Neuf mois plus tard

Gilles arpentait le marché en jetant des coups d'oeil aux étals, mais pour une fois, il n'avait rien l'intention de voler. C'était presque étrange, mais il ne pouvait pas nier que c'était assez agréable de pouvoir se promener au milieu des marchandises, croiser le pas des gens d'armes ou les yeux des marchands sans avoir une idée dangereuse et risquée derrière la tête. Il se sentait plus libre, plus détendu. C'était peut-être difficile à penser pour un voleur, mais posséder quelques pièces dans sa bourse apportait une certaine tranquillité non négligeable. Il faisait toutefois attention à ce que personne ne la lui vole. Cet argent, ils en avaient besoin le plus possible pour affronter la rigueur de l'hiver.

"Gilles, viens voir par ici !"

Robin l'appelait. Curieux, le jeune homme se détourna de l'étal de légumes qu'il observait et rejoignit son frère. Sans grande surprise, il le trouva devant un étalage de friandises et de gâteaux divers. Robin, il commençait à en avoir l'habitude maintenant, ne montrait tant d'enthousiasme que devant de la nourriture succulente, des arcs de diverses formes et matériaux ou des objets susceptibles de plaire à Marianne. Cette fois encore, les pâtisseries l'avaient emporté.

"Il te reste quelques pièces ? lui demanda Robin en souriant. J'aimerais acheter quelques uns de ces gâteaux.

-Oui, il m'en reste... Mais cet argent, c'est moi qui l'ai gagné, répliqua Gilles en haussant les sourcils. Pourquoi devrais-je te le donner ?

-Par affection pour moi.

-Hum hum.

-Bon, parce que c'est à toi que je comptais les offrir.

-Tu me demandes d'acheter mon propre cadeau ? Eh bien, j'espère que ce n'est pas comme ça tous les jours, la vie de nobliau."

Tout en faisant semblant de protester, Gilles avait ouvert sa bourse pour en extraire les quelques pièces qu'il lui restait. Robin le bouscula gentiment de l'épaule et le jeune homme releva ma tête, croisant le regard bleu rempli de tendresse et le sourire de son frère. Il le lui rendit avec plaisir et tendit les piécettes au marchand.

"J'espère au moins que tu vas faire semblant de me les offrir.

-J'espère au moins que tu seras assez généreux pour partager, répliqua l'archer."

Cette fois, la plaisanterie fit rire Gilles. Son frère en profita pour chiper l'une des pâtisseries et s'enfuir en croquant dedans.

"Hé !"

Robin sourit, des miettes plein le menton, et lui fit un signe de la main pour se moquer de lui. Gilles lui rendit le geste et décida de partir dans la direction opposée, pas par bouderie mais parce qu'il voulait continuer à profiter d'un peu de tranquillité. Le soir, les hors-la-loi se rassemblaient toujours autour du feu, dès le dîner et jusque tard dans la nuit. Et le jeune homme appréciait de faire partie d'un groupe plutôt que d'être seul, mais il aimait aussi pouvoir s'isoler de temps en temps.

Le soir commençait à tomber sur les étals. Les marchands s'activaient pour ranger leurs affaires et Gille s'apprêtait à faire demi-tour pour rejoindre le groupe de hors-la-loi quand une vieille femme attira son attention. Elle se tenait en bordure du bois et l'observait de ses petits yeux enfoncés dans ses orbites, rendus encore plus scrutateurs par les rides profondes qui lui barraient le front. C'était vraiment une vieille femme, mais elle n'avait rien de bon ou d'un peu faiblard comme les grands-mères qu'il avait croisées jusqu'alors. Celle-ci était différente, mais en mauvais... elle lui faisait presque peur.

"Je sens une grande détresse en toi, mon garçon, lança la vieille alors que Gilles faisait mine de s'esquiver. Laisse-moi deviner... tu as grandi sans personne pour s'occuper de toi, n'est-ce pas ? Ne sois pas surpris. Ça se voit dans ta façon de te comporter.

-Que voulez-vous, vieille femme ? rétorqua le jeune homme, définitivement mal à l'aise. Si c'est de l'argent que vous cherchez, je n'ai rien à vous donner. Et de toute façon je ne suis pas de ceux qui sont assez désespérés pour se faire prédire leur avenir.

-Je sens également que tu considères cette détresse comme n'ayant pas de raison d'être, poursuivit la femme sans l'écouter. Tu penses ne plus avoir le droit d'être aussi malheureux maintenant que tu as trouvé ce dont tu rêvais tant, et qui surpasse même tes espoirs les plus grands. Hélas, mon garçon, il est bien difficile de se remettre de la perte de son père."

Gilles se figea et un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale. Comment Diable cette femme pouvait-elle savoir...

"En quoi cela vous est-il utile de me dire ça ? Je vous le répète une dernière fois, je n'ai pas d'argent à vous donner.

-Je ne te demande pas des richesses, Gilles l'Écarlate. Seulement que tu me prêtes une oreille attentive."

C'était donc ça. Elle devait savoir qu'il était le frère de Robin des Bois, et ensuite, le reste venait tout seul. C'était pratiquement devenu une légende que l'histoire du voleur habillé du rouge de la colère qui rencontrait le héros de Sherwood, s'opposait à lui avant de lui avouer leur lien de frères et de lui tomber dans les bras. Tout le monde à des lieux à la ronde connaissait cette histoire. Qui lui était plus ou moins favorable selon l'endroit, d'ailleurs.

"Je n'ai pas beaucoup de temps à vous accorder, répliqua le jeune homme en lui tournant le dos pour clore l'entretien. Si vous voulez bien m'excuser...

-Ce que tu ignores, c'est que tu as encore une chance de revoir ton père, plaça perfidement la vieille femme.

-Je ne pratique pas le spiritisme, rétorqua lentement Gilles, dont les muscles soudain raides soulignaient la pression qui s'était accumulée dans son corps. Ce sont des sorcelleries.

-Je ne parle pas de spiritisme, mais de faire revenir ce père que tu aimes tant en chair et en os."

À ce moment-là, le jeune voleur sut sans aucun doute qu'il devait filer d'ici au plus vite. Continuer à écouter caqueter cette vieille femme était parfaitement impensable. Elle lui parlait de résurrection des morts ! C'était mauvais ! C'était dangereux ! Et il n'avait certainement pas l'intention de passer un contrat avec le Diable ! Pour qui le prenait-elle donc ?

"C'est beaucoup plus facile que ça en a l'air, poursuivit la sorcière. Il suffit de lire les instructions et d'offrir au mort une partie de ton énergie vitale. Si personne ou presque ne s'est jamais servi de ce sort jusqu'à présent, c'est parce que les Hommes sont faibles et lâches... mais tu sembles doté d'une grande force de coeur, et tu as le sang d'un noble.

-Je ne vous crois pas ! s'exclama le jeune homme en oubliant toute prudence et en faisant un pas vers elle, exaspéré par cet espoir inatteignable qu'elle lui faisait miroiter. Si un tel sortilège existe, le prix ne peut pas en être aussi bas ! Et de toute façon, tout le monde en userait depuis longtemps ! Je n'ai jamais entendu parler de résurrection par ici, c'est bien la preuve que vous mentez !

-Que tu crois ! rétorqua la sorcière en haussant les épaules. Je te l'ai dit, le sang noble est l'un des premiers pré-requis pour pouvoir réussir cette invocation. Penses-tu vraiment que les comtes, barons et petits seigneurs qui peuplent ces contrées se soucient de leurs pères ou de leurs frères ? Chaque adversaire de moins sur la route de leur ambition est le bienvenu, surtout quand il s'agit d'un frère aîné ou d'un ancêtre qui pourraient ralentir leur accession à leurs terres."

Pris de court, Gilles ne sut quoi répondre. C'était bien le genre d'idées qu'il avait eues dans la tête pendant longtemps avant de comprendre que tous les nobles -et surtout son frère- n'étaient pas ainsi. Tirant parti de sa confusion, la sorcière se rapprocha jusqu'à parvenir à quelques pas tout juste de lui.

"Il n'y a aucun mal à lire ce parchemin pour se faire une idée, proposa-t-elle en tendant le manuscrit au jeune homme. Tu verras que c'est facile. Ta mère t'a enseigné la lecture, je crois ? Un savoir qu'elle tenait de ton père, tu n'es pas sans l'ignorer...

-Ça suffit, laissez-moi tranquille ! exigea le jeune voleur en repoussant rudement sa main. Je n'ai que faire de vos incantations maléfiques ! Mon père est mort... et personne ne pourra le ramener ! Surtout pas quelques formules gribouillées sur un parchemin ! D'autant plus que je n'ai pas l'intention de devenir un suppôt du Diable que vous semblez tant vénérer !

-Je ne te pensais pas si obtus, mon garçon, déplora le sorcière avec des regrets qui avaient presque l'air sincères. Après tout ce que l'évêque de Nottingham vous a fait subir, tu penses encore que c'est du côté de ces hommes sans scrupules que se trouvent la morale et le bien ? Que peut-il donner des sermons sur ce qui est diabolique et ce qui ne l'est pas alors qu'il est en partie responsable de la mort de ton père ?"

Les paroles de la vieille femme heurtaient le jeune homme par la nonchalance avec laquelle elle évoquait des sujets aussi graves que le Diable et la sorcellerie, mais certains de ses mots trouvaient un curieux écho dans son coeur... l'une des raisons pour lesquelles, trop stupéfait pour réagir, il ne recula pas quand elle lui brandit de nouveau le parchemin sous le nez. Il pouvait y lire des formules en anglais, des schémas et des listes de plantes qui auraient pu passer pour de banales recettes de médicaments. Il n'y avait, à première vue, rien de maléfique là-dedans.

"Gilles ? Tu es là ? Reviens par ici, nous sommes tous sur le point de partir ! appela soudain la voix de Robin, quelque part dans les dernières lueurs du crépuscule qui faisait place à la nuit.

-J'arrive ! cria le jeune homme pour avertir son frère, et la femme lui fourra soudain le morceau de papier dans les mains.

-Jettes-y donc un oeil ! lui conseilla-t-elle en s'éloignant à petits pas rapides vers la forêt. Il n'y a strictement aucun mal à conserver une incantation sur soi, tu sais.

-Hé, revenez ici ! lui cria Gilles en froissant la feuille de papier pour la déchirer. Je n'ai pas besoin de votre...

-Gilles ? Tu parles à quelqu'un ?"

Le jeune homme sursauta et, par réflexe, il cacha le parchemin dans sa poche. Robin venait de débouler juste à côté de lui; il ne distinguait pas clairement le visage et les yeux de son frère dans l'obscurité, mais il savait que celui-ci le détaillait avec curiosité.

"Ce n'est rien, prétendit Gilles en finissant de tasser la formule dans sa poche. Je croyais avoir vu quelqu'un, mais ce n'était que des ombres...

-Dans ce cas, dépêchons-nous de rentrer. Cette expédition m'a ouvert l'appétit, pas toi ?

-Tu as tout le temps faim, Robin."

Cependant, le coeur de Gilles battait encore la chamade après cette étrange conversation. Pourquoi diable cette femme lui avait-elle donné ce parchemin ? Et plus encore : ce qui, au final, le préoccupait bien davantage que la prudence dont il aurait dû faire preuve... était-il possible que cette invocation fonctionne vraiment ?

ooooooooooo

"Hé, Gilles... tu es réveillé ?

-Qu'est-ce que tu veux ? marmonna le jeune homme d'un ton moins ronchon que Robin l'aurait cru, étant donné l'heure tardive.

-Je viens de me souvenir d'une anecdote que Père m'avait racontée à propos d'un marchand de couteaux du nord de l'Angleterre, répondit son frère avec une excitation clairement perceptible. Tu aimerais que je te la raconte ?

-Mhm..."

Le jeune voleur se frotta les yeux pour tâcher de se réveiller complètement. Ce qui s'avérait très facile il y avait encore quelques jours lui paraissait désormais d'une difficulté sans nom. Il dormait si biendans les bras de Robin, il avait l'impression d'être emmitouflé dans un nuage. Les draps étaient épais et chauds, rien à voir avec les guenilles humides et malodorantes dans lesquelles il se pelotonnait d'ordinaire -et encore, il était bien content quand il pouvait en trouver. En plus, être blotti dans les bras de Robin pour dormir lui procurait une agréable sensation de bien-être. Il se sentait aimé, protégé, et ça n'avait pas de prix. Cette nuit encore, son frère s'était pelotonné contre son dos et avait passé ses deux bras autour de son ventre. Il l'avait réveillé en lui soufflant dans le cou, comme un gamin.

Gilles se retourna paresseusement pour faire face à Robin et positionna sa main sous sa joue pour soutenir sa tête. S'il la reposait sur l'oreiller moelleux et rebondi, il était certain qu'il allait se rendormir. Mais Robin avait l'air tellement impatient de partager cette histoire avec lui, il ne voulait pas en perdre une miette.

"C'était à l'occasion d'un voyage qu'il avait fait du côté de Cornouailles pour rencontrer des marchands drapiers dont Mère appréciait particulièrement le travail. J'aurais dû l'accompagner mais j'avais été assigné à domicile pour avoir versé des champignons dans la soupe d'une tante que je n'appréciais pas.

-Et après c'est moi qu'on va traiter de dangereux, ricana Gilles en se frottant les yeux. Qu'avait-elle de si terrible, cette tante ?

-Elle n'arrêtait pas de rire très fort, c'était insupportable... Ne rigole pas, je suis certain que tu ne l'aurais pas supportée non plus ! En plus de ça, elle me tirait toujours les oreilles quand je faisais une bêtise.

-Mes tantes à moi, soit elles étaient si dociles que leur mari les battait sans vergogne, soit elles me jetaient mes repas dessus en disant que les bâtards méritaient d'être nourris avec les cochons, ou alors elles me frappaient à chaque fois que mes cousins se faisaient mal en jouant avec moi."

Robin ouvrit de grands yeux et le dévisagea, abasourdi et chagriné. Gilles haussa les épaules et sourit pour le rassurer.

"Ne me regarde pas comme ça. C'est du passé depuis bien longtemps. Je suis sûr qu'elles ne me reconnaîtraient même pas, si elles me voyaient.

-Je suis quand même désolé que tu aies dû subir tout ça, rétorqua Robin en lui caressant le front. Combien avais-tu de tantes ?

-Trois, répondit le jeune voleur en appréciant sa douceur. Et un oncle, le grand frère de ma mère. C'était le plus gentil de tous, mais malheureusement, il est mort quelques années avant elle.

-Et des cousins ? Tu en as beaucoup ?

-Oh, au moins une quinzaine. Mais je ne sais pas s'ils sont tous... tu sais, encore en vie. J'ai eu l'occasion de constater à quel point les enfants mourraient vite dans les campagnes."

Gilles ferma les yeux, qu'il avait lourds de fatigue. La dernière fois qu'il avait pensé à sa famille maternelle remontait à un moment. Il ne les avait jamais beaucoup aimés, à l'exception de sa grand-mère Gisèle. En fait, pendant toute sa vie, c'était surtout à Robin et à Lord Locksley qu'il songeait quand il rêvait d'une famille.

"Et d'ailleurs, ton histoire ? se souvint-il en ouvrant les yeux. Les marchands drapiers de Cornouailles ?

-Ah, oui. Alors, Père les a rencontrés dans une auberge sur le port, et il s'est rendu compte que leur marchandise ne correspondait pas exactement au type de draps qu'il avait déjà offerts à ma mère..."

Robin lui raconta alors une rocambolesque histoire où il était question d'étoffes en fausse soie, de marchands qui pénétraient illégalement dans le port, de drapiers retenus contre leur gré en mer dont l'un s'avérait être le frère du marchand de couteaux que Lord Locksley avait rencontré. Ensemble, ils avaient démantelé l'organisation de brigands et les autorités de Cornouailles les avait chaudement remerciés. Au final, Lord Locksley était rentré chez lui avec de fabuleux cadeaux pour son fils et son épouse et de nouvelles histoires à raconter.

"J'ai du mal parfois à me convaincre que c'est l'entière vérité, avoua Gilles, impressionné. Comment pouvait-il toujours se mettre dans des situations pareilles ?

-Ça, je l'ignore. Mais je pense que tu as hérité en partie de cette habitude, petit frère. N'ai-je pas été obligé de te tirer d'un traquenard pas plus tard que la semaine dernière ?

-Tu n'étais obligé de rien du tout, je me débrouillais très bien tout seul !"

Robin laissa échapper un rire. Visiblement, le sommeil avait recommencé à la gagner, car il s'étira et poussa un grognement paresseux.

"Voilà, j'ai terminé mon histoire. Tu ferais mieux de te rendormir si tu veux être en forme pour récurer les bergeries, demain.

-Hé, ce n'est pas mon tour, que je sache. Plutôt celui d'un noble particulièrement arrogant.

-Après les risques que j'ai pris pour te sauver la peau, tu peux bien faire ça pour moi, rétorqua Robin en souriant."

Gilles répondit en lui pinçant la hanche sous les couvertures. Un geste qui amusait vraiment Robin parce que, sans se concerter, c'était une manie qu'ils avaient en commun lorsqu'ils voulaient taquiner quelqu'un. Son frère avait tellement d'expressions, de façons de parler ou de petits mouvements qui étaient exactement identiques à ceux de leur père et aux siens que ça ne cessait de l'émerveiller. Il savait bien pourtant que quelqu'un chose chez ce jeune homme l'avait intrigué dès leur rencontre au bord de la rivière ! Il leur ressemblait, à leur père et à lui. Comment ne s'en était-il jamais aperçu ?

"Je t'aime, Gilles, dit-il avec tendresse en enfouissant son nez dans le cou de son frère. Et je sais que Père t'aurait aimé aussi.

-Je l'espère..."

En fait, cette nuit-là, au fur et à mesure que les histoires et les anecdotes sur Lord Locksley s'enchainaient, il manquait de plus en plus au jeune homme. Entrapercevoir quel homme incroyable il avait été, aussi brave que fort, chevaleresque et généreux, ne faisait que rendre son absence encore plus dure. Et Gilles avait mal, tous les jours, en pensant à ce père qu'il n'avait jamais connu, et qu'il ne pourrait jamais serrer dans ses bras. Qu'il ne pourrait jamais rendre fier, qu'il ne pourrait jamais aider et seconder sur les terres de Locksley. C'était insupportable. Cette nuit-là, dans les bras de Robin endormi, il laissa échapper quelques larmes. Elles glissèrent sans bruit de ses yeux et roulèrent sur ses joues, le long de son menton et atterrirent sur la manche de son frère qui ronflait.