens établir un marché avec le Roi Hizumi. Cela te convient-il comme justificatifs ?

Bonjour le tutoiement. C'est une technique universelle pour intimider son opposant. Suite à cette annonce directe, l'attente est interminable. Je meurs d'envie de me retourner pour observer le visage de l'un des sbires du Roi d'Obuolys mais vaut mieux ne pas bouger. Le garde semble enfin reprendre contenance puisqu'il vitupère :

- Ce sont des pirates ?

- Il s'agit de l'équipage du Crimson dans son intégralité, oye.

- Si tu as réellement repris du service, pourquoi ne livres-tu pas ces forbans à tes supérieurs ? Ils se feront un plaisir de les mettre aux cachots ou à Impel Down pour ceux qui ont des primes.

Je fronce les sourcils. Il n'est pas dupe, il essaie de la piéger. De plus, je note qu'il ne nous connaît pas et ignore si les membres de mon équipage ont des primes ou non. Il n'a même jamais dû entendre parler d'Akira l'Écarlate. Cela se complique encore. Cependant la brune ne se démonte pas :

- Je te préviens, c'est la première et dernière fois que je me répète : je viens établir un marché. Et ce dans le dos du Gouvernement.

Je sens qu'on agrippe brutalement mes cheveux. Je geins plus de surprise que d'autre chose. Sanae me force à basculer la tête pour que mon visage soit à découvert. Je vois enfin le garde qui pointe toujours son fusil sur elle. Il est vêtu de jaune, tous les traits de sa figure connotent ses soupçons et ses incertitudes. Il n'est pas prêt de lâcher l'affaire.

- Cette vaurienne est le Capitaine Écarlate. Elle vient d'East Blue, sa tête vaut actuellement 20 000 000 de Berrys. Elle a défait à elle seule « La Barricade » du Lieutenant Guniraka. Même un incapable de ton espèce a dû entendre parler d'elle. A présent je te laisse dix secondes pour nous laisser passer. Sinon je t'élimine, puis j'irai exercer mes talents de chasseuse de primes ailleurs et marchander avec d'autres esclavagistes plus sagaces.

Je ne pensais pas que Sanae se montrerait aussi intransigeante. Elle ne laisse aucune possibilité au sbire. Ce dernier, plus perdu que jamais, glisse une main fébrile jusqu'à sa poche.

- Ne... ne vous énervez pas, déglutit le garde en repassant au vouvoiement. Laissez-moi juste le temps de contacter sa Majesté pour...

- J'ai bien peur que cela prenne plus de dix secondes. Tu n'en as déjà plus que quatre, oye.

- Mais je ne peux pas vous faire rentrer dans Obuolys sans...

En une fraction de seconde, l'arbalète : quitte mes boucles rouges pour se diriger vers le sbire. Le carreau vient se planter dans le grand-mât, à quelques centimètres de son cou. Ses yeux hagards trahissent son effroi. Il balbutie :

- Très... très bien. Suivez-moi.

Cachée par ma lourde chevelure, je souffle de soulagement. A la demande du mauvais négociant, d'autres gardes ont fait irruption sur le pont. Toutes les armes ont été renquillées sauf celle de l'arbalétrière qu'elle pointe de nouveau sur moi. Certains agents de sécurité accourent dans notre direction pour vérifier nos menottes. Ils remarquent aussitôt que les miennes ne sont pas en granit marin. Sanae explique d'une voix lasse que c'est bien pour cela qu'elle braque son arbalète sur ma tête. D'un œil attentif, je les observe en train de défaire mes attaches métalliques à l'aide d'une épingle pour me passer celle en granit marin. Aussitôt, une terrible torpeur s'empare de moi. Je me sens privée de toute mon énergie. Et vidée. On nous ordonne de nous relever. Je contiens difficilement un sourire, me sentant victorieuse. Parfait. Ils ignorent qu'Amerika est un détenteur de Fruit du démon. Et que, bien qu'elles paraissent réelles grâce à de la peinture, ses menottes et celles des jumeaux sont faites en glaise.

/

Notre trajet jusqu'à l'une des entrées principales se fait dans un mutisme tenace. Nous marchons les uns derrière les autres sous une escorte des plus synchronisées. Onze... non, douze gardes vêtus d'un uniforme bleu nous ont fouillé et nous entourent à présent. Ils portent tous un béret sur leurs cheveux coupés à ras. Sauf un qui arbore des dreadlocks. Je reste aux aguets. Aucune ouverture possible pour le moment. On ressent qu'ils ont l'habitude avec cette procédure. Ainsi, ils ont pour coutume d'inviter de grandes pointures pour je-ne-sais quel trafic. J'ai du ralentir sans y prêter attention car l'arbalète de la cuisinière presse ma tête vers l'avant. Je souris intérieurement, une idée derrière la tête. Sans signe avant-coureur, je fais volte-face et me rue sur la brune en poussant un cri guttural. La surprise fait scintiller ses yeux mais ses réflexes surnaturels agissent pour elle mécaniquement. Elle m'assène un coup de crosse dans le bide et me voilà à terre à cracher de la bile. Je me retiens de gémir de douleur.

- Vous n'avez aucune manière ! Soupire l'un des sbires agacé.

Avant que les gardes n'interviennent pour me remettre debout, mes prunelles croisent celles de Sanae. J'y décèle son tourment intérieur, celui de me faire subir toute cette épreuve. Ne sois pas affligée Sanae et prépare ton estime pour moi.

Je libérerai tous les prisonniers de cette île sans exception.

Tel est le but de cette mise en scène. Ma joue endolorie, l'entaille sur l'épaule d'Amerika, et maintenant cette frappe dans mon estomac. Tout cela sert à te disculper à leurs yeux. Il ne faut pas qu'ils établissent un lien entre toi et nous. Le Roi d'Obuolys a beau s'autoproclamer ainsi, il ne fait pas partie de Gouvernement Mondial. De ce fait, il ne doit pas encore savoir que tu as quitté Qing Chà avec nous. Des mains vigoureuses saisissent mes bras et me voilà debout. On m'aboie de me tenir à carreau, ce que je compte bien faire.

Pour le moment.

Tout en gardant la mine résolument droite, j'observe les environs. Obuolys a beau être ce qu'elle est, elle reste une île automnale fascinante. C'est un arbre. Ou plutôt devrais-je dire un pommier gigantesque. Ses racines forment les différents quais en bois qui mènent aux entrées. Certaines branches sont si longues qu'elles frôlent la mer ci et là. Il doit y avoir plus de pommes ici que partout ailleurs. Une agréable odeur de résine se dégage du tronc mais je ne me laisse pas attendrir par le sentiment de nostalgie. C'est donc ici que les gardes du Roi Hizumi reçoivent et identifient les individus qui viennent s'aventurer jusqu'ici pour une raison ou pour une autre. Celui qui est venu à notre rencontre portait un uniforme jaune. Ces sbires sont en droit de refuser l'accès à n'importe qui. Sauf à Sanae visiblement, étant donné l'impression qu'elle a fait sur le sbire.

Hormis mon assaut imprévu, tout se déroule comme on l'avait envisagé. Nous allons être amenés au Roi qui nous jettera au cachot avec les autres prisonniers. Seule Sanae restera à la surface pour préparer la phase B. Il s'agit de mon plan. Après avoir quitté Timu, j'ai demandé à ce que tous les membres des Crimsons se rassemblent dans la cuisine du Mahogany pour une réunion des plus importantes. J'ai expliqué à Amerika et aux jumeaux tout ce que m'avait confié Sanae sur Obuolys. Puis je leur ai fait part de mes projets périlleux et leur ai demandé leur contribution en soulignant qu'ils étaient parfaitement en droit de refuser.

Mais cela n'est pas arrivé. Mon plan n'a essuyé aucun refus.

J'ai regardé chaque membre de mon équipage et j'ai ressenti pleinement tout l'amour et la considération que je leur portais.

Je sors de ma tête pour me replonger dans l'instant présent. De nouveaux gardes ont fait leur entrée, cette fois recouverts de bordeaux des pieds à la tête. On dirait que notre première escorte va nous laisser aux mains de ceux-là. Nous venons de pénétrer l'intérieur de l'arbre, j'imagine que les gardiens n'occupent pas le même espace. Par contre je note aussitôt qu'il n'y a, une fois de plus, que la gente masculine parmi eux. L'allure est toujours la même, c'est-à-dire très lente pour pouvoir garder un œil avisé sur nous. La lumière du soleil ne filtre pas jusqu'ici. Des lampadaires et des lanternes accrochées à des câbles reliant certaines habitations sont les seuls éclairages de la ville. Car oui, l'intérieur du végétal ressemble à une mini agglomération. Les maisons sont exiguës et collées les unes aux autres. Elles semblent avoir été façonnée dans de la terre. Des racines et de la lierre parcourent les façades. Mes orteils foulent de l'humus et des petits cailloux, comme si nous nous trouvions dans une forêt.

Une boule se coince dans ma gorge lorsque nous croisons les premiers résidents. Ils sont recouverts par des nippes usées par le temps. Leurs teints sont exsangues, n'ayant pas coudoyé la lumière du jour depuis je ne sais combien d'années. Ils se soumettent à notre passage, s'inclinant devant les gardes qui ne sourcillent pas. Quelque chose heurte mon esprit encore plus violemment. Je vois partout des hommes et des personnes âgées. Où sont les enfants ? Et les femmes ? Un rire coquet attire mon attention. Je tourne imperceptiblement la tête vers la droite et je sens que mon équipage fait de même. Une demoiselle pas plus âgée que moi vient de sortir d'un foyer portant un numéro. « 28 ». J'arque un sourcil. Puis mon sang se fige lorsque je détaille les habits de la jeune femme. La robe qu'elle exhibe n'est clairement pas à sa taille et laisse percevoir ses seins. Ses cheveux sont emmêlés et son maquillage criard. Je détourne la tête vers la gauche, ne voulant pas admettre ce que je viens de comprendre.

Mais c'est pour mieux retomber sur un tableau identique. Une autre maison. « 57 ». Adossés devant, une trentenaire s'entretient avec un garde vêtu de jaune. Un sourire enjôleur plane sur son visage dénaturé et sa main caresse comme pas inadvertance le torse de l'homme. Ce dernier a déjà envahi les cuisses de son interlocutrice en soulevant sa jupe. Je ferme les yeux. Pitié, épargnez moi ce spectacle, je vais vomir. Mais j'ai beau refuser à ma vue l'accès à ce décor sinistre, mes oreilles sont assaillies par des rires aguicheurs, parfois des cris de détresse, mais surtout, surtout, surtout

des gémissements.

Cette île est un lupanar éléphantesque.

Il y a des maisons closes partout, celles qui portent un numéro. Toutes les femmes qui sont vendues ici deviennent des prostituées. Et les enfants ? Seigneur, je n'ose pas envisager le pire. Je constate également que les seuls à pouvoir profiter de ces dames sont les gardes en jaune. Ils paraissent plus arrogants, plus dépravés, plus corrompus que les autres gardiens. A la différence de ceux-là ils portent non pas un béret mais un chapeau melon. Amerika, qui marche devant moi, me lance un regard épouvanté. Lui qui a vécu dans un milieu où l'égalité est à son comble, cette vision doit lui être insupportable. Cette situation est tellement immonde et dénigrante pour la gente féminine que je suis bien contente de porter des menottes en granit marin. Si elles n'avaient pas été le cas, je n'aurais pas pu empêcher mon énergie de s'embraser.

Et de tout détruire.

- Eh ! Mais c'est ce bon vieux Larry !

Trois agents jaunes à la solde du Roi Hizumi sortent de l'une des maisons de tolérance. Celui en tête s'adresse directement à l'un des gardes rouges de notre cortège. Un sourire plein de malveillance s'affiche ostensiblement sur ses lèvres lorsqu'il place un bras autour des épaules du gardien bordeaux. Ce dernier baisse les yeux et grommelle :

- Ludwig...

- Eh bien, c'est que tu es ravi de me voir mon salaud !

- …

- Tu as perdu ta langue ? raille le dénommé Ludwig en tapotant insolemment la joue de son collègue. En même temps, elle ne doit plus trop te servir puisque c'est moi qui tringle ta femme !

Ses acolytes en jaune se mettent à ricaner comme des hyènes. Pourtant, confronté au silence perspicace de Larry, Ludwig se lasse rapidement. Et se tourne vers Nanaly. Oh, Seigneur...

- Par les couilles de sa Majesté ! Mais qu'avons-nous là ? Visez-moi cette future béguineuse à la beauté surnaturelle !

Même si elle me tourne le dos, je suis capable de voir les épaules tremblantes de la chanteuse. Ses convulsions redoublent lorsque l'homme débauché saisit son menton pour le lever vers lui.

- Toi, tu seras parfaite dans mon...

- NE LA TOUCHE PAS FACE DE PET ! s'époumone Kenban en le repoussant d'un coup d'épaule.

Médusé, Ludwig réagit aussitôt à cette provocation. Il administre une violente torgnole au musicien qui tombe à terre. C'en est trop. Je suis à deux doigts de me ruer sur ce monstre mais quelque chose est encore plus rapide que ma fureur.

Un couteau s'est planté dans le sol à quelques mètres de là. Il est recouvert de sang. La voix de Sanae s'élève derrière moi :

- Oye, oye, oye, qui vous a permis de lever la main sur mes prisonniers ? Je ne les ai pas encore vendus que je sache.

Ludwig la toise, stupéfait, puis grimace de douleur. Il presse son bras et examine ensuite sa main d'un air profondément répugné. Du sang. Je comprends alors. La cuisinière a lancé un couteau qui a entaillé le monstre jaune. Il beugle :

- Comment oses-tu sale chienne ?!

La brune ne se laisse pas impressionner et pointe son arbalète sur l'entrejambe de Ludwig.

- Surveille ton langage si tu ne veux pas que j'embroche ce qui fait ta misérable fierté, oye.

Des applaudissements retentissent un peu plus loin. J'étais tellement absorbée par la scène préoccupante qui se jouait sous mes yeux que je n'avais pas remarqué cet attroupement à une vingtaine de mètres de nous. Un personnage se démarque aussitôt des gardes jaunes qui l'entourent. Il est le seul à battre des mains et a affiché une mine enchantée.

- Sanae, surnommée La Fouine, je présume ? Il me semble que c'est la deuxième fois que nous nous rencontrons, chichichi. Quel bon vent amène la farfouilleuse que tu es ?

- Ce n'est pas le vent qui m'amène, La Musaraigne, mais les affaires.

- Oh, quelle joie de l'entendre ! Bien, bien, bien...

A l'entente du surnom employé par la brune, je comprends aussitôt qui il est. Et cette dégaine... Mes yeux sont assaillis par toutes les nuances de vert du monde entier. Argh, rien qu'à le regarder et je sens mes rétines picoter. Boléro anis, chemise opaline, pantalon vert impérial et souliers kaki. C'est à dégobiller tous les repas que j'ai ingurgités ces trois derniers jours. Même ses parures sont d'un doré verdâtre. Et cette couronne clôt le clou du spectacle. En définitive, le Roi Hizumi traduit à lui seul le terme « burlesque ». Ses yeux sont allongés et nous observent attentivement tour à tour, principalement les femmes de l'équipage. Un sourire mauvais est scotché à ses lèvres. D'ici, je crois discerner des moustaches de souris sortir de ses joues. Ses cheveux bruns ondulent sur sa nuque. Je lui donne pas plus de quarante ans. Ludwig se précipite vers lui pour lui conter sa mésaventure mais il l'éconduit de la main. L'existence même de son garde est insignifiante pour lui. Le surnommé « La Musaraigne » frappe une nouvelle fois dans ses mains et désigne l'allée derrière lui.

- Bien, bien, bien. Veuillez me suivre jusqu'à mes quartiers, nous serons plus à même de négocier.

/

Contrairement à ce que j'avais pensé, le trône du Roi ne se situe pas dans un immense palace dégoulinant de luxe et d'autres âneries. Au contraire, il se trouve en haut de gradins qui entourent une place. Celle-ci est immense et circulaire, je n'ose supposer l'origine d'une telle dimension. Le Roi va s'asseoir sur son siège royal, il nous surplombe ainsi d'au moins dix bon mètres. Une grande quantité de paniers remplis de pommes l'entourent. Il en saisit une et la croque sans quitter la cuisinière des yeux. Une grimace vient s'étaler sur son visage. Peut-être que le fruit n'est pas à son goût. Je fais alors le lien entre la couleur de ses habits et la pomme. Ceci explique cela.

Alors que les gardes jaunes sont occupés à former un cercle parfait autour de la place, Amerika en profite pour se pencher à mon oreille. Il susurre :

- Ni le cachot privé d'air, ni les liens de fer massif...

Mon corps est envahi par un drôle de sentiment de bien-être. Je complète sur le même ton :

- ...ni la tour de pierre, ni les murailles de bronze travaillé ne peuvent enchaîner la force de nos âmes.

Au début de notre aventure commune, je lui ai beaucoup parlé de mes trois frères. Je suis touchée qu'il se soit souvenu d'une citation de Sabo. Une citation qui prend tout son sens ici. Sabo a raison, Amerika a raison. Rien, ni personne, ne peut nous tenir en cage. Et il en va de même pour les prisonniers d'Obuolys.

Le Roi Hizumi recrache les pépins, jette le trognons en bas des gradins et claque des doigts. Quelques secondes plus tard, quatre femmes surgissent de la résidence derrière lui pour s'agenouiller à ses pieds. Ma gorge émet une protestation involontaire. Les muscles du navigateur se crispent, les maxillaires de Kenban se contractent, les yeux de Nanaly sont écarquillés et ceux de Sanae pourraient lancer des lasers.

Les quatre femmes sont entièrement nues.

Le Roi Hizumi ne perd rien de notre écœurement et sourit encore plus. Il effleure le dos de l'une des demoiselles de son harem puis fourrage sa main dans ses cheveux. Ses prunelles châtaignes tentent de brûler Sanae qu'il reluque depuis trop longtemps à mon goût.

- La Fouine, la dernière fois que nous nous sommes vus tu étais beaucoup plus discrète, j'ai failli ne pas te remarquer ce jour-là parmi les autres membres du CP4. Tandis qu'aujourd'hui... ah ! Rien qu'en te regardant je me sens tout émoustillé. Si tu savais comme j'aimerais que tu prennes place à mes pieds.

J'aimerais que le battement de mes cils lui crachent de l'acide à la figure. Discrètement, je tourne la tête vers Sanae qui braque toujours son arbalète sur mon crâne. Sa main triture la gâchette de son arme. Je suis convaincue que cela lui démange les doigts d'exécuter immédiatement cet ignoble Roi pervers et machiavélique. Néanmoins, elle sait tout comme moi que cela ne résoudrait rien. Avec tous ces gardiens jaunes qui sont satisfaits par ce système malsain, nous ne pourrons pas gagner. Pas comme ça et pas maintenant, entourés de tous ces gardes. En revanche, je ne suis pas certaine que ceux vêtus de bleu et de rouge cautionnent cette organisation. Peut-être nous pourrons en tirer quelque chose plus tard. L'arbalétrière émet un claquement contre son palais avant qu'elle n'assène :

- Grand bien vous fasse si vous n'avez pas peur que je morde votre langue à sang, oye.

- Chichichi !

Son ricanement fait trémousser ses moustaches. Il me répugne. Sanae ne lui laisse pas le temps de surenchérir. Elle me pousse vers l'avant avec son pied. Je manque de trébucher.

- Voici le Capitaine des Crimson Pirates et son équipage. Je vous les apporte pour prouver ma bonne foi et établir un lien commercial.

La Musaraigne s'accoude plus franchement à son trône et se penche vers nous. Il semble intéressé.

- Continue.

- Dorénavant vous saurez que je travaille à mon compte en tant que chasseuse de primes. J'exhibe l'uniforme de la Marine dans l'unique but de tromper les vigilances. Parmi ces quatre pirates, seul le Capitaine Écarlate possède une prime. Elle est de...

- 20 000 000 de Berrys. Voyons, La Fouine tu devrais savoir que je possède de nombreuses sources disséminées un peu partout dans le monde.

Je vois. Son réseau ne se limite pas à son île. Cet homme... Ça me tue de l'admettre mais il possède énormément de pouvoir. Je crois que je comprends de plus en plus le système qu'il a établi au sein de ce tronc. En tant qu'esclavagiste, il rachète des hommes et des femmes de toutes sortes. Il fait prisonniers les individus qui pourront lui rapporter de l'oseille pour pouvoir les revendre le moment venu. A l'inverse, il conserve les hommes quelconques pour en faire des gardes. Les tentations sont grandes ici et certains deviennent de parfaits débauchés. Les enfants... Je n'en ai vus aucun. Ne me dites pas qu'ils sont tous prisonniers... ou morts ?! Enfin, le Roi restreint les femmes ordinaires pour qu'elles deviennent des prostituées. Ce qui signifie... Je respire un grand coup. Ce qui signifie que je serai la seule à être envoyée au cachot. Amerika et Kenban seront retenus ici pour devenir des gardiens. Quant à Nanaly...

La Musaraigne me répugne. Il me répugne il me répugne il me répugne il me répugne il me répugne il me répugne il me...

Encore plus que Porchemy. Encore plus que Bluejam. Encore plus que l'homme qui m'a droguée et a tenté de me violer le jour de mes quinze ans. Je suis tellement tendue qu'au moindre mouvement je sens mes os craquer. Mes yeux croisent l'espace d'une seconde ceux de Sanae. Elle vient également de réaliser ce qui nous attend. Si je suis la seule à être enfermée avec mes menottes en granit marin, je ne pourrai rien faire. Que va-t-elle dire ? Sa voix semble moins assurée :

- Roi Hizumi, je vais me montrer conciliante pour notre premier échange. Ainsi vous comprendrez que mes intentions sont bonnes. Je vous revends le Capitaine Écarlate et son équipage à seulement 5 000 000 de Berrys, soit un quart de leur prime.

- Et qu'en est-il de ton avis de recherche ?

La question surprend un peu la cuisinière mais elle répond tout de même en conservant son stoïcisme :

- Elle n'est plus d'actualité, oye.

- Je constate que tu es toujours aussi brillante pour fabuler, Sanae.

Voix féminine. Pas n'importe laquelle.

Cette. Voix.

Je l'ai entendue juste avant de frôler la mort. Je pourrais la reconnaître n'importe où. N'importe où.

Nous nous tournons de concert. Des gardes jaunes se sont écartés pour laisser passer un régiment de la Marine armé. Et à sa tête...

Uniforme blanc ouvert sur des jambes à partir du bassin et dont la traîne arrive aux chevilles. Un col entrebâillé laissant la place à une fraise. Un baudrier noir et doré qui ceint sa taille et le fourreau d'une épée qui y est accroché. Un short noir moulant, de longues genouillères de la même teinte et des bottes blanc de plomb et dorées. De longs cheveux noir d'ébène et épais, un teint de porcelaine. Deux orbes rubis qui sont posés durement sur Sanae.

Je m'étrangle avec ma salive, mes poils sont hérissés sur ma nuque et mes avant-bras.

Hansha est là.


Le petit commentaire de l'auteure : Hansha est làààà, Hansha est làààà *chante à tue-tête*
Bon, vous vous en doutez, le prochain chapitre s'annonce... explosif !
Pour l'heure parlons de celui qui vient de paraître. Akira encaisse de plus en plus des événements qui la bouleversent, et Amerika s'en est bien rendu compte. Le Capitaine des Crimson cherche à respecter ses promesses car pour elle, elles sont très/trop importantes (on l'a bien vu avec la promesse d'Ace). Jusqu'où ça va la mener ?
Sanae, quant à elle, a dû mal à faire confiance à son Capitaine. Elle la met alors au défi et quoi de mieux qu"Obuolys pour faire avancer le rêve d'Akira ? D'ailleurs en parlant de Sanae, j'avais déjà mentionné ses anciennes activités d'espionnage sur Logue Town. Mais maintenant nous savons qu'elle faisait partie d'un Cipher Pol ! Bon, comme vous avez pu le constater la mission s'annonce plus corsé que prévu ! Le Roi Hizumi semble avoir plus d'un tour dans son sac, sans compté que Hansha vient de débarquer.
A bientôt pour la suite de cet arc ! Ciaossuuuuu !