Notes d'autrice :
Merci pour les précédentes reviews tout le monde (réponses d'ailleurs aux reviews guests un peu plus bas dans les notes) !
Merci aussi à EmilieKalin pour la correction de ce nouveau chapitre.
Amusez-vous bien ! X)
Conseil musique (fin de chapitre) : 'Fuck, I'm lonely' - Lauv, Anne-Marie
Réponses - guests
POPCORN :
Merci beaucoup, je suis ravie que mes écrits te plaisent autant :) J'espère que la suite de cette fic continuera à t'occuper en attendant la saison 5.
ILAI :
Héhéhéhéhé X) Tu le sauras bien assez tôt !
MASTURBATION HONORIFIQUE
3
Les bureaux de direction se ressemblaient tous entre eux.
Du bureau du proviseur de collège à celui du doyen d'université, des plus petites sphères de l'enseignement à celles des refuges pour jeunes en difficulté ; l'on y retrouvait à chaque fois l'uniformité du pouvoir d'une seule personne, pour chaque endroit - quel qu'il fût.
— De quoi devais-tu tant t'entretenir avec Ella ? demanda Chloé en déambulant devant les nombreuses photographies affichées au mur, auto congratulations figées dans un cadre pour toujours.
— Me diras-tu le contenu de ta conversation avec Daniel ?
Elle se tourna, observant Lucifer poser et manipuler un trophée après l'autre à l'opposé du bureau pontifiant d'altruisme. Il en était à une coupe volumineuse qui occultait presque les autres récompenses honorifiques alentours avant de croiser son regard.
Chloé haussa les épaules, retournant à sa propre contemplation - quoique moins tactile, la concernant - des photographies et diplômes affichés à leurs suites. Une façon comme une autre de cacher son embarras, la douleur laissée par les propos de Dan un peu plus tôt.
Sa Reine.
— Des bêtises pour l'ensemble.
— Je ne peux pas dire que je sois étonné.
— Il est juste... soupira-t-elle en secouant la tête.
— ... un crétin ? suggéra-t-il.
Elle le fusilla du regard, ses lèvres résistant à son ton taquin avec grandes difficultés. Au lieu de cela, elle afficha une expression moitié pince-sans-rire, moitié amusée.
— « Inquiet », Lucifer.
— Quoi de plus normal, je t'ai ravie à lui, non ?
Il lui sourit.
De son sourire victorieux naquit cette étincelle de désir qui ne la quittait que très rarement depuis deux semaines. Bien sûr, ce désir ne s'était guère éteint durant sa longue absence, mais l'absence en elle-même changeait beaucoup de choses. L'avoir devant elle, en chair et en os, homme et Diable, changeait beaucoup de choses.
Comme ses rapports avec Dan, pour commencer.
Ils n'étaient pas allés en s'améliorant à la suite de sa demande étrange, incompréhensible et dangereuse de camoufler le trépas instantané de ces corps en suicide collectif. Elle se prenait parfois à imaginer la situation autrement, dans un contexte plus ignorant la concernant. Si Lucifer était venu lui demander pareil service à l'époque où elle ignorait la part la plus importante - la plus flagrante, également - de son identité... l'aurait-elle fait sans poser de questions ?
L'aurait-elle fait pour Dan ?
Il l'avait fait, lui.
Il s'était sali les mains, parce qu'elle le lui avait demandé.
Et elle...
L'ayant rejoint devant le mur d'expansion altruiste, Lucifer se plaça devant elle, fier conquérant de son cœur en attendant celle du corps. De corps, Chloé nota la proximité du sien. Toujours cette main sertie de cette bague, qui faisait tourner la coupe en or dans sa paume. Toujours ce cou offert, découvert par son col immaculé, le frémissement de sa peau à chaque inspiration, sa barbe méticuleusement domptée pour le charme non moins sauvage qu'il dégageait.
Qu'attendaient-ils, effectivement ?
Qu'attendait-elle, elle ?
Chloé cligna plusieurs fois des yeux et déglutit, attendant que le désir passe, qu'il s'amoindrisse du moins. Il ne passait jamais.
Meurtre. Enquête. Concentre-toi.
— Techniquement, je n'appartiens à personne ; dit-elle en lui prenant l'objet des mains avec un air réprobateur. Tu ne m'as « ravie » à personne.
— Un concept que Daniel semble avoir grand mal à accepter, non ? insista-t-il.
Elle arqua un sourcil dubitatif.
— Comme les « bonnes manières », hm ?
— Eh bien c'est comme le sexe, Inspectrice ; il faut être deux pour que cela ait des chances de fonctionner.
Lucifer fronça les sourcils, une lueur tant coquine qu'amusée traversant son regard.
— Mauvais exemple, n'est-ce-pas ?
Des images traversèrent l'esprit de l'inspectrice. Ses doigts se serrèrent autour du manche de la coupe.
Bon sang.
Meurtre. Enquête.
Malgré tout, malgré elle, elle répliqua avec la même expression ;
— Moi qui croyais l'endurance du Diable au-dessus de la moyenne... On dirait que j'avais tort.
— L'impossible a ses limites, Inspectrice. Je ne peux chasser bien longtemps ma véritable nature.
Impossible. Véritable nature.
Ces mots résonnèrent en elle tel le glas froid d'une sentence, le décompte affolé du temps qui leur restait. Jamais assez, jamais bien longtemps.
Mais il était là. En chair et en os, homme et Diable, l'un comme l'autre faillible dans ses bonnes manières.
— Je sais. Et ce n'est pas ce que je te demande.
— Je sens venir un mais ».
— « Mais » Dan... ; poursuivit-elle en allant redéposer la coupe où il l'avait trouvée, à la recherche d'un répit pour le train de ses pensées, de ses inquiétudes en général. Dan m'a beaucoup aidée durant— Enfin... tu sais.
Elle n'arrivait pas à en parler, plus vraiment depuis la dernière fois. L'Enfer était un sujet vaste, lointain, mais son départ là-bas restait... compliqué à aborder. Sans doute parce que sa façon de voir les choses n'était pas encore la sienne, qu'en parler ne parvenait pas encore à changer cela. Un départ était un départ, un de trop dans ses pensées, dans sa vie.
C'était trop, encore trop tôt pour en reparler.
Il est là.
— J'ai cru comprendre, oui ; dit-il dans son dos.
Chloé se retourna, une main posée sur le meuble de trophées. Comme elle le surprenait souvent à faire - plus souvent qu'avant son douloureux départ -, Lucifer tentait de la leurrer sur son véritable ressenti par un sourire.
« Alors, j'ai bluffé. »
Un mensonge, malgré tout. Il mentait malgré lui.
La vérité était qu'il n'était pas plus prêt qu'elle à réaborder cette discussion. Il faudrait bien y revenir à un moment donné, pourtant. Mais pas maintenant.
Pas maintenant.
Deux semaines de « pas maintenant » ; cela n'était pas si long, si ?
— Désolée, je ne voulais pas remettre le sujet sur le tapis, s'excusa-t-elle en revenant vers lui. Je ne sais juste pas trop comment faire avec Dan pour qu'il accepte la situation.
Elle lâcha un soupir.
— C'est devenu si vite si compliqué...
Son sourire, feinte d'une légèreté d'esprit jusqu'à maintenant, devint cette fois miroir de ses pensées ; un mélange de tendresse comme de complicité qu'elle se surprit une fois encore à vouloir embrasser sur l'instant.
— Pile ce que nous voulions, non ? Du « compliqué » pour nos simples existences, dit-il, son regard accroché au sien avant qu'il ne descende plus bas.
Il était dominé par la même envie, elle le ressentait. Elle ressentait bon nombre de choses ; simples, compliquées. C'était cela être la Reine du Roi, du Diable tentateur, tenté de pencher son visage sur un centimètre ou deux de complexité, de simplicité. C'était simple, compliqué entre eux, envers le monde entier. Simple de le savoir devant elle, bien là ; compliqué de savoir le reste, ce que sa présence signifiait.
Aller à la rencontre de son envie paraissait si simple ; elle en avait envie, elle aussi.
— Inspecteurs ?
La seule inspectrice et Diable, confondu comme tel, se retournèrent vers la porte ouverte sur le reste de l'établissement alors qu'une dame plutôt rondelette mais à l'expression avenante et ridée par les années se tenait là.
— Oh j'aimerais pouvoir me targuer d'en être, très chère ; mais je ne suis qu'un consultant diablement doué ! fit aimablement remarquer Lucifer avant toute autre présentation formelle avec la directrice des lieux. Voici la seule et unique « Inspectrice » chargée de l'enquête - Inspectrice Chloé Jane Decker.
Refrénant une nouvelle vague de désir à la simple entente de son nom entre ces lèvres qu'elle regardait il y a encore une minute, ladite seule représentante de l'autorité tendit sa main vers la nouvelle venue.
— Inspectrice Decker sera suffisant.
— Directrice Marleen Harris. Et vous êtes... ? dit-elle en en revenant au consultant « doué ».
— Bien sûr, où sont mes manières ? s'exclama-t-il, échangeant un regard avec Chloé avant de baiser poliment la main tendue vers lui. Lucifer Morningstar, pour vous servir.
La dénommée Harris cligna plusieurs fois des yeux, peinant à respirer normalement jusqu'à ce que le Diable daigne finalement lui rendre sa main tremblante. Elle oscillait presque sur ses talons carrés et usés - pas le genre de directrice à rouler sur l'or, semblait-il. Son altruisme récompensé à de si maintes reprises en était sûrement. Après s'être redressé, Lucifer croisa à nouveau le regard de Chloé, rajoutant promptement ;
— En tout bien tout honneur, cela va sans dire.
Chloé fronça les sourcils. Ce n'était pas dans ses habitudes de spécifier la nature des services qu'il pouvait bien rendre ou non contre rétribution future.
« N-Non c'est— c'est ce que je voulais dire, Lucifer... quand j'ai d— »
« Mon premier amour n'a jamais été Ève... »
Oh.
C'était pour elle ?
La directrice ne releva pas sa dernière remarque, trop emportée par le désir charnel inhérent qui lévitait autour de lui. Il lui fallut quelques secondes supplémentaires pour en revenir aux civilités d'usage qui voulaient que l'on se concentre sur la raison de leur visite et non sur la façon de déshabiller le Diable du regard sans paraître désespérée. Elle secoua légèrement la tête et baissa sa main encore tendue vers l'objet de débauche inconditionnelle qu'était Lucifer.
Il était plus, pourtant.
Plus simple, plus compliqué que cela.
— Je-… J-J'aurais préféré que l'on se rencontre en de meilleures circonstances, bafouilla-t-elle.
— Nous de même, dit Chloé. Nous avons rencontré l'un de vos « protégés »... Francis ? C'est lui qui a pu nous renseigner sur l'identité de la défunte.
— Francis ? Ah oui ! Lui et Penelope discutaient souvent ensemble, quand elle nous rendait visite.
Madame Harris leur indiqua les sièges devant son bureau, s'asseyant elle aussi de l'autre côté tout en secouant la tête de dépit. Se faisant, quelques mèches blondes s'échappèrent de son chignon.
— C'est un jour sombre pour notre établissement.
— J'imagine que son apport lucratif vous manquera plus que de raison, très chère ; rebondit aussitôt Lucifer avec un sourire. Les humains et l'argent...
Il croisa le regard réprobateur de l'inspectrice.
— Quoi ?
Lâchant un soupir, Chloé se tourna vers la directrice, interloquée par le discours alambiqué de son partenaire sur l'appât du gain ; tare typiquement humaine.
— Mrs Sanchez avait l'habitude de discuter avec tous les jeunes du centre ou ce n'était qu'avec Francis ? demanda Chloé.
— Eh bien, elle est... était comme tous nos donateurs ; tous ont un jour éprouvé le besoin de « voir », « témoigner » de l'influence qu'ils peuvent avoir ou non sur la vie de ses enfants en difficultés.
— Plus communément connu sous la dénomination de « masturbation honorifique », Inspectrice paraphrasa Lucifer.
— Je vous demande pardon ?
Chloé posa une main sur le bras de son partenaire, poursuivant son interrogatoire comme si de rien n'était ;
— Serait-elle venue ici un peu plus tôt dans la journée ?
— À vrai dire, oui. Elle est passée déposer un chèque ; comme chaque premier lundi du mois.
Chloé sortit son calepin, notant cette dernière information.
Lucifer rit allègrement à ses côtés.
— Une autre sorte de masturbation. Pour ma part, je préfère utiliser mes mains ; les billets ont tendance à s'user trop rapidement.
Rouge comme une pivoine, Chloé ferma brièvement les yeux ; honteuse d'imaginer mains du Diable à l'œuvre sur lui avant même de penser à le réprimander. Quand elle disait que le désir ne passait jamais, comment était-elle supposée faire avec l'épanchement lubrique de Lucifer ?
S'humectant les lèvres, elle croisa le regard de ce dernier.
— Lucifer...
— Insinueriez-vous qu'il n'existe aucun acte désintéressé, Mr. Morningstar ?
— Oh je n'irai pas jusque-là, Mrs Harris. Je suis par ailleurs assis aux côtés de la personne la moins égoïste que je connaisse. Cependant, je sais de source sûre que l'altruisme monétaire cache toujours plus qu'une simple « bonté d'âme », comme vous aimez tant vous en convaincre.
— Vous seriez surpris des sommes données par Mrs Sanchez, répliqua la directrice, les mains jointes sur son bureau.
— Astronomiquement scandaleuses, n'est-ce-pas ? présuma-t-il avec un haussement de sourcils. Aussi scandaleux que sa contrepartie, j'imagine ?
— Lucifer, je ne crois pas q—, essaya d'intervenir Chloé.
— Je crois pour ma part que notre chère directrice nous cache quelque chose, Inspectrice ; la coupa-t-il.
Chloé détailla plus attentivement la posture défensive de madame Harris, ses yeux bleus fardés de bruns s'écarquillant à l'entente d'une telle accusation. Il était courant de voir pareille réaction chez celles et ceux victimes des propos directs du Diable, réactions majoritairement instinctives sans être forcément condamnables par la justice.
Laquelle était-ce ?
Instinct ou Condamnation ?
— J-Je— ! se rebiffa l'accusée. Non ! Je n'ai rien à cacher !
— Voyons, ma chère... susurra Lucifer en se levant de son siège pour poser ses mains sur le bureau. Tout le monde a toujours quelque chose à cacher.
Il se pencha vers elle, souriant ; obsédant les faibles sens humains de sa victime. D'abord la vue, son regard ancré dans le sien jusqu'à ce qu'il en décide autrement, jusqu'à ce que le désir de lui plaire ne se tarisse. Chose impossible, même les sens aguerris de l'inspectrice le savaient. Ensuite l'ouïe, captivée par la voix avide de secrets, de ces cachoteries enfouies au plus profond de son âme.
— Et vous voulez me confier ce qui vous pèse sur le cœur, n'est-ce-pas ? Alors dites-moi... Qu'est-ce que vous désirez, hm ?
— J-je...
— Oui ? insista le Diable, souriant davantage.
Chloé le laissa faire, avertie qu'il était trop tard pour reculer. Elle était toujours curieuse d'observer sans influence ce don unique auquel personne ne semblait capable de résister. Que ressentaient-ils tous ? Elle connaissait le désir, peut-être même beaucoup trop depuis quelques temps, mais ça paraissait plus subtil que cela.
« Je suis capable de faire avouer à n'importe qui ses désirs interdits. »
Était-ce telle une vague de franchise ou une sorte de... de rupture de la pudeur de chacun ? L'afflux violent, spontané de tous les désirs d'une vie à la surface ?
Elle qui avait déjà du mal à en contrôler un seul... Elle ne pouvait imaginer.
— Je veux tuer celui qui a osé faire du mal à Penelope ! avoua madame Harris, le souffle court.
— Vraiment ? s'étonna Lucifer en s'écartant, sourcils froncés par la perplexité.
— Expliquez-vous, l'enjoignit Chloé.
Une fois rassis à sa place, la directrice fut finalement libérée de l'emprise de Lucifer. Elle secoua doucement la tête, le regard hagard, avant de soupirer. Le poids de son aveu - émotionnellement vindicatif, certes, mais loin d'être condamnable sur le plan légal - la vieillissant d'un coup.
— Vous savez combien de nos donateurs donnent plus de cent dollars par mois pour le bien-être de ces jeunes ?
Chloé secoua la tête.
— Aucun ! Il n'y avait qu'elle pour vraiment se soucier de leur avenir, de ce qu'ils mangeaient sur une semaine, ce qu'il leur fallait pour vivre décemment. Cette institution vient de perdre douze mille dollars annuels ! Sans cette somme, je vais devoir renvoyer la moitié des pensionnaires dans les rues...
— Quand je vous disais que l'altruisme pur est rare, dit Lucifer.
— Je suis navrée d'entendre cela, Mrs Harris ; mais croyez bien que nous essayons de rendre justice à son altruisme désintéressé justement. Celui qui lui a fait ça ne peut pas s'en tirer sans conséquences et nous avons besoin de vous pour le retrouver.
— Bien sûr, je... Que voulez-vous savoir ? se reprit-elle bien vite.
— Vous disiez que Mrs Sanchez venait tous les premiers lundis du mois déposer un chèque ?
— Oui. Je l'ai juste ici, d'ailleurs.
Elle se mit à fourrager dans ses documents, ouvrant et refermant plusieurs tiroirs à la suite. Les secondes s'écoulant, son expression se durcit. Elle se redressa finalement, le front plissé.
— Il a disparu. Ça alors !
— C'est la première fois que ça arrive ? lui demanda Chloé.
— Pas vraiment. Je veux dire... Il est parfois arrivé qu'on surprenne l'un ou l'autre de nos pensionnaires en train de franchir la ligne, mais—
— Ça pourrait être notre homme, Inspectrice ; déclara Lucifer.
— Quoi ? Vous ne pensez tout de même pas qu'un de ces enfants aurait— ?! s'exclama la directrice, horrifiée par cette seule pensée.
Chloé secoua la tête, pensive.
— Nous ne pouvons pas encore exclure la possibilité qu'il y ait un lien avec le meurtre. Néanmoins, pour écarter cette piste, nous aurions besoin des dossiers d'admissions de tous vos pensionnaires ainsi que celle du personnel.
Madame Harris secoua la tête également, refusant sa demande à chaque rotation en demi-cercle de son visage rondouillard.
— Non, non. Vous vous méprenez, Inspectrice Decker. Ces enfants sont— Non.
— Mrs la Directrice, nous ne cherchons pas à leur faire porter le chapeau. C'est juste pour écarter une piste.
— Je ne peux pas vous laisser consulter ces dossiers sans mandat, vous m'en voyez désolée.
Bien sûr.
Une telle réaction était à prévoir ; Chloé s'y était préparée, mais n'appréciait pas de devoir attendre davantage de temps pour élucider cette affaire déjà compliquée. Le manque d'indices, d'effets personnels, de témoins du crime... Et maintenant cette nouvelle porte qu'on lui claquait au nez. Il était fort à parier que celle du domicile se claquerait aussi sec face à ses demandes pourtant raisonnables.
Les riches ne supportaient pas que l'on fouille dans leurs affaires, toutes altruistes qu'elles pussent être.
Chloé nota que Lucifer fouilla dans la poche intérieure de sa veste.
— Je sais comment vous faire changer d'avis, très chère ; se réjouit-il après avoir sorti son chéquier.
— Lucifer, l'interpella-t-elle avec un regard réprobateur. Vous ne pouvez pas faire ça. Nous sommes des représentants du LAPD, n—
— Non, vous en êtes la seule représentante légale ici, Inspectrice ; la corrigea-t-elle aussitôt avec un sourire charmeur. Dois-je vous rappeler que ma réhabilitation en tant que consultant doit encore être ratifiée par votre patron ?
— Vous n'êtes pas consultant civil ? s'étonna la directrice, perdue.
— Cela ne saurait tarder. Dans une heure ou deux, tout au plus.
— En ce cas, je vous demanderai de sortir de mon bureau ; ordonna-t-elle, agacée. Tous les deux, ajouta-t-elle à l'intention de Chloé.
Prenant l'un des stylos posés sur le bureau, Lucifer ne se laissa pas démonter par sa mauvaise humeur.
— Allons, allons ! Vous n'allez pas chasser un précieux donateur, si ?
Il commença à griffonner somme et nom dans son chéquier avec entrain, sous le regard médusé de l'inspectrice et celui, plus fermé, de la responsable de l'établissement.
— C'est très gentil à vous, Mr. Morningstar...
— Évidemment, renchérit-il. N'est-ce-pas le principe de l'altruisme ?
— ... mais ça ne changera rien à ma décision.
Lucifer lui tendit alors le chèque en question, madame Harris posant encore ses arguments en tirant le papier monétaire vers elle pour en lire le contenu altruiste ;
— Quelle que puisse être le montant de votre donation, rien ne m— Nom de Dieu ! cria-t-elle, les yeux écarquillés.
Il soupira bruyamment, rangeant son chéquier dans la poche intérieure de sa veste avec une expression renfrognée.
— Je vous en prie ; « Nom de Lucifer », la corrigea-t-il, lèvres pincées.
Au bord de l'hyperventilation, madame Harris hocha frénétiquement la tête ; lisant et relisant le montant du chèque qu'elle manqua de déchirer entre ses doigts tremblants. Elle semblait presque au bord des larmes.
— Bien sûr, bien sûr... Oui, oui ! On vous donnera tous les dossiers. Tout ce que vous voulez !
Lucifer échangea un regard satisfait avec l'inspectrice.
-xXx-
— Combien lui as-tu donné ?
Chloé ouvrit le coffre de sa voiture, Lucifer y déposant les deux cartons de dossiers après les avoir portés sans effort du bâtiment jusqu'à l'entrée. Ils croisèrent un groupe de jeunes – certainement pensionnaires dudit établissement et dont les noms se retrouveraient entre les pages amenées jusqu'ici.
— Plus que douze mille dollars.
Il épousseta sa manche, détaillant la paperasse astronomique maintenant entassée dans le coffre de sa voiture. Il n'y avait là que les dernières admissions du mois, incluant les renvois de certains pour comportements en-dehors des règles, sans oublier la liste du personnel actuel. Le centre fonctionnait à l'ancienne - comme toute institution manquant de moyens financiers à intervalles réguliers -, le papier apparaissant comme encombrant mais plus abordable qu'une installation informatique dernier cri.
Elle qui voulait diminuer la liste des suspects…
— Ça ne répond pas à ma question, Lucifer.
Ce dernier haussa les épaules.
— Oh tu sais, une fois qu'on ajoute un zéro après l'autre… difficile de s'arrêter, éluda-t-il.
— Tant que ça, hein ?
— L'on n'implore pas le nom du Tout-Puissant en vain, Inspectrice.
Difficile de savoir s'il parlait de lui-même ou non.
Riant à cette réflexion, Chloé referma le coffre.
— Je ne te pensais pas si… à ton aise financièrement. Je ne sais pas trop ce que je pensais, en fait.
Il est vrai qu'elle l'avait toujours connu dans cette opulence de moyens, cette profusion de luxe. Elle avait néanmoins du mal à comprendre d'où lui venait tout cet argent, qu'il ait pu passer un certain temps ou non sur Terre jusqu'à s'établir au Lux en l'an 2016 de leur ère. Son absence devait entraîner des conséquences de ce côté-là, non ?
La dernière en date ne changeait rien à cette logique.
— D'où vient tout cet argent ? lui demanda-t-elle.
Avant qu'elle ne puisse supposer le pire, Lucifer la coupa dans son élan - lisant en elle comme dans un livre ouvert. Il prit appui sur le capot, son autre main trouvant la voie jusqu'à sa poche de pantalon.
— D'aucune origine répréhensible, rassures-toi. J'ai juste su placer mes billes où il fallait à chacune de mes visites terrestres et dernièrement, eh bien…
Il marqua une pause, mal à l'aise comme elle pouvait l'être concernant ce sujet. Mais, une fois encore, il faudrait bien qu'ils y viennent un jour. Et il ne s'agissait que de finances, l'aspect le plus « anodin » de toute cette conversation complexe.
Il prit une profonde inspiration, détournant le regard.
— Disons que Maze sait y faire.
— Tu lui avais donc tout laissé ? Vraiment ? s'étonna-t-elle, croisant les bras sur sa poitrine.
— Serait-ce de la jalousie dans ta voix ? la taquina-t-il, arquant un sourcil.
Chloé secoua la tête, quoique consciente qu'il s'agissait effectivement de jalousie. C'était stupide, vraiment stupide. Elle n'avait jamais été à l'aise avec ce genre de responsabilités, n'aurait pas supporté devoir assumer cela en plus de son ab—
Il est là. Juste là.
Secouant la tête une dernière fois, elle réfuta ses présomptions ;
— Pas du tout. C'est juste… de la curiosité. Pourquoi avoir confié tes affaires à Maze plutôt qu'un autre ?
Plus objectivement, Mazikeen n'était pas du genre à rester sagement à un endroit précis plus de cinq minutes. Elle l'avait constatée tout ce temps sans lui, la démone ayant cherché un moyen comme un autre pour oublier qu'il n'était plus là.
Ils l'avaient tous fait, ils avaient tous essayé d'oublier.
Elle essayait toujours.
— Disons que cet « autre » peut éprouver un certain malaise avec l'opulence financière. Et je ne voulais surtout pas qu'elle se sente obligée de veiller sur mes affaires en plus de tout le reste, dit-il doucement en cherchant son regard.
Le trouvant enfin, il ajouta avec un haussement d'épaules ;
— Quoique j'avais stipulé à Maze de garder une certaine somme pour la progéniture braillarde de cet « autre » .
Chloé plissa les yeux, retenant difficilement un sourire.
— Trixie n'est pas « braillarde ».
Il sourit.
— Je croyais que nous parlions d'un hypothétique « autre », Inspectrice ?
Encore ce désir irrépressible de plonger sur ses lèvres. Au lieu de cela, elle consulta son téléphone ; consciente d'avoir passé plus de temps que prévu avec la directrice du centre. Lucifer, quant à lui, n'eut de cesse de donner des coups d'œil anxieux au tas de dossiers encore visible de la vitre arrière.
— Quelle est la suite, darling ? Rien qui nécessite l'étude barbante de papelards sans intérêts, j'ose espérer ?
— Ces papelards pourraient nous aider à trouver le meurtrier, lui fit-elle remarquer sur un ton distrait, occupée qu'elle était à consulter ses derniers messages.
— Je préférerais passer aux choses sérieuses. J'ai assez eu de paperasse pour toute une vie… Et mon Père sait qu'elle est longue !
— Longue ou pas, ça va devoir attendre.
Elle releva la tête, montrant son portable et l'heure avancée de l'après-midi.
— Je dois aller chercher Trixie.
— Oh.
La déception était visible sur chacun de ses traits, son léger mouvement de recul et l'égarement de son regard jusqu'à ne plus vouloir perdre contact avec le sien. Elle ressentait la même chose, chaque séparation était devenue… était insupportable, pour tout dire.
Mais ils avaient besoin de temps.
Ensemble, séparément.
Bon sang, cela ne faisait que deux semaines.
Ils pouvaient bien supporter une séparation de quelques heures, non ?
C'était un départ.
« Ne partez pas. »
« Au revoir... »
Malgré tout, Chloé se surprit à lui proposer le contraire ; ses battements de cœur affolés à la seconde où cette éventualité de séparation s'était imposée à son esprit, à son désir inhérent de proximité, de présence tout simplement.
Simple.
Compliqué.
— Tu… Tu peux m'accompagner, si tu veux. J-je… Trixie serait contente de te voir, tu sais ?
C'était vrai, utiliser la vérité dans un acte bien loin de l'altruisme qu'il lui apparentait.
La personne la moins égoïste qu'il connaissait...
Le voir ici, de chair et d'os, changeait effectivement beaucoup de choses. Cela l'avait changée.
Lucifer la dévisagea, hésitant, avant d'ouvrir la bouche et donner sa réponse qu'elle espérait aller à l'encontre d'une autre absence dans sa vie. Il fut interrompu par la sonnerie de son téléphone, cependant. Fourrageant dans ses poches, il en retira l'appareil, son expression allant en s'assombrissant une fois qu'il eut consulté sa messagerie.
— Bloody Hell… maugréa-t-il, la mine définitivement sombre.
— Qu'y a-t-il ?
Il rangea le téléphone avec un geste impatient.
— Je crains de devoir remettre cette rencontre nasillarde avec ta progéniture à plus tard, Inspectrice. Le devoir m'appelle.
— Rien de grave ?
Elle redoutait une gravité toute particulière, de celles qu'ils ne se décidaient pas à aborder, mais qui n'empêchait guère l'existence du problème en question. Problème pour elle, solution pour lui. Tout était question de perspective.
De temps et de chance, n'est-ce-pas ?
— Rien que Mazikeen et sa magnifique gestion de mes affaires, expliqua-t-il alors. Apparemment, j'aurais acheté cinq mille caisses de champagne de supérette hier soir… Avec les cinq mille bouteilles de lubrifiant d'avant-hier. Je crains de déceler un message pénétrant, mais lequel ?
Toussant d'embarras, l'inspectrice chercha ses clés de voiture.
— Moi qui croyais que Maze savait y faire, dit-elle.
— C'est le cas, Inspectrice. Tant dans les affaires que dans cette punition grotesque concernant mon départ précipité.
Il secoua la tête, définitivement agacé de la situation. Elle aurait pu trouver cela comique si la dernière trouvaille de la démone n'eût été si… déshonorante pour le Diable qu'il était. C'était comique.
— Tu devrais y aller, l'enjoignit-elle avec un sourire relativement impartial.
— Oui.
Lucifer hésita, pourtant. Il demeura devant elle, silencieux, contemplatif ; cela en devenait presque gênant. Elle le dévisagea en retour.
— Quoi ?
— Eh bien, je… dit-il, cherchant ses mots, un indice sur son visage perplexe. Dirais-tu que nous sommes officiellement sortis du cercle professionnel ?
Sa confusion s'accentua.
— On dirait bien. Pourquoi ?
Pour toute réponse, Lucifer colla son corps au sien. L'approche fut si simple, si tendre qu'elle ne pensa même pas à reculer. Elle leva simplement son visage vers le sien, l'un et l'autre réunis par des lèvres, une bouche en demande d'union, acclamés par les jeunes restés traîner sur les marches un peu plus loin.
Elle les entendit à peine.
Elle tremblait presque lorsque sa main d'abord, puis son pouce effleurèrent la courbe de sa joue ; ne rouvrit les yeux que lorsqu'il s'écarta de ses lèvres entrouvertes ; prêtes, avides d'un peu plus qu'un simple baiser, avide de plus compliqué.
Chloé lâcha le pan de sa veste à regret.
Elle s'accrocha à son regard, à son souffle qui pouvait encore se confondre au sien, sa main qui descendait de sa joue à son cou sans oser aller plus loin que cela.
Lucifer déglutit.
— Au-... À plus tard, Chloé, murmura-t-il.
Une seconde plus tard, cette dernière le regardait partir, dévastée mais assurée cette fois-ci de son retour auprès d'elle.
Après tout, elle était sa Reine.
Notes d'autrice :
Merci d'avoir lu !
Le chapitre 4 n'est pas encore entamé (bien que j'ai déjà certaines parties écrites à replacer comme il faut), mais je vais m'y mettre dés ce soir (si les microbes veulent bien me laisser deux secondes de répits). Pour le prochain - plus d'informations encore sur les circonstances du retour de Lucifer dans la vie de Chloé ainsi que sur la durée de son absence (eh oui, j'ai gardé ça secret pour le moment, héhé !)
À plus !
