NA :
Merci EmilieKalin pour la vérification (la seconde en deux jours - vive Word, hein ?) Et merci à tous (tes) pour vos retours sur le dernier chapitre. Une bonne année aussi !
Le chapitre qui suit sera du POV Lucifer avec - encore une fois - un bon gros dialogue.
Bonne lecture !
Musique : Little for your lovin' (Electrifying mood) | Sonny Cleveland.
LE PIRE DU RESTE DE L'ÉTERNITÉ
6
§
Terre.
Enfer.
La consonance était harmonieuse, étrangement proche comme pouvaient l'être ces deux lieux sur le plan physique, géographique. Une tâche ardue que de cartographier l'Enfer, de tracer sa route de retour sur Terre. Quoique qu'une route céleste n'était pas terrestre – une autre consonance harmonieuse mais bien différente de ce que Lucifer avait expérimenté il y avait deux semaines.
Deux semaines terrestres.
Terrestre.
Terre.
Il pouvait encore sentir les forces brutes, chaotiques en de nombreux points, des différents plans traversés lors de sa remontée des Tréfonds. S'il roulait les muscles de ses épaules et ceux plus angéliques que diables y étant rattachés, le souvenir de sa traversée tordant sa chair tournait à l'instant présent. Poussant un soupir qui devint bien malgré lui un grognement d'inconfort, Lucifer regrettait presque son goût prononcé pour les costumes sur mesure ; ceux-ci n'étaient pas à la mesure d'éventuelles courbatures surnaturelles. Ce n'était rien ; peu cher payé pour retourner chez lui, pour rester auprès de Chloé, et cela même si ses ailes tardaient à guérir.
Pour être honnête, il se sentait bien, mieux qu'il n'avait espéré.
De sa troublante apathie en Enfer à son dynamisme débordant sur Terre, il ne semblait n'y avoir qu'un pas, qu'un prompt battement d'ailes. Lucifer n'aurait pu espérer mieux à la suite des explications agressives de Michael, accompagnées de celles du messager en titre de son Père, Gabriel ; un orateur servile mais dont la dissonance de comportement avait été bienvenue après les coups répétés de l'autre à son encontre. Tous ses frères ne pouvaient pas passer leur temps en sa compagnie à le passer à tabac pour le plaisir de l'acte, de mater le Mal Originel. Bien sûr, Lucifer n'avait jamais dit non à l'une altercation enjouée avec Michael auparavant. Quoiqu'il en soit, sa situation avait changé comme son appréciation de ces joutes fraternelles.
Pas comme cet endroit, cela dit.
Il s'approcha de la fenêtre et en écarta le store pour laisser entrer un peu de lumière dans la pièce. Lumière comme obscurité renforcèrent son sentiment. Il y avait une constance agréable dans cet endroit, sur Terre en général. C'était là que s'arrêtait la consonance terrestrio-infernale.
La Terre n'était pas l'Enfer. Leur différence était affaire de détails ; un exemple parmi d'autres était l'emprise du temps – son passage, comme ce fin trait de lumière escaladant le bureau, passant d'une photographie à l'autre, jusqu'au bord opposé. Le temps en Enfer était trop lent pour laisser la Lumière s'y imposer, elle ne s'y était jamais risquée, retenue derrière ces cieux uniformes de cendres.
Lucifer s'écarta de la fenêtre et fit le tour du bureau, s'arrêtant derrière le siège après que son regard eut été attiré par une photographie en particulier. Elle n'était pas grande, ni extraordinaire pour sa lumière ou encore sa composition. Non, sa particularité allait à un détail qui éveilla autant sa curiosité que sa perplexité. Sa main navigua sur le sourire de Chloé, léger, presque « forcé » comme il la surprenait à faire devant un suspect, un témoin pour lequel elle n'éprouvait que très peu de sympathie. Quoique cette expression semblait être de son fait, à voir son regard fixé sur lui, en train de converser avec Linda. Il aurait bien eu du mal à se rappeler le sujet de leur conversation comme la date où cette photographie avait été prise, à son insu de toute évidence. Jamais il ne se serait laissé prendre sous cet angle.
Jamais il n'aurait laissé Linda l'exposer ainsi, aussi peu à son avantage sourcils froncés, grimaçant pour une contrariété sociale oubliée. D'où pouvait venir cette photographie, ce besoin de l'exposer dans son espace de travail, au milieu d'autres – à la vue de ses patients, de ses collègues ou amis ? Il ne voyait pourtant pas d'autres représentations aussi « nettes » de ses patients.
Un détail de changement troublant.
Replaçant la photographie où il l'avait trouvée, Lucifer en tourna une autre à la rencontre timide des rayons du Soleil au travers des stores. Un autre détail de changement était la démonstration foisonnante de la toute nouvelle maternité de sa thérapeute. Il ne comprendrait jamais le besoin compulsif des parents terriens à étaler l'image de leur progéniture un peu partout. Murs, cadres, courts-métrages bercés de bave et de cris effroyables… l'invasion médiatique était insoutenable, incompréhensible. Linda n'y avait pas échappée. Elle était humaine après tout. Il savait aussi Amenadiel friand de l'éducation humaine dans son ensemble, même si ses doutes pour celle-ci avaient presque destiné Charlie à une élévation céleste avant l'heure. Une « dépression » céleste avant l'heure avait été forte à parier également. De ce changement, Lucifer ne pouvait que s'en féliciter. Il était vrai que l'éducation céleste et l'appréciation parentale, qu'il n'avait que rarement reçu lui-même - pouvait être préférable à cet étalage médiatique typiquement humain. Le dédain de ses proches en revanche… ce désintérêt tout aussi compulsif pour les uns et les autres, cette obsession à ne pas s'écarter de l'ordre établi par Dieu, à l'écarter lui sans remords – de cela, Charlie pouvait s'en passer.
Lucifer regarda plus attentivement la photographie.
Son neveu n'avait pas pris une ride. Bien sûr, il se doutait que les rides étaient affaire d'une mortalité plus avancée, que c'était affaire de mortels. Mortel, Charlie Luc Martin - et "Canaan" pour la supercherie passée de son aîné et l'administration terrestre - ne l'était qu'à moitié. Lucifer secoua la tête. Son pseudonyme n'était pas fait pour la seconde place, jamais il n'avait sonné aussi faux. Ce mot – mortel – sonnait faux, lui aussi. Les anges n'étaient mortels. Et pourtant, les anges saignaient, procréaient même. Surprenant comme le monde pouvait changer ses règles en l'espace de quelques années humaines. L'avenir montrerait jusqu'où s'arrêterait ce changement et où l'immortalité de son neveu, où sa divinité "génétique" débuterait.
Quoiqu'il en soit, rides ou pas rides, Lucifer s'était attendu à autre chose en revenant sur Terre. Certes, Charlie avait pris quelques centimètres, il n'était plus aussi chétif qu'à son dernier souvenir, mais il ne parlait toujours pas. Il émettait des sons étranges au mieux, aux notes aiguës et agaçantes chaque fois que Lucifer avait ouvert la bouche, pleurant avec plus de sonorité encore lorsque son oncle s'abstenait de parler pendant plus d'une minute. Lucifer avait dès lors été forcé d'écourter ses visites au minimum et trouver une alternative plus silencieuse pour ses retrouvailles avec son ancienne thérapeute.
D'où sa présence en ces lieux de si bonne heure, à chercher ces détails, preuves d'un réel changement entre son départ et son retour.
Six mois disséminés entre photographies, réagencement des meubles et de la décoration en fonction de la venue d'un seul être vivant bruyant et capricieux. La progéniture de l'inspectrice faisait figure de sainte en comparaison. Béatrice devait avoir changé elle aussi, quoique sa mère lui avait paru aussi radieuse qu'avant.
Lucifer ferma les yeux. Il repensa à leur dernière entrevue, à ce qu'il avait fait, ce qu'il ne pouvait s'empêcher de faire. Gabriel lui avait expliqué les effets d'une telle déclaration, de son appartenance corps et âme à une mortelle bénie par Dieu ; et même sans cela, Lucifer avait d'ores et déjà compris que quelque chose clochait chez lui. Depuis qu'il avait quitté Chloé sur ce balcon, depuis qu'il avait cessé de la toucher, de l'entendre, de la voir... il s'était senti "dépossédé". Cela n'avait pas été seulement une sensation, un sentiment de perte, de deuil ou il ne savait quoi d'autre.
Non. C'était différent.
Il s'était senti différent ; les démons l'avaient senti, l'Enfer aussi.
Lucifer avait dû évité plus de tentatives d'assassinat qu'à l'aube de son règne. Un quotidien monotone où ni le sang de ses ennemis, ni celui des traîtres et autres laquais cauchemardesques n'avaient pu remplir ce vide en lui. D'abord interprété comme une faiblesse par ses sujets, ce changement était devenu symbole de force, d'un respect craintif envers le Roi de l'Enfer. Il ne craignait rien, ne ressentait aucune pitié, aucune rage dont ses détracteurs auraient pu se servir contre lui. En cela, la prophétie devait avoir atteint sa pleine réalisation.
Car n'était-ce pas cela, "le Mal" ? Ne plus rien ressentir ?
Le Mal avait été libéré.
Lucifer fit quelques pas au centre du bureau, jusqu'à atteindre l'espace "thérapeutique" où il ne s'était plus assis depuis longtemps ; ses pas lui rappelant ceux sans but, sans envie, sans vie véritable entre les sombres colonnes de son Royaume.
Son Royaume.
Il passa sa main sur le tissu du fauteuil.
Son chez lui.
La consonance s'arrêtait là.
Ce vide avait pris fin à la seconde où Chloé avait ouvert la porte. Revoir son visage, ses yeux qui n'avaient pas pu atteindre les siens dans un premier temps et qui l'avaient ensuite trouvé ; cela avait été une explosion sans précédent. Il continuait de brûler ; pour un regard, un mot. Il craignait à nouveau, ressentait à nouveau.
Il ressentait tant de choses. Trop de choses. Mais elle l'aidait ; Chloé l'aidait à s'ancrer dans la réalité terrestre, à se soucier des détails. La bienséance en public, les mondanités avec l'inspecteur Crétin, avec le monde en général... quand elle ne l'entraînait pas plus profondément dans la tourmente de ses sens, quand elle n'en était pas directement responsable. Peut-être lui faisait-elle autant de bien que de mal ?
Si c'était effectivement le cas, peu lui importait jusqu'ici.
Elle l'aidait à "vivre" à nouveau.
La vie était un détail d'humanité. Lucifer l'avait perdu de vue, le regard du Diable était occupé d'autres choses en général, même dans ce vide de sentiments d'alors. Les principes et réactions humaines ; les réactions dans leur ensemble - c'était la raison de sa présence ici.
Il ne devait pas perdre de vue le plus important.
À présent assis, Lucifer n'eut pas à attendre plus de deux minutes avant que Linda ne franchisse la porte et ne le dépasse sans un regard vers lui. Il attendit qu'elle eût posé son sac sur le bureau avant de lui signaler sa présence.
— Je vous ai connue plus ponctuelle que cela, Docteur.
Linda se retourna si vivement qu'elle en fit tomber son sac, une partie de son contenu répandu sur le sol, un biberon vide roulant jusqu'aux pieds du Diable.
— Nom d— ! Lucifer !
— Est-ce un objet à dessein thérapeutique ? s'interrogea celui-ci après avoir pris le biberon, le tournant dans ses mains avec curiosité.
— Qu- Non, bien sûr que non. C'est celui de Charlie.
Linda peinait à reprendre son souffle. Elle s'agenouilla ensuite, ramassant ses affaires éparpillées sur le sol avec l'aide de Lucifer qui fut ravi de se défaire des miasmes baveux de son neveu. Il n'aurait jamais cru regretter à ce point le contact d'un embout humidifié entre ses mains expertes.
— Pourquoi l'apporter ici ? Il ne suit pas déjà une thérapie, si ?
— Mon fils n'a que six mois, Lucifer. Par conséquent, je doute qu'il soit déjà en âge d'exprimer des problèmes complexes comme j'en rencontre chez mes patients, répondit Linda avec une pointe d'exaspération dans la voix.
— Il est vrai que ces babillements incessants sont loin d'être "complexes".
— Que faites-vous ici, Lucifer ? demanda-t-elle une fois toutes ses affaires ramassées.
— Eh bien, j'ai cru comprendre que vous repreniez vos fonctions de thérapeute ce matin, enfin... dit-il après avoir consulté sa montre. En début de matinée, me semblait-il, mais j'ai pu me tromper.
Elle secoua la tête.
— Non, c'est exact. Je reprenais ce matin. J'ai juste... Je prenais un café avec Chloé et nous n'avons pas vu le temps passer.
Entendant le nom de l'inspectrice, Lucifer releva la tête.
— Oh le temps passe, je vous assure ! Contrairement à vous, je l'ai vu passer jusqu'à votre venue, Docteur. Mais s'il s'agissait de l'inspectrice, je ne peux pas vous en tenir rigueur.
Il sourit, poursuivant ;
— Il devait sûrement s'agir d'affaires urgentes, n'est-ce-pas ?
Posant une seconde fois son sac sur le bureau, Linda se tourna vers lui, étudiant son expression avec retenue. Finalement, elle pinça brièvement les lèvres, plissant les yeux la seconde suivante.
— Vous savez, il y a une règle commune aux discussions entre filles et mes discussions professionnelles.
— Vraiment, et quelle est-elle ? s'enquit Lucifer.
— "Pas de commentaires", dit-elle avec un sourire.
Lucifer fronça les sourcils, surpris par son refus. L'inspectrice avait été un sujet pour le moins fréquent, pour ne pas dire "constant", dans leurs conversations professionnelles ; il avait donc du mal à comprendre ce qui la poussait à garder secret le contenu de cette conversation-ci. Le sourire de Linda s'élargit.
— Vous vous inquiétez de ce que Chloé a pu me dire sur vous, je me trompe ?
— Je...
— Pourquoi ne pas parler de cela directement avec elle ?
Lucifer secoua la tête. Il fit ensuite quelques pas pour se redonner une contenance ; contenir ce qui lui arrivait, ce qui leur arrivait à tous les deux, semblait parfois impossible. Il n'y arrivait qu'en se remémorant les paroles de Michael.
"Ne prends pas trop tes aises, Lucifer."
Il s'éclaircit la voix.
— Ce n'est pas à l'ordre du jour, Docteur. Nous avons un meurtrier à attraper, d'où ma présence aussi matinale - je ne dispose que d'un laps de temps limité pour faire renaître ma thérapie de ses cendres.
Ce fut au tour de Linda de froncer les sourcils, suivant Lucifer jusqu'à hauteur de la table basse.
— "Faire renaître" votre thérapie ? répéta-t-elle tandis qu'il prenait place dans le fauteuil.
Il hocha la tête.
— Vous aviez raison, Docteur. Le pardon, la guérison de soi, me purger de toutes ses pensées négatives à mon propos ne peut pas se faire en une nuit. Tout le monde sait que je ne suis pas du genre à hâter les choses, hm ? C'est plus le genre de mon Père, à vrai dire. Il a été aussi prompt à me faire chuter des Cieux qu'à éjecter mon diabolique postérieur du trône sous prétexte de ma mort imminente...
— Mort imminente ? répéta Linda avec inquiétude. Vous avec omis ce détail la dernière fois que nous nous sommes vus chez moi.
— Il était inutile d'en parler. Comme vous pouvez le voir, je me porte à nouveau comme un charme !
Linda prit place à son tour, définissant le début d'un professionnalisme qui lui avait autant manqué que la normalité de leur échange. Il n'y avait pas grand monde à qui parler en Enfer, hormis soi-même et ce n'était jamais bon signe. Les conversations unilatérales manquaient de spontanéité, d'inattendu pour une raison évidente. De plus, Lucifer n'avait pas pour habitude de partager ses pensées avec ses généraux.
L'Enfer n'était pas fait pour cela.
Linda croisa les jambes sans cesser de le regarder.
— Mais vous en parlez maintenant, aussi inutile que cela puisse vous sembler. Ce qui me ramène à ma précédente question ; pourquoi ne pas m'en avoir parlé chez moi ? Vous êtes revenu depuis deux semaines et c'est bien la première fois que vous partagez des informations concrètes sur votre état physique et psychologique avec moi.
Elle leva les mains brièvement avant de les joindre sur son genou.
— Vous n'avez même pas pris rendez-vous.
— Pas besoin de cela, Docteur, dit Lucifer. Je vous savais libre comme l'air ce matin. Vous l'êtes encore pour une vingtaine de minutes ; ce qui nous laisse tout le temps de renouer des liens patient-thérapeute.
Elle le dévisagea.
— Ça a un côté assez... flippant.
Il écarta sa remarque d'un sourire aimable, continuant ;
— Et en ce qui concerne ma présence ici aujourd'hui et pas avant... eh bien, nos séances ont toujours fait montre de davantage de résultats que ces discussions entre "amis".
— C'est pour cela que vous évitez les discussions entre "amants" ? demanda-t-elle alors.
Il ne dit rien dans un premier temps. Amants... Il n'avait pas eu d'amant ou d'amante depuis un long moment, d'une part parce qu'aucune de ses anciennes conquêtes ne présentaient suffisamment d'intérêt pour "discuter". Lui-même n'avait jamais suscité cette envie chez ses compagnes et compagnons d'un soir.
Une histoire sans lendemain.
À quoi bon discuter là-dessus ?
D'autre part... Eh bien, il se sentait différent auprès de Chloé. Les choses se passaient différemment pour lui, non pas qu'il y comprenait grand-chose jusqu'ici. Il n'avait pas changé son mode de vie pour Ève, peut-être parce qu'elle s'y était engouffrée tête la première mais ce n'était qu'une supposition.
— À quel amant faites-vous référence ? demanda-t-il à son tour, intrigué. Si vous voulez parler d'Ève, je n'ai pas eu le plaisir de la revoir dep—
Linda secoua la tête.
— Je parle de Chloé, Lucifer.
Il se redressa, frottant distraitement ses mains sur ses cuisses.
— Oh. Bien sûr, bien sûr. Pardonnez ma méprise, Docteur. Je croyais que nous parlions d'amants, pas de l'inspectrice.
— Vous ne voyez donc pas Chloé comme votre amante ?
— Je...
Il inspira.
C'était différent.
— Le terme amant implique un rapprochement plus "charnel" que ce que nous avons partagé dernièrement. Nous ne le sommes donc pas encore... à proprement parler.
— Et qu'avez-vous partagé jusqu'ici ?
Lucifer sourit à Linda après s'être calé plus confortablement contre le dossier du fauteuil. Le tissu et la rigidité du coussin compliquait l'appréciation du terme, cela dit. Quoique la tension soudaine de Lucifer s'y confondait parfaitement.
— Vous le savez, Docteur.
Cette dernière se pencha en avant, insistante comme toujours, comme il l'avait craint. Comme il l'avait espéré, d'un certain point de vue. C'était lui qui était venu à sa rencontre, non ? À la rencontre de cette dissonance terrestrio-infernale.
— J'aimerais l'entendre de votre bouche, malgré tout.
— Friande de détails scabreux, hm ? rétorqua-t-il, la tension étirant son sourire en une mascarade joviale.
Linda attendit sans un mot, insensible à son tour de passe-passe. Elle ne lâcherait rien. Soupirant, Lucifer détourna le regard.
— Fort bien, nous... Nous avons avoué nos sentiments l'un pour l'autre avant mon départ. Et depuis mon retour, nous- je l'ai embrassée. Une seule fois ; c'était hier. Plutôt la seconde fois, si l'on tient compte de celui échangé sur mon balcon.
Linda fronça les sourcils, cela dura une seconde, avant qu'elle n'affiche à nouveau une expression neutre, attentive.
— Et c'est tout ? Pourquoi ne pas avoir...
Elle chercha une formule polie.
— ... sauté le pas ? D'après ce que vous nous avez dit, à moi et à Amenadiel, votre retour n'est pas fait pour durer, alors... Je veux dire, après ce que vous avez traversé tous les deux, il serait parfaitement compréhensible de vouloir passer à la vitesse supérieure.
— Comme je vous le disais plus tôt, le Diable sait prendre son temps ; non pas que je vous l'apprenne, mh?
Elle toussota, les joues rosies par l'embarras.
— Je sais, mais le "temps" vous est compté, encore une fois. Et il s'agit également d'une très longue séparation. Je me doute que le temps passé là-bas était plus conséquent que le nôtre... Malgré tout, Chloé ne vous a plus vu depuis six mois terrestres.
Elle haussa les épaules.
— Combien de temps était-ce pour vous, Lucifer ?
Ce dernier ferma le poing sur sa cuisse droite.
— Suffisamment, Docteur.
Percevant le sujet comme délicat, elle n'alla pas creuser plus loin. Elle lui offrit un sourire rassurant qui détendit les jointures de ses mains.
— Et...
Elle hésita.
— Avez-vous eu recours à quelques "distractions" ?
Ceci aussitôt dit, elle leva une main vers lui, le rassurant sur le négatif qui pouvait résulter de sa réponse éventuellement positive.
— Ce qui ne serait pas un mal en soi, Lucifer. Tout le monde peut comprendre cela, Chloé aussi ; j'en suis persuadée. Je vous le répète, il s'agit là d'une très longue séparation. Tout portait également à croire que vous resteriez là-bas pour... pour toujours.
Les derniers mots furent prononcés avec difficulté et Lucifer la dévisagea, se demandant si elle n'avait pas contracté une quelconque maladie infantile auprès de sa progéniture. Avec ces biberons suspects disséminés un peu partout dans sa maison... À quoi d'autre pouvait être due cette nuance dans son intonation, sinon ?
Sa réaction étrange mise à part, il réfléchit à ce qu'elle venait de mettre en avant.
Distractions...
Le temps passé en Enfer avait été long, "suffisamment" long comme il venait de le dire, pour que les années, les décennies et de plus longues périodes se mélangent entre elles ; au point qu'il peinait encore aujourd'hui à y définir le milieu de l'exacte fin de son calvaire. Fort était à parier que ces souvenirs emmêlés résultaient de cet état second s'ensuivant de sa longue, indubitablement longue, séparation d'avec l'inspectrice. Il avait rassuré cette dernière sur les effets indésirables qu'elle aurait à supporter, mais lui-même avait encore du mal à s'y faire.
Comment vendre un produit auquel on ne croyait pas ?
Plus il réfléchissait, plus le vide s'imposait à sa réflexion assidue sur le propos, qu'il savait pourtant large et variée en temps normal. L'Enfer n'était certes pas la Terre, ce genre de distractions y résonnait équitablement. Peut-être plus "vif", plus "brut" dans l'un que dans l'autre, mais c'était affaire de détails encore une fois.
Il offrit un sourire à sa thérapeute, amusé par ses insinuations qui n'avaient, à sa grande surprise, pas lieu d'être.
— Des distractions... Je ne peux pas vous blâmer pour vos présentes présomptions, Docteur ; répondit-il sans se départir de son sourire. Tout le monde connait ma réputation, comme vous dites.
Elle se redressa, intriguée.
— Alors, vous n'avez pas...
En lieu et place d'expressions tendancieuses, Linda fit un vague mouvement d'épaules qu'il interpréta comme volontairement suggestif. Tant de manière et de maladresse pour un acte naturel et distrayant, justement. Lucifer rit, secouant la tête.
— Je n'ai pas, en effet.
— OK.
Elle hocha la tête. Encore une fois, perplexe et silencieuse. Encore une fois, maladroite et polie. Le silence fut de courte durée.
— OK, répéta Linda, le front plissé. Pourquoi ne vous êtes-vous pas... ?
Ses mains bougèrent sur son genou, ses doigts tendus puis repliés avec cette suggestion implicite, doigtée en sa direction. Amusé, Lucifer arqua un sourcil et demeura silencieux. Le dirait-elle clairement ou allait-elle le mimer à présent ? Son sourire s'élargit, son rire se répéta.
Comprenant qu'il ne l'aiderait pas, Linda reposa ses mains sur ses genoux avec un bruyant soupir.
— OK, Lucifer - vous voyez parfaitement ce que je veux dire !
— J'aimerais l'entendre de votre bouche, Docteur, rétorqua ce dernier.
Elle secoua la tête, soupirant encore.
— Ce n'est pas un jeu, Lucifer.
— Beaucoup prôneraient le contraire et moi le premier. Et puis... N'étions-nous pas occupés de mes possibles distractions, mh ? appuya-t-il d'un sourire éclatant.
— Je sais ce que vous faites.
— Attendre que cette dénomination distractive sorte de votre bouche, peut-être ?
— Vous essayez de me distraire.
Il se tut, son sourire s'affaissant d'un centimètre.
— Eh bien, nous discutons de distractions.
— Nous discutons avant tout de votre relation avec Chloé, Lucifer ; pourquoi voulez-vous éviter le sujet ? Vous regrettez votre comportement en Enfer, peut-être ? Je vous le répète, elle pourra comprendre—
Il rit de sa méprise, ses mains jointes dans la tension qui remontait lentement vers ses avant-bras. Elle s'entendait déjà dans sa voix sans dominer totalement ses pensées. De pensée, il n'en avait qu'une dominante ; il n'y avait rien à comprendre.
— Pour regretter il faut avoir commis un acte jugé mauvais, Docteur ; coupa court Lucifer. Mauvais ou non, il n'y a eu aucun acte en ce sens, je peux vous l'assurer.
— Pourquoi ça ?
— Je ne pouvais pas.
— "Pouvais" ? Ou... "voulais", Lucifer ? insinua sa thérapeute.
Ce dernier ouvrit la bouche, assuré de savoir la réponse qu'il pouvait l'être de son souffle expiré par ses poumons. Mais l'assurance fit place au doute, à l'étonnement ensuite. Il... Il ne...
Lucifer cligna plusieurs fois des yeux, la bouche entrouverte, les mains serrées par cette saisissante incertitude.
— J-Je...
Son regard croisa celui de Linda.
— Je n'en sais rien.
Éprouvant subitement le besoin de bouger, Lucifer écarta ses mains de son pantalon et les appuya sur le coussin inconfortable en-dessous de lui. Il haussa les épaules, bougeant mais ne ressentant nul soulagement intérieur.
— Je... Peut-être... Peut-être les deux ? répondit-il enfin.
Le doute s'était maintenant niché dans son timbre de voix d'ordinaire si harmonieux.
D'ordinaire, il savait ce qu'il voulait. Il ne se préoccupait que de cela, son désir. La permission... C'était l'affaire de son Père. Il n'y avait pas de "permission" dans le désir de la chair, tout était affaire de désir - une envie mutuelle, parfaitement équilibrée et nourrie à satiété. Et le Diable s'y connaissait en gloutonnerie, comme pour le reste, comme pour tout ce qui était affaire de désirs.
Mais maintenant...
Maintenant, c'était différent. C'était la même chose.
Permission et désir.
C'était la même chose.
Il l'avait expérimenté, pas plus tard qu'hier après-midi, avant de quitter Chloé. Il s'était questionné sur ce qu'il pouvait désirer, ce qu'elle lui permettrait d'exprimer. Ce qu'elle désirait, ce qu'elle permettait... Cela l'obsédait depuis son retour. Lucifer avait toujours été soucieux de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle apprécierait ou non, mais jamais à un tel niveau d'intensité.
Il s'y perdait presque lui-même.
Il se sentait perdu.
— Nous ferions mieux de couper court, Docteur. Votre prochain rendez-vous ne devrait plus tarder... lâcha-t-il en faisant mine de se lever.
Il avait besoin d'air, d'autres choses que ce fauteuil, que le regard de sa thérapeute sur lui et cette dissonance qui le prenait à son propre jeu. Il avait voulu ressentir, se détacher de l'Enfer, se détacher de cette dissonance ; il n'avait pas encore compris qu'elle n'était pas affaire de détails physiques. Elle était ses pensées, ses sensations.
Lucifer dissonait.
— Je peux le faire patienter quelques minutes de plus, ce n'est pas grave ; para facilement Linda.
Elle le regardait encore, l'analysait de part en part.
— Pourquoi réagissez-vous ainsi ? s'enquit-elle.
— N'en avez-vous pas assez de poser toujours les mêmes questions, Docteur ? s'agaça Lucifer, la mâchoire serrée.
— Peut-être vous paraissent-elles identiques parce que, au fond, vous connaissez déjà la réponse ? insinua Linda avec un sourire en coin. Pourquoi ? Pourquoi rester en "retrait" à l'aube de cette toute nouvelle étape dans votre relation ? Pourquoi perdez-vous du temps ainsi ?
Enfin, une autre question supplanta cette succession de "pourquoi".
— Vous n'êtes plus attiré par elle, peut-être ?
Il la fixa comme s'il lui était subitement poussé une seconde tête.
— Ne soyez pas ridicule, Docteur.
— Je le serais moins si vous m'aidiez à comprendre, Lucifer. Pourquoi vous retenir ?
— Ce n'est pas le cas, la contredit-il avec une intonation plus agressive. Je l'ai embrassée ! Je n'ai pas pu me retenir, même avec toute la volonté dont je suis capable - et croyez bien qu'elle est infaillible -, je ne parviens pas à me retenir d-de...
— De quoi ?
— De vouloir plus !
Les épaules de Lucifer s'affaissèrent au même titre que sa tête, lui-même en proie à des sensations incontrôlables. Chloé n'était même pas dans la pièce et il—
Bloody Hell...
Était-ce cela ; une romance pré-pubère exacerbée ?
Il était le Diable, par tous les—
C'était indigne de lui, de Chloé.
— Vouloir plus est parfaitement normal, Lucifer ; tenta de le rassurer Linda, bien que ses mots ne parviennent pas à écarter son regard tourmenté de la moquette.
— Vous vous trompez.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est différent, je me sens différent... et ça ne me plaît pas.
Il l'entendit bouger, trouver une position plus confortable sur son siège. Lucifer se passa une main sur le visage tout en se redressant, et en prenant grand soin de ne pas regarder Linda directement dans les yeux.
— Préfériez-vous ressentir ce que vous ressentiez pour Ève à la place ? Ou pour n'importe quel autre amant ou amante de votre vie ?
Lucifer prit une seconde pour y réfléchir. Ce qu'il avait ressenti pour ses amants n'était pas grand-chose, peut-être un semblant de... tendresse ? Ils ne discutaient pas, peu de choses pouvaient donc en sortir, si ce n'est les cris et expressions d'extase de l'un et l'autre. Il n'était pas certain que le terme soit approprié aux vues de leurs activités. Comme ils l'avaient tous si bien dit à l'inspectrice deux ans plus tôt ; ce n'était que du sexe.
Que du sexe.
Et Ève ?
Cela avait été plus, plus que pour ses amants mais moins que ce qu'il avait espéré. C'était moins que ce qu'il ressentait pour Chloé. Après tout, rien de différent ne pouvait naître quand, l'un comme l'autre, ils s'étaient accrochés à leur passé respectif. Ève ne pensait qu'à lui "convenir", qu'à son "ancien petit ami" et Lucifer ne pensait qu'au Mal incarné qu'il représentait pour Chloé. Et aujourd'hui, tout était "plus" la concernant. Toujours plus, à l'encontre du vide qui l'avait frappé net en reprenant place sur le trône.
Il se frotta les doigts, secouant la tête doucement.
— Non.
Leurs regards se croisèrent. Linda hocha la tête, compatissante.
— Le changement est une chose effrayante, Lucifer. Il l'est d'autant plus quand l'on est sur le point de passer une étape significative dans sa relation avec l'autre. Vous vous êtes avoués vos sentiments, vous avez accepté ceux de Chloé pour vous et elle les vôtres. C'est une étape importante, merveilleuse.
Il tiqua, elle le remarqua.
— Vous ne diriez pas que cette étape a été bénéfique pour vous deux ?
— Et où l'aurait-elle été, Docteur ? répliqua Lucifer. En Enfer ? Entre les manipulations de mon Père ?
Il lâcha une exclamation amère.
— J'ai essayé de m'en convaincre comme vous, j'ai vendu la promesse d'une "chance" à Chloé alors que je n'y vois qu'une malédiction. Nous sommes maudits, elle et moi, ensemble pour le pire du reste de l'Éternité !
— Ok, souffla Linda, la mine soucieuse. C'est... C'est une façon de voir les choses, je suppose. Le plus mauvais côté des choses.
— Comment pourrais-je les voir autrement qu'en mal ?! Chloé et moi sommes désormais liés l'un à l'autre sous prétexte que mes émotions s'imposent littéralement à moi. Je l'ai condamnée à m'aimer en dépit de ce que je suis, en dépit du fait que je doive partir diriger cet amas abrutissant de terreur et de tourments en échange de quelques m—
Lucifer se tut, serrant les poings sur ses cuisses, la respiration sifflante, le cœur enhardi par ses sentiments exacerbés. Peste soient son Père et sa Mère de les avoir créés ainsi, incapables de vivre la liberté pour ce qu'elle était vraiment, même ses revers les plus brutaux. Il aurait pu être libre de ne jamais revenir, libre de laisser Chloé vivre sa vie d'humaine comme avant.
Comme s'il n'avait jamais existé.
Il n'existait pas. Ce qu'il était n'avait d'existence qu'aux côtés de Chloé, aucun équivalent n'existait ailleurs qu'ici, sur ses lèvres tremblantes contre les siennes, sur sa peau, son odeur, ses yeux qui asservissaient ses autres sens.
— Elle vous aime, Lucifer. Elle a choisi de vous aimer, dit Linda.
— Vraiment ? demanda-t-il, désespéré d'y croire. Comment pouvez-vous en être aussi sûre, Docteur ?
Il secoua la tête, serrant ses mains à s'en arracher la peau s'il avait été mortel.
— La prophétie, les schémas d'Uriel qui se sont vérifiés dernièrement, la nature miraculeuse de Chloé... Je— J'ai dit à Chloé que c'était un schéma, une sorte d'avenir possible mais...
Il lâcha un profond soupir.
— Mais plus j'y réfléchis et plus tout m'apparaît comme méticuleusement planifié depuis le début.
Michael n'avait pas paru ravi de le remplacer, mais cela ne voulait pas dire qu'il en était de même pour leur Père après tout. Si Dieu avait béni les parents de l'inspectrice pour qu'elle croise un jour sa route, pour qu'elle le change comme personne ne l'avait changé auparavant, pour en venir à lui déclarer un sentiment sur lequel il n'avait aucun pouvoir, pour lui soumettre son libre-arbitre sans concessions...
Tout cela pour remettre Lucifer sous Sa coupe ?
Sans conteste, Dieu était obstiné dans son genre. Le Premier du genre.
— C'est une possibilité, admit sa thérapeute. Et vous savez aussi que Dieu n'est pas responsable de ce qui vous arrive, nous en avons déjà parlé.
— Parler n'est pas prouver, grommela Lucifer, la mine sombre.
— Et vous convaincre d'une possibilité n'est pas... mentir ?
"Je sais aussi que c'est un mensonge, la plus grande supercherie qui berce ma vie depuis... aussi loin que je m'en souvienne."
— Peut-être qu'Il n'a rien à voir avec ce qui arrive, poursuivit-elle sans lui laisser le temps de répondre, ni de réfléchir. Peut-être que vous avez réellement "choisi" ce schéma avec Chloé ? Et vous savez que rien n'est inéluctable dans la vie ; vous avez empêché les démons de venir sur Terre quand la prophétie de Kinley annonçait le contraire...
— Et pourtant me voilà, Docteur ; dit Lucifer en écartant les bras avec une expression moqueuse, résignée. Sur Terre, loin de tous ces démons, de tout ce Mal à libérer !
Linda se tendit instantanément.
— Mais vous disiez qu'une rébellion n'était plus à craindre ; que Charlie n'avait plus à craindre d'ê-être… s'inquiéta Linda, prête à sauter de son siège pour courir jusqu'à chez elle.
Au lieu de cela, elle serra ses doigts sur sa cuisse, jupe et chair auraient pu ne faire qu'un. Elle le dévisagea, son expression déchirée par une émotion qui le mit grandement mal à l'aise. Était-ce ainsi qu'un parent aimant se comportait, un comportement normal ?
Chloé lui en avait touché deux mots, mais il n'y avait jamais prêté foi à ses convictions.
Pourtant, Béatrice était heureuse, elle semblait l'être.
Parce que Chloé se jetterait corps et âme contre une armée de démons pour la protéger ? C'était ce que Linda semblait sur le point de faire, sur l'instant.
— Y-a-t-il un risque ? lui demanda-t-elle.
Bien sûr qu'il y en avait un ; il n'était plus en charge. Michael avait sa façon de faire, et fort était à parier que ses frères et sœurs lui viendraient davantage en aide qu'à lui si la situation venait à s'envenimer. Hormis cela, Lucifer savait son frère épaulé de son amie la plus fidèle là-bas. Elle ne laisserait pas un seul démon franchir les portes sans les éclabousser de leurs entrailles.
Elle n'était pas la mère de Maze pour rien.
Lucifer se garda bien de répondre en toute franchise. Il se rapprocha de la vérité, autant qu'il le pouvait sans se souiller de mensonges.
— Je ne pense pas que l'on risque grand-chose avec Michael à la tête de l'Enfer, mais je serais rapidement de nouveau en charge pour écarter le moindre risque. En attendant, vous savez que je suis là pour veiller sur mon neveu ; sur vous tous.
Il lui sourit.
— Et je doute que Maze, ou mon frère, laisserait quiconque s'en approcher depuis le dernier incident. Vous pouvez vous détendre, Docteur. L'Enfer est sous bonne garde. Je… Ne prenez pas mes doutes pour argent comptant.
Ces mots dits, Lucifer fronça les sourcils. N'était-ce pas exactement ce qu'il était en train de faire ?
L'enfonçant plus profondément dans son trouble, ses paroles eurent néanmoins l'effet escompté sur Linda qui se détendit de façon significative ; elle semblait près de la crise de nerfs, à déchirer ses vêtements, jusqu'aux nerfs de ses cuisses tremblantes.
Elle pinça les lèvres, tapotant sa main gauche sur sa droite ; inspirant profondément.
— OK. R-Restons sur votre problème, en ce cas. Essayons de voir les choses sous un autre angle... Vous dites que Dieu vous a volontairement poussé dans les bras de Chloé et inversement ?
— Je n'aurais pas mieux résumé la situation, approuva Lucifer.
— Et maintenant, Il vous obligerait à.… garder vos distances avec elle ? Parce que c'est ce que vous faites depuis deux semaines, si j'ai bien compris. Et cela, tout en vous ayant manipulé pour revenir sur Terre ? Vous ne trouvez pas ça contradictoire ?
Lucifer avait cessé d'écouter passé la première insinuation de sa thérapeute.
— Je ne garde pas mes distances, je l'ai em—
—...brassé, je sais ; termina-t-elle, le front plissé.
Elle haussa les épaules.
— Vous et moi savons que votre expérience en matière de sexe est inversement proportionnelle à votre retenue, Lucifer. Ce n'est qu'un baiser, un seul, sur tout ce que vous auriez pu faire avec elle depuis votre retour. Ce qu'elle voudrait probablement faire avec vous ?
Il la dévisagea sans un mot, en proie au doute.
Peut-être.
Peut-être que son Père n'y était pour rien, qu'Il n'était pas plus responsable que n'importe qui d'autre. Peut-être que c'était effectivement une "chance". Mais qu'était-ce donc alors ? Cette... cette frénésie incontrôlable, cette retenue qu'il n'avait de cesse d'échanger contre ses propres envies ?
Son cœur, son âme appartenait à Chloé.
C'était au-delà d'une banale déclaration dégoulinante de tendresse humaine, c'était au-delà de tout, même de sa compréhension.
— Vous choisissez de ne pas presser les choses, autant que Chloé ; continua Linda, prenant son silence pour un assentiment. Vous avez le choix. Et l'explication à votre présente agitation est la base de ce choix, Lucifer.
Linda sourit.
— Une idée de ce que cela pourrait être ?
— Un instant, Docteur ; intervint Lucifer en levant la main, son expression éclairée par une réalisation soudaine. Vous dites que j'ai le choix, autant que Chloé...
— C'est ça.
— Et donc, que ce qui nous arrive n'est qu'une expression de ce choix, de nos choix récents dans l'évolution de notre relation.
Elle sembla sincèrement impressionnée. Ce n'était pas la première fois qu'elle le surprenait à réfléchir, si ? Il avait vraisemblablement plus de jugeote que ses autres patients, si elle se laissait impressionnée par si peu de sens commun.
— C'est très bien résumé ! le félicita-t-elle, ravie. Et votre conclusion ?
Lucifer se leva, marchant jusqu'à la fenêtre, revenant devant la table basse en quelques secondes de temps. Son visage s'illumina à chaque nouveau pas, chaque nouvelle succession de pensées logiques dans son esprit. Il avait eu raison de se tourner vers sa thérapeute aussitôt que l'occasion s'était présentée à lui.
C'était l'une des humaines les plus sensées qu'il avait rencontré. Avec Chloé.
— Ma conclusion, c'est...
Elle le scruta avec un mélange d'appréhension et d'espoir, penchée en avant, vers lui et ses mouvements à l'autre bout de la table.
— C'est que... ? dit-elle en haussant les sourcils.
— C'est que j—
— Que vous avez peu— ?
— ... que je peux changer la donne ! s'exclama Lucifer avec triomphe. Je dois amener Chloé à faire le bon choix.
Linda lui avait pointé la plus importante dissonance dans leur présente situation. Tout était affaire de détails. Lucifer n'avait jamais eu le choix ; il était né soldat, serviteur, esclave des Plans de son Père, des schémas possibles intrinsèquement lié à son immortalité et le sens profond de ses décisions sur ses capacités physiques comme psychiques.
Mais Chloé...
— Chloé est la seule capable de me changer, elle est la base de tous ces sentiments. Mais si j'arrive à la convaincre de changer ses sentiments à mon égard, je pourrais peut-être la libérer de mon emprise, je pourrais retourner en Enfer et la laisser vivre sa vie !
Il se frotta le menton.
— Ou vous pourriez simplement... lui parler ? suggéra Linda, silencieuse depuis une minute. À cœur ouvert ?
— Oh nous allons parler !
Le sourire de Lucifer s'élargit à mesure qu'un plan se formait dans son esprit.
— Nous allons avoir une discussion entre "amants", comme vous me l'avez si judicieusement suggéré. Merci infiniment pour votre aide, Linda.
Il consulta sa montre, conscient de son retard. Il ne devait pas plus tarder s'il voulait mettre son plan à exécution dans les plus brefs délais. Pour cela, un petit détour serait nécessaire. Chloé risquait de ne pas apprécier mais n'était-ce pas le but de tout son stratagème ?
Il prit congé auprès de son amie et thérapeute d'un hochement de tête, déjà devant la porte.
— Au plaisir, embr— tapotez la tête de Charlie pour moi.
Lucifer entendit Linda marmonner quelque chose en passant la porte de son bureau.
— Plus qu'une nuit, en effet...
Elle poussa ensuite un profond soupir, mais il ne s'attarda pas là-dessus ; ses pensées uniquement occupées de la meilleure façon d'amener l'inspectrice à renoncer à son emprise sur lui et le laisser sonner juste jusqu'à la Fin des Temps.
Il serait seul à nouveau.
Mais mieux valait une consonance solitaire qu'une autre malheureuse dissonance contre ses lèvres.
NA :
L'enquête reviendra mettre son grain de sel dans le prochain chapitre (avec Chloé évidemment et nos autres persos favoris :D )
Merci d'avoir lu ce nouveau chapitre :3
Bis (pas de date prévue pour la suite, comme d'hab au feeling)
