Notes d'autrice :

Merci tout le monde pour les reviews sur le chapitre de lancement – je vois que vous êtes tous prêts pour cette nouvelle aventure angsty-coquine ;)

Voici donc le second chapitre (merci pour la vérification éclair EmilieKalin).

Musique d'ambiance :

The Unforgiven - Blackwall


PLUS SAINT QUE DIABLE

2


Elle n'avait eu de cesse de frotter ses doigts ensemble depuis.

Du commissariat à sa voiture, de son volant à son levier de vitesse, du levier de vitesse à la clé de contact.

Chloé les frottait toujours en marchant jusqu'à la victime du jour, dans cette ruelle où des relents d'égouts et de corps en décomposition vinrent titiller ses narines. Ses doigts ne trouvèrent de répit qu'au contact lisse du latex bleu indispensable à toute observation dudit corps étendu un peu plus loin. Tirant le latex jusqu'à ses poignets, elle fit une rapide analyse des lieux avant même de s'intéresser au point simple qui l'avait conduite ici, elle et son partenaire qui ne cachait pas sa joie d'être dispensé de paperasse pour l'heure à venir.

L'East Los n'était pas réputé pour sa tranquillité, il n'était donc pas étonnant d'y trouver crimes et meurtres à intervalles réguliers selon les humeurs susceptibles et houleuses des gangs rivaux. Qu'une dame septuagénaire provenant, aux vues de ses habits, de milieu aisé y gît en pleine rue l'était. Suffisamment pour rameuter la moitié des passants autour de la scène de crime, en tout cas. Chloé passa la banderole tandis qu'une énième altercation entre deux spectateurs - leur sang échauffé par la mort présente à quelques pas de là - se faisait entendre. Lucifer dévisagea les deux énergumènes se provoquer et bousculer les autres curieux et officiers lassés de les contenir hors de la zone.

— Vous ne regrettez pas l'Enfer, j'espère ? le houspilla-t-elle d'un léger coup de coude dans les côtes.

Elle avait parlé tout aussi légèrement, le cœur lourd pourtant. L'Enfer avait ce pouvoir sur elle, sur lui.

Il secoua la tête.

— On pourrait presque s'y croire, à deux trois cauchemars près. Quoique je doute que vos officiers tolèrent la décapitation pour enseigner les bonnes manières à ces brutes.

Elle le dévisagea. Voulait-elle vraiment savoir ?

— Effectivement.

— Parlant de brute, annonça Lucifer après avoir noté la présence de Dan plus loin.

— Parlant de bonnes manières, répliqua-t-elle en le retenant par la manche.

Forcé de s'arrêter, Lucifer se tourna vers elle, un sourcil arqué.

— J'apprécierais si vous… en usiez davantage avec Dan.

— Et pourquoi le devrais-je, Inspectrice ? De mon point de vue, ce sont les siennes qui laissent à désirer. Est-ce donc cela qui vous a attiré chez lui ? Voudriez-vous un peu plus de brusqueries dans nos échanges, hm ?

Chloé ouvrit la bouche, arrêtée net par des pensées surprenamment mitigées sur la question. La question n'était pas là, pourtant. Elle chassa ces rêveries peu maniérées de son esprit.

— Là n'est pas la question. De son point de vue, vous êtes juste… parti.

— C'était le cas.

— Vous savez ce que je veux dire, Lucifer. Il ne sait pas pourquoi vous êtes parti.

— Et pour cela, je devrais lui pardonner son manque de manières et optimiser les miennes, c'est bien cela que vous voulez ? résuma-t-il avec une pointe d'agacement dans la voix.

— J'aimerais juste… souffla Chloé en secouant la tête, regardant tour à tour Lucifer et son ex-conjoint. J'aimerais juste enquêter le plus sereinement possible, d'accord ?

Il soupira, regardant lui aussi Dan par-dessus son épaule.

— Ce n'est pas si simple, Inspectrice.

— On s'était pourtant mis d'accord pour vous compliquer davantage la vie, non ? le piégea-t-elle avec un sourire.

Il afficha une mine boudeuse qu'elle se retint d'embrasser. Pas en public.

Pas. En. Public.

Ses pensées s'égarèrent encore sur quelques moments intimes rêvés, qui tardaient à se concrétiser. Force était de constater que le monde, l'univers et le temps jouaient sans cesse contre eux. Force était de constater qu'elle se retenait encore.

Il est là.

— Souligner un fait n'est pas un accord, mais soit ; accepta-t-il de mauvaise grâce. Je me ferai plus saint que Diable, pour vous.

Elle sourit, serrant ses doigts brièvement. Elle regretta de porter ses gants, de ne pas les avoir mis plus tard que cela.

— Tant que le Diable n'est pas loin.

— Toujours à vos côtés, Inspectrice, souligna ce dernier avec un sourire diaboliquement tentateur.

Après quoi il prit une profonde inspiration et s'avança vers l'agitation médico-légale, Chloé à ses côtés.

Toujours.

Pendant un moment, elle ne sentit plus que lui ; bourbon et cigarettes. Pas n'importe lesquelles, le Diable ne pouvait expirer moins noble que ces « Merveilles ». Pour sa part, elle inspira, aussi profondément qu'il lui était possible sans que Lucifer ne le remarque. Beaucoup ne pouvaient différencier un bourbon d'un autre, plus encore par leur fragrance éphémère qui embaumait leur consommateur. Chloé avait été de ceux-là, ignorante, inintéressée même. Puis était survenue une chose, l'absence obsédante d'une personne.

Elle connaissait la différence depuis.

Et n'avait jamais autant bu d'eau-de-vie pour se remémorer une présence, une voix, une odeur justement. Son odeur.

Blanton's Single Barrel et Merveilles.

Il est là. Juste là.

Chaque bouteille vidée avait ajouté à son obsession, lui avait donné un prétexte pour retourner là-bas, pour s'illusionner une dernière fois. C'était ce qu'elle s'était dit alors ; « une dernière fois. »

Elle frotta ses doigts ensemble, une dernière fois, avant de poser son regard sur autre chose que son partenaire. Dan étudiait attentivement la posture de la victime, notant détails et indices possibles sur son calepin. Arrivés à sa hauteur, il étudia le Diable avec une attention pour le moins hostile, ses doigts gantés se crispant autour du stylo.

— Hey, Dan ; le salua-t-elle avec un dernier regard inquiet pour Lucifer dont la posture s'était sensiblement figée sous l'analyse dont il était l'objet.

Lucifer fourra ses mains dans ses poches avec un sourire aimable - saint maniéré comme demandé. Mais sa posture fière restait Diable.

Tant que le Diable n'était pas loin…

— Daniel, salua-t-il à son tour.

— Oh, pas de « Crétin » aujourd'hui ? asséna sèchement Dan en se redressant.

— Oh je ne peux nier que la tentation est grande, mais je ne serais pas Diable à ne pas savoir y résister de temps à autres.

Dan regarda tour à tour Chloé et Lucifer, les espoirs de l'inspectrice brisés par un sourire narquois du plus tenté des deux.

— Il faudra plus que cela pour l'avoir dans votre lit, mec.

— Dan ! s'exclama Chloé.

Ce fut cependant Lucifer qui la retint d'exprimer davantage son mécontentement, une main posée sur son avant-bras sans se départir de son sourire aimable. La force qui vibrait sous sa poigne délicate lui ôta toute envie de répliquer.

— Inspectrice, Inspectrice… Daniel ne fait que mettre en exergue sa frustration de ne plus vous avoir pour lui seul, dit-il calmement. Et quoi de plus normal pour lui de projeter sur autrui l'aspect misérable de son existence esseulée, mh ?

Bon… Tant pis pour les bonnes manières. L'expression de Dan céda à la colère, celle-ci crachée vers Lucifer la seconde suivante ;

Va t— !

Ella choisit ce moment pour interrompre la politesse ambiguë des deux hommes de sa vie, passée comme présente.

Dios Mio ! Ne pourrait-Il pas régler une bonne fois la circulation routière avant le reste ? lâcha-t-elle, posant lourdement sac et matériel d'expertise près de Daniel.

Si l'immobilité de Lucifer n'eut pas déjà été un signe d'hostilité inquiétante, son manque de verve concernant les actes discutables de Dieu en était le signe le plus évident. Pour sa part, Chloé retint difficilement un grognement de frustration. Elle n'avait jamais vraiment fait attention à ces fréquentes louanges du divin, quoique davantage après avoir découvert la vérité, mais cet intérêt s'était arrêté à une curiosité polie.

Maintenant, elle n'avait de cesse d'osciller entre ressentiment et frustration pour le Père de toutes choses. Le Père de tous ses tourments, de l'ange dont Il tenait le destin entre Ses mains capricieuses. Tel Père, tel Fils. Au moins le Fils apprenait-il de ses erreurs.

Ella nota rapidement l'humeur orageuse des autres personnes présentes, et vivantes. Le front plissé, elle demanda ;

— J'ai raté quelque chose ?

— Rien que les « bonnes manières », Miss Lopez ; se dérida enfin Lucifer, mâchoire serrée.

— Dan, tu pourrais interroger les premières personnes arrivées sur les lieux ? Tu connais la procédure ; enjoignit Chloé d'une voix tendue.

Dan fusilla une dernière fois Lucifer du regard, contournant le corps avec lenteur.

— Ouais… je connais la procédure.

Chloé respira plus librement une fois qu'il se fût éloigné jusqu'aux limites jaunes de la scène de crime. Lucifer la lâcha enfin, la libérant de son emprise puissante comme délicate. Ce n'était pas la première fois qu'il se montrait démonstratif dans le souci qu'il portait à son bien-être - tant physique que lors du déroulement d'une lutte verbale dominée par la testostérone - ; malgré tout, cette démonstration en particulier l'interpella. Sans doute à cause de cette sensation d'appartenance qu'il dégageait, une clameur de « propriété » sur elle.

— Qu'est-ce qu'on a ? demanda-t-elle après s'être éclairci la voix.

— Hormis les bonnes manières, vous voulez dire ? répondit Lucifer.

— Lucifer…

— Inspectrice ?

— Ça m'a tellement manqué, les gars ! se réjouit la légiste devant eux, un grand sourire sur les lèvres. On avait besoin d'un peu plus de 'Deckerstar' dans ce monde ; Dieu a entendu nos prières !

— Une chance qu'Il soit intervenu pour cela avant la circulation routière, n'est-il-pas ? renchérit Lucifer en s'éloignant de Chloé, s'arrêtant à deux trois pas de distance, devant le visage de la septuagénaire récemment passée de vie à trépas.

Une chance.

C'était une façon de voir les choses. Ce n'était pas la sienne, même si elle savait celle de Lucifer plus proche de Dieu qu'on ne pouvait l'imaginer. Mais, une fois encore, Chloé avait besoin de temps pour intégrer certaines notions, pour les accepter.

Une chance et du temps.

C'était sa façon de voir les choses.

— Nous pourrions aussi intervenir dans l'élucidation de ce crime, les rappela-t-elle tous les deux à l'ordre.

— À vos ordre, Deckers— ! salua joyeusement Ella, notant l'expression fermée de Chloé à la dernière seconde. Deckersister.

Elle s'accroupit auprès de la victime, fourrageant dans ses sacs à la recherche de matériel. Chloé, quant à elle, étudia le profil de la victime dont la peau marbrée annonçait clairement la pleine possession de la Mort sur son corps et son âme. Face contre terre, dans cette rue aux senteurs discutables, la septuagénaire richement vêtue ne présentait aucune marque défensive visible, aucune perte abondante de sang… Quoique qu'une hémorragie interne n'était pas à exclure à ce stade. Chloé exerçait ce métier depuis assez longtemps pour ne plus se fier aux apparences, ni donner trop de crédit à ses premières suppositions.

Rien n'était jamais ce qu'il semblait être.

Un souffle de vent pouvait n'être que cela ; un souffle, et pouvait être plus que cela.

« Ne partez pas… »

Celui qui effleura sa nuque était différent, rien que par l'odeur déplaisante qu'il lui offrait. Elle frissonna malgré tout.

« Ne partez pas, je vous en supplie… J-je… »

— On sait qui elle est ? s'enquit-elle, la gorge nouée.

— Pas encore, la renseigna Ella en sortant son appareil photo de son plus grand sac. On n'a pas retrouvé d'effets personnels sur le corps.

— Le meurtrier les a peut-être pris avant de déguerpir ? Vu le secteur, ça n'a rien d'étonnant.

— S'il y a bien eu meurtre, Inspectrice ; intervint Lucifer après avoir fait le tour de la victime.

— Comment ça ?

— Eh bien, je ne vois aucune marque de violence sur cette dame décrépie. Peut-être ce rose vif comme fard à joues, mais—

— Ce n'est pas pertinent pour l'enquête, Lucifer.

— Mais pertinent pour la pérennité de la mode, Inspectrice.

Avant que Chloé ne puisse même lever les yeux au ciel, Ella reprit la parole.

— Lucifer a raison, l'équipe d'intervention n'a pas tout de suite pensé au meurtre. Vu son âge et l'absence de blessure visible, la mort aurait très bien pu être naturelle. Pas criminelle.

Chloé fronça les sourcils.

— Qu'est-ce qui leur a fait changer d'avis ?

— Ceci.

La légiste pointa du doigt un endroit spécifique sur le sol, à deux ou trois centimètres de la tête de la victime. S'approchant, l'inspectrice nota enfin le tracé en demi-cercle d'eau débutant à hauteur de l'oreille gauche et terminant à proximité du lobe droit.

— De l'eau ?

Par ces seuls mots, Lucifer énonçait à voix haute tout le scepticisme que ressentait également Chloé. Cette dernière s'accroupit à son tour, tandis qu'Ella prenait quelques clichés de la trace humide sur le sol.

Sec, pour le reste.

— Il n'a pas plu depuis des jours et le tracé est trop net pour n'être qu'une coïncidence ; réfléchit-elle tout haut, scannant rapidement le reste de la zone autour du corps. Ils ont trouvé autre chose ? Une bouteille ou… ?

— Pas que je sache, dit Ella - cette fois occupée à récolter quelques prélèvements du liquide.

— Le meurtrier peut avoir nettoyé soigneusement derrière lui, comme pour les affaires de la victime.

— Ou l'acuité visuelle de vos équipes d'intervention laisse à désirer, Inspectrice. Autant que les bonnes manières de certains ; souligna Lucifer, légèrement penché derrière elle.

Chloé le dévisagea.

Pointant le doigt vers la tête de la victime, il dit ;

— Il y a quelque chose, juste sous vos yeux. Et les siens, semble-t-il.

Sans attendre, Ella se pencha, ses cheveux noirs effleurant presque le sol tandis qu'elle s'efforçait de remarquer ce détail pointé par le Diable. Toujours dans le détail, à ce qu'il semblait également. Des détails, Chloé en notait un grand nombre. Cette courte distance entre sa joue et la sienne, l'odeur obsédante du bourbon, ses narines légèrement dilatées par les senteurs peu reluisantes de l'endroit, du corps étendu à leurs pieds.

— Decker, donne-moi un coup de main, lui demanda Ella, ses mains gantées posées sur la tempe droite de la septuagénaire.

Elle détourna le regard avant qu'il ne puisse lui offrir le sien.

Bénis fussent les interruptions d'Ella.

Avec l'aval de cette dernière, elle décolla délicatement du sol le visage flétri par l'âge et le trépas. La jeune légiste tira doucement vers elle une fine chaîne en argent, la croix qui y était attachée se décollant également de la rétine déshydratée. Observant l'objet en fer se balancer d'avant en arrière, Ella congratula Lucifer ;

Bien vu, mec !

— Évidemment, mon acuité visuelle est cent fois plus performante que la vôtre.

— Une croix ? s'étonna l'inspectrice.

Elle ne pouvait pas être tombée ainsi de la poche de la victime, ni rouler à cet endroit précis sur le sol après le meurtre ; qui restait encore à prouver, quoique c'était en bonne voie. Ne leur restait plus qu'à déterminer la cause du décès. Sans cet élément, difficile de commencer l'enquête dans de bonnes conditions - déjà que les bonnes manières laissaient à désirer.

Chloé scruta attentivement la nuque de la victime, dégageant son col raide de sa peau déjà durcie par la prise de la mort sur elle.

Pas de traces de strangulation.

— J'aimerais lire dans vos pensées, Inspectrice ; dit Lucifer derrière elle.

— J'aimerais savoir comment cette femme âgée - aux moyens aisés, de toute évidence - s'est retrouvée dans un quartier pareil. Pas de papiers, pas de voiture, même pas de quoi définir la cause de la mort…

— Pour ça, il y a moi Decker ! intervint Ella avec assurance en se montrant d'un doigt ganté. Ella Lopez va relever ce défi et apporter réponses à tes questions ! Donne-moi juste vingt-quatre heures pour écarter quelques possibilités et faire des analyses un peu plus poussées sur notre chère Jane Doe.

— Tant qu'on ne nous impose pas d'autres paperasses sans intérêt entre temps, marmonna Lucifer.

Chloé sourit, retirant un premier gant de latex.

— OK. Préviens-moi dès que tu as du concret. En attendant, Lucifer et moi allons faire le tour du quartier et interroger les éventuels témoins. Dan a peut-être pu dénicher quelques infos utiles…

— Verriez-vous un inconvénient à ce que je patiente ici, Inspectrice ? demanda Lucifer. Juste le temps de m'entretenir avec Miss Lopez.

Elle le dévisagea, intriguée par sa demande. Ella eut du mal à éviter son regard, mais y parvint à force de manipulations médico-légales feintes autour de la victime. De quoi avait-il tant besoin de parler avec elle ? Sa suspicion se remarqua sans doute car Lucifer renchérit aussitôt avec un sourire charmeur ;

— Et je doute que vous souhaitiez me voir réitérer quelques bonnes manières en compagnie de l'inspecteur Espinoza, hm ?

Elle soupira, hochant finalement la tête. Il marquait un point.

— Très bien. Je reviens tout de suite ; ne touchez à rien sans gants, le prévint-elle avec autorité avant de s'éloigner.

— Oh vous me gâchez le plaisir, Inspectrice ! se plaignit-il dans son dos.

Un sourire prit possession de ses lèvres sans qu'il n'en sache rien.

Chloé ne pouvait qu'être d'accord avec Ella, tout ceci lui avait tellement manqué. Elle pouvait dire la même chose des altercations enflammées entre le Diable et Dan, quoique plus animées qu'auparavant par la force des derniers événements… Ces récents ajouts marquaient le manque abyssal d'une tranche de sa vie.

Il est là.

Une nouvelle tranche de sa vie où elle respirait à nouveau.

Une nouvelle chance.

Un peu plus de temps.

Chloé fut hélée par quelques journalistes retenus par la délimitation jaune et réglementaire des investigations criminelles en cours, avides de détails scabreux à étaler sur la toile, à dramatiser pour la plupart. Elle les ignora et rejoignit Dan, occupé à interviewer un jeune homme d'une quinzaine d'années à l'écart de l'attroupement de curieux. Au contraire de ceux-ci, ce garçon semblait davantage pressé de déguerpir. L'inspectrice nota son allure négligée ; son jean trop déchiré pour soutenir un genre à la mode si ce n'était la précarité financière, sa peau blafarde qui portait des traces d'écorchures, des bleus jaunis par les jours, disparaissant sous son sweat noir lui tombant jusqu'à mi- genoux.

Il passait régulièrement sa main dans ses longs cheveux bruns, ceux-ci tombant régulièrement dans ses yeux verts écarquillés sous la nervosité.

Dan nota rapidement sa présence, sa précédente contrariété toujours visible sur ses traits.

— Chloé, je te présente Francis ; dit-il. Francis, voici l'Inspectrice Decker. Francis vit dans la maison des jeunes à deux pâtés de maisons d'ici. Il connaissait la victime.

— C'est vrai ? demanda-t-elle en regardant le jeune Francis qui hocha vivement la tête, ses yeux agités regardant de tous côtés.

— O-oui. Elle… Madame Sanchez venait souvent.

— Sanchez ? répéta-t-elle.

— Plus précisément ; Penelope Sanchez, la renseigna Dan après avoir vérifié ses notes. Une riche veuve des quartiers chics, apparemment.

Un nouveau hochement de Francis.

— Elle donnait un paquet de fric pour qu'on ait de quoi manger, nous habiller e-et… Vous savez qui lui a fait ça ?

— Pas encore, mais on fera tout pour le découvrir Francis, je te le promets. Tu sais si elle avait une voiture ?

Il hocha la tête.

— Tu sais à quoi elle ressemble ?

Son véhicule pouvait très bien être encore ici, comme d'autres preuves indispensables.

Mais Francis secoua la tête cette fois.

— On pourra sans doute nous renseigner là-bas, Lucifer et moi ; pensa-t-elle à voix haute.

— Lucifer, bien sûr… grommela Dan à ses côtés.

Tiquant sous cette remarque, Chloé s'abstint malgré tout de commentaires. Elle remercia Francis pour son précieux témoignage, l'encourageant ensuite à suivre l'un des officiers présents pour remplir la paperasse tant haïe par son partenaire, haï en retour par son remplaçant d'un temps révolu.

Une fois Francis parti, elle se tourna vers Dan.

— Tu vas me dire ce qui ne va pas, à la fin ?

— Ce qui ne va pas ?

— Ne joue pas au plus idiot avec moi, Dan ; s'agaça-t-elle, croisant les bras sur sa poitrine. Tu cherches sans arrêt à faire sortir Lucifer de ses gonds depuis qu'il est revenu. Tu ne pourrais pas te comporter en adulte, pour une fois ?!

Il la dévisagea, poings sur les hanches.

— Tu plaisantes là, j'espère ? s'exclama-t-il.

Elle ne dit rien, se contentant de le dévisager à son tour.

— Ce type se barre, laisse derrière lui une traînée de cadavres que je t'aide à maquiller en suicide collectif pour son bien - et le tien étant donné que tes empreintes sont sur le lieu du crime - et tout ça sans poser de questions ! Je t'épaule chaque jour, chaque nuit, à chacune de tes crises d'angoisse, chaque fois que tu ne peux pas penser à autre chose que lui - même pas à Trixie - et je devrais me comporter en adulte ?! Alors oui, j'espère que tu plaisantes Chloé !

— Dan...

— Pas de « Dan » avec moi, Chloé ! la coupa-t-il avec véhémence. Deux semaines. Deux semaines qu'il est revenu d'on ne sait où et tu le laisses déjà reprendre sa place à tes côtés ?!

Dan ne savait pas, mais elle si ; c'était ce qui faisait toute la différence, c'était aussi simple que cela. Elle prit appui sur la voiture garée à côté, sa peau piquée par la chaleur accumulée en si peu de temps dans le métal, mais moins piquée au vif qu'avec les propos de son ex-conjoint.

— C'est mon partenaire.

— Non, c'était ton partenaire, la contredit-il. Il n'a aucune légitimité ici !

Elle se redressa, prête à défendre Lucifer bec et ongles.

— Ce n'est pas à toi de décider, Dan.

— Et tu crois que le Lieutenant accepterait d'avoir comme consultant civil un potentiel meurtrier ?

— Ce n'était pas l'œuvre de Lucifer. Tu ne sais pas ce qui s'est passé cette nuit-là, dit-elle avec empressement, regardant aux alentours avec appréhension.

— Parce que tu ne veux rien me dire ! Que suis-je supposé en penser, hein ?

— Rien du tout. L'affaire est close.

— Elle ne l'est pas pour moi, Chloé. Je mérite de savoir. J'ai besoin de comprendre.

— Comme tu m'as laissée comprendre pour Palmetto ?

C'était un coup bas, mais Chloé ne s'en rendit compte qu'une fois les mots sortis de sa bouche crispée. Elle aurait pu porter la faute à sa colère, la peur que Dan ne dénonce Lucifer pour une question de compétitivité masculine ; mais cela n'avait rien à voir avec ce qu'elle ressentait en ce moment. C'était… viscéral. Un instinct embrasé, jailli du plus profond de son être à la simple entente du nom de Lucifer.

À la simple idée qu'on puisse lui faire du mal.

C'était… inattendu, puissant et incontrôlable.

Elle vit l'impatience compréhensible de Dan se tourner en expression défaite, blessée et finalement, résignée.

— Dan…

Il hocha la tête, évitant son regard.

— Dan, j-je… Je suis—

— Non, je me suis trompé, dit-il.

Il recula d'un pas, un sourire de circonstance sur ses lèvres avant de lui asséner ces quelques mots ;

— Il en a pas fallu beaucoup pour qu'il t'ait dans son lit. Lucifer a trouvé sa Reine, on dirait.

Alors que Dan repartait vers la scène de crime, Chloé resta à hauteur de la voiture, prenant son discours pour ce qu'il était ; une inquiétude, une jalousie dont elle ne pouvait le blâmer. Un juste retour des choses non moins véridique.

Le Roi avait trouvé sa Reine.

Plus littéralement qu'on ne pouvait le croire.


Notes d'autrice :

Si, si ! J'ai déjà donné quelques infos dans ce chapitre ! X) Plus suivra.

Merci d'avoir lu et je vous à dis à plus tard (pas de date précise, comme d'hab) pour le chapitre 3. 😀