"Père, mon Dieu... est-ce que c'est vraiment vous ? murmura Robin en hésitant à prendre le revenant dans ses bras. Père... mon Père...
-Robin, je peux te promettre que c'est vraiment moi, lui assura le comte en pressant doucement l'épaule de son fils. Je ne sais pas exactement ce qu'il s'est passé, mais l'important, c'est que j'ai appris que tu avais éliminé le shérif de Nottingham. Je suis tellement fier de toi, Robin.
-Merci, Père, mais..."
Le jeune comte ne savait pas par quoi commencer. Il avait tellement de questions à poser à son père, tellement d'excuses à lui présenter pour son comportement indigne lorsqu'ils s'étaient quittés. Il fallait qu'il lui parle de cette miraculeuse résurrection, dont il ne semblait pas avoir conscience, mais avant tout...
L'archer jeta un coup d'oeil à son frère qui, contrairement à lui, n'avait pas osé s'avancer vers Lord Locksley. Il se tenait là, à quelques pas d'eux, se triturant les manches et fixant le sol, avant de jeter quelques coups d'oeil incertains à son père et de baisser à nouveau les yeux. Avant que Robin puisse intervenir, Lord Locksley passa son bras autour de ses épaules et Robin se jeta contre lui.
"Père..., murmura-t-il, des larmes débordant dans ses yeux bleus, Père... Si vous saviez comme vous m'avez manqué !
-Toi aussi, tu m'as manqué, mon fils. Toi aussi."
Il y avait des années, réalisa Robin avec remords, des années que son père ne l'avait plus pris dans ses bras. Et c'était de son fait à lui, il le savait très bien. S'il n'avait pas repoussé son père, s'il ne lui avait pas tenu rigueur pendant des années pour avoir tâché d'oublier sa mère, rien de tout cela ne serait arrivé. Certes, il lui en voulait toujours, quelque part. C'était dur de voir remplacée sa mère tant chérie. Mais... avec le recul et les épreuves, il avait compris que, peut-être, son père n'avait pas été aussi monstrueux qu'il l'avait cru...
Et puis, son amante et lui lui avaient donné un petit frère. Le plus beau cadeau auquel il aurait pu rêver. Il ne pouvait plus être en colère maintenant que Gilles était là.
D'ailleurs, en parlant de lui... Robin sortit de l'étreinte de son père et regarda autour de lui.
"Où est-il passé ? s'étonna-t-il en n'apercevant son cadet nulle part. Père, vous avez vu Gilles ?
-Gilles ? Alors comme ça, c'est son nom ? demanda Lord Locksley avec tendresse. Quand as-tu su que tu avais un petit frère ?
-Récemment, répondit Robin en cherchant le jeune homme du regard. Et je regrette que ça m'ait pris autant de temps. Gilles ! Gilles, où es-tu passé ? Notre Père est revenu ! Tu dois avoir des tas de choses à lui dire !"
Il était vraiment dérouté par son attitude. Alors que c'était quand même lui qui avait pris tous ces risques pour ressusciter leur père, il s'enfuyait maintenant qu'il était là ? Est-ce qu'il avait toujours peur de ne pas être accepté ? Est-ce que c'était lui qui avait trop accaparé leur père au lieu de le présenter directement à Gilles ? Il s'en voulut et son coeur se serra.
"Attendez-moi ici, Père, lança-t-il en serrant les mains de Lord Locksley dans les siennes. Je vais le chercher.
-Tu ne veux pas que je t'accompagne ?
-Non, je pense qu'il sera plus à l'aise si je suis seul. Ne bougez pas, Père. Je ne veux pas vous perdre maintenant que je vous ai retrouvé."
Après un dernier sourire plein d'amour à Lord Locksley, Robin s'élança sur la piste de son frère. Il n'avait pas pu disparaître comme ça, et justement, il le trouva assez rapidement qui se glissait dans un groupe de chasse sur le point de partir.
"Qu'est-ce que tu fais ? s'étonna Robin en l'attrapant par un bras, stupéfait par son comportement. Tu ne veux pas voir notre père ?
-Je ne sais pas s'il a très envie de me voir, rétorqua Gilles en se dégageant."
Il s'équipa d'un carquois de flèches qui trainait sur le haut de la pile, en plus de l'arc qu'il portait déjà.
"Attends, qu'est-ce que tu veux dire par là ? Bien sûr qu'il a envie de te voir ! Tu es son fils...
-Robin, ne joue pas à ça avec moi. Tu sais, la première et unique fois où je l'ai rencontré, il m'a à peine laissé le temps de dire qui j'étais, et il m'a jeté dehors."
Les larmes du jeune hommes étaient tout autant perceptibles dans ses yeux que dans sa voix, qui était aussi nouée que quand il avait avoué leurs liens de parenté à Robin, plusieurs mois plus tôt.
"Il n'a pas voulu de moi parce qu'il avait peur de ta réaction, et je sais que les choses ne sont pas différentes aujourd'hui. C'est vers toi qu'il s'est tourné en premier. Je... je sais que je suis rien pour lui... et ce n'est pas surprenant...
-Gilles, arrête de dire ça ! le coupa Robin, qui ne pourrait pas supporter d'en entendre davantage."
Il saisit le visage de son frère dans ses mains pour qu'il le regarde. Les yeux verts brillants de larmes et de déception dans lesquels il plongea lui brisèrent littéralement le coeur, et il assura d'une voix douce :
"Notre père meurt d'envie de te rencontrer, Gilles. Il t'a appelé son petit garçon, tu as déjà oublié ? Ce n'est pas anodin.
-Mais...
-Et moi, j'ai vraiment envie que vous appreniez à vous connaître. C'est ton père tout autant que le mien. Et l'un de mes plus grands regrets en apprenant que tu étais mon frère a été de vous avoir empêchés d'être ensemble."
Gilles ne répondit pas mais Robin le vit déglutir douloureusement, sans doute à cause de la boule de sanglots qu'il avait dans la gorge.
"Allez, l'encouragea doucement l'archer en le prenant par les épaules pour le manœuvrer dans un volte-face qui le plaça en direction de Lord Locksley. Va rencontrer notre père, Gilles.
-Mais...
-Qu'est-ce qu'il y a ? Aurais-tu peur de lui ? se moqua gentiment Robin pour le détendre.
-Non mais... qu'est-ce que je vais faire si jamais il me pose des questions ? paniqua le jeune homme en luttant presque contre la poussée de son frère.
-Eh bien, tu lui répondras, comme tu l'aurais fait avec n'importe qui.
-Mais je ne pourrai pas... tu sais... quoi que je lui réponde, je le décevrai forcément...
-Arrête de te tourmenter comme ça, Gilles. Tu es la personne dont je suis le plus fier dans ce royaume et dans tous les autres. Et il en sera de même pour lui."
À cours de protestations, le jeune voleur cessa de lui résister et se laissa pousser en direction de Lord Locksley. Mais, une fois parvenu devant lui, il baissa de nouveau les yeux vers ses chausses. Jusqu'à ce que leur père saisisse doucement son visage dans ses mains rendues calleuses par les ans et le lève vers lui. Il avait un regard tellement intense, songea Gilles en plongeant ses prunelles vertes dans les yeux marron. Marron... Dans ce cas, Robin aussi devait avoir les yeux de sa mère...
"Tu es magnifique, mon fils, murmura Lord Locksley en lui souriant avec tendresse. Tu as les mêmes yeux que ta maman..."
Les lèvres de Gilles se remirent à trembler. C'était beaucoup trop. Cette faiblesse imminente le ferait rougir de honte plus tard, il le savait, mais il était tellement plein d'émotions que ce n'était qu'une question de secondes avant qu'il se mette à pleurer. Il détourna le regard, et une larme s'échappa de ses yeux pour glisser sur sa joue. Lord Locksley l'essuya aussitôt et, la seconde d'après, Gilles se retrouvait dans les bras de son père. La prise rassurante des mains de Robin sur ses épaules disparut. Et il ne put qu'être frappé, de plein fouet, par l'odeur et l'étreinte pleine d'amour de ce père qu'il n'avait jamais connu.
"Père..., balbutia-t-il d'une voix noyée de sanglots. Père...
-Mon enfant, répondit Lord Locksley avec douceur de sa belle voix grave. Je ne saurais te dire avec des mots à quel point je suis heureux de te serrer dans mes bras.
-Père... Père ! Si vous saviez comme je... J'ai tellement... tellement espéré ce moment... J'ai tellement attendu que... Oh, Père... Père !"
C'était merveilleux de pouvoir prononcer ce mot. Tout bonnement merveilleux. Le jeune homme avait attendu toute sa vie d'obtenir enfin la reconnaissance et l'amour de Lord Locksley, il avait pratiquement l'impression d'être dans un rêve. Comme quand il s'était retrouvé dans les bras de Robin... mais en beaucoup plus fort, car il n'avait pas eu l'occasion, comme avec son frère, de l'observer et d'interagir avec lui pendant plusieurs mois au préalable.
"Tout va bien, mon fils, l'apaisa Lord Locksley. Ne pleure pas. Je te promets que je ne te laisserai pas tomber."
En caressant les cheveux de son fils, le comte redressa la tête vers son aîné. Robin les observait en souriant, son regard clair montrant autant de joie et d'émotion que son père et son frère. Il avait donc bien changé pour avoir l'air aussi heureux de la proximité nouvelle entre son père et son fils bâtard. D'ailleurs, il murmura à Lord Locksley "Je vous laisse ensemble un moment", avant de s'éloigner vers Azeem, Petit Jean, Fanny et Bouc qui les observaient à quelques pas de là.
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"Vous m'avez abandonné pour ne pas froisser Robin, lâcha Gilles d'une petite voix fatiguée, mais où une pointe de colère commençait à émerger. C'est en partie à cause de vous que je n'ai pas eu de famille."
Le jeune homme était étendu sur le sol de la forêt, jonché des dernières feuilles tombées des arbres. Il s'était totalement effondré après de longues minutes à pleurer sur l'épaule de son père, et s'était finalement retrouvé, sans trop savoir comment, la tête sur ses genoux.
Il n'avait pas prévu de se mettre en colère contre lui. Ça lui paraissait totalement invraisemblable quand il y pensait : pendant toutes ces années, ça avait été uniquement un amour et une admiration infinies qui l'avaient habités quand il songeait à son père. Pendant tout ce temps, c'était Robin qu'il avait haï, pas Lord Locksley. Mais maintenant... maintenant, il semblait enfin se rendre compte que son père aussi avait joué un rôle dans son malheur et celui de sa mère. Certes, c'était Robin qui avait exigé qu'il abandonne sa maîtresse. Mais c'était Lord Locksley qui, ne pouvant se résoudre à laisser son aîné le haïr, avait obtempéré.
Gilles crispa ses doigts sur le tissu du pantalon de son père. Oui, cet homme l'avait abandonné, après tout. Mais il ressentait encore un amour tellement fort pour lui, un amour qui éclipsait presque tout le reste. Mais ses mots de colère avaient quand même besoin de sortir.
"Vous m'avez abandonné. Même quand je suis venu vous trouver au château pour la première fois. Pourquoi ?!
-Tu l'as dit toi-même, mon fils, répondit Lord Locksley en soupirant doucement, une profonde culpabilité se glissant dans chacun de ses souffles. Je craignais la réaction de Robin. Il ne m'a jamais pardonné d'avoir tenté de me consoler de la mort de sa mère dans les bras d'une autre femme.
-Je le sais bien. Mais avais-je si peu d'importance à vos yeux ? Et ma mère ? Est-ce qu'elle n'était qu'une passade pour vous, Père ?
-Non, mon garçon. Elle a été l'une des personnes qui a le plus compté pour moi."
Les deux hommes se turent. Il y avait encore beaucoup de choses à ajouter, mais ni l'un ni l'autre n'en avaient vraiment envie. Ils voulaient juste savourer ce temps, le tout premier, qui leur était donné d'être ensemble.
"Laisse-moi voir ton visage, reprit Lord Locksley en tournant doucement la tête de son fils sur ses genoux. Tu es le portrait craché de Robin quand il avait ton âge.
-Vous êtes sérieux ? s'enquit Gilles, très intéressé par cette anecdote.
-Oui. La ressemblance est tellement frappante que c'en est presque choquant."
Le jeune voleur et son père se sourirent. Puis, Gilles ferma les yeux et se contenta de savourer la manière dont Lord Locksley lui caressait le visage et les cheveux. Ils avaient encore tellement de choses à se dire. Et, le plus merveilleux, c'était qu'ils en avaient tout le temps.
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Tout le monde dans le campement observait cet homme imposant de qui il émanait une prestance rare. Rapidement, le bruit allait courir que c'était le père de Robin, et nul doute que tout le monde, à des lieues à la ronde, se mettrait à le traiter en héros, tout autant que son fils. Mais le regard que ce dernier posait sur lui, ainsi que ses plus proches amis, était empreint de tout autre chose. Ils cherchaient silencieusement à savoir ce qu'il y avait d'humain ou, au contraire, de spectral dans la grande carrure et les cheveux châtains-roux, à peine grisonnants, de Lord Locksley. Pour ce qui était de l'archer, il n'avait plus aucun doute. Il avait senti dans ses bras le souffle et les battements du coeur de son père.
"Il a l'air normal, remarqua Petit Jean après un moment. Il n'a aucun problème pour se mouvoir, il a l'air d'adorer ton frère et... il vient même d'essuyer une larme.
-Robin, tu es bien certain que c'était le corps de ton père dans cette cage ? insista Fanny, qui tenait son plus jeune enfant dans ses bras, en se tournant vers lui.
-Certain, Fanny. Son corps... était encore bien reconnaissable. Je ne sais pas comment, mais on dirait que Gilles a réussi."
Il savait que le sentiment dominant de son coeur aurait dû être la condamnation des actes de son frère, la répulsion et la méfiance à l'égard de ce mort revenu à la vie, mais il ne pouvait pas s'y résoudre. C'était son père. C'était Geoffroy de Locksley. Et, de toute sa vie, il n'avait jamais été aussi reconnaissant et aussi heureux. Sauf peut-être quand il avait appris ses liens de parenté avec Gilles.
"Attends une seconde, Robin, tu ne comptes quand même pas l'autoriser à rester au campement ? s'exclama Frère Tuck avec ce regard dur, réprobateur, si éloigné de sa bonhommie habituelle, qu'il réservait aux situations graves. Qu'importe qu'il ait l'air normal, c'est un revenant ! C'est un monstre, Robin, il faut se débarrasser de lui !
-Vous suggérez donc que je tue mon père ? siffla l'archer, une colère sourde rugissant dans ses veines à cette simple idée. Il me semble que c'est tout aussi répréhensible que le fait d'utiliser des sortilèges !
-Mais enfin, Robin, ça n'a rien à voir ! Je ne sais pas comment ton frère a réussi ce tour démonique, mais c'est un ressuscité qui se tient là, tu ne peux pas le nier !
-Je ne le nie pas ! Mais si au lieu d'une malédiction, il s'agissait d'un miracle ? Rien ne vous prouve que mon père est dangereux ! Si vous voulez vous assurer qu'il ne représente pas une menace pour le campement, allez-y, surveillez-le autant que vous le souhaitez ! Je vais même instaurer des tours de garde auprès de lui pour s'assurer qu'il n'est pas un monstre, mais... vous ne pouvez pas décider de sa vie et de sa mort comme ça !"
Robin se tourna une nouvelle fois vers son père et son frère, incapable de se soustraire bien longtemps à cette image. Oui, c'était vrai, lui aussi ressentait un mélange d'ébahissement et d'incompréhension en voyant assis au milieu des feuilles mortes, le teint frais et le port droit, son ressuscité de père. Mais ce que son coeur retenait surtout, c'était que Lord Locksley tenait Gilles dans ses bras, que deux des membres de sa famille étaient blottis l'un contre l'autre à quelques pas de lui et que ce n'était pas un rêve. Au bout du compte, c'était ça ce qu'il voyait vraiment. Sa famille.
"Écoutez, je comprends votre inquiétude, admit-il d'une voix plus calme. Mais laissez-lui au moins une chance ! S'il est dangereux, je..."
Robin déglutit.
"S'il représente une menace, je ferai ce qu'il faudra. Jamais je ne voudrais mettre cet endroit en danger, vous le savez bien. Mais en attendant... laissez-nous avoir un père ne serait-ce que quelques instants. J'ai déjà trop perdu pour me résoudre à le voir mourir une nouvelle fois pour rien."
Comme d'habitude, Robin ne se donnait même pas la peine de dissimuler ses véritables émotions. Ses yeux bleus étaient à présent rougis des pleurs qui refusaient de sortir. Ses camarades s'entre-regardèrent, indécis mais néanmoins touchés par sa détresse. Même Frère Tuck avait perdu de sa vindicte et Azeem, qui n'avait rien eu l'occasion de dire mais désapprouvait totalement la position de son ami, soupira en s'approchant de lui.
"J'imagine que, quoi qu'on dise, tu ne changeras pas d'avis, devina-t-il. Mais tu dois avoir conscience d'une chose, Chrétien... si jamais tu ne peux pas te résoudre à éliminer ton père en cas de danger, moi, je le ferai."
Le regard de l'archer se durcit d'instinct, mais il hocha la tête.
"Très bien, je te remercie pour ta sollicitude, lâcha-t-il en balayant ses cinq amis du regard."
Petit Jean, Fanny et Bouc n'avaient rien dit mais ils paraissaient aussi hésitants et ébahis que leur chef.
-Ne fais rien de dangereux, Robin, tout ça va très mal tourner, le prévint Frère Tuck une dernière fois.
-Quand Azeem a fait naître le dernier enfant de Fanny, vous avez dit exactement la même chose, et pourtant il ne s'est rien passé, répliqua l'archer en s'éloignant."
Sans un autre regard, il rejoignit Lord Locksley et Gilles, qui relevèrent la tête en le voyant arriver.
"Puis-je m'assoir ? Ou bien vous avez des secrets à vous dire ? sourit-il, touché de les voir aussi proches.
-Viens avec nous, mon garçon, répondit son père en lui ménageant une place, tandis que Gilles se redressait. Je veux savoir tout ce que tu as fait depuis que tu as quitté le château pour ce combat absurde en Terre Sainte."
Il se tourna ensuite vers son cadet et ajouta :
"Et je tiens également à connaître le moindre détail de ta vie, mon fils. J'ai tellement à rattraper.
-Nous aussi, Père, répondit Robin en lui baisant la main. Nous aussi."
Et ce fut seulement à ce moment-là qu'il se posa la question : quel genre de souvenirs Lord Locksley pouvait-il avoir de cette année de trépas, et comment était-il arrivé à leur campement ?
