NA :

Merci EmilieKalin pour la correction :3 et merci à 'Guest' (-":J'aime beaucoup ton style. J'ai hâte de lire la suite. Merci pour ces bons moments) pour ta review. Ravie que tu passes un bon moment avec cette histoire. Merci à tous ;)

Musique - Tell you about it (War Hall)


TON JEU, TES CHOIX

7


Passé onze heures, Chloé passa la porte du labo avec un soupir bruyant et l'expression morose. Son souffle aurait pu à lui seul faire trembler les murs et briser les lentilles du microscope d'Ella.

Cette dernière abandonna son outil de travail pour la dévisager.

— Hey, Decker. Pourquoi cette tête d'enterrement ?

Chloé posa la pile de dossiers sur le coin de la table, ceux-ci bruitant leur inutilité. Elle secoua la tête, soupirant à nouveau.

— Cinquante, dit-elle, irritée. Cinquante témoins potentiels sur les lieux du crime, au centre pour jeunes et ses environs et pas un... pas un seul d'entre eux n'a pu me dire quoi que ce soit d'intéressant sur la victime ! C'est pas croyable !

Le tas de dossiers n'aurait plus été que braises si ses yeux avaient pu brûler. Refrénant son envie de rassembler les feuilles et d'en faire des confettis, Chloé s'assit sur le tabouret libre près d'Ella, soudain épuisée par l'ampleur de la tâche qui l'attendait. Ampleur, vide sidéral... Le vide n'était jamais minimaliste et dans son cas, eh bien, disons qu'il n'était pas prêt de se désemplir de sitôt.

— Je peux pas dire que je sois surprise. Il s'est passé pas mal de temps avant qu'on ne s'occupe de cette dame, dit Ella, posant lunettes et jetant ses gants dans la poubelle jaune. Le temps qu'il faut pour se désintéresser des plus importants détails.

Ella avait raison. Nombres d'indices avaient été perdus entre l'heure présumée de la mort et l'intervention des forces de police sur les lieux. Tout de même... Peu d'indices ne voulaient pas dire "pas d'indices du tout". Ce n'était pas sa première enquête, sa première victime en pleine rue, aux conditions d'investigations exécrables d'entrée de base. Il y avait toujours quelque chose à exploiter, un détail, un lien.

Il ne se montrerait pas facilement, voilà tout.

Il était là, pourtant.

Chloé hocha la tête.

— Je suis certaine qu'un de ces gamins a vu quelque chose. L'ennui c'est que je n'ai rien, aucun élément, aucun moyen de pression pour les faire parler.

L'avocat avait balayé ses deux seuls éléments d'un sourire moqueur dès le premier entretien. De l'eau sur une route ? Une croix ?

"Vous cherchez un suspect ou seulement une raison de nous faire perdre notre temps à tous, Inspectrice ?"

Elle avait été étonnée d'avoir en face d'elle un défenseur chevronné, connaissant les faibles moyens financiers du centre pour jeunes. Peut-être exerçait-il gratuitement, pour une cause qui le touchait personnellement ? Ce genre d'abnégation était rare de nos jours, rare mais pas inexistante, Dieu merci. Chloé aurait volontiers applaudi ses efforts s'il ne lui mettait pas tant de bâtons dans les roues.

Elle était dans un cul-de-sac et ne parvenait pas à s'en sortir seule.

Charlotte l'aurait bien aidée à débloquer les choses, à passer cette barrière impénétrable forgée par l'avocat du centre, ce Ryan Bartson. À cette pensée, Chloé sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Cela ne faisait qu'un an, mais semblait tellement plus. Un malaise la prit. Elle n'avait de cesse de penser au départ de Lucifer, passé comme à venir - de penser à la possibilité d'un départ définitif, vraiment définitif cette fois. Mais elle ne pensait pas à son retour comme elle devrait.

Il était revenu.

Que ce ne fusse que pour une seule fois ou non, c'était une fois de plus que Dan n'aurait jamais.

Voilà ce qui était "vraiment définitif".

Chloé inspira, regarda brièvement vers le plafond.

Mais Charlotte était en paix. Et peut-être qu'un jour Dan la rejoindrait ; ça ne dépendait que de lui au fond. De sa culpabilité.

Et pour moi ?

Que se passerait-il, passé son trépas ? Lucifer n'avait jamais douté de sa place au Paradis - cette "Cité d'Argent", comme il l'appelait. Elle se demandait souvent si la dénomination reflétait la réalité. Après tout, celle du Diable prêtait à confusion la plupart du temps. Le Diable, justement : celui à qui elle était désormais liée, de la plus inédite des manières, même si racontée, contée, mythifiée depuis plusieurs siècles.

Perséphone, Reine de l'Enfer.

Chloé Decker, partenaire du Diable.

Aurait-ce une influence sur sa destination finale ?

Elle se remémora les mots de Lucifer.

"Jamais. Je mourrai avant que cela n'arrive, Chloé."

Noble sacrifice qui faisait battre son cœur plus fort à son insu, mais… ce n'était pas un non. Ce n'était pas sûr, s'il avait juré faire tout pour l'empêcher. Rien n'était sûr. Elle ne reverrait peut-être jamais Charlotte là-haut, ni son père.

"Pas étonnant que votre père soit aussi fier de vous."

Fier...

Elle devait faire peine à voir, de là-haut, de son point de vue - à chercher à l'aveuglette ce coupable, à chercher un prétexte pour accuser l'un de ces gamins d'un crime atroce. Aucun n'avait eu une vie facile jusqu'ici, tous avaient une raison de vouloir du mal à cette femme qui représentait la facilité, l'injustice de l'existence... ou juste un exutoire pour toute cette souffrance accumulée depuis l'enfance.

Simples suppositions, calomnies discriminatoires dans le pire des cas ; comme l'avait répété l'avocat, encore et encore.

Une mauvaise supposition ? Possible. Il y avait quelque chose, quelque chose dans ce décès, dans sa disposition méticuleuse qui écartait l'implication directe d'un adolescent dans sa perpétration.

L'implication indirecte en revanche...

Outre le meurtre en lui-même, le vol du chèque était forcément à mettre sur le dos d'un des gamins. Si elle pouvait seulement exercer un point de pression là-dessus pour avancer sur le point qui l'intéressait réellement. Vol, meurtre - le lien entre les deux était là, tout proche. Et même s'il ne s'agissait pas de l'un de ses jeunes, ceux-ci pouvaient la conduire au véritable coupable, par simple crainte des représailles et poursuites judiciaires qui s'ensuivraient. Il ne lui fallait pas grand-chose pour effrayer ces gamins.

Pas grand-chose, c'est tout ce qu'elle n'avait pas.

— Princesse Ella de la grande dynastie Laboratorium est là pour t'assister, sis' ! la rassura Ella, pouces levés. Mais je suis certaine que le grand Lucifer Mornings—

Elle regarda derrière Chloé, vers la porte fermée, vers la vitre montrant le reste du commissariat. Ses pouces s'affaissèrent.

— Où est Lucifer ?

— Pas ici, répondit Chloé, si vite que son angoisse à ce propos resurgit dans son intonation.

Elle avait plus ou moins réussi à ne plus trop penser à lui depuis que Linda l'avait quittée sur le pas de la porte, toutes les deux parties à la hâte vers leurs responsabilités professionnelles respectives. Cinquante conversations ardues et inutiles ; c'était un minimum pour oublier le Diable. Pour feindre l'ignorance, de cela Chloé s'en sentait toujours capable.

Le retour de Lucifer dans sa vie n'avait pas changé son talent pour ignorer l'éléphant qui était dans la pièce, elle était même plus douée que jamais. D'un certain point de vue, on aurait pu croire qu'elle s'était laissée influencer par lui, à bien des égards - le déni en toute première place d'une longue liste de défauts, mais ça aurait été mentir. C'était elle, et rien qu'elle, qui avait nié l'évidence pendant des années.

Qu'était donc un déni mineur pour le temps qui leur restait ensemble quand on avait ignoré l'identité du Diable avec autant d'acharnement ? Qu'elle finisse en Enfer après sa mort, qu'elle n'ait plus aucun contrôle sur ses sentiments, sur ses réactions ; tous ces signaux d'alarmes qu'elle ignorait sans interruption depuis deux semaines…

Oh oui, Chloé était une championne dans sa catégorie.

"Vous devriez prendre le temps de discuter, tous les deux" ; lui avait suggéré Linda avant de partir, la saluer d'un geste et se réfugier dans sa voiture.

Discuter... Si seulement c'était aussi simple.

Ça l'est.

Ella l'étreignit tout à coup, lui frottant le dos avec entrain.

— Oh, ma chérie ! Ça va aller, il va bien. Il va bien ! déblatéra la légiste dans son cou. J'en suis certaine, te fais pas de bile Decker.

— Je-... Je ne me fais pas de bile, la rassura Chloé, sourcils froncés. Pourquoi je m'en ferais ?

Lucifer n'était pas là. Ce n'était pas bien méchant.

Rien de grave.

— Pas besoin de jouer la forte avec moi, mam'zelle ! Vous vous êtes à peine quittés une seconde depuis qu'il est revenu. Et c'est normal, et mignon comme tout et... Et Lucifer a sûrement une excellente raison pour ne pas être à son poste ce matin, ne t'en fais pas !

— Je ne m'en fais pas, répéta encore Chloé en poussant gentiment sur les bras d'Ella pour qu'elle s'écarte et laisse une bonne marge de manœuvre à ses poumons. Tout va bien, il a juste... Il est juste un peu en retard, c'est tout.

Disant cela, Chloé prit d'autant plus conscience qu'Ella était dans le vrai, exagérément, mais dans le vrai tout de même. En deux semaines, Lucifer n'avait jamais - jamais - manqué un seul de leurs rendez-vous professionnels. À l'heure dite comme en avance d'une minute, il restait à son poste ; à ses côtés. Éprouvant elle-même un furieux besoin de le sentir présent, Chloé ne s'en était jamais plainte et n'avait jamais demandé à ce que cela change. Tous les deux appréciaient l'effort, ce retour à la normal ; tous les deux haïssaient ces longues heures loin de l'autre à attendre le début d'une nouvelle journée, d'une nouvelle réunion.

Lucifer s'était même soumis à la paperasse, d'assez bonne grâce.

Bon sang... Ils étaient devenus si dépendants l'un de l'autre si rapidement. C'était plus sérieux qu'elle l'avait cru, cette histoire de "Perséphone".

Tu étais déjà accro avant, pensa-t-elle à l'insu de son bon sens, pour le règne de ses sens primaires seulement.

Il n'y avait rien d'inquiétant à son absence ; elle le savait. Être en retard, ne pas prévenir de son éventuel retard, ne pas appeler sa partenaire et... qu'était-elle à ses yeux, à ce stade ? Bref, c'était normal.

Déni.

"Dès que Lucifer est impliqué, rien n'est vraiment normal."

Ça pouvait l'être.

Déni flagrant.

— Tu as du nouveau ? demanda Chloé à Ella, repoussant l'anormalité de Lucifer dans un coin de son esprit.

— J'attends encore des nouvelles du serv—

À cet instant, une sonnerie interrompit la légiste qui se tourna vers son ordinateur portable posé près de son microscope. Elle délaissa Chloé et consulta ses mails, ses lèvres élargies d'un sourire par les nouvelles reçues.

— "J'attendais" des nouvelles du service de toxicologie, reprit-elle.

— Sur l'eau ?

— Non, pour la victime. L'eau n'a pas donné grand-chose. C'est juste... de l'eau.

Ella haussa les épaules sans regarder Chloé.

— Avec une pointe de chlorure de sodium.

Chloé fronça les sourcils.

— De sodium ? Ce serait de l'eau salée, alors ?

— Apparemment, mais vu le lieu du décès et la propreté discutable des rues, le passage fréquent des gens comme des véhicules dans cette zone, ça pourrait...

— Ça pourrait être rien, termina Chloé, déçue.

Elle ne pouvait pas utiliser ce détail non plus. Quoiqu'il en soit, la disposition du liquide autour de la tête de la victime restait suspecte, salée ou non par le tueur. Pourquoi tracer cet arc-de-cercle sur le sol ? Qu'est-ce que ça pouvait bien lui apporter ? La victime était déjà morte ou suffisamment affaiblie pour ne pas résister à son curieux manège ; ce rituel peut-être ? Il pouvait s'agir de cela, après tout. D'un rituel.

Cette affaire n'avait rien à voir avec les crimes passionnels, violents et désordonnés qu'elle rencontrait ; le plus souvent affaire de circonstances, d'une parole plus haute que l'autre, d'une vengeance, d'une peur panique tournée en une rage meurtrière. Ça ne semblait pas être le cas du tueur ici. Il était précis, prudent.

— "Ça", annonça Ella en pointant une ligne de résultat sur son écran, ce n'est pas rien !

Chloé quitta son tabouret et lut l'information avec intérêt.

— Tétrodotoxine ?

Ella hocha la tête.

— Une dose létale. Ça explique la cyanose prononcée des doigts et des lèvres, on a d'abord cru qu'elle s'était étouffée mais... C'est plus que ça ! Il n'y avait aucune marque de strangulation, mais bien des hémorragies pétéchiales dans ses yeux et sur le corps.

— Donc elle a été empoisonnée ? Pas asphyxiée ?

— Les deux, en quelque sorte.

Chloé était perdue.

— Je ne te suis pas là...

— La tétrodotoxine est une neurotoxine puissante qui va bloquer l'influx nerveux, comme son genre l'indique. Le cerveau ne peut plus faire passer le message qu'il faut "respirer", un vrai embouteillage au carrefour qui relie le système central au reste !

Asphyxie par empoisonnement, donc. C'était une piste, une vraie piste à exploiter. Chloé hocha la tête, réfléchissant aux autres pistes, secondaires à celle-ci.

— Et cette tétrodo-truc... ça agit vite ?

— Tout dépend. On a référencé plusieurs cas où les personnes ont présenté des signes clairs d'empoisonnement passé les quinze minutes après consommation de leur plat. Non pas que ça ait changé grand-chose, ajouta Ella avec un soupir. Personne n'a trouvé d'antidote efficace jusqu'ici.

— Attends, tu as dit "leur plat" ?

— Oui, m'dame ! La tétrodotoxine est sécrétée par un poisson supeeeeer difficile à préparer ! Un vrai challenge de la faucheuse aquatique ! Seul les grands chefs se risquent à sa préparation, je sais qu'il y en a un à L.A. d'ailleurs qui—

— Quel poisson ?

— Oh, il y en a plusieurs. Et pas que des poissons en fait, mais tu trouveras des doses de toxines plus importantes chez le fugu. Un régal ! À ce qu'on dit.

— Elle en aurait mangé avant sa mort ? Tu as dit que la toxine agissait vite, nota Chloé.

— Parfois, mais les effets surviennent le plus souvent quatre à six heures après ingestion. Et notre chère dame riche n'avait rien dans l'estomac. Elle aurait pu être prise de vomissements à un moment donné - c'est l'un des premiers symptômes à apparaître - mais son œsophage est impec.

— Ce qui écarte définitivement la mort accidentelle, murmura Chloé, se frottant ensuite le menton. Comment aurait-elle pu l'ingérer autrement ?

— Oh, cette toxine est hydrosoluble alors... elle peut être ajoutée à un liquide, injectée aussi, elle peut même être absorbée par la peau mais avec beaucoup moins d'effets sur la personne. Ici, je pencherai plus pour une mauvaise boisson.

— Pourquoi ?

— Pas de trace d'injection ni de marque d'intoxication par voie épidermique. Elle l'a bu, c'est quasi certain. Fais-moi confiance, Decker !

Chloé fit quelques pas, passant en revue les possibilités qui se présentaient à elle. Enfin. Une toxine mortelle ingérée à son insu, alors ? C'était le plus probable. La question la plus importante restait ; où ? Ce "où" qui la mènerait au "par qui" plus vite et plus efficacement que tous ces dossiers éparpillés sur la table. Penelope Sanchez avait-elle été empoisonnée à son domicile avant de venir, comme à son habitude, au centre pour jeunes déposer son chèque ? Le chauffeur qui l'avait déposée-là n'avait pas fait de détour entre chez elle et le centre, il le lui avait assuré. Mais elle était repartie seule, sans avertir son chauffeur, sans avertir personne.

Pourquoi ?

— Quels auraient été les autres symptômes ? demanda-t-elle après avoir atteint le bout de la table, revenant lentement vers Ella.

Cette dernière réfléchit un moment.

— Voyons voir... Les nausées et vomissements, ça tu le sais déjà. Il y a en premier lieu l'engourdissement des lèvres, de la langue aussi. Vertiges ensuite, maux de têtes. Après ça... ah oui ! Douleurs abdominales, frissons. Paralysie généralisée, j'oubliais presque ! Et le grand final bien sûr ; arythmie cardiaque, insuffisance respiratoire - toutes les deux fatales.

L'énonciation desdits symptômes les fit grimacer de concert. La mort se permettait parfois plus de douceur que cela, même dans la violence brute de son exécution. Violente et rapide ; n'était-ce pas préférable à cette lente agonie ? Chloé s'interrogeait fréquemment à ce propos, mais la réponse n'était jamais satisfaisante, ni simple.

— OK. Donc... si elle a ressenti des vertiges, si elle s'est sentie désorientée après l'empoisonnement, elle a probablement erré dans le proche voisinage pour trouver de l'aide... ça pourrait expliquer le fait qu'on l'ait trouvée en pleine rue, pensa tout haut Chloé.

Elle secoua la tête, navrée pour cette femme.

Elle avait souffert, seule. Vraisemblablement longtemps.

— Elle n'a pas compris ce qui lui arrivait.

— Mais nous on va trouver, hm ? s'encouragea Ella, encourageant Chloé par la même occasion, avec cette maladresse attendrissante qui lui était propre.

— Oui, on va trouver. Avec cette nouvelle piste, je vais pouvoir faire avancer les choses.

Maintenant, elle avait de quoi faire pression sur les potentiels suspects, elle avait de quoi éliminer les nombreuses pistes stériles à la vitesse du son. Une accusation plus directe, entourée de faits solides, voilà de quoi délier les langues. Beaucoup de masques tomberaient à la simple énonciation d'empoisonnement - les jeunes perdraient vite toute envie de tester son autorité et sa patience. L'avocat allait être forcé de réviser son approche.

Preuve, présomption... la limite était mince, juste ce qu'il lui fallait.

Avec l'appui convainquant de Lucifer, ce serait un jeu d'enfant.

À nouveau au centre de ses pensées, l'absence physique de Lucifer n'en était que plus flagrante. Elle consulta sa montre, tracassée de ne toujours pas l'apercevoir à l'extérieur du labo. Il était peut-être temps de l'appeler. C'était juste un appel, après tout - rien d'exagéré, rien qui pouvait traduire une angoisse irrationnelle après deux semaines de stricte ponctualité. Elle avait juste besoin de son partenaire.

Elle aurait réagi pareil avant.

Avant.

Maintenant.

Après.

"C'est... C'est comme si j'étais complètement déréglée de l'intérieur."

"Tout est confus depuis qu'il est revenu..."

Chloé frotta distraitement ses doigts sur le verre de sa montre.

Elle aurait réagi pareil avant.

Possible. Possible aussi que tu sois sous l'emprise de cette... "chose" depuis bien plus longtemps que tu ne veuille l'admettre.

Chose ? Ce n'était pas une "chose" - c'était simple. Simple comme un coup de fil. Chloé remercia Ella et s'éclipsa du labo, ses dossiers coincés sous un bras, sa main libre déjà occupée à chercher son portable dans la poche de son tailleur lilas.

Juste un appel, juste un.

Appeler ne prouvait rien, c'était juste... appeler. L'effet de ce "schéma" n'avait pas tant d'emprise sur elle. Elle avait peut-être rabroué Dan pour peu de choses hier, mais - comme Linda le lui avait souligné - n'importe qui d'autre l'aurait fait. Ce n'était rien, rien que l'expression de ses sentiments sincères pour Lucifer, rien qui ne découlait d'une satanée prophétie, schéma, futur possible o-ou...

Déni, déni, déni. Tu te voiles la face, Chloé.

Elle s'arrêta à mi-chemin de son bureau, pile devant l'entrée des archives, soupirant bruyamment.

Ça devenait ridicule. Risible.

Elle savait ce qu'elle ressentait. Ce qu'elle avait ressenti cette nuit-là, ce qu'elle ressentait depuis son retour. Elle savait ce qu'elle ressentait à l'idée de son prochain départ, de ce répit momentané qui leur avait été accordé par Dieu.

Comme si ça suffisait…

Elle scruta l'écran de son téléphone sans bouger d'un pouce, se mordillant les lèvres, expirant ses doutes chaque fois qu'elles s'entrouvraient. Ça avait suffi ; avant. Chloé atteignait malgré tout ses limites. Elle commençait à en avoir assez de vivre dans la peur, avec son émotivité excessive, les moitiés de réponses fournis par Lucifer, ce déni tacite entre eux et le reste du monde.

Ils perdaient tellement de temps à ne pas en parler.

À nier les faits.

Elle savait ce qu'elle devait faire, ce qu'ils devaient faire. Elle savait, bien avant les encouragements de Linda.

Elle avait eu deux longues semaines pour savoir.

C'était si simple.

Et pourtant, au lieu d'engager le dialogue avec Lucifer, Chloé préféra les paroles indirectes de son amie. Quoi de mieux que la lâcheté pour succéder au déni ?

— Hey, Linda, la salua-t-elle aussitôt que celle-ci eut décroché. Tu n'aurais pas vu Lucifer ce mati—

Quoiqu'il ait fait ou dit, je ne suis pas responsable !s'écria sans préambule Linda.

Chloé sentit un dossier glisser sous son bras et le rattrapa de justesse. Elle entra dans la cuisine, posant le tout sur le comptoir en fronçant les sourcils, surprise par la vive réaction de Linda.

— O-OK ? fut tout ce qu'elle trouva à répondre. Ce n'est pas ce... que je demandais, mais c'est bon à savoir. Je suppose ?

Ah non ?

Linda sonnait surprise elle aussi, presque... soulagée ?

Chloé sentit une appréhension déplaisante monter des tréfonds de son estomac.

— Tu l'as vu alors ?

Je... Linda hésita avant de lui confirmer la présence de Lucifer dans son cabinet. Oui. Mais tu sais que je ne peux pas te dire le contenu de notre conversation, ajouta-t-elle avec empressement.

— Ce n'est pas ce que je te demande et, si on y réfléchit bien... C'est toi qui as commencé.

Oui, enfin... J'ai cru...

— Tu as cru... "quoi" ? insista Chloé, de plus en plus perplexe.

Un long soupir s'ensuivit.

Tu le sauras bien assez tôt. Le connaissant.

Le visage de Chloé ne pouvait afficher plus profonde perplexité qu'en cet instant. Se retournant, elle s'exclama ;

— Mais qu'est-ce que tu— ?

Ses yeux trouvèrent naturellement le chemin de son bureau, sa phrase bloquée à mi-chemin entre perplexité et exaspération.

— Laisse tomber, soupira-t-elle, son regard rivé sur Lucifer. J'ai ma réponse.

Elle raccrocha, laissant derrière elle dossiers et pistes dans la cuisine, rejoignant son partenaire en quelques pas. Elle étudia sans un mot les deux femmes qui l'accompagnaient ; l'une assise sur son siège, sur ses genoux, et sa croupe en mini-jupe bleue offerte aux regards de tous. L'autre femme était collée à Lucifer, sa main passée sous sa veste - sous sans doute plus que cela si Lucifer n'avait pas écarté ses avances d'une poigne certes galante mais ferme. Il la laissa se coller à lui, nullement dérangé par cette proximité déplacée.

Puis il croisa le regard de Chloé.

Cette dernière laissa passer la vague d'émotions qui rugissaient en elle ; effet indissociable du Diable sur elle et inversement ; elle pouvait le voir dans sa façon de se tenir. Son corps entier tourné vers elle plutôt que vers cette femme à ses côtés, tant et si bien que celle-ci illustrait la symbolique de sangsue à merveille. Il lui sourit et Chloé résista à l'envie de lui rendre la pareille.

Difficile, mais pas impossible.

Les gloussements de ces femmes accrochées à Lucifer en furent pour beaucoup.

— Inspectrice ! Nous n'attendions plus que vous ! l'accueillit-il, plein d'entrain.

Chloé avait douté de sa capacité à maîtriser ses émotions en présence de Lucifer, mais elle semblait s'être inquiétée pour rien. Il suffisait de le voir, totalement insensible à ce qu'il déclenchait chez elle. C'est que cela ne devait pas tant se voir sur son visage, dans son regard ou ses gestes.

Une bonne chose, non ?

Pourtant, elle aurait apprécié qu'il comprenne.

Chloé croisa les bras sur sa poitrine.

— "Nous" ?

— C'est elle ? interrogea l'une des jeunes femmes - celle affalée sur son siège - après avoir longuement regardé Chloé.

Ouvrant la bouche pour répondre, Lucifer fut interrompu par l'autre créature siliconée qui ne semblait plus décidée à vivre sans pouvoir frotter sa plastique contre l'Armani de celui-ci.

— Elle est pas mal.

Chloé plissa les yeux, offrant un sourire crispé au tandem féminin.

— Merci. Lucifer ?

Le Diable tiqua légèrement en entendant l'intonation froide de sa partenaire. Il soutint son regard, Chloé remarquant alors la tension qu'il s'évertuait à masquer sous son habituelle désinvolture. Elle repensa à la réaction de Linda au téléphone ; ils s'étaient vus, s'étaient parlé. De quoi avaient-ils pu discuter pour qu'il débarque accompagné de ces deux "personnes" peu de temps après ?

Que pouvait-il avoir en tête ?

Lucifer sourit, passa son bras autour de la taille de la demoiselle en chaleur - vraisemblablement, Chloé aurait eu un tuyau d'arrosage qu'elle l'aurait soulagée avec joie, pour sûr - et fit enfin les présentations.

— Inspectrice, permettez-moi de vous présenter les Brittanies. Brittanies, voici l'inspectrice - votre nouvelle partenaire.

Partenaire ?

La Brittany assise se redressa.

— Salut, Inspectrice. Tu préfères garder ce titre pour le jeu ?

Chloé la dévisagea, perplexe.

— "Jeu" ? répéta-t-elle, baissant les bras. Je-

Brittany assise haussa les épaules, ses talons claquant sur le sol tandis qu'elle se rasseyait plus à son aise. Elle entortilla une mèche de cheveux bruns autour de son index, toujours à regarder l'inspectrice avec intérêt. Cette dernière n'aurait jamais pensé rougir sous le regard insistant d'une représentante de la gente féminine, d'une Brittany qui plus est.

Elle toussota, détournant le regard, pas plus à son aise devant l'asticotage insistant de la seconde. Sa colère monta d'un cran, toujours invisible pour Lucifer.

— L'un comme l'autre ça m'est égal. C'est même plus excitant, tu trouves pas Lucifer ?

Britanny collée à ce dernier répéta le titre en question avec une intonation qui mit la principale intéressée plus mal à l'aise qu'elle ne l'était déjà.

Inspectrice... Oh oui !

Elle lâcha brièvement Lucifer pour taper dans ses mains. Chloé crut revoir Ève l'espace d'une seconde, juste le temps de cligner des yeux. Lucifer n'était plus avec Ève, il était avec elle.

Elle.

Chloé se figea.

Encore ce sentiment de propriété. Mais c'était elle qui désirait le clamer haut et fort, pas Lucifer. Comme avec Dan, hier.

— On commence quand ? demanda l'une des Brittanies.

Lucifer sourit de plus belle.

— Ça sonne divinement excitant ! N'est-ce-pas, "Inspectrice" ?

L'intonation de Lucifer agit différemment sur Chloé qui, aussi embarrassée qu'émoustillée par seulement quatre syllabes entre les lèvres du Diable, eut beaucoup de mal à cacher leur effet sur elle. Excitant était un euphémisme. Elle s'accrocha bec et ongles à d'autres sentiments ; perplexité, agacement, gêne devant ses collègues, devant son supérieur et ces civils en passe d'être interrogés par elle. Devant Dan.

"Lucifer a trouvé sa Reine, on dirait."

Lèvres pincées, le visage fermé ; elle s'approcha de Lucifer, ignorant royalement la Brittany toujours accrochée à lui. Royalement insensible à la bienséance et à ce qu'il convenait de faire ou non maintenant qu'il était sien - l'était-il ? Juste pour une déclaration, un baiser, une prophétie vérifiée ? -, maintenant qu'elle était sienne, Lucifer arqua un sourcil à son approche directe.

Comme s'il attendait quelque chose d'elle. Quelque chose de précis.

Si le but recherché était de l'énerver, de l'humilier en public ; c'était assez réussi.

— Salle d'interrogatoire, dit Chloé, mâchoire serrée. Tout de suite.

Une ombre passa dans son regard, l'ombre d'une déception qu'il cacha de nouveau à force de sourires et désinvolture.

— Ce sera donc "en public" ? s'enquit-il. Jouerais-je le suspect inflexible et vous, mesdemoiselles, les enquêtrices chevronnées à bout de ressources ? Ma foi, c'est un scénario alléchant !

Rouge d'embarras et de colère, Chloé le fusilla du regard.

— Lucifer.

Il soupira, levant les yeux au ciel.

— Très bien. Nous pouvons bien commencer par le plus simple, concéda-t-il.

— Et nous ? se plaignit la Brittany accrochée à lui depuis tout à l'heure tandis qu'il suivait Chloé.

Cette dernière ne se retourna pas, la réponse de Lucifer derrière elle l'agaçant déjà bien assez pour ne pas en rajouter une couche en reposant ses yeux sur ces nymphomanes anorexiques.

— Nous revenons sous peu, soyez patientes !

Très patientes. Lucifer était à elle.

Chloé claqua la porte de la salle d'interrogatoire, se retourna vers Lucifer et s'exclama ;

— Je peux savoir à quoi tu joues ?

— Techniquement, nous ne jouons pas encore. Le jeu n'a de sens qu'avec les Brittanies, ou n'importe qui d'autre. L'essentiel est que nous soyons quatre, après... dit-il avec un vague haussement d'épaules.

Il fronça les sourcils.

— Tu ne les trouves pas à ton goût ?

Chloé secoua la tête, perdue.

— "À mon goût" ?

— Elles étaient mes premiers choix, de par leur expérience de jeu, mais je peux envisager d'autres participantes si tu le désires- ou participants, je ne suis pas tatillon, tu le sais. Voyons voir...

Sur ces mots, il chercha après son téléphone, sous le regard éberlué de Chloé. Une seconde plus tard, cette dernière lui arrachait le téléphone des mains, l'obligeant ainsi à la regarder - chose qu'il n'avait plus fait depuis qu'ils étaient entrés dans la pièce. Il soupira, détournant le regard, revenant au sien peu après avec un sourire amusé.

Il trouvait ça amusant ?!

— Je vois. Ton jeu, tes choix... Mais mieux vaut écarter Alice des candidats ; elle a une fâcheuse tendance à ricaner comme une sorcière décrépie en plein acte.

Lucifer !

Il se tut enfin.

Prenant une profonde inspiration pour se calmer, Chloé demanda ;

— Pourquoi as-tu amené ces filles ici ? C'est une question simple.

— Mais pour le jeu, bien sûr.

Quel jeu ?

— Eh bien, le genre de jeu qui pimente ma vie privée, Chloé. Maintenant que tu en fais partie pour de bon, je ne pouvais pas organiser la prochaine séance sans toi ! Linda pense qu'il est temps de… comment disait-elle déjà ?

Il chercha ses mots, claquant des doigts ensuite.

— Ah oui ! "De sauter le pas".

Chloé le dévisagea sans un mot, repassant chacun de ses mots dans sa tête pour leur donner un sens. Quand elle comprit enfin, elle cligna des yeux à plusieurs reprises, visualisant des choses dont elle se serait volontiers passée. Le feu lui montant aux joues en quelques visions à peine, elle secoua la tête.

— Lucifer... est-ce que...

Elle déglutit, embarrassée.

— Tu parles d'un... d'une...

Lucifer arqua un sourcil.

— D'une partie à quatre ? finit-il pour elle, ce à quoi elle répondit par un hochement de tête, rendue muette par ses deux premières tentatives d'élocution. Bien sûr, n'était-ce pas évident ?

Pas pour elle, de toute évidence.

Secouant la tête une seconde fois, elle laissa échapper un rire nerveux - agacée comme gênée par ses prétentions sexuelles sur elle. Avait-elle seulement son mot à dire ? Rien que le fait d'imaginer Lucifer au lit avec ces filles, avec elle et—

Son rire devint toux.

— J-je... marmonna-t-elle. Non. Non.

Il la dévisagea en retour. Surpris, juste surpris. Ni gêné - bien sûr que non -, ni blessé par son refus, ni refroidi par son embarras, par sa pruderie. Certains hommes trouvaient cela rédhibitoire ; un certain nombre avaient cassé avec elle parce qu'elle ne savait pas prendre "du bon temps".

Se lâcher, essayer de nouvelles choses.

Mais c'était Lucifer.

Ils n'avaient même pas encore—

Ils n'avaient toujours pas essayé ces choses plus classiques dans un couple.

Bien sûr que non. Pour de bonnes raisons.

Elle continuait à se demander lesquelles avaient poussé Lucifer à lui faire pareille proposition. Linda et lui avaient donc parlé de leur relation, de sauter le pas ? Son amie lui disait de sauter le pas quand elle lui conseillait seulement de "parler" avec lui ?

Linda n'y est pour rien.

Non, elle ne se serait jamais permise d'inciter Lucifer à pousser Chloé ainsi. Les raisons de Lucifer, pas celle de Linda - elle devait garder cela à l'esprit.

— "Non" ? répéta-t-il.

— Non, dit-elle une troisième fois avec davantage de fermeté. Pas de partie à-à... Non.

Lucifer continua de la dévisager, son expression moitié-perplexe, moitié-déçue par son refus catégorique. Chloé sentait qu'il y avait plus, caché sous son calme apparent. Elle ne pouvait pas encore dire quoi. Puis, Lucifer sourit ; son expression changée par une réalisation qu'elle ne partageait pas.

— Oh, je vois ; dit-il, sa voix changée elle aussi ; grave, pleine d'assurance.

Il s'approcha d'elle.

— Une partie en petit comité avant tout, hm ?

Chloé recula. Elle ne devrait pas. Ils étaient en train de parler, alors pourquoi se trouvait-elle une fois de plus incapable d'aligner deux mots cohérents ?

— Je-

— Eh bien, je suis prêt si tu l'es, susurra-t-il, continuant à avancer.

Chloé recula de concert.

— Lucifer, je ne suis pas—

— "Pas intéressée" ? termina-t-il pour elle, amusé. Il ne fait pas bon de mentir au Diable, Inspectrice.

Encore cette intonation.

Chloé frissonna, reculant jusqu'à ce qu'elle sente les bords de la table frotter le bas de son dos. Elle y prit appui, déglutit, chassa ce frisson, ses pensées d'une inspiration presque maîtrisée. C'était sans compter le Diable qui était décidé à ne laisser qu'une infime particule d'air respirable entre elle et lui.

Elle tremblait à nouveau quand il se pencha vers elle, ses mains posées près des siennes. Il était grand, imposant, inévitable... Ses yeux bruns, son visage ; si proches.

— Ça t'intéresse, n'est-ce-pas ?

Chloé regarda sa bouche, elle le regarda.

— "Ça" quoi ? murmura-t-elle, incapable de bouger.

Il fut le premier à détourner le regard et Chloé crut qu'il en avait fini de "jouer« avec elle.

Erreur.

Ses lèvres effleurèrent sa joue, le lobe de son oreille. Ses mains n'étaient plus sur la table, mais sur ses hanches.

— Ça.

Les doigts de Chloé serrèrent les bords de la table. Elle inspira son odeur.

Blanton's Single Barrel et Merveilles.

Elle écouta son souffle sur sa peau, son propre cœur s'emballer dans sa poitrine. Une expiration. Elle écouta sa voix, la sentit courir sur sa joue, puis dans le creux de son cou.

— C'est ce que tu veux, Chloé.

— Tu ne peux pas le savoir avec certitude, répliqua-t-elle dans un souffle.

Pas avec elle. Avec tous les autres, oui ; mais pas elle.

— Non, concéda Lucifer sans pour autant s'écarter.

Il se pressa davantage contre elle, Chloé oubliant de respirer pendant une fraction de seconde. Son souffle à nouveau près de son oreille, il murmura ;

— Mais je peux le sentir.

Ses mains remontèrent lentement jusqu'à hauteur de sa poitrine, exerçant une légère pression, la relâchant ensuite, recommençant une seconde plus tard. Chloé se perdit dans la sensation du tissu contre sa peau, de la proximité de Lucifer, limitée par ce tissu. Chaud. Doux.

Agréable. Vraiment agréable.

— Je sens ton désir pour moi. Je sens ta curiosité, continua-t-il, ses doigts effleurant un à un les boutons de sa chemise sans en retirer un seul, jusqu'à celui de son pantalon.

Sa main s'y arrêta. Chloé ne savait pas si elle devait s'en réjouir ou s'en lamenter.

— Ça t'intéresse de savoir jusqu'où je pourrais te toucher si j'allais plus loin. Tu aimerais savoir quel effet ça fait de me toucher, de sentir ma peau contre la tienne, sentir nos deux corps bouger contre cette table, l'entendre bouger avec nous, se briser peut-être...

Chloé ferma les yeux, elle se mordit la lèvre, réprimant un gémissement. Elle pouvait bouger, s'écarter, l'arrêter là ; tout de suite. Il suffisait d'un geste, d'un mot.

Lucifer passa sa main plus bas, pression légère entre ses cuisses. Ses ongles protestèrent contre la table. La pression combinée de ses doigts, de son jean, de la lingerie en-dessous ; c'était intéressant, fascinant même. Chloé n'en souffla mot. La pression disparut aussi vite qu'elle était apparue.

Décevant.

De cela non plus, elle n'en souffla mot. Juste une expiration, longue, tremblante sur la fin, cette dernière pression sur son sexe ; ce presque contact. Il tira sa chemise hors de son pantalon, lentement. Elle le laissa faire, sans mot dire, sans interdire.

Elle ne s'interdisait plus de se presser contre lui, d'imaginer.

— Peut-être que nous serons bruyants, silencieux... Peut-être que quelqu'un nous surprendra, il se peut que nous restions seuls au monde jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de cette table, jusqu'à ce que cette vitre se brise sous la tonitruance de nos ébats. Qui peut savoir ?

— Mmh...

Il avait presque fini de tirer l'entièreté du vêtement quand il marqua un temps d'arrêt. Chloé rouvrit les yeux. Il l'observait, attendait encore cette chose d'elle, ce qu'elle ignorait toujours. Lucifer inspira, expira ; brise capiteuse contre sa tempe, dans ses cheveux.

— Tout le monde pourrait nous entendre ; Daniel, Ella, le Lieutenant…

Ils pourraient, oui.

Lucifer ajouta, le ton empressé ;

— Les Brittanies ? Elles ne sont pas loin, après tout. Elles sauraient, comme tout le monde ici, que tu es à moi. Que je suis à toi, sur cette table, le sol, contre la vitre…

Elle retint son souffle, attendit la chute ; l'explosion captivante de toutes ces possibilités.

— N'importe où, Chloé.

Sa bouche revint vers la sienne, ouverte sur son désir grandissant, sur sa respiration enhardie par ses gestes lents, d'une maîtrise du désir qu'elle ne connaissait pas encore. Le désir était du domaine du Diable, mais elle était sa Reine à présent. Il ne tenait qu'à elle de savoir, de maîtriser, participer à ses envies - quelles qu'elles pussent être. Eux deux, seuls ou avec d'autres... Du simple au plus compliqué, elle restait sa Reine, n'est-ce-pas ?

Elle pouvait savoir. Tout savoir.

N'importe où, à la vue de n'importe qui ici et ailleurs.

C'était elle qu'il voulait, pas ces femmes. Elle avait ce pouvoir.

Chloé cligna des yeux, troublée. Elle s'humecta les lèvres, celles auxquelles Lucifer venait de se soustraire sans plus de délicatesse. Elle ne sentait plus son corps contre le sien, ses mains sur elle n'étaient plus aussi ferventes à "l'intéresser", simplement figées sur sa taille ; indécises. Il y a une seconde encore, Lucifer répondait à son baiser, elle l'avait entendu gémir dans sa bouche.

Elle avait senti son désir pour elle.

— Lucifer ?

— Tu m'embrasses, dit-il en secouant la tête.

Elle le dévisagea.

— Je ne devrais pas ?

— Non.

Réponse inattendue. Bizarre. Il avait l'air contrarié, très contrarié.

— Je-... Désolé ? dit-elle.

Elle enleva ses mains de son dos, lui laissa l'opportunité de reculer. Il continua à la dévisager, toujours contrarié. À choisir entre un Lucifer bavard et muet comme maintenant, Chloé préférait de loin le premier.

— Qu'est-ce qui ne va pas ? lui demanda-t-elle.

— Pourquoi m'as-tu embrassé ?

— Je-

Eh bien, c'était évident, non ?

Il se passa ensuite une main dans les cheveux, marchant jusqu'à la vitre, puis jusqu'à la porte fermée. L'espace vide entre eux la fit frissonner. Elle remit sa chemise dans son pantalon alors qu'il poursuivait ses déambulations dans la salle d'interrogatoire, un sentiment de honte au fond de sa gorge. À quoi rimait donc tout ce cirque ?

— Tu ne devais pas réagir ainsi... marmonna-t-il pour lui-même en revenant vers elle.

— Tu t'attendais à quoi ? répliqua-t-elle, sur la défensive.

Il agissait comme si Chloé était seule fautive de la situation. C'était lui qui avait susurré des paroles intéressantes dans le creux de son oreille, lui qui l'avait touchée ; il avait commencé tout ça… sans espérer qu'elle réponde à ses avances ?

— À ce que tu me rejettes.

— Excuse-moi ?

— Pour ma défense, mon plan était beaucoup plus prometteur sur papier.

— Qu—

Tirant sur les pans de sa veste, elle leva les bras au ciel.

— Tu planifiais mon rejet ? résuma-t-elle, estomaquée. Pour quoi faire ?

Soudainement moins loquace, Lucifer ne lui offrit qu'un vague haussement d'épaules pour toute réponse, zieutant sa réaction.

Nom d'un chien…

Il essayait encore, c'est ça ?

— Lucifer… le prévint-elle, un doigt tendu vers lui. Arrête d'essayer de me mettre en rogne et explique-moi ce qui se passe.

La mine renfrognée, il fourra ses mains dans ses poches.

— Une explication irait à l'encontre du plan, Chloé.

— Ton trépas aussi et je peux te jurer que mon désir de t'étrangler est à son maximum, là ! Alors…

Elle l'invita à se mettre à table d'un geste brusque de la main, croisant les bras ensuite pour éviter toute tentation de strangulation. Que la tentation était grande… Tout ce cirque, ces femmes, sa façon de l'aguicher ; Chloé avait déjà du mal à contrôler ses émotions dernièrement. Il était mal venu de contrarier la compagne du Diable, peut-être plus que le Diable lui-même. Ce dernier tiqua à l'entente de ses menaces qu'il savait n'être que partiellement exagérée. Elle lui avait déjà tiré dessus, non ?

Il poussa un profond soupir, se frotta le menton.

— J'essaie simplement d'agir dans ton intérêt, Chloé.

Cette introduction n'était pas pour la rassurer, mais elle s'abstint bien de l'interrompre, curieuse de découvrir le fond de sa pensée.

— Je-... J'avais pensé que, si nous avions pu nous lier émotionnellement l'un à l'autre, l'inverse était également possible. Après tout, pourquoi pas ? Un amour aussi littéral entre le Diable est une humaine est déjà inédit en soi. Je voulais t'amener à couper notre lien, comme je suis moi-même dans l'incapacité de le faire, et que tu es la source de tous ses sentiments…

Secouant la tête, Lucifer se mit alors à se lamenter sur son échec.

— J'aurais peut-être dû inviter les Brittanies à entrer. Je suis bien plus soucieux des détails, en temps normal, mais le temps me manquait.

— Tu en as manqué un de taille, oui.

Il la regarda, curieux.

— Lequel ?

— Je ne suis pas un jouet, Lucifer.

La voix de Chloé chavira sur son nom, l'énonciation précise d'une trahison dont il ne semblait même pas se rendre compte. Ça ou il se fichait des conséquences pour elle. C'était le plan, non ? Il agissait selon son plan.

Son plan.

Chloé déglutit, son regard porté partout ailleurs que lui pour éviter les larmes, ces émotions incontrôlables qui lui perçait le cœur, de devenir plus devant lui. Elle ne devait pas pleurer, réagir pour un plan, quelque chose de prévu. L'émotion n'avait pas sa place dans ce "prévu", planifié par Lucifer, lui qui avait assuré - lors de leur premier vrai rendez-vous - qu'il ne cherchait pas à la manipuler, à utiliser ses sentiments dans un but maléfique.

Elle s'était sentie stupide, ignorante.

Une perception humaine, sans doute.

Eh bien, celle du Diable n'avait rien à lui envier.

— Tu ne peux pas utiliser mes sentiments pour toi comme ça. Tu ne peux pas me manipuler.

Grimaçant sous l'accusation, le lien implicite entre lui et son Père, Lucifer gronda ;

— Je n'ai rien fait de tel ! J'essaie d'éviter que tu le sois par d'autres !

Chloé cligna des yeux, brûlants sous l'insistance des larmes, d'émotions manipulables par d'autres. Elle secoua la tête, expira, laissa échapper une exclamation tremblante avant de reporter son regard sur Lucifer ; tendu comme un arc près de la porte.

— Autant pour moi, alors… parce que vu d'ici, je me sens manipulée.

Elle haussa les épaules, bras toujours croisés sur sa poitrine meurtrie de l'intérieur.

— Sans doute une affaire de perception, hein ? souffla-t-elle.

Il ne dit mot.

Sans prétendre en attendre de lui, Chloé s'avança, le dépassant pour ouvrir la porte. Elle tourna légèrement la tête ; Lucifer regardait droit devant lui, mâchoire serrée, figé par son échec, sa réussite peut-être.

— Tu ferais mieux de rentrer au Lux avec ces filles. Histoire de ne pas ruiner ton plan, hm ?

Et elle le laissa là.