Notes d'autrice :
Merci beaucoup pour les précédentes reviews
Petite info typo pour ce chapitre : certaines citations de dialogues sont mises en gras (différenciant les répliques de la fic de celles de la série - en simple italique).
Musique - 'Can you hear me' | Unsecret
VOTRE ROI
4
Chloé s'était efforcée de ne plus penser à Lucifer tout le restant de la journée, jusqu'en milieu de soirée, une fois Trixie mise au lit. N'eut été la question de cette dernière, elle aurait pu espérer continuer ainsi, jusqu'à ce que le sommeil l'emporte à une heure nettement plus tardive.
— Est-ce que Lucifer va rester avec nous, maintenant ?
Chloé n'y était pas préparée, qu'importe le temps écoulé depuis son retour - elle ne l'était pas. Autant de donner une réponse à sa fille que d'en obtenir une du principal intéressé. Le « pas maintenant » qu'ils s'étaient efforcés de ramener entre la limite sensible du silence pesant et l'aube d'une nouvelle conversation vacilla ; pour une seule question.
Elle ramena les bords de la couverture sur Trixie - la couleur bleue ciel ressortant sur la teinte plus foncée portée pour la nuit -, celle-ci calant confortablement Miss Alien sous un bras et jouant avec les coutures visibles du drap de l'autre. Elle avait posé sa question sans regarder sa mère, avertie même à son âge qu'il s'agissait d'un sujet épineux. Outre son étonnante maturité, Trixie avait eu pleinement le temps de se rendre compte que « Lucifer » - de nom comme de sujet global - était compliqué à aborder.
Chloé gardait un souvenir particulièrement amer de cette période.
Il était fort à parier que sa fille aussi.
Elle avait encore beaucoup à se faire pardonner.
— Difficile de savoir ça avec certitude, mon cœur… Nous n'avons pas encore eu le temps d'en reparler, lui et moi, tu sais ?
— Mmh… Mais il va rester, tu crois ?
Mère et fille se regardèrent, l'incertitude de l'une rencontrant celle de l'autre. Chloé sourit et prit sa main dans la sienne, s'asseyant sur le lit.
— Lucifer est là pour un moment, Monkey ; tu n'as pas à t'en faire.
C'était vrai. C'était tout ce qu'elle savait vraiment.
Trixie fronça ses sourcils, jouant avec les doigts de Chloé.
— Mais pourquoi il est parti ?
— Eh bien… Il devait régler certaines choses chez—
Chloé hésita.
Comment définir l'Enfer, la prise en charge musclée - mortelle, à nombre de points de vue - d'une armée de démons dont elle-même n'avait eu qu'un aperçu dans le temple maya ? Ce n'était pas « chez lui », ce n'était nulle part, c'était partout à la fois. Ce n'était pas le discours à donner à une enfant de presque neuf ans. La maturité de sa fille avait ses limites et, en tant que mère, Chloé se devait de conserver ces limites le plus longtemps possible.
Elle s'éclaircit la voix, ramenant une mèche de cheveux derrière son oreille.
— Il a dû retourner à son ancien travail, régler deux-trois choses laissées de côté trop longtemps.
Cette explication ne satisfit pas Trixie.
— Il ne devrait pas rester en Enfer aussi longtemps.
Chloé fronça les sourcils, sa fille secouant doucement la tête en feignant l'agacement de sa mère à la perfection.
— Je sais très bien qui est Lucifer, Maman.
— Comment ça ?
— J'ai vu le vrai visage de Maze, ça fait longtemps ! expliqua-t-elle en insistant bien sur le dernier mot.
Chloé ne pouvait pas en dire autant.
Le « vrai » visage de Maze ? Fort était à parier que la démone n'avait rien à envier à celui de Lucifer, mais elle ne pouvait s'empêcher d'être curieuse à ce sujet. Tant de temps avait passé depuis ; tant de choses, de révélations, de départs et retours que Chloé s'étonnait encore de son ignorance généralisée. Il était certains détails qu'elle aurait dû savoir, du moins.
Il était un détail plus important que le faciès de sa colocataire, un détail qu'elle aurait dû savoir depuis deux semaines.
— Oh, je vois ! s'exclama Chloé, amusée. Tu es bien plus dans le coup que moi, on dirait.
— J'ai neuf ans, répliqua Trixie comme si cela expliquait tout.
Chloé sourit.
— Évidemment. Eh bien… « De neuf ans dans le coup » à moi ; je suis d'accord pour Lucifer. Personne ne devrait rester aussi longtemps là-bas. Même le Roi.
— On ne dirait pas un roi.
— Ah non ?
Trixie secoua la tête, jouant à nouveau avec les fils de la couverture.
— Il n'a pas de couronne, de longue traîne ou de sceptre comme dans les films.
— C'est vrai. Mais il a un trône.
Les yeux de sa fille s'écarquillèrent de ravissement.
— Vraiment ?
Chloé hocha la tête, échangeant un sourire complice avec elle.
— C'est lui qui me l'a dit.
« Oh voyons, Inspectrice ! Cela fait des siècles que je ne me suis pas assis sur un trône ! »
Nul doute que son point de vue sur la chose avait changé depuis lors. Qui pouvait regretter pareil royauté, pareil siège de pouvoir en ces circonstances ? Qui pouvait regretter la longue solitude, la lente décrépitude de son âme, de son cœur, des souvenirs laissés par l'autre ?
L'extase de Trixie la ramena à des pensées plus légères, si ce n'est plus « actuelles ».
— C'est géant !
— C'est vrai.
Elle passa une dernière fois sa main sur la couverture, puis sur la joue de sa fille - bientôt « dans le coup », hors des rondeurs innocentes et fragiles de l'enfance - avec affection.
Le temps changeait tellement de choses.
— C'est l'heure de dormir, maintenant. Bonne nuit, ma chérie ; dit-elle avant de l'embrasser là ou sa main reposait une seconde plus tôt.
— Bonne nuit, maman.
Chloé tendit la main vers la lampe de chevet, plongeant la chambre dans une obscurité partielle, la lumière du couloir filtrant par la porte entrouverte. Arrivée au pas de celle-ci, elle se retourna, pour une seule question.
— Maman ; tu lui demanderas ? À Lucifer.
— Demander quoi, Monkey ?
— De rester avec nous.
Chloé resta sur le pas de la porte sans dire un mot, plus de temps qu'il ne fallait pour en dire seulement un. Un oui, un non. L'un comme l'autre, elle ne put s'y résoudre. Pour une seule question, la réponse ne l'était pas.
— Dors bien, mon cœur ; répondit-elle finalement.
Chloé ne pourrait pas, elle.
-xXx-
Bon nombre de minutes passèrent avant qu'elle ne daigne occuper son propre lit, allumer sa propre lampe de chevet dans l'assurance d'un rituel relaxant pour son sommeil à venir. Elle s'était trouvée bon nombre de choses à faire dans tout l'appartement.
Elle trouvait toujours.
Du linge à laver, sécher, plier ; les affaires de Maze à ranger hors de portée des mains de Trixie, certes « dans le coup », mais pas dans ce genre de coup. Cuisine, vaisselle, poussière, préparer la collation de Trixie pour gagner du temps le lendemain, du temps qu'elle s'évertuait à perdre pour rien, rien moins qu'une perte de pensées.
Ne pas penser.
Même confortablement installée dans son lit, Chloé poursuivit sa dérobade, fuyant sommeil et pensées d'une seule personne, d'une seule question, pour traquer pistes et indices. Il était difficile de discerner couverture et draps sous l'amoncellement conséquent de dossiers ouverts devant elle, difficile d'y trouver quelque chose de vraiment utile ainsi. Noms, adresses de domiciles avant admission, après renvoi ou réinsertion, déménagement pour une université de renom ou faculté plus modeste selon les bons vouloirs des donateurs, les affinités des uns avec des pensionnaires en particuliers. Tous ces pensionnaires, tous ces donateurs…
Chloé feuilleta rapidement le montant octroyé par l'un d'entre eux sur un an ; pas de quoi ouvrir le champagne, en effet. La directrice n'avait que peu exagéré sur l'état actuel de leurs finances.
« Quand je vous disais que l'altruisme pur est rare. »
Secouant légèrement la tête, elle jeta ce dossier au bout de lit, en attrapant un autre au hasard. Pages après pages, minutes après minutes, elle chercha quelque chose, ce « quelque chose » qui ferait la différence et ferait avancer l'enquête à pas de géant. Ce dossier-ci relatait quelques cas épineux de renvois, certains pour des bagarres fréquentes, d'autres pour vol, mais rien de foncièrement alarmant ou dénotant dans pareil environnement d'aide et de soutien.
La violence était humaine, tout du moins ce réflexe de rejet envers l'aide qu'une personne était toute disposée à vous apporter. Ce genre de réflexe était d'autant plus fréquent chez ces adolescents - avides de se débrouiller seuls, persuadés qu'ils le pouvaient, sans l'aide de qui que ce soit. La violence était humaine, l'erreur l'était aussi.
« Nous nous trompions pour autre chose concernant la prophétie…»
Chloé écorna le coin de la page qu'elle feuilletait, lèvres pincées, avant de passer à la suivante, puis au dossier suivant, ouvert près de sa cuisse droite. Elle parcourut la liste du personnel sans réellement retenir les noms et visages des photos imprimées. Beaucoup d'autres noms, de figures d'autorité pour ces jeunes toujours pressés de vivre par leurs propres moyens, selon leurs propres règles.
« Je dois les contenir ; ils doivent avoir un Roi. »
« On ne dirait pas un roi. »
« Prosternez-vous devant votre Roi ! »
Chloé ferma les yeux, mâchoire serrée.
— Et merde… marmonna-t-elle en laissant tomber le dossier entre ses cuisses.
Elle tendit le bras vers la table de chevet, prenant son verre de bourbon à peine entamé. Elle en huma le parfum, entêtant rappel du même parfum qui avait touché ses lèvres quelques heures auparavant, qui avait caressé sa joue, qui était—
— Roi, dit-elle à haute voix, son regard égaré plus loin que les murs de sa chambre, que les murs de l'appartement, que les limites du monde terrestre.
Lucifer l'avait prévenue des effets « secondaires », mais elle avait cru pouvoir vivre cette nouvelle situation avec davantage de sérénité. Son retour ne pouvait pas être plus difficile à supporter que son absence, c'était ce qu'elle avait espéré. Espérer mieux dormir, mieux respirer, par exemple. Ou bien encore libérer ce poids entre ses côtes, entre chaque battement de cœur, envahir ce vide dans son esprit - de jour comme de nuit.
Elle avait espéré mieux que cela, mieux pour…
— La Reine.
« Lucifer a trouvé sa Reine, on dirait. »
Il l'avait trouvé, oui. Il était revenu à elle.
Deux semaines plus tôt
oOo
C'était un jour sans.
Sans lui, comme les autres jours, semaines et mois. Sans lui, sans elle.
Sans.
Chloé pouvait compter les jours « avec » sur les doigts d'une main. Il lui en aurait fallu bien plus pour lister les effets qu'avait eus l'absence de Lucifer dans sa vie.
Sans lui.
Sans effets, devrait-elle dire. C'était tout ce que pouvait exprimer ces deux mots réunis ; rien à la place de tout, une léthargie si profonde que même la douleur physique n'y pouvait plus rien. De fait, elle ne sentait plus la chaleur accablante de la céramique sur sa peau. Peut-être parce que le café qu'elle contenait était froid depuis un bon moment. Elle posa sa tasse sur la table de la cuisine, le café refroidi par ce sans « tout », ce sans appétit, sans réel besoin de caféine, juste un besoin de préhension… Une prise sur quelque chose, à défaut d'une prise sur sa vie sans, sur ses sensations dans leur globalité.
Tournait-elle en monstre sans cœur ? Elle voyait souvent cette lueur dans le regard de Dan, cette timidité subite chez Trixie, pour commencer à s'interroger. Elle l'avait encore vu ce matin, avant de se servir cette tasse de café sans sensations ; sur le visage de Daniel. Trixie, elle, s'était juste précipitée dehors sans exiger plus d'elle qu'une prompte embrassade.
Sans.
Le regard de Chloé tomba sur le calendrier.
Elle n'avait pas encore raturé la date d'aujourd'hui. Il lui faisait de l'œil depuis qu'elle s'était assise, tasse en main, tasse sans rien ; puis avec quelque chose qui avait à peine effleuré ses lèvres. Le stylo était là, inutilisé ; impatient de marquer cette énième journée sans nouveauté, sans rien pour la distraire suffisamment longtemps de ce gouffre en elle. Un mercredi comme les autres, comme toutes une série d'autres.
Elle tourna distraitement la tasse entre ses mains, sans quitter des yeux ce calendrier.
C'était son rituel ; les jours avec comme les jours sans. Plus longtemps pour les jours « sans ». Elle en avait encore pour un moment.
Maintenant laissée seule avec son corps évidé de sensations, le moment pouvait durer aussi longtemps qu'elle le souhaitait. Sa supérieure n'avait que faire qu'elle respecte un horaire de travail précis, tant que le résultat était là, sur son bureau, à la fin de la semaine, de l'enquête. Et l'enquête allait bon train ; elle devait attendre qu'Ella en finisse avec ces analyses, attendre que le reste des suspects soient convoqués, attendre ce petit quelque chose qui la mettrait sur la voie.
Elle avait tout son temps, pour ce jour « sans ».
Chloé espérait toujours, l'espace d'une seconde, que les choses se passent autrement. Qu'elle trouve ce regain d'énergie mis sous clos depuis presque six mois, qu'elle le trouve et s'en abreuve pour donner à sa fille, à ses proches, à son travail toute l'attention qu'ils méritaient.
Elle espérait encore, là… maintenant.
Mais cela ne durerait pas.
« Tout le contraire de mon endurance, Inspectrice ! »
Elle ferma les yeux, le poing serré sous son menton.
Un jour sans, définitivement.
« Au revoir. »
C'était son souffle contre sa peau, son souffle à elle… pas le sien.
Rouvrant les yeux, elle goûta la mixture frigorifique de sa tasse, grimaçant.
« On dirait que quelqu'un a besoin d'un cappuccino single malt. »
Elle secoua la tête, buvant une autre gorgée.
« Un latte single malt ? »
— Sortez de ma tête, Lucifer… marmonna-t-elle.
À défaut d'un réel soulagement, Chloé fut tirée de ses pensées par un faible coup à la porte. Elle abaissa sa tasse, fronçant les sourcils.
— C'est toi, Dan ? s'enquit-elle, à mi-chemin de la porte.
Tasse en main, l'autre sur la poignée ; elle s'interrogeait encore en laissant l'air frais de la rue pénétrer son intérieur.
— Trixie a oublié q—
— Je doute de pouvoir vous répondre, Inspectrice.
Son regard s'arrêta à l'arête d'une mâchoire ; mal rasée, tendue. Sans aller plus haut, sans descendre plus bas. Elle s'arrêta au tressautement de la pomme d'Adam, léger… si léger.
— Je reviens à peine.
Son ouïe s'arrêta à l'intonation, l'accent britannique, à ses battements de cœur affolés. Elle s'arrêta au fracas à ses pieds, sa main délestée de tasse, de café froid. Elle s'arrêta à l'entente de ce souffle profond, légèrement tremblant.
Non.
Non.
C'était un jour… C'était un jour sans. Sans lui.
Il ne pouvait pas être ici. Il—
C'était un jour sans.
Sans.
Elle cligna des yeux ; chaque fois avec lui, chaque fois sans doute possible. Il ne partait pas, ne disparaissait pas comme dans ses souvenirs, ses cauchemars. Il ne bougeait pas, ne parlait plus. Un jour sans était toujours possible. Après tout, ce n'était pas la première fois qu'elle…
Chloé ne regarda pas plus haut, plus bas.
Au lieu de cela, elle toucha.
Elle toucha, effleura de ses doigts seulement la chemise blanche. Non, grise. Elle toucha les boutons, les coutures, les accros sous la veste, la chemise également. Elle toucha le col, la ligne de son cou, de sa mâchoire immobile.
C'était supposé être un jour sans.
Sans toucher, sans ressentir, sans… sans lui.
Son souffle s'accéléra. Elle touchait de ses deux mains, maintenant. Ses joues, ses pommettes, sa bouche. Ses yeux se laissèrent guider par ses mains, son toucher qui remontait toujours plus haut. Qui remonta juste sous ses yeux.
Ses yeux.
C'était—
— L-Lucifer ?
Ses yeux traversés d'une lueur, un éclat qu'elle ne pouvait pas avoir imaginé, qui ne pouvait disparaître tout à coup ; elle le touchait, le tenait, tenait son visage de ses deux mains. Il ne pouvait disparaître, ce n'était pas une apparition.
C'était lui.
C'étaient ses yeux.
C'était sa voix.
— Chloé.
Il ne fallut qu'un souffle contre sa peau, que l'étirement de ses lèvres vers un sourire - son sourire. Il ne lui fallut que peu de choses pour oublier ce jour « sans », pour oublier tous les précédents ; que peu de choses pour qu'elle le tire vers elle, sans doute trop vite, trop brusquement… pour être avec lui, pour le sentir pleinement là, avec elle.
Chloé le tira avec toute cette force dont ces jours « sans » la délestait, à sa traction incontrôlable s'unit la force de Lucifer, sans retenue. Un « sans » que Chloé pouvait bien tolérer aujourd'hui, le seul dont elle avait besoin. Ses mains dans son dos, qui aurait pu déchirer son peignoir, dont la chaleur atteignait sa peau en-dessous ; son souffle rapide qui n'avait de cesse de caresser son cou, les battements de leurs deux cœurs, emballés, sans retenue, sans délimitation entre les sons de l'un et de l'autre.
Aucune barrière.
D'une façon ou d'une autre, ils se retrouvèrent assis sur le seuil ; ni à l'intérieur, ni à l'extérieur, dans cet entre-deux d'émotions, d'avec et sans. Il était avec elle, elle était avec lui. Elle pleurait sans retenue, il l'étreignait sans retenue, sans se soucier de rien d'autre qu'elle. Il rit doucement contre sa peau, ses lèvres déposant baisers et baisers sur la ligne de son cou d'où remontaient ses sanglots hystériques.
— Je ne t'ai pas oublié, tu vois… Tu le sens, n'est-ce-pas ?
Il inspira profondément, la faisant frissonner, frissonnant avec elle.
Avec.
Avec elle.
— Comment aurais-je pu ? murmura-t-il.
Chloé sanglotait toujours, riait aussi, sanglotait encore ; sans parvenir à s'arrêter, juste à écouter sa voix, et ressentir son corps contre le sien, à voir ses larmes finir leur course dans le tissu de son col, éclaircir sa teinte grise par endroits. Elle froissa le tissu, le tordit entre ses doigts, le griffa avec cette hargne qui lui avait manqué ce soir-là, qui l'avait délaissée depuis tout ce temps, ces longs mois sans lui.
Si la position lui était inconfortable, gênante peut-être ; il ne s'en plaignit pas. Il ne proposa pas de se déplacer, d'épancher leur soulagement à un endroit moins public que le seuil étroit de sa porte. Il n'obligea rien, ne proposa rien de plus que cette étreinte qui n'avait aucune raison de cesser, qui avait tous les droits de perdurer. Il ne la contraignait pas à lui parler, à lui répondre.
— Tu m'as manqué, souffla-t-il plus tard, beaucoup plus tard.
Elle sourit contre sa peau.
— « T-Tu » ?
Sa main descendit dans son dos.
— Trop tôt ? s'inquiéta-il.
Elle secoua la tête, sans s'écarter de lui ; même pour cela.
— Tard ; le corrigea-t-elle. B-Beaucoup trop tard.
Elle allait brûler ce calendrier. Elle le ferait, plus tard.
Lucifer s'écarta, juste assez pour que leurs joues s'effleurent. Sa voix fut nettement plus hésitante ;
— Je… Oui, j'aurais dû prendre ce point en compte. Je peux partir si c'est cela v—
Chloé enfonça ses doigts dans le tissu de sa veste, se souciant moins de lui faire mal par mégarde que de le voir s'éloigner d'elle. Il frémit, mais s'arrêta.
— N'essaie même pas !
Un rire.
— Qui tutoie qui maintenant, hm ?
— La ferme, Lucifer, rétorqua Chloé en levant les yeux au ciel, souriant malgré tout, à s'en engourdir les lèvres.
Il la ferma, sa bouche ne laissant sortir que sa respiration. Elle était rapide, laborieuse. Elle nota la façon dont il se laissait aller dans leur étreinte, pesant dans ses bras toujours tremblants, davantage à chaque minute écoulée.
— Tu en as mis du temps, dit-elle en passant une main dans ses cheveux.
Ses doigts tressautèrent dans son dos, son souffle effleura la base de sa nuque.
— E-eh bien… 'olontiers venu en U-Uber si j'vais pu.
Il inspira, longtemps - plus de temps qu'il ne fallait pour expirer, puis inspirer encore.
— C'la auraiétéplu'… 'apide… marmonna-t-il, mots et souffle éperdus dans sa chevelure.
— Lucifer ?
Aucune réponse. Chloé s'accrocha à sa respiration, synonyme de vie, antonyme de « sans », bien qu'il fût sans réaction dans son étreinte maladroite sur le pas de sa porte. Elle passa sa main dans ses cheveux parsemés de cendres et d'autres choses plus difficiles à définir. Il était sans doute prudent de ne pas s'interroger davantage sur ce genre de détails. A la place, elle inspira elle aussi ; si fort et si librement qu'elle aurait pu croire que ses poumons n'avaient jamais connu meilleur air que celui-ci.
Elle savoura la moiteur de sa peau contre la sienne, ces détails « douteux » qui s'accrochaient à ses doigts tremblants, ses larmes qui perlaient de ses cils, qui chatouillaient ses joues. Et ses joues… ses joues étirées par ce sourire déterminé à ne pas disparaître, à lui faire ressentir d'un bloc, un seul, tout ce que Lucifer avait pu emmener avec lui.
Il était avec elle, il était revenu.
Et, enfin, elle revenait à la vie.
oOo
Verre vide, ses mains le faisant pivoter d'un côté puis de l'autre sur son giron ; Chloé revenait encore à ce moment, au souvenir du corps de Lucifer pesant contre le sien, à cette journée et cette nuit entière à dormir dans le divan - là où s'était finalement épuisée toute la force qui lui restait. Elle revenait toujours à ses encouragements pour la suivre jusqu'au salon, pour un pas flageolant après l'autre jusqu'à ce meuble d'une forme allongée, cette promesse de repos. Elle revenait à ses traits marqués par la fatigue, par une période de privation qu'elle avait eu peine à imaginer, à sa main qui s'était accrochée à la sienne, qui ne l'avait pas lâchée une seule fois.
Elle en revenait à ce « regain » de sensations, ce « retour à la vie » qui avait marqué ce jour, son propre retour.
Tout continuait à lui sembler plus, elle ressentait tant de choses depuis.
« Au-... à plus tard, Chloé. »
Trop, avec trop d'intensité.
En revenant finalement aux dossiers étalés sur son lit, Chloé poussa un soupir las, tourna encore une fois le verre vide entre ses doigts, récepteurs de sensations intenses, comme le reste de son corps, de son esprit et son âme.
Elle rassembla ce capharnaüm de paperasses pour jeter le tout au pied du lit ; autant arrêter les frais pour aujourd'hui. Verre vide posé, lampe éteinte et couverture remontée sur son corps qui n'était plus seulement « sien » désormais, elle regarda les reflets lunaires à travers les tentures.
Deux semaines, seulement deux.
Les bras de Morphée l'entourèrent, Chloé priant éperdument pour d'autres bras autour de sa taille, d'autres mains sur son corps.
Elle ne pouvait qu'espérer mieux pour le lendemain.
Notes d'autrice :
Le prochain chapitre contera le premier POV de Lucifer et la première session Linda-Diable. Beaucoooooup de dialogues en perspective.
(je vais tâcher de m'y atteler ce soir déjà, mais je ne promets rien - Noël approche à grands pas !)
Merci d'avoir lu
(en français ou en anglas – hein, ilai ? XD)
