NA :
À Fleur d'Ange : Ne sois pas si défaitiste ! Rien n'est joué X)
#Stayathome #Staysafe
Musique - 'For the last time' (Dean Lewis)
TU PARLAIS D'EXCUSES ?
8
— C'est ça qui te mets en rogne ?
Chloé suspendit son geste, couteau levé au-dessus des poivrons partiellement tranchés.
— Il a joué avec mes sentiments, Maze ! clarifia-t-elle.
Mazikeen ricana au nez et à la barbe des sentiments froissés de sa colocataire. Si la démone avait été là en chair et en os et non pas à l'autre bout du monde - à entendre le brouhaha linguistique qui l'entourait dans ce bar miteux, elle doutait qu'elle soit encore sur ce continent -, Chloé lui aurait lancé son couteau sans se sentir coupable une seule seconde.
Elle l'aurait rattrapé.
Un truc de démon, le truc de Maze.
Au lieu de cela, Chloé fusilla du regard ladite tablette posée contre le mur, abaissant le couperet aiguisé de sa rage incomprise sur ces légumes innocents. Un morceau ou deux tombèrent à ses pieds, comme quelques autres avant. Encore deux morceaux et Trixie mangerait par terre.
Il fallait qu'elle se calme.
Pourquoi avait-elle appelé Maze pour "se calmer" ?
— Bienvenue au club, Decker ; ricana encore cette dernière en levant son verre qu'elle avala ensuite d'une traite sans sourciller
Chloé plissa les yeux.
— Tu ne m'avais pas dit que les sentiments n'étaient pas ton truc ?
— Ça n'empêche pas Lucifer de les utiliser comme bon lui semble. Si tu crois avoir quelque chose de spécial à être manipulée par lui... C'est l'histoire de notre partenariat, finit-elle en vidant un second verre.
— C'est vrai que ce n'est pas nouveau, admit Chloé après réflexion.
La réflexion n'avait plus trop été son fort depuis qu'elle avait quitté Lucifer ; ce manipulateur sans vergogne... Rien n'avait pu la calmer, adoucir sa colère depuis. S'occuper de Trixie lui avait offert un répit partiel, mais - les légumes pouvaient en témoigner - ça n'avait été qu'un pis-aller. Elle n'en revenait toujours pas et, de fait, ne pouvait réfléchir au-delà depuis.
— C'est dans sa nature de-... de forcer les choses à être comme il le souhaite, je sais bien. Mais...
Mazikeen l'interrompit, un sourcil levé ; évitant sans se retourner une chaise lancée dans sa direction. Chloé sursauta, elle ; pourtant hors d'atteinte.
— Tu me parles toujours de sentiments, là ?
— Maze... quelqu'un vient de te lancer une chaise ou j'imagine des choses ? répondit Chloé par une autre question, prenant la tablette à deux mains.
— CYKA! hurla-t-on hors champ.
Adossée au comptoir baigné d'alcool renversé, Mazikeen se pencha en avant, attrapa une bouteille intacte derrière le bar et évita ainsi le coup de poing qui lui était destiné. Chloé en venait parfois à se demander si les démons possédaient un sixième sens, des sens tout simplement plus poussés que ceux des humains ou encore des yeux derrière la tête. Ou alors c'était juste du genre de Maze d'éviter les coups aussi facilement qu'elle les donnait.
L'arrière de son crâne percuta le nez de son agresseur, sang et dialecte étranger grossier dans sa plus basique sonorité retentissant dans la cuisine de Chloé. À peine secouée, la démone se servit un autre verre, l'homme titubant hors-champ sans demander son reste.
Une main sur la poitrine, Chloé avait retenu son souffle tout du long, n'expirant qu'une fois l'individu disparu de son champ de vision.
— Bon sang... Maze ! Où est-ce que tu es ?!
— En Russie, pourquoi ?
— Russie ?! Qu'est-ce que tu es allée faire là-bas ?
Subitement moins encline à lui répondre, Mazikeen tourna son verre vide entre ses mains, se frotta le bout du nez - un tic qu'elle avait lorsqu'elle était mal à l'aise ; lorsqu'il était question de ces "sentiments" auxquelles elle ne comprenait jamais rien à rien, justement. Elle ne comprenait rien à ceux des autres, plutôt.
Elle haussa les épaules.
— Je suis juste venue rendre visite à de vieux amis.
— Qui ; celui qui pisse le sang dans ton dos ou celui étendu à tes pieds ?
Chloé approcha l'écran au plus près, la mine soucieuse.
— Est-ce qu'il respire encore ?!
Maze pencha la tête, silencieuse, avant de donner un coup dans le mollet du pauvre homme étalé sur le plancher. Un faible gémissement leur parvint.
— Tu vois ? s'exclama la démone en se redressant. Pas de quoi s'inquiéter.
— Je m'inquiète pour toi, Maze.
— Encore des sentiments, Decker ? soupira-t-elle en levant les yeux au ciel. Je suis un démon.
— Tu es mon amie avant tout, répondit Chloé. Tu me manques, tu manques à Trixie... énormément. Pourquoi tu ne... Pourquoi tu ne rentrerais pas voir tes amis de maintenant, hm ?
Mazikeen ricana à nouveau.
— T'écouter te lamenter sur tes sentiments est suffisamment chiant de Russie, merci.
— Eh bien, j'apprécie ta sollicitude ! répliqua Chloé, vexée.
— Oh arrête un peu, Decker ! On sait toutes les deux pourquoi tu es vraiment en rogne.
Chloé la dévisagea, interdite.
— Parce que Lucifer s'est fichu de moi ? C'est ce que je te répète depuis une heure, Maze !
— Parce que vous avez manqué une occasion en or de vous envoyer en l'air.
Chloé hoqueta sa stupeur, ses joues aussi rouges que les poivrons massacrés sur sa planche à découper. Ce— Ce n'était pas la question !
— Tout n'est pas question de sexe avec Lucifer, marmonna-t-elle.
— Tout est toujours question de sexe avec Lucifer. Et c'est la seule chose qui n'est pas ton fort, la taquina Mazikeen avec un sourire.
Elle marqua une pause, réfléchissant.
— Tu es forte à quoi, déjà ?
— Encore une fois, ce n'est pas la question ; répéta Chloé, agitant son couteau devant l'écran avant d'ajouter par bravade ; Et tu as tort, je sais... je sais y faire.
Comme tout le monde. Elle n'était pas... une bête de sexe, un succube insatiable qui réinventait la luxure en un claquement de doigts. Ou un croisement de membres, dans ce cas précis. Elle n'était pas particulièrement "douée", encore qu'elle détestât ce terme lorsqu'il s'agissait de sexe, un acte intime que l'on partageait avec un autre, une autre. Il n'était jamais question de compétences, mais de confiance.
De sentiments.
Non ? Était-ce naïf de sa part ?
Le sexe n'était ni son fort, ni sa faiblesse ; c'était juste du sexe.
Avec Lucifer.
La lame du couteau manqua son annulaire d'un centimètre à peine. Mazikeen, elle, ricanait de plus belle.
— Admets-le. Ça t'emmerde qu'il n'ait pas été sérieux, non ? C'est pas les sentiments le problème, c'est ton abstinence de bonne sœur.
Son sourire s'élargit.
— Il doit être en sérieux manque lui aussi.
— Quoi ?
Mazikeen haussa des épaules, vidant son cinquième verre. L'homme inconscient gémit plus fort à ses pieds, regrettant sa détresse expressive aussitôt qu'un de ses pieds fondit sur son ventre.
— Lucifer ne dit, n'exprime que la vérité, Decker. Même quand il...
Elle ouvrit les guillemets avec une grimace de dégoût.
— ... joue avec tes "sentiments". Même quand il s'agit de sexe. Surtout quand il s'agit de sexe. Quoiqu'il t'ait proposé dans cette salle, tu peux être certaine qu'il disait la vérité. Il ne peut pas mentir, il ne veut pas.
— Mais c'est ce qu'il a fait ! s'exclama Chloé.
Les Brittanys, comment il l'avait poussée dans ses retranchements émotionnels - sexuels ! Ce n'était pas vrai, c'était de la manipulation ! C'était... faux.
— Il m'a manipulée.
— Et ça t'a plu, parce que c'était vrai !
— Je-
En ayant assez, Maze soupira et lui demanda sans détour ;
— Il bandait ou pas ?!
— Qui "bandait" quoi ?
Bouche grande ouverte, joues rouges, Chloé releva la tête ; apercevant Trixie au coin de salon, la porte de sa chambre grande ouverte derrière elle aussi. Elle dévisageait sa mère avec curiosité, son carnet de devoir dans la main, un crayon dans l'autre.
Fermant puis rouvrant la bouche, Chloé lança un regard désespéré à son amie qui - souriant bien plus qu'elle ne devrait pour son bien et la préservation de l'innocence de sa fille - ouvrit la bouche pour lui venir en aide. La mettre au supplice, plutôt. Chloé la prit de vitesse, ragaillardie par la presque définition du terme sur le bout des lèvres de la démone.
— Maze. Elle...
Cette dernière la fixait sans ciller, amusée ; attendant la suite.
— E-Elle... Elle... hm... Elle veut jouer à colin-maillard avec... ses amis russes.
Elle vit du coin de l'œil l'un de ces "amis russes" se traîner sur le sol, aussi loin qu'il le pouvait de Mazikeen. Celle-ci planta son talon dans son dos, le faisant couiner de douleur comme une petite fille. Sa petite fille à elle parut ravie de la nouvelle, s'approchant de la cuisine et de la tablette à nouveau adossée au mur.
— Trop chouette ! Je peux jouer moi aussi ?
Plus rapide que Trixie, Chloé s'empara de la tablette avant qu'elle ne referme ses mains dessus.
— Dans une minute, mon cœur. Maze doit d'abord... trouver un endroit plus approprié pour jouer ; n'est-ce-pas, Maze ?
Mazikeen lâcha un long soupir. Elle se leva, récupérant son téléphone sur le bar ; chose qui permit à Chloé d'avoir une vision plus nette du chaos qu'elle avait provoqué dans ce bar. Colin-maillard faisait des ravages dans le monde entier.
Comment avait-elle fait pour pendre cet homme au lustre par le caleçon tout en—
C'était démoniaque.
C'était Maze.
— Je te rappelle dans une minute, petite humaine ; annonça la démone en enjambant d'autres corps gémissants.
— Profite-en pour saluer Ève de ma part, la taquina Chloé en guise de représailles, parfaitement consciente de ce pourquoi son amie se retrouvait aussi loin de chez elle.
Elle sut qu'elle avait vu juste quand l'expression confiante de Maze se figea sur l'écran. L'écran tourna noir sous le sourire victorieux de Chloé qui tendit la tablette à Trixie, celle s'en retournant gaiement dans sa chambre. Chloé, quant à elle, se remit en quête de préparer le souper. C'était le mardi spécial Tacos - sans Dan, cette fois.
Encore une fois.
Et encore un des effets "Lucifer", de retour dans sa vie et celle de sa fille, même s'il n'avait pas encore eu l'occasion de revoir cette dernière tout le long de ces deux semaines. Il essayait probablement de reporter l'occasion au plus tard possible, le connaissant. C'était sûrement ça. Quoiqu'il en soit, leur toute récente altercation n'aiderait pas à créer d'autres occasions pour sa fille de revoir Lucifer. Elle aurait aimé que Dan puisse venir, pour Trixie. Elle n'avait pas été la meilleure parente des six derniers mois, n'avait pas été grand-chose qu'une ombre à plaindre jusqu'à dernièrement. Elle se sentait mal de "voler" du temps à Dan avec leur fille, d'une certaine manière, sachant tout ce qu'il avait assumé pour lui faciliter les choses. Trixie ne s'était pas plus plainte du désistement de son père que d'ordinaire, elle n'avait pas non plus rechigné à passer une soirée supplémentaire avec sa mère.
Elle aurait été en droit de le faire.
Mais les enfants avaient la capacité extraordinaire de s'adapter aux pires situations, de pardonner.
C'était toujours difficile pour Chloé.
Se pardonner.
Pardonner, aussi. Ça n'avait jamais été son fort.
Ses gestes ralentirent au-dessus des assiettes, des plats sur le feu.
Son fort...
La chaleur du feu monta de son poignet au creux de sa paume encore humide des quelques légumes qu'elle venait de transvaser dans la poêle. Elle ferma les yeux, soupira.
Presque la même chaleur que lui, de sa peau sous son col ; à ce moment-là.
Pas besoin de réfléchir pour trouver réponse à la question crue de Mazikeen.
Elle retira sa main avant de réellement brûler pour le Diable ; ramenée au moment présent par deux coups hésitants à la porte d'entrée. Se frottant la main pour dissiper la sensation plaisante comme légèrement douloureuse des flammes sur sa peau, Chloé marcha jusqu'à la porte, surprise de l'ouvrir sur Lucifer.
Elle le dévisagea, puis le fusilla du regard - agacée de le voir sur le pas de sa porte, agacée de s'en trouver ravie également. Son cœur battit avec plus d'ardeur dans sa poitrine, sans se soucier des justes sentiments qu'elle nourrissait à son propos. Ceux qui importaient pour elle, pas à sa libido d'adolescente.
Elle se mordilla l'intérieur de la joue, agacée cette fois de donner raison à Mazikeen. Une démone qui voyait clair dans ses sentiments ; on aurait tout vu.
Il parla le premier, conscient qu'il ne tenait à rien - même pas à quelques mots - de la voir claquer la porte la seconde suivante.
— Inspectrice.
Pas de "Chloé" à ce stade ; il savait être prudent, à l'occasion. S'amuser de ses sentiments ne lui octroyait plus le droit à ce genre d'intimité, l'intimité même dont il avait usé pour la blesser. Les doigts de Chloé restèrent sur la poignée, moins tendus.
— Bonsoir, ajouta-t-il avec un sourire timide.
— Si vous êtes venu tenir la chandelle à Maze et ses insinuations sexuelles, vous pouvez repartir ; dit-elle, son autre main sur sa hanche.
Chloé regretta aussitôt d'avoir ouvert la bouche. Lucifer haussa un sourcil interrogateur, la lueur amusée dans ses yeux n'échappant pas à la jeune femme.
— Un commentaire et je vous frappe, l'avertit-elle d'une voix tendue.
Elle était repartie sur le vouvoiement plus rapidement que d'ordinaire, une spontanéité d'émotions qui démontrait une fois de plus le manquement dont il avait fait preuve à son égard. Naturellement à l'aise avec le vouvoiement, elle ne l'était plus tant que ça ce soir.
Elle était toujours en colère.
Ça avait le don de gêner.
— Je n'oserais pas, Inspectrice. Et...
Il leva les mains, tourna lentement sur lui-même.
— Comme t- vous pouvez le constater, je viens à vous sans intentions belliqueuses. Pas de Brittanys, pas d'armes de séduction massive...
Il eut un regard vers sa ceinture, même plus bas, avant de baisser ses mains, un demi-sourire sur ses lèvres.
— Enfin... seulement une. Je veux dire, difficile de désarmer une telle arme.
Relevant les yeux, il rencontra le regard noir de Chloé. Son sourire disparut, comme toute petite trace de plaisanterie grivoise portée par celui-ci. Il déglutit, fronça les sourcils.
— Difficile pour n'importe qui d'autre que vous, j'imagine ; murmura-t-il en regardant ensuite sa main toujours sur la poignée.
Ça faisait plus de trois commentaires, largement assez pour tourner la poignée, libérer la tension dans ses doigts. Lucifer en eut conscience plus vite qu'elle n'esquissa un geste en ce sens. Il ouvrit la bouche, mais Chloé ne lui permit pas d'autres commentaires.
— Bonne soirée, Lucifer !
— Lucifer ?
Lui comme Chloé tournèrent la tête, le premier surpris comme la seconde contrariée par la présence de Trixie. Chloé soupçonnait Maze de lui avoir enseigné quelques techniques "obscures" de démone pour se faufiler ainsi dans le dos des gens sans un bruit. Trixie n'était jamais aussi discrète d'habitude, la preuve eut été le cri de joie qui s'ensuivit, à moitié englouti par sa course folle vers la porte avant d'étreindre de toutes ses forces Lucifer à hauteur de sa taille. Loin de son habituelle répulsion envers les contacts humains rapprochés, Lucifer accueillit ce débordement d'affection d'un sourire et d'une tape, trois plutôt, sur le haut de son crâne ; ce qui, contre tout attente, adoucit la rancœur de Chloé. Suffisamment pour ne pas écarter Trixie et claquer la porte séance tenante.
— Bonsoir, petite.
— Tu en as mis du temps pour venir me voir !
— Eh bien, j'avais...
Il chercha ses mots, regarda brièvement Chloé.
— ... des choses à faire.
— En Enfer ?
Il haussa les sourcils, surpris. Trixie n'avait jamais mis en doute sa nature, mais elle n'avait jamais abordé le sujet aussi directement non plus. Lucifer était comme n'importe quel adulte "humain" finalement, à croire que les enfants ne pouvaient pas comprendre certaines choses "adultes"... jusqu'à ce qu'ils leur prouvent le contraire.
— Là-bas et ici, répondit-il assez évasivement.
— D'ailleurs, intervint Chloé. Lucifer a sûrement d'autres "choses à faire" ce soir, Monkey. Il allait justement partir, non ? ajouta-t-elle à son intention.
La déception transparaissait sur ses traits qu'il camoufla avec aisance sous un sourire, écartant gentiment les bras de Trixie de sa taille et de son costume hors de prix. Elle l'avait étreinte plus de temps qu'il ne lui fallait pour se plaindre des plis et tâches imaginaires sur ce "tissu de qualité irremplaçable", et pourtant...
Pas un mot, pas une plainte.
Chloé le scruta, perplexe.
Était-ce une autre de ses tentatives de manipulation ? D'utiliser sa fille comme sorte d'intermédiaire ?
Les mots de Mazikeen tournaient en boucle dans sa tête.
"Lucifer ne dit, n'exprime que la vérité."
Était-il... content de voir Trixie ? Au point de tolérer une telle étreinte, vraiment ?
— Bien sûr, dit-il.
— Tu ne peux pas rester ? S'il-te-plaît ? demanda Trixie, toujours accrochée aux pans de sa veste.
— Je-... Je crains que ça ne soit pas à l'ordre du jour, gamine.
— Mais si ! s'exclama Trixie, sautillant sur place. C'est le Mardi Tacos, c'est prévu depuis longtemps et Papa ne sait pas venir ce soir ; hein, Maman ?
— C'est vrai mais— dit Chloé, coupée par l'entrain de sa fille.
— Tu vois ? dit cette dernière en se retournant vers Lucifer. Avec toi, on sera au complet ! Il peut rester, hein ? ajouta-t-elle pour sa mère, joignant les mains en une prière adorable. S'il-te-plaîîîît ?
La manipulation venait toujours d'où elle s'y attendait le moins, quand elle s'y attendait le moins. Pourtant, elle devrait être habituée aux demandes adorables quoique irréalisables de sa fille pour telle ou telle autre chose. Mais ça ne l'était pas, irréalisable ; ni vraiment déraisonnable. C'était le Mardi Tacos, ils étaient moins qu'à leur habitude et Chloé ne pouvait pas se décharger de sa culpabilité autrement qu'en acceptant cette si raisonnable demande.
Trixie avait besoin de ça, de cette soirée avec sa mère et... quelqu'un qu'elle appréciait.
Elle regarda tour à tour sa fille et Lucifer, soupirant finalement sa sédition.
— D'accord ! Si t-vous n'avez rien de prévu...
— Rien que je ne puisse reporter, Inspectrice, répondit aussitôt Lucifer, ravi de retrouver une chance d'entrer.
Elle soupira à nouveau, s'écarta pour lui laisser le passage en montrant le salon avec un geste de défaite. Trixie, quant à elle, ne ménageait pas ses efforts pour exprimer sa victoire. Elle sautilla de plus belle, tapa dans ses mains avant de prendre celle de Lucifer dans la sienne, le traînant jusqu'au séjour.
— Génial ! Je vais te raconter tout ce que tu as manqué depuis la dernière fois !
Lucifer échangea un regard avec Chloé, une lueur d'effroi rencontrant celle, ravie, de sa partenaire. Elle qui croyait lui avoir fait une fleur en le laissant passer la soirée en leur compagnie...
Et puis, à toute mauvaise action s'ensuit juste punition, non ?
-xXx-
Il avait une étrange sensation.
Déplaisante, plutôt.
Lucifer écouta distraitement le compte-rendu terriblement détaillé de Béatrice, regardant fréquemment par-dessus son épaule pour s'assurer de la présence de Chloé. Elle était bien là, comme sa fille, comme l'air frais venant de la fenêtre ouverte plus loin.
Il n'était plus en Enfer.
Mais il ne pouvait se départir de cette impression malaisante. C'était semblable à l'Enfer, trop semblable. Chloé ne le regardait pas, le fusillait du regard si elle regardait, elle ne parlait pas, ne criait pas - pas depuis qu'il était entré. Elle l'ignorait.
C'était un enfer.
Il avait cherché à ce qu'elle réagisse ainsi et pourtant... c'était insupportable, si insupportable qu'il s'était retrouvé sur le pas de sa porte le soir même. Quelques heures, là était son maximum, sa limite. Tant son absence que ses derniers mots l'avaient poussé à se présenter devant chez elle. Cela ne pouvait signifier que deux choses ; soit rien n'avait changé malgré ses efforts, soit tout avait changé, justement - à un point tel qu'il se retrouvait en Enfer sans même avoir noté la transition. Michael devait être plus impatient à lui faire payer sa dérobade "mythologique" qu'il ne l'avait cru, en ce cas. Il est vrai que cette option semblait farfelue, mais les regards que Chloé lui lançait, la culpabilité constante qu'il ressentait...
Ce n'était pas si farfelu.
Tout semblait si réel, une exacte copie de sa réalité faite pour le tourmenter, utiliser jusqu'à la dernière goutte de culpabilité en lui. Il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il se retrouvât à nouveau pris au piège dans une boucle infernale, ça n'aurait pas été la première fois. Ni la... Eh bien, on pouvait difficilement parler de "dernière fois" dans ce contexte intemporel.
Et pour ce qui était de la première option, disons qu'elle n'était pas plus enviable. Se retrouver au même point, mais seul et "détesté" par la seule personne qui lui était devenue indispensable - on pouvait qualifier cette situation comme pire que l'Enfer. C'était son intention dès le départ, non ? Rester seul, seul manipulé par son Père. Et malgré tout...
La culpabilité, la confusion dans laquelle il se trouvait ; ces deux sentiments perduraient dans chacune de ces deux options, en tout cas.
Alors...
Enfer ou enfer relationnel ?
— Qu'est-ce que t'as fait ? demanda soudain Béatrice.
— "Fait" ? répéta Lucifer, perplexe.
— Tu fais la même tête que moi quand je sais avoir fait quelque chose de mal. C'est pour ça que maman voulait pas te laisser entrer ? Parce que tu as fait quelque chose de mal ?
— Je ne dirais pas que c'était "mal", pondéra-t-il. C'était la... meilleure chose à faire ; ça semblait l'être, en tout cas, murmura-t-il ensuite avec un autre regard vers l'inspectrice.
— Donc, c'était "mal" quand même, non ?
Se retournant vers Béatrice, Lucifer soupira et déboutonna sa veste pour s'asseoir plus confortablement dans le divan.
— Je n'en sais rien, gamine. Je ne sais même pas si tout ceci est réel ou seulement le fruit de ma culpabilité.
Après tout, Béatrice qui le sermonnait sur ses choix et actions passées était un châtiment infernal tout à fait valable. Il n'aurait pas mieux fait lui-même. C'était une amélioration à envisager lors de son prochain départ... s'il n'y était pas déjà. Des enfants sermonnant les adultes ; magnifiquement infernal.
— Comment ça ? l'interrogea Béatrice peu après, la mine soucieuse.
Elle se leva du sol, contourna la table du salon et s'assit à ses côtés.
— Ce n'est pas un sujet pour les enfants, à ce que j'ai compris ; éluda Lucifer qui ne voulait pas irriter davantage Chloé en abordant de tels sujets avec sa progéniture.
Progéniture aussi curieuse que sa mère, un trait de caractère admirable, il faut dire.
— Je ne suis plus une enfant !
— Permets-moi d'en douter, petite.
— J'ai déjà neuf ans. Tu es une enfant jusqu'à tes huit ans, tout le monde sait ça !
— Vraiment ?
Elle hocha la tête, se rapprocha de lui jusqu'à frôler ses genoux. Lucifer s'étonna de ne pas réagir comme à l'accoutumée ; à reculer, se lever, n'importe quoi pour garder une certaine distance de sécurité entre eux. Il n'avait pas plus réagi à son embrassade sur le pas de la porte. C'était peut-être en lien avec son âge, comme elle le prétendait ; ou un autre tourment de l'Enfer. L'un ou l'autre, Lucifer ne risquait pas grand-chose à partager ses inquiétudes.
Si Béatrice n'était plus une enfant, elle comprendrait. Si elle n'était que le fruit de son imagination coupable, elle l'écouterait simplement.
— Dis-moi, l'encouragea-t-elle. Je peux peut-être t'aider ?
Encore hésitant, elle insista ;
— Allez ! Je t'ai aidé à entrer, non ? Tu peux me faire confiance.
— Béatrice Decker, dit-il, époustouflé. Aurais-tu usé de ton charme sur ta mère à des fins personnelles ?
La petite - plus si petite que cela, à l'en croire - haussa les épaules avec un sourire espiègle.
— Pour aider un ami, plutôt.
Lucifer la regarda, souriant également.
Ami.
Il n'avait jamais vraiment cherché l'affection de Béatrice, mais ce terme, ce titre, éveilla quelque chose en lui ; quelque chose qu'il n'aurait jamais pu ressentir ailleurs que dans la réalité, sur Terre. C'était bien trop "plaisant" comme sensation, pour être née de l'Enfer.
Malgré tout, il avait besoin d'en être sûr.
— Je suis impressionné ! la félicita-t-il.
— En échange, tu peux me dire ce qui t'ennuie, n'est-ce-pas ?
Il plissa les yeux, de plus en plus impressionné.
— Tu iras loin, gamine, à n'en pas douter. Une confession pour un service rendu, hm ? Cela me paraît équitable.
Béatrice se pencha vers lui avec une expression concentrée, sérieuse.
— J'ai fait quelque chose qui a été "mal" perçu par ta mère pour... pour la protéger. Si ça a marché - ce qui est probablement le cas, étant donné sa réaction -, cet endroit n'est que le fruit de mon tourment, ma punition en Enfer...
— Tu ne peux pas être puni en Enfer, le contredit aussitôt Béatrice en s'écartant de lui. Tu es le Roi ! Le roi punit les mauvaises personnes, il n'est pas puni.
— C'est plus affaire de culpabilité que de royauté, gamine. Vois-tu, je me sens... coupable depuis ce que j'ai fait à ta mère.
— Mais pourquoi tu serais en Enfer juste pour ça ?
— J'ai développé un lien émotionnel très fort avec Chloé alors... s'il se brise, je ne me vois pas finir ailleurs que là-bas.
— Tu crois qu'il est brisé ? chuchota Béatrice, attristée.
Lucifer secoua la tête, son regard à nouveau porté vers Chloé.
— Comment savoir, gamine ? Je ne ressens que culpabilité depuis des heures. Je n'arrive pas à séparer le vrai du faux...
— Mais si !
Il la dévisagea.
— Tu es le Diable, expliqua Béatrice avec conviction. C'est ton truc de séparer le vrai du faux. Tu te concentres sur un détail au lieu de réfléchir à l'ensemble, comme moi avec la géométrie.
Elle secoua la tête, soupirant ;
— J'aime pas la géométrie...
— Curieuse allégorie, gamine.
— C'est quoi une "allégorie" ?
— C'est-...
Lucifer soupira, secouant la tête lui aussi.
— Peu importe.
— Tu sens quoi, là ? enchaîna la petite, vocabulaire et géométrie laissées dans un coin.
— Hormis ton souffle sur ma joue ? rétorqua Lucifer en s'écartant quelque peu, pas encore tout à fait à l'aise avec ce genre de proximité.
— Vide-toi la tête, lui conseilla-t-elle. Concentre-toi sur l'ensemble, pas le détail.
— C'est ridicule...
— Allez ! l'encouragea-t-elle.
— Telle mère, telle fille ; grommela Lucifer avant de se soumettre à ses directives. Très bien, très bien !
L'ensemble, hm ?
Une vision d'ensemble. Ce n'était pas dans sa nature de privilégier une réflexion globale au souci des détails ; il était réputé pour cela. Chloé serait d'accord pour dire que la vérité était affaire de détails, de preuves dispersées çà et là.
Rassemblées en un tout cohérent.
Lucifer échangea un regard avec Béatrice, contrarié.
Elle avait raison... bon sang.
Accordant davantage de crédits à son conseil de prime abord farfelu, Lucifer passa en revue les détails ; pas un à un, cette fois. Non, cette fois-ci, il prit le temps de les assembler en un tout cohérent. Et tout lui criait que c'était bien réel, qu'il se sentait coupable à raison, qu'il détestait avoir reproduit le comportement détestable de son Père, détestait devoir repartir bientôt pour le "bien de tous" excepté le leur. Il détestait ne pas savoir quoi faire de ce temps ensemble sans risquer d'aggraver les choses.
Il détestait être la principale raison de ses tourments, autant que de ne plus l'être.
Et pour tout cela, il se sentait coupable ; faible.
Bien loin de l'homme que Chloé méritait.
Là était la vérité.
Lucifer soupira fortement, notant le regard de la petite sur lui, celle-ci avertie que sa technique avait porté ses fruits ; quoiqu'il ne se sentît pas moins coupable qu'auparavant. C'était pire, en fait. Réellement pire.
Souriant timidement à Béatrice, il la complimenta à nouveau ;
— Nul doute que tu as toutes les qualités de ta mère. Merci.
— De rien. Alors ?
— Alors quoi ?
Béatrice montra Chloé d'un bref hochement de tête, chuchotant plus bas encore avec un air de conspiration ;
— Qu'est-ce que tu as ressenti ? Est-ce que c'est réel ?
— Malheureusement, oui. J'imagine que... que notre lien est plus fort que mes vaines tentatives pour le briser.
— C'est une bonne nouvelle, non ?
— Oui et non, répondit Lucifer, inspirant profondément.
Le regard de Chloé transperçait le dos de sa veste, sa chemise et sa chair hérissée par une appréhension grandissante. Pas de doute, le lien était toujours là ; inébranlable. Il se sentait presque idiot d'avoir cru pouvoir le défaire aussi simplement.
Aussi idiot que d'avoir contrarié l'inspectrice.
— Pourquoi "non" ? le questionna Béatrice, avide de tout savoir, comme à son agaçante habitude.
— Elle m'en veut.
Il n'osa pas se retourner cette fois, mais Béatrice le fit, elle, souriant à sa mère.
— Je crois bien.
Lucifer laissa échapper une exclamation moqueuse.
— Tu crois, gamine ?
Cette dernière haussa les épaules, son regard toujours porté sur sa mère qui n'avait de cesse de le fusiller du regard, quoiqu'elle fasse. Plus elle le regardait, plus la culpabilité le rongeait. Terrible sensation, vraiment.
À l'antagonisme des sensations ressenties dans la salle d'interrogatoire.
— Elle est nerveuse aussi. Fâchée et nerveuse, répondit-t-elle.
— Nerveuse, tu dis ?
Elle hocha la tête.
— Elle est toujours brusque quand elle est stressée. Même chose quand elle est fâchée sur moi ou quelqu'un d'autre. C'était si mal que ça ce que tu as fait ? lui demanda-t-elle ensuite. Du genre... "licorne sur capot du voisin'' ?
Lucifer fronça les sourcils.
— "Licorne sur capot du voisin" ? répéta-t-il, intrigué, un sourire amusé sur les lèvres.
— Ma dernière grosse bêtise, l'éclaira-t-elle.
— Je vois. Eh bien... Difficile de soutenir la comparaison avec tes... animaux fantastiques, petite ; mais j'imagine que mon comportement s'en approche, oui.
Elle réfléchit, lèvres pincées.
— Alors tu devrais lui demander pardon ; ça ira mieux après.
Il rit, secoua la tête. La dernière fois qu'il avait demandé pardon, c'était... C'était avant. Cela n'avait pas empêché sa famille de le rejeter, de le laisser pourrir dans ce lieu de cauchemars et de souffrances qui n'avaient que faire du pardon.
— Je doute que cela soit aussi simple.
— Ma maîtresse dit toujours qu'il faut parler avec l'autre pour arranger les choses, s'excuser ; insista Béatrice.
— Les miennes n'ont pas ce genre de discours, je t'assure.
— Tu en as plusieurs ?
— Je-
Lucifer la regarda, regarda Chloé.
— Je suis à peu près certain que ce sujet est réservé au plus de neuf ans, dit-il. Tu parlais d'excuses ? embrailla-t-il rapidement.
Elle hocha la tête, n'insistant pas. Il poussa un autre soupir, se frotta les mains.
— Encore faudrait-il que ta mère m'adresse la parole...
— Je peux t'arranger le coup ! proposa-t-elle, excitée à cette idée.
Il la dévisagea, indécis.
— Qu'as-tu en tête ?
— Mais d'abord... ! Ma part du marché !
Il recula, haussant les sourcils.
— Encore ?
— Une faveur pour un service rendu, c'est ta devise, non ? Maze me l'a dit et tu le dis tout le temps, aussi ! le piégea-t-elle, tout sourire.
Telle mère, telle fille... Lucifer était très loin du compte. Elle était pire, bien pire. Il la scruta sans un mot, aussi inquiet de ce service requis que de ne pas pouvoir arranger les choses entre lui et Chloé. Ils leur restaient si peu de temps ensemble. Au final, c'est ce qui le décida à risquer un autre partenariat avec une autre "Decker".
— J'ose espérer que ta faveur en vaut la chandelle, gamine ; maugréa Lucifer en lui tendant la main.
Elle la lui serra, son sourire radieux inquiétant plus le Diable qu'il n'aurait dû.
— Fais-moi confiance !
-xXx-
La soirée avait pris une tournure plaisante, Chloé devait bien l'admettre. C'était son attente première, avant que Lucifer ne s'impose - ne fusse imposé par Trixie - chez elle. Dès lors, elle avait craint des longs silences pesants, des regards, des gestes maladroits.
Et il y avait bien eu tout cela, d'une certaine façon.
Malgré tout, ça n'avait pas été un total fiasco sur fond de tacos épicés, de verres de vin brisés par la colère, les cris et les larmes.
C'était une surprise, une agréable surprise.
Elle soupçonnait d'ailleurs Trixie d'en être la principale responsable. Plus que cela, elle en était certaine. L'instinct des mères...
Les messes basses entre elle et Lucifer dans le salon ne lui avait pas échappé, pas plus que la question innocente de sa fille cinq minutes plus tard concernant les préparations restantes à faire. Chloé avait répondu, accepté qu'on l'aide.
Et Lucifer l'avait rejointe.
Pendant un instant, elle l'avait soupçonné d'avoir manigancé contre elle, pour lui faire faire ce qu'il désirait ; encore. Puis elle avait noté son expression ; timide, tendue par la crainte d'empiéter son espace vital, comment Trixie l'avait poussé en avant avec un sourire encourageant...
C'était bien elle le cerveau de l'opération.
Chloé avait été tentée de se rétracter, prétendre ne plus avoir besoin d'aide ou n'importe quelle autre excuse bidon pour ne pas avoir affaire à lui d'aussi près. Au lieu de cela, elle avait hoché la tête - aussi timide que lui. Elle le revoyait dans son coin de la cuisine, les manches retroussées, dos à elle la plus grande partie du temps, à couper, assaisonner, goûter, proposer d'un ton posé une amélioration de son cru. Il y avait eu du silence, des regards.
Une question. Une seule.
Elle avait craqué la première. Enfin... ce n'était pas une "compétition". Elle avait simplement voulu savoir, plus qu'elle n'avait voulu le punir.
— Ça ne va pas à l'encontre de ton plan ; de venir ici ?
Il s'était tourné vers elle, lui offrant son plein visage plutôt que son profil. Un sourire ensuite, dont elle n'avait pu comprendre qu'une moitié des émotions y étant exprimées.
— J'ai toujours eu horreur des plans.
Elle avait serré le chiffon qu'elle tenait, serré jusqu'à ce que le silence revienne complètement, jusqu'à ce que l'alarme du four ne la fasse sursauter et ne sépare leur regard pour le reste des préparatifs. Davantage, même, si elle comptait le repas et cette dernière demi-heure à l'attendre sortir de la chambre de Trixie.
Prenant son verre de vin rouge sur la table de salon, elle sourit. Elle aurait bien voulu savoir comment sa fille en était venue à convaincre Lucifer de lui lire une histoire avant de se coucher. Une sacrée longue histoire, à en juger par le temps passée seule avec ses pensées, assise dans le divan. Chloé entendait de temps à autre Lucifer s'exclamer à travers la porte entrouverte, Trixie rire aux éclats ou les deux parler avec entrain de l'existence plausible ou non des licornes sur Terre.
Le silence était revenu depuis quelques minutes, c'était qu'ils étaient sans doute parvenus à un accord sur la question.
Elle but une gorgée de vin, ramenant ses pieds nus sur le divan.
Son regard s'égara vers la fenêtre toujours ouverte, les rideaux bougeant de temps à autre sous la brise du soir. Il était déjà tard, trop tard pour une histoire aussi longue, mais Chloé se garda bien de se lever et d'écourter ce moment entre eux. Elle se garderait bien d'écourter quoi que ce soit, même le fil de ses pensées. Tant de choses lui traversaient l'esprit, aussi brèves que le souffle du vent parfois, comme ce qui lui restait à faire d'ici aux prochains interrogatoires demain en milieu de matinée, et des choses aussi difficiles à mouvoir que le battant de la fenêtre, comme ce qui avait amené Lucifer chez elle plutôt qu'au Lux avec ces filles, ce que Mazikeen, Linda avaient dit.
Vérité, discussion.
Sentiments.
— J'ai horreur des licornes, maugréa-t-on dans son dos.
Chloé tourna la tête, Lucifer fermant la porte de la chambre de Trixie avec un air grognon.
— Je les détestais déjà à l'époque ; toujours à enfoncer leur corne n'importe où…
Elle fronça les sourcils, souriant malgré elle.
— Alors les licornes existent ?
— "Existaient", corrigea Lucifer après avoir récupéré son verre sur la table à manger.
Il en but une gorgée, lèvres pincées quand une question brûlait celles de Chloé. Elle posa sa main libre de vin sur le dos du divan, étendit ses jambes sur les coussins.
— Donc… Une corne ? Enfoncée-... ?
Observant avec grand soin les mouvements du vin dans son verre pour ne pas croiser son regard hilare, Lucifer répondit ;
— J'ai connu meilleur godemichet depuis.
Elle pouffa de rire, son verre penché par son hilarité répandant alcool sur sa cuisse. Lucifer se joignit à elle, plus maître de ses gestes qu'elle ne l'était cependant. Elle s'essuya maladroitement la jambe, peau ruisselante de liquide rouge et imbibant le tissu du divan sous elle. L'espace d'un instant, elle oublia sa colère, toutes ces pensées, ces questions sans réelles réponses, pour rire avec son compagnon.
Compagnon.
Leurs rires se tarirent l'instant suivant, communément rattrapés par leur situation, leur ressenti différent mais "lié" par une manipulation supérieure, si Chloé donnait crédit aux craintes de Lucifer. Ce dernier la regarda, à nouveau tendu. Il n'avait eu de cesse de l'être depuis qu'il était entré ici. Depuis beaucoup plus longtemps que cela.
Depuis son retour.
Avant son départ.
Pour être honnête, elle n'avait pas plus été détendue de son côté.
N'y avait-il aucun moyen de dépasser ça ? De dépasser leur condition littérale ?
D'en tirer avantage ?
Ce n'était pas une… punition.
Peut-être devait-il simplement cesser de voir, percevoir leur situation actuelle comme telle ; une punition.
Perdue dans ses pensées, Chloé nota que Lucifer avait posé son verre et récupéré sa veste sur la chaise à côté de lui.
— Je-... Je devrais t- vous laisser, Inspectrice. Merci pour cette soirée.
— Attends ! Lucifer, attends.
Il s'arrêta devant la porte d'entrée.
— Oui, Inspectrice ? s'enquit-il de son ton poli, sa nervosité ressortant d'autant plus qu'il s'évertuait à la lui dissimuler.
La vérité, avait dit Maze. Partout, inévitable pour lui.
— Je-, dit-elle, aussi nerveuse que lui, aussi vulnérable.
Elle montra la place libre auprès d'elle avec un sourire timide.
— C'était… c'était une belle soirée et je-je détesterais qu'elle se finisse de cette façon.
— De quelle façon ?
— Sur des non-dits.
Il la dévisagea avec appréhension. Elle poursuivit ;
— Je détesterais que tu repartes là-bas sur des non-dits.
Elle haussa les épaules, lèvres serrées sur ses émotions qui s'en extirpèrent sous une note chevrotante.
— Je déteste l'idée que tu doives repartir, mais si tu le dois…
Elle secoua la tête.
— Je n'ai pas de contrôle là-dessus, mais j'aimerais au moins pouvoir contrôler - avoir "l'impression" de contrôler - ce qui se passe entre nous, maintenant. Et pour y arriver, faire en sorte que ça marche entre nous, il faudrait d'abord qu'on en parle, non ?
Elle croisa son regard qui naviguait entre incertitude et crainte depuis tout à l'heure. On aurait dit un animal en cage, griffes enfoncées dans ses poches, regard à l'affût d'une sortie propice, crocs prêts à surgir de ses lèvres muettes. L'on apparentait le Diable à une bête dans la plupart des cas, sauvage.
Vulnérable.
Lucifer soupira quelques instants plus tard.
— S'agira-t-il d'une conversation en toute sobriété ? demanda-t-il, ses yeux tournés vers son verre vide.
Elle sourit, vida le sien à son tour avant de le lui tendre.
— Tout dépend du service.
Il lui rendit son sourire, toujours crispé mais cheminant lentement vers une détente bienvenue. Posant sa veste sur le meuble le plus proche, il lui prit le verre des mains, effleurant ses doigts des siens. Exactement comme à l'heure du souper, pour la même raison - l'abolissement de la sobriété.
Des gestes maladroits… Il y en avait eu, il y en aurait encore.
— Le meilleur que l'on puisse trouver sur Terre… et ailleurs, assura-t-il.
Le meilleur, il l'était, sans le moindre doute. Il suffisait de voir comment - en l'espace de cinq minutes à peine - il avait rempli leur verre respectif, une quantité pas trop déraisonnable et adéquate à deux-trois non-dits "dits" entre eux, et l'avait rejointe dans le salon. Son excellence s'arrêtait à la passation du breuvage, cependant ; Lucifer redevenant muet comme une carpe une fois assis à l'autre bout du fauteuil. Chloé avait replié ses jambes aussitôt, mur de chair et de vin versé contre sa poitrine d'où ne sortaient que les vibrations de son cœur.
Aucun n'était "meilleur" pour ce qui allait suivre.
Ils leur avaient fallu des années pour avouer une chose, un sentiment déjà si évident pour leur entourage. Même pour Maze.
Non, peut-être pas pour Maze.
Chloé inspira quand Lucifer soupira, leur souffle et amorce verbale abolies par celle de l'autre ;
— Lucifer, je-
— Je voudr-
Ils échangèrent un rire, un regard.
— Pardon, s'excusa Chloé, tu voulais dire quelque chose ?
— Non, je- J'imagine qu'il convient de te laisser commencer, vu mon comportement de ce matin. Ce n'est que justice.
— Ce matin, oui... répéta-t-elle en dépliant légèrement les jambes, ses orteils à un centimètre de la cuisse de Lucifer.
Elle hocha la tête, pensive.
— Autant commencer par là.
Elle pourrait commencer par exprimer bien des choses ; sa colère, pourquoi pas ? Elle ne s'en était pas séparée toute la journée durant et une bonne partie de la soirée. Elle l'était toujours ; plus autant, juste... profondément agacée qu'il ait eu recours à ce genre de stratagème, encore une fois, malgré tout ce qui avait changé entre eux. Elle pouvait commencer par les reproches, d'ailleurs. Début de conversation typique - à rappeler les fautes de l'autre, enchaîner sur ce qui importait vraiment ensuite.
Mais elle en avait assez de cette tension constante entre eux.
— Tu avais l'air de croire que tu pouvais mettre un terme à ce que je ressentais pour toi avec ces filles et tes tentatives pour me séduire dans la salle d'interrogatoire...
— Correction ; le Diable ne tente jamais de séduire, il séduit ; l'interrompit Lucifer, fidèle à lui-même.
— Rappelle-moi qui est resté en plan et qui est partie ? rétorqua-t-elle, plus amusée que fâchée par son intervention.
Il grimaça.
— Bien vu.
Elle sourit tandis qu'il sirotait son verre. Au moins en étaient-ils revenus aux bonnes vieilles taquineries. Elle reprit ;
— Qu'est-ce qui t'as amené à croire ça ?
Il soupira.
— C'est compliqué.
— Commence par le simple, alors.
Il posa son verre sur la table du salon, avant-bras appuyés sur ses cuisses encore éloignées de ses propres jambes. Il frotta ses mains ensemble, le front plissé.
— Mes sentiments pour toi sont aussi réels, aussi "libres" de choix que je choisis de respirer, Chloé. Et... je ne doute pas des tiens. C'est juste que- Toi et moi n'avons jamais été vraiment libres de choisir, depuis le début. Et...
Il secoua la tête.
— Je n'envisage pas de poursuivre notre relation dans ces mêmes conditions. Je veux plus ; pour toi, pour moi.
— Tu parles de ce schéma, c'est ça ? Perséphone et tout le reste ?
— De ça et... d'autre chose.
— Autre chose ? Quoi ?
Lucifer tourna la tête de biais, l'indécision rencontrant l'incompréhension. Ils se dévisagèrent, Chloé serrant son verre intact contre sa poitrine.
— Qu'est-ce que tu ne me dis pas, Lucifer ? demanda-t-elle d'une toute petite voix.
— Ce n'est pas dramatique en soi, se défendit-il aussitôt, énigmatique et nerveux comme jamais. Enfin... Ce fut dramatique pour moi à l'époque, mais- mais à présent... Disons qu'à défaut d'en connaître la raison, je me suis fait une raison et-
— Dis-moi simplement de quoi il s'agit, le coupa Chloé sans ciller, retenant son souffle la seconde suivante.
Il se redressa quelque peu, la fixant tout du long, sans oser dire. Peut-être l'air désespéré, effrayé, de Chloé l'aida à franchir le pas, les mots si difficiles à dire, de cette époque. Effrayée, elle l'était - n'en était pas loin. C'est vrai... qu'est-ce qui pouvait être plus terrible, plus difficile à lui révéler que sa véritable nature ?
Il les dit. Enfin, il les lui dit.
— Tu es un miracle, Chloé.
Elle le dévisagea avec un air interdit, fronça les sourcils autant qu'il était possible de soumettre son expression faciale à la perplexité qui l'habitait.
— Merci pour le compliment, mais...
— C'est à comprendre au sens littéral du terme, en fait.
— Quoi ? dit-elle, faute d'y comprendre quelque chose.
— C'est assez long à expliquer. Pour simplifier ; mon Père est du genre... intrusif, pour ne pas dire abusif. Il aurait, à ce qu'il semblerait, jugé bon de donner un léger coup de pouce à ton père et ta mère pour te concevoir.
Suite à quoi, Lucifer haussa les épaules, crispé mais souriant à ses côtés.
— Un coup de "hanches", plutôt. Plusieurs, à n'en pas douter - il n'en faut pas moins pour un miracle digne de ce nom, au nom de Dieu.
Un miracle.
Chloé, divine conception assise près du Diable, à siroter vins et paroles non-dites, réagit à cette nouvelle de la moins miraculeuse des façons ;
— Oh.
NA :
Réaction/Conversation à suivre !
Portez-vous bien :)
