NA
Merci beaucoup Emi pour avoir vérifié ce chapitre et aidé à l'améliorer :3 Que ferais-je sans toi ?
Encore un bon gros chapitre (et cette fois, pas de jaloux - la traduction sort en même temps !) avec beaucoup de dialogues. Je me suis bien amusée dessus.
Réponse à Fleur d'Ange
Pour une fois, oui ! Rien n'est jamais simple avec ces deux-là XDDDD Merci.
À carobreizh44
Contente qu'elle soit à ton goût ;) Merci beaucoup.
#StaySafe #StayAtHome
Music - Chasing cars | Sleeping at last.
JE NE SUIS PAS UNE CORBEILLE DE FRUITS !
9
Chloé enchaîna aussitôt, prise d'une crainte toute aussi subite ;
— Ça... ça voudrait dire qu'on fait partie de la même famille, comme... comme une « demi-sœur » ?
— Bien sûr que non ! s'esclaffa Lucifer.
Elle se sentit un peu ridicule en l'entendant se moquer de son désarroi et l'exprima sans détours, les joues rosies d'embarras.
— C'est plus « sûr » pour toi que pour moi, marmonna-t-elle, buvant une gorgée de vin sous son regard amusé. Perception humaine, tu te souviens ?
— Je me souviens. Et cela explique sans doute ta réaction... posée à cette perturbante nouvelle. J'aurais cru qu'elle t'aurait davantage secouée, autant que moi à l'époque, tout du moins.
Pour ça, c'était une nouvelle, une nouvelle de taille. Et, honnêtement, Chloé n'était pas loin de l'état d'esprit attendu par Lucifer. De tout ce qu'il aurait pu lui donner comme raison, jamais elle n'aurait présagé celle-ci. Et pourtant, le monde, ce monde, lui démontrait une fois de plus qu'elle était bien loin de tout savoir. C'était probablement ce qui l'aidait à garder pied ; ce manque de connaissances, de données fiables et concrètes auxquelles se raccrocher pour vraiment y réagir.
Aussi embarrassée qu'elle puisse être en cet instant, elle était néanmoins soulagée de la réponse moqueuse mais indubitablement franche de Lucifer. Pas de lien de parenté glauque ni de relation incestueuse entre eux par l'intermédiaire d'une conception Divine tout aussi glauque à imaginer.
Bien. Bien.
Elle haussa les épaules, pinça les lèvres, le bouquet fruité du vin encore sur celles-ci.
— C'est le cas, mais... je ne sais juste pas trop quoi en faire pour le moment. D'où ma première supposition hilarante si j'en crois ta réaction, hm ?
Il lui offrit un sourire coupable.
— C'était si drôle que ça ?
— Non, non ; la rassura-t-il, sa main droite allant spontanément vers ses genoux repliés avant de s'arrêter.
Ils échangèrent un autre regard, presque liés par un autre geste maladroit de l'un pour l'autre. Finalement, les doigts tendus de Lucifer se refermèrent sur son verre avec une toux embarrassée et un regard écarté de leur envie véritable.
— C'est juste inattendu, reprit-il. Pourquoi serions-nous apparentés ?
— Eh bien, Jésus Christ était bien considéré comme le Fils de Dieu envoyé sur Terre, non ? Et il avait été conçu de la même façon. C'est ce qui est raconté dans la Bible.
Lucifer leva les yeux au ciel en soupirant bruyamment.
— Encore cette histoire... grommela-t-il en vidant son verre.
— Donc... ça ne s'est pas passé comme ça ? demanda Chloé, intriguée.
— Beaucoup de choses ne se sont pas passées comme cet ouvrage obséquieux les raconte. Des « choses » à moitié-comprises par ses auteurs, d'ailleurs ; perception humaine, tu te souviens ?
— OK, mais… qu'est-ce qui en a été correctement compris des humains ? Pour Jésus.
— C'est une longue histoire, histoire qui n'a rien à voir avec ta situation.
Elle hocha la tête. Ils déviaient du sujet principal, compris.
— Gardons-la pour une autre fois, alors.
Le visage de Lucifer s'éclaira à l'entente de ces mots, assez longtemps pour qu'elle comprenne l'ampleur « dramatique » que cette seule information avait eu sur lui à l'époque. Sa compréhension prenait elle aussi de l'ampleur, autant que ses inquiétudes, et le nombre de questions qui en découlaient. Être un miracle de Dieu ; ça signifiait quoi concrètement ?
— Un miracle, répéta-t-elle pensivement, son regard perdu dans les ondulations du vin. Dieu n'est donc pas une partie de moi ? Je veux dire… s'Il a aidé mes parents à me concevoir, où s'arrête Son influence, où commence-t-elle ?
Lucifer ouvrit la bouche, Chloé poursuivant avec ses questions sans lui laisser l'occasion de répondre aux précédentes.
— Comment ça marche ? Est-ce que ça se voit ? Non, peut-être pas, surtout si tu l'as découvert. Tu l'as bien découvert, hein ? Donc tu ne l'as pas senti d'emblée chez moi. Attends !
Elle avait presque crié, le faisant légèrement sursauter. Il arqua un sourcil, à nouveau tendu, bouche fermée sur toutes ses réponses la concernant. Elle le regarda, de ses yeux écarquillés d'une compréhension nouvelle.
— Tu l'as senti. Tu l'as senti !
— Je-, bredouilla Lucifer pour toute réponse.
— Tu as eu des soupçons dès le départ… murmura-t-elle.
« C'est mon Père qui vous envoie ? »
Tout était vraiment question de perception. Tant de détails manqués, laissés de côté faute de pouvoir comprendre leur sens véritable, percevoir cette petite subtilité surnaturelle. Chloé s'était sentie ridicule après avoir compris qui était Lucifer, elle se sentait encore ridicule maintenant, pas pour des suppositions cette fois, mais pour avoir manqué une telle évidence.
Bien sûr que c'était évident ; comme le nez au milieu de la figure.
Lucifer avait toujours décortiqué ses moindres faits et gestes, il avait testé ses réactions, l'avait séduite avec son don - son « tour de passe-passe », comme elle l'appelait. Cela avait toujours échoué, même maintenant. Même ce matin.
Il avait perçu sa différence, dès le début.
— Tu as toujours su.
Lucifer retrouva enfin l'usage de la parole. Ou bien était-ce le mutisme de Chloé qui lui offrit l'opportunité de s'exprimer, s'expliquer. Le mutisme était encore la meilleure façon d'exprimer son désarroi à elle.
— Non.
— Tu m'as demandé si Ton Père m'avait envoyée, dit-elle. Je m'en souviens. Tu savais.
— Je soupçonnais quelque chose, je n'avais aucune certitude à l'époque. Le côté « miraculeux » de ton existence ne m'a été communiqué qu'un an plus tard. Avant cela… Je savais seulement que tu étais insensible à mon charme. Que tu me rendais vulnérable.
— Un an ? répéta-t-elle. C'est vrai ?
— Rigoureusement vrai, Chloé. C'est une question de fierté chez moi, comme tu sais ; ajouta Lucifer avec un sourire compatissant.
Bien que leur perception des choses divergeaient la plupart du temps, elles se rejoignaient sur les fondamentaux. Il comprenait à quel point elle pouvait être secouée par la nouvelle, eût-il toujours été conscient de ces choses quand elle ne l'était pas, quand elle n'était même pas encore conçue volontairement par Dieu. Il comprenait son sentiment, sa confusion ; pour l'avoir lui-même partagé.
C'est ce qu'il avait dit ; « dramatique », c'était l'adjectif qu'il avait employé pour décrire ce qui la rendait si spéciale. Et qu'il s'était fait une raison. Qu'il essayait encore, non ? Pourquoi avait-il commencé par ça sinon - le plus simple, selon lui ? De tout ce qui l'avait poussé à la manipuler... c'était le plus simple prétexte, vraiment ?
Qu'en était-il des plus compliqués ?
— Inspectrice ? Chloé ?
Elle sursauta à son tour, manquant une seconde fois de renverser le contenu de son verre sur lui. Elle n'éclaboussa que le bout de ses doigts, crispés sur les bords de celui-ci. Ses pensées, rythmées par l'angoisse, s'étaient enchaînées dans sa tête à une vitesse très en-deçà du temps réel. L'état de choc pouvait bien se définir ainsi, dans les grande lignes ; une succession de pensées, insensible au temps. Lucifer la regardait, inquiété par son mutisme prolongé, sans oser la toucher. Mais il le désirait, c'était évident. Son corps était inconsciemment tourné vers elle, il s'était rapproché, juste assez pour qu'elle sente le tissu de son pantalon contre ses orteils.
Insensible à son charme.
Il ne l'était pas, lui ; insensible.
Elle ? Plus tant que cela non plus.
— Ça va aller ? demanda-t-il encore.
Chloé hocha la tête, un mouvement rapide, répété jusqu'à ce qu'elle noie ses pensées avec le reste du vin. L'alcool, trop enthousiasmé par l'ivresse promise, lui brûla la gorge. Elle toussota, à plusieurs reprises, les larmes lui piquant le coin des yeux. Elle serra son verre contre sa poitrine, hochant la tête pour la troisième fois.
— Ç'va. Juste... digérer, parvint-elle difficilement à articuler.
Il arqua un sourcil dubitatif.
— Il est plutôt question d'avaler, mais ne jouons pas sur les mots.
Chloé manqua à nouveau de s'étouffer, sa gorge partagée entre l'hilarité nerveuse et la toux alcoolisée. La presque hilarité de Lucifer n'échappa pas à ses yeux larmoyants. Il faisait beaucoup d'efforts pour n'afficher qu'une expression neutre, limite navrée, mais la commissure de ses lèvres le trahissaient à chacune de ses inspirations, l'air soulevant le masque un peu plus à chaque fois. Il tint bon, cependant - comment ; elle n'en savait rien, aurait bien voulu savoir alors qu'elle peinait à respirer convenablement depuis plus d'une minute ! Il tint bon, fut-il plus souriant à chaque seconde passée qu'elle suffoquait de rires et d'alcool, Lucifer résista jusqu'à ce qu'elle parvienne enfin à reprendre son souffle, puis à poser son verre sur la table. Elle inspira, son poing fermé devant sa bouche ivre de rires. Elle expira, bougea le poing jusqu'aux larmes qui troublaient sa vision.
— M-Merci.
Il la dévisagea.
— Mais de quoi ?
Abaissant la main, elle haussa les épaules avant de s'asseoir en tailleur.
— D'avoir diverti mes... angoisses existentielles quand j'en avais vraiment besoin.
Il parut surpris.
— Oh ? C'était donc cela ce rire de babouin en chaleur - une angoisse existentielle ?
— Tu compares mon rire à celui d'un babouin ? se vexa-t-elle, enchaînant de suite sur sa description très imagée ; « En chaleur » ? Tu sais dire quand un singe est en chaleur ou p—
Chloé ferma alors les yeux, poussant un profond soupir.
— Peut-on revenir à l'essentiel et oublier cette dernière partie ?
— Tu es sûre ? s'enquit Lucifer d'un ton inquiet. Tu ne risques pas d'autres angoisses du genre si nous nous entêtons dans cette voie ?
Elle secoua la tête.
— C'est pour ça qu'on est là, Lucifer. Passer en revue les non-dits, ce qui implique mes angoisses existentielles d'humaine, de miracle... mes angoisses, finit-elle par choisir d'une voix tremblante.
Elle le regarda de biais, lui sourit.
— Et je sais pouvoir compter sur toi pour me ramener à l'essentiel, si jamais je venais à m'égarer encore. Donc...
Chloé prit une profonde inspiration, serra ses mains ensemble entre ses jambes croisées.
— Je suis un miracle, répéta-t-elle à haute voix ; une voix chevrotante d'abord, davantage vaillante sur la dernière syllabe, presque téméraire sur les mots suivants ; De Dieu, Ton Père... Dieu. Toi, tu n'en savais rien - tu n'as eu la confirmation qu'un an après notre rencontre, c'est bien ça ?
Lucifer hocha la tête.
— Qui te l'a dit ?
— Ma mère. Enfin, elle l'a su d'Amenadiel.
— Et comment lui a su qui j'étais ? insista Chloé, accrochée à son esprit de déduction comme l'on s'accrochait à une bouée en pleine tempête.
Lucifer commença à se tortiller sur sa partie du divan, se frottant les mains sans se laisser prendre par son regard insistant. Agacée, ses nerfs mis à rude épreuve par cette nouvelle perception des choses - cette perception d'elle-même -, elle posa une main ferme sur les siennes. C'était tout ce qu'il lui fallut pour tourner la tête.
Pas insensible du tout.
N'eût-elle été aux prises avec ces révélations qu'elle s'en serait réjouie, qu'elle en aurait usé pour de bien plus amusantes distractions, non-dites elles aussi.
— Lucifer.
Il soupira.
— C'était lui.
— Lui ? répéta-t-elle, confuse.
— Père l'a envoyé pour bénir tes parents.
Sa main se crispa sur celles de Lucifer qui baissa les yeux, fixa de son regard tourmenté ses doigts fins s'accrocher aux siens, les griffer de ses ongles ; tourmenté à l'idée qu'elle cesse un jour de le toucher. Elle le savait, le sentait - ses gestes étaient animés de la même crainte, du même besoin irrépressible, devenu inexplicable en raison de tous ces petits détails inexpliqués justement.
Elle ne pouvait le lâcher.
Elle ne voulait pas.
— Il a rencontré ta mère dans un bar de la ville, poursuivit-il. Une rencontre arrangée, évidemment. Et neuf mois plus tard...
Il libéra l'une de ses mains, la désignant d'un geste maladroit avec un sourire crispé.
— l'inspectrice Chloé Jane Decker fut délivrée dans ce monde.
Ladite inspectrice délivrée selon le bon vouloir de Dieu ne réagit pas, pas avec des mots du moins. Elle réfléchit, ses pensées tournaient et retournaient chaque phrase, chaque nouvelle information, chaque nouveau détail donné par Lucifer. Elle fouillait cette nouvelle perception ; jamais satisfaite, jamais convaincue par cette première raison.
Alors elle creusa davantage.
— Comment ça marche ?
— Pardon ?
— Comment il a fait ? Pour faire en sorte que je devienne... ce que Dieu voulait ; comment crée-t-on un « miracle » ?
Ses questions le prirent au dépourvu. Il la dévisagea sans un mot, leurs mains toujours jointes sur sa cuisse. Les sillons de son front se creusèrent alors qu'il réfléchissait, cherchait la meilleure façon de décrire un procédé divin à l'humaine qui en découlait.
— Ça-Ça n'a rien de très compliqué en soi, dit-il. C'est aussi simple qu'une insémination artificielle, quoiqu'une insémination archaïque comme la vôtre n'aurait rien donné. Amenadiel a simplement... disons qu'il a enhardi les deux partis.
Elle fronça les sourcils. Cernant sa confusion, Lucifer précisa ;
— La semence de l'un et l'habitacle de l'autre, Inspectrice. Je n'ai pas besoin de t'expliquer la procréation en détails, n'est-ce-pas ? À voir Béatrice s'acharner sur moi, j'ai l'impression que tu maîtrise pleinement le sujet !
Elle rit, lui aussi.
C'était donc aussi simple que ça ? Juste « un coup de pouce » à la nature, à ce qui était déjà là ? Alors... elle était comme elle était supposée être. Avec ou sans l'intervention divine. Ce que la nature n'avait pas pu commencer, Dieu l'avait fait ; et ça s'arrêtait là.
— Donc, je suis aussi humaine que n'importe qui, n'est-ce-pas ?
Il hocha la tête.
— À quelques détails près, oui.
Quelques détails.
Elle comprit tout de suite. Elle aimait à penser qu'elle comprenait pour sa propre capacité de déduction, par son expérience en tant qu'enquêtrice de la criminelle ; pas parce qu'elle était un miracle. Et plus elle y pensait, plus elle comprenait.
— C'est pour ça que je suis immunisée à tes charmes, que je te rends vulnérable... murmura Chloé, le regard dans le vague.
À ces détails s'ajouta le plus important du moment, plus que sa perception, plus que le simple fait d'être un miracle d'insémination divine. Ce qui importait, le détail le plus important ici... était Lucifer, sa perception. Il l'avait dit lui-même ; son expérience faisait de lui un être unique chez ses pairs. Peut-être chez les anges. Au milieu d'une horde de démons sans âmes ? pourquoi pas.
Mais pas au sein de l'Humanité.
Sur nombre de choses, Lucifer réagissait comme n'importe quel être humain. Il réagissait à la trahison, le rejet, la solitude, l'influence pesante d'un parent abusif sur sa vie ; pas forcément une influence directe, les actions passées influençaient les actes présents. Le Lucifer du passé, soumis aux désirs de Dieu, n'entendait vivre que les siens désormais et tout ce qui pouvait s'approcher d'une quelconque intervention divine dans sa vie tournait à l'odieuse manipulation.
Un manque de choix.
Comme avant.
C'était sa vérité, sa perception.
— Tu crois que c'est sa nouvelle façon à Lui de te manipuler, c'est ça ? lui demanda-t-elle doucement.
— C'est plutôt bien pensé, répondit à moitié Lucifer. Faire en sorte que tu me résistes, que tu me changes ; très malin de sa part. Même en sachant cela, je n'ai pas pu garder mes distances - c'est dire comme Il est doué pour manipuler !
— Ça ne t'as jamais effleuré l'esprit que tu as choisi tout ça ? Qu'on l'a choisi tous les deux ?
Il la regarda comme si elle venait tout juste de l'insulter.
— Tu es un miracle, Chloé. Tu me rends mortel et me résiste, ces trois points sont l'antonyme du choix, selon moi.
— Je ne suis pas d'accord.
Craignant qu'il ne se défile, ne hurle à nouveau son manque de choix jusqu'à réveiller Trixie endormie à quelques mètres de là, Chloé serra sa main avec toute l'affection qu'elle ressentait pour lui. Elle frotta son pouce sur ses articulations, passa chacun de ses doigts dans le creux léger entre chaque cartilage de tension.
— Réfléchis ; tu viens tout juste de me dire qu'Amenadiel avait seulement aidé la nature à faire son œuvre. Je suis donc telle que je suis supposée être. Et, de base, l'être humain - la procréation humaine - n'est possible que grâce à Ton Père. Je suis forcément le fruit de Sa volonté... si cela veut vraiment dire quelque chose, ajouta-t-elle avec un regard courroucé en direction du plafond.
Sa réaction instinctive détendit Lucifer, ce dernier laissant échapper une exclamation stupéfaite. Ils se sourirent. Elle, encourageante ; lui, perdu.
— Chacun de nous est pourvu du libre arbitre, continua-t-elle. Pourtant, je suis la seule à te résister, sur toutes ces personnes que tu as charmées d'un simple regard.
— Seulement d'un regard ? répéta-t-il, amusé.
De sa main libre, elle lui asséna une tape sur l'épaule.
— Ce que je veux dire, c'est que tu ne trouveras pas d'humaine moins « influencée » par Dieu que moi, Lucifer. Je veux dire-... Je ne croyais même pas en Son existence avant que tu ne me montres la vérité ! Je ne prenais même pas au sérieux ce que tu me disais la moitié du temps !
Elle avait énoncé ce point comme un argument de poids, mais elle le ressentait toujours comme une faute envers lui ; un manque de confiance, de foi en lui - simplement lui. Aussi fut-elle étonnée de l'entendre éclater de rire au lieu de s'en offusquer, à juste titre. Chloé le regarda se balancer d'avant en arrière, riant aux larmes, son poing contre sa bouche pour éviter de réveiller Trixie un peu plus loin. Les joues rosies par le vin et cette vulnérabilité occasionnelle, Lucifer paraissait dix ans de moins - si un nombre aussi futile d'années signifiait vraiment quelque chose le concernant.
Ça signifiait assez pour Chloé. Assez pour vouloir l'embrasser, l'aider du mieux qu'elle pouvait à contenir son hilarité.
Elle le voulait.
Elle laissa passer sa chance, Lucifer poussant un long soupir l'instant d'après en s'essuyant le coin des yeux de sa main libre sans chercher à libérer l'autre de son étreinte.
— Tu es vraiment un miracle, Chloé.
— C'est ce que j'ai cru comprendre, dit-elle en souriant, un sourcil arqué.
Il secoua la tête, chassant une dernière larme hilare de ses yeux émerveillés qui ne la quittaient plus.
— C'est à prendre comme un compliment cette fois.
— Oh.
Elle sentit le feu lui monter aux joues. Sans doute le vin... Sûrement le vin, pas le regard de Lucifer ; comment son sourire éclairait son visage, comment son regard seul éclairait le sien, jusqu'à la combustion inattendue de sa peau.
Son sourire s'agrandit, elle brûla davantage.
— C'était aussi simple, hm ? s'émerveilla-t-il. J'aurais vraiment dû t'en parler plus tôt, n'est-ce-pas ?
Chloé sourit à son tour.
— L'essentiel c'est qu'on finisse par en parler.
— C'est l'essentiel, en effet.
Son regard dériva vers sa bouche, il ne regarda plus que cela, pour ce qui lui parut bien plus qu'une minute. Elle-même ne pouvait détacher ses yeux de la sienne, de chaque centimètre de son visage et, quand elle y arrivait, de leurs mains jointes sur sa cuisse. Le haut de sa cuisse.
Elle déglutit.
— Mais... pas ton unique motivation pour ce qui s'est passé au commissariat, hm ?
Lucifer soupira sans cesser de la regarder. Il secoua la tête, son regard déviant finalement vers la table, vers son verre vide, le sien à peine dépositaire de cette ivresse consommée.
— La sobriété nous guette, Inspectrice ; murmura-t-il, la commissure de ses lèvres incapables de cacher les charmes, réputés inefficaces pour le miracle de Dieu.
Inefficace ou pas, Chloé frissonna. Souriant à son tour, elle hocha favorablement la tête vers cette sérieuse menace.
-xXx-
Tout le temps où Lucifer partit leur trouver un autre cru, le vin ayant finalement failli à délier leur langue sur ces non-dits pour le reste de la nuit, Chloé continua à s'interroger sur sa véritable nature. Ils n'avaient fait qu'aborder la partie la plus simple de ce sujet, à son sujet. Le reste demeurait enfoui sous la surface, hors de leur perception à tous les deux. Se faire déjà à l'idée de ne plus être aussi humaine que la normale était chose complexe ; réfléchir à ce que cela impliquait, à ce que ça pouvait impliquer, risquait fort de la rendre dingue.
Elle n'était pas là pour manipuler Lucifer par les sentiments. Si Dieu avait vraiment eu ce genre d'intentions envers Son fils... eh bien, Chloé s'inquiétait que l'Humanité soit entre les mains d'un tel abruti.
Elle serra ses bras autour de ses jambes, tel un étau rouillé de pensées apeurées. Elle regarda en direction du plafond, son cœur battant la chamade, battant tous les rythmes effrénés possibles contre ses genoux.
Un coup, puis un autre, et un autre...
Une sorte de compte à rebours de son existence planifiée.
Il n'allait pas la réduire à néant pour l'avoir insulté, si ?
Non, stupide ; c'était vraiment idiot de penser ainsi. Pour tout dire, elle avait déjà craint ce genre de sentence divine, même diabolique, les semaines qui avaient suivi cette grande révélation. Dieu aurait pu la foudroyer sur place pour avoir douté de Lui, par exemple ; pour avoir aidé le Diable à-à faire... faire ! Le Diable sur Terre ; c'était déjà une sorte de manquement à l'ordre des choses, non ? Puis elle avait plongé son désespoir dans des livres anciens, récits bibliques, mythologiques - fadaises, elle le savait maintenant. Puis était venu le père Kinley.
Chloé fronça les sourcils.
Comment aurait-il expliqué cet aspect miraculeux de son existence ? Sans doute comme étant un signe, un signe divin pour combattre le malin. C'est ça, précisément ce point, qui la rendait dingue. C'était ça qui l'amenait à craindre une nouvelle menace d'extinction de la main même de Son Créateur pour ne pas avoir rempli sa mission.
Parce que—
Dieu ne créait pas de miracle sans raison, n'est-ce-pas ?
C'était ce que Lucifer pensait, pour de mauvaises raisons et perceptions, mais la base de sa réflexion était bonne.
Elle ne pouvait être là que pour un but.
Elle ne savait plus quoi en penser, s'il était même prudent d'y réfléchir autant. Il y avait de quoi devenir folle, vraiment folle. Alors elle s'accrocha à sa seule certitude; ses sentiments pour Lucifer n'étaient pas le fait de Dieu, de sa conception miraculeuse - c'était de son fait, de celui de l'homme occupée à fourrager dans ses tiroirs et placards.
— Ahah ! cria-t-il sur une note triomphale.
Lucifer revint dans son champ de vision une minute plus tard, son regard porté sur la bouteille de bourbon entre ses mains. L'appréciation du connaisseur se lisait sur son visage.
— C'était donc là qu'il était !
Et un soupçon d'accusation.
— Quoi ça ?
Il plissa les yeux, ouvrant le bouchon et humant l'odeur de ce spiritueux d'exception.
— Ne joue pas les innocentes, Chloé. Ce bourbon n'est pas arrivé tout seul de mon penthouse jusqu'à chez toi. Et moi qui croyais que Maze en avait fait un vulgaire rince-bouche, soupira-t-il en déposant la bouteille sur la table.
— Qui te dit que c'est le tien et pas un bourbon acheté en supérette ?
Son rire lui parvint de la cuisine, là où il avait encore disparu pour réapparaître avec deux verres propres dans chaque main l'instant d'après.
— C'est insulter mes manies que de mettre en doute mon expertise. Premièrement, je doute que tu trouves un bourbon de cette qualité dans la moindre supérette du pays tout entier.
— Tu ne l'as même pas encore bu, répliqua-t-elle.
— Savourer un bourbon n'est pas seulement question de goût, Inspectrice ; c'est aussi question d'odorat.
— Lucifer, le Diable renifleur... dit-elle, amusée. Tout à fait crédible !
— Cela fait au moins l'un de nous. Deuxièmement, le prix à lui seul dénonce ton odieux larcin. Une inspectrice du L.A.P.D devenue voleuse de produits de luxe... Comme tu as mal tourné en ma si délicieuse compagnie !
Il lui tendit un verre rempli. Chloé le regardait avec un air suspicieux.
— Il n'est pas si cher que ça...
— Quatre cent cinquante dollars la bouteille, dit-il après avoir bu une infime gorgée. Hors taxe, bien sûr.
Pour la troisième fois en l'espace de quelques heures, Chloé failli asperger Lucifer de sa stupéfaction. Tant écœurée par le prix que par la sensation de brûlure qui s'enfonçait de sa bouche jusqu'au creux de son ventre, elle reposa le verre sur la table ; croisant le regard amusé de Lucifer tandis qu'elle s'essuyait le coin des lèvres.
— Eh bien, eh bien ! Si ce n'est pas là une preuve irréfutable !
OK. OK, elle avait peut-être été un peu trop « désespérée » par son absence pour avoir ressenti le besoin de ramener quelques bouteilles chez elle. Juste pour prolonger l'illusion de sa présence, son odeur, jusqu'aux portes du sommeil.
De cela, elle ne lui en dit rien.
— C'est ce que coûtent deux semaines de vacances pour Trixie, murmura Chloé en secouant la tête.
Lucifer la dévisagea avec un drôle d'air, posant son verre sur sa cuisse.
— Dans une cabane à outils ?
Puis il ajouta ;
— Voilà qui explique son curieux enthousiasme pour les marches qui mènent à ma chambre. Tout à l'air « princier » à hauteur de quelques billets de cent.
Elle rit doucement et se réinstalla. Son dos s'enfonça dans le dossier du canapé et elle laissa reposer sa nuque en arrière, posant ses pieds sur la table du salon. Y avoir posé son verre n'était pas une mauvaise idée, elle se sentait déjà... trop hors de ses sens, hors de la sobriété pour poursuivre leur conversation comme elle l'entendait. Bien qu'initié depuis des siècles, Lucifer commençait lui aussi à montrer les premiers signes d'une ébriété voulue, indispensable. Toujours à l'autre bout du fauteuil, il ne se tenait néanmoins plus aussi droit, profitant lui aussi de ce support dorsal confortable.
Mortel auprès d'elle.
Il était tout.
Auprès d'elle.
— C'est ce que tu as promis à ces filles pour qu'elles jouent le jeu ? Quelques billets de cents, hm ?
Son air offusqué ne lui échappa pas. Il se redressa légèrement.
— Pour qui me prends-tu ?
— Alors quoi ? demanda-t-elle en haussant les épaules. Elles t'ont suivi dans ce délire par... pur bonté d'âme ?
— Cela n'avait rien d'un délire, Chloé ; dit-il beaucoup plus sérieusement. Je te l'ai dit ; elles avaient de l'expérience dans ce domaine et étaient ravies de recommencer en ta charmante compagnie. Je ne les ai pas menacé, soudoyé ou quoi que ce soit d'autre qui te vienne à l'esprit.
Chloé le détailla longuement, bougeant pour s'asseoir de façon à lui faire face, son bras posé sur le dossier et sa jambe droite repliée devant elle. Elle appuya instinctivement son genou contre sa jambe sans qu'il n'essaie de bouger lui-même.
— Tu as vraiment fait un plan à quatre avec elles avant ?
Il n'eut pas l'occasion de lui répondre verbalement que son expression s'en chargeait déjà, autant que Chloé, celle-ci soupirant ;
— Bien sûr que tu l'as fait.
Elle appuya sa tête contre sa main, ses doigts plongés dans ses cheveux lâchés, à lisser une ondulation, coincer une mèche derrière son oreille pendant qu'elle réfléchissait à ce qu'il venait de dire, de démontrer. Les mots qui sortirent ensuite de sa bouche furent principalement énoncées par ses émotions ; sans contrôle.
— Et tu voulais le refaire... avec moi ?
Lucifer fronça les sourcils.
— Est-ce si étonnant ?
Elle secoua la tête, sentit le feu lui monter aux joues, des images très suggestives monter de ses pensées jusqu'à ces sens, jusqu'à ce genou innocent posé contre sa cuisse. Elle inspira, ferma le poing dans ses boucles blondes.
— Je- C'est... c'est juste- Tu m'as juste donné l'impression que c'était du bluff.
— C'était plus une vérité arrangée, la rassura-t-il avec un sourire.
— Arrangée ?
Il hocha la tête, buvant une nouvelle gorgée de bourbon.
— Arrangée, oui. Je ne mens jamais, surtout pas là-dessus. J'ai conscience que mon comportement n'en reste pas moins inexcusable ; ajouta-t-il tout de suite après, honteux. Je ne cherchais qu'à te libérer de mon emprise.
— Me libérer ? répéta Chloé, ramenée par ce simple mot à de plus importantes préoccupations que les envies orgiaques de Lucifer. Attends… Tu as dit que je risquais d'être manipulée, mais pas par toi ; ajouta-t-elle, perdue.
— Et je le pensais.
— Mais maintenant ? insista-t-elle. Que penses-tu maintenant ?
Il prit le temps pour lui répondre, soupirant, posant machinalement sa main sur le genou de Chloé, à tracer les fines courbes de sa peau dans un lent va-et-vient de pensées. Il n'hésitait plus comme tout à l'heure, n'était plus si maladroit, si gêné; simplement désinhibé, rassuré.
C'est ce qui en ressortit, un soulagement.
— Je ne pense plus que tu sois destinée à me détruire par les sentiments. C'est une bonne chose... j'imagine ? ajouta-t-il avec une pointe d'incertitude dans la voix. Je veux dire- Je ne ressens plus c-ce poids dans ma poitrine, mais—
Il marqua une pause, sa main arrêtée aussi sur le haut de son genou.
— Je ressens aussi beaucoup plus.
Il laissa échapper une exclamation, esquissa un sourire ; expression double de sa perplexité. Haussant ensuite les épaules, il murmura ;
— C'est déroutant.
— Je vois ce que tu veux dire, murmura-t-elle en retour.
Lucifer la scruta un moment, sa main reprenant ce mouvement doux et lent sur sa jambe. Il lui sourit tendrement et Chloé fut déroutée de façon exponentielle, le cœur battant et le souffle court, pour un sourire. Pour un déroutant sentiment.
— C'est... ce fut ma seconde motivation, avoua alors Lucifer.
— Ce que tu ressens ? Tu me parlais d'emprise il n'y a même pas cinq minutes.
— Dans notre cas, le cas de ce "mythe" en cours, c'est la même chose.
Elle le dévisagea, interdite.
— Je- Il va falloir développer, Lucifer.
Celui-ci hocha la tête, buvant une autre gorgée sous le regard interrogateur, perdu, curieux et angoissé de Chloé. Il en venait au plus compliqué, à ce qui lui était insurmontable, de toute évidence.
— Je sais, je- Autant commencer par séparer le mythologique du réel. Concernant la partie mythologique, Perséphone - divine créature humaine de la Terre - aurait...
— Tapé dans l'œil du Diable ? suggéra Chloé.
Elle se pencha vers la table pour reprendre son verre, s'écartant dudit Diable « réel » par la même occasion qui lui sourit, amusé de sa formulation. Chloé, verre en mains, reprit appui contre sa jambe, incapable de ne plus le toucher. Il porta son regard vers ce contact, son sourire s'élargissant.
— Tu as visé la jambe, si je ne m'abuse.
Chloé, portant son verre à ses lèvres, rétorqua ;
— Mythologie d'abord, Lucifer.
Sans se départir de son sourire, il hocha la tête.
— C'est vrai. Hadès - moi donc ; ce n'est pas le pire nom que l'on m'ait donné - fut séduit par sa beauté et l'emmena en Enfers avec lui. De force ou de plein gré, les sources humaines divergent sur ce point ; d'un point de vue strictement mythologique, bien sûr. Tout se passait bien dans le plus infernal des mondes, jusqu'à ce que sa mère ne menace Zeus de détruire les récoltes si Hadès ne lui rendait pas sa fille. Convaincu par son frère, ou ne désirant que le bonheur de Perséphone, Hadès consentit à son départ.
— Mais il y a hic, hm ? intervint Chloé. Il y a toujours un hic.
— Il y en a un, confirma Lucifer. Une fois encore les versions diffèrent, mais Hadès - ou l'un de ses sujets bien intentionnés - lui avait donné un fruit qui ne poussait qu'en Enfer, une grenade. Perséphone en mangea avant de retrouver sa mère sur Terre. Son sort était déjà scellé, cependant - pour une simple bouchée, un désir tout humain.
Chloé secoua doucement la tête.
— Pourquoi s'agit-il toujours d'un fruit avec toi ?
Il rit et elle le rejoignit dans son hilarité.
— Les perceptions humaines sont les principales à blâmer, Inspectrice. Je n'y peux rien si vous, humains, êtes d'une pruderie sans égale !
— Qu'est-ce-que notre pruderie à avoir avec des fruits ?
— À toi de me le dire ! Comment peut-on comparer mes attributs à une pomme ? s'exclama-t-il, outré dans sa masculinité parfaitement perceptible sous les plis de son pantalon.
Ou l'alcool et l'imagination de Chloé jouaient de sa perception.
Il poursuivit, ignorant de ses pensées ;
— En quoi le fait de t'aimer pourrait s'apparenter à une vulgaire grenade ? Je ne suis pas une corbeille de fruits !
— Qu'est-ce que tu as dit ? réagit enfin Chloé, levant les yeux vers son visage au lieu de son entrejambe.
Il se tut, conscient de ce qui lui avait échappé.
Il ne l'avait jamais dit, réellement dit.
« Mon premier amour n'était pas Ève, c'était vous. Ça l'a toujours été. »
« ...maintenant que je suis littéralement tien. »
« Je suis à toi. »
« Un amour aussi littéral entre le Diable et une humaine est déjà inédit en soi. »
« Mes sentiments pour toi... »
Jamais.
Et ce n'était pas vraiment... pas vraiment la phrase.
Tout de même, c'était plus, plus que ce qu'il ne lui avait jamais dit. Tellement de mots, au lieu de trois autres, simples. Compliqués. Elle se sentait à la fois remplie d'espoir et frustrée de ne se concentrer que sur ces presque trois mots. C'était tellement cliché.
Quel âge avait-elle ; seize ans ?
C'était comme elle l'avait dit à Linda ce matin ; ses sentiments, tout ce qu'ils provoquaient en elle était déréglé curieusement. Elle avait l'émotivité d'une adolescente les trois quart du temps, c'était stupide. Et déroutant. À cette pensée ce succéda une autre, les paroles amusées de Linda concernant ce dérèglement émotionnel.
Rien de plus normal puisqu'elle l'aimait.
Rien de plus normal de vouloir l'entendre distinctement de sa bouche.
Malgré tout, il y avait plus.
Rien n'était vraiment normal quand il s'agissait de Lucifer.
— J-Je- balbutia ce dernier.
Répéter distinctement ce qu'il ressentait pour elle était trop pour lui, qu'importe qu'il ait désiré plus pour leur relation. Alors Chloé mit de côté sa peine pour lui éviter celle-ci. C'était bien cela, non - aimer quelqu'un ?
— Le lien entre la métaphore et le réel ce serait... ça ? lui demanda-t-elle, notant comment la tension disparut aussitôt de ses épaules, comment il respira plus librement. Notre déclaration ?
L'essentiel, se répéta-t-elle, à ses émotions blessées, désespérées. Reste sur l'essentiel.
— Tu y avais déjà fait référence, continua-t-elle. La semaine de ton retour.
— C'est vrai.
— Donc, ce que tu voulais dire, c'était que... que nos sentiments ont une influence directe sur notre espérance de vie ?
— Eh bien, si l'on reprend le mythologique en compte, répondit Lucifer en se redressant, l'obligeant à bouger elle aussi, loin de sa jambe, de tout contact indispensable ; Perséphone était attachée aux Enfers pour toujours. Elle risquait sa vie à ne pas y retourner rapidement.
— Donc, j'aurais pu mourir si tu n'étais pas revenu ? hoqueta Chloé, les yeux écarquillés à cette réalisation.
Sa soudaine incapacité à ressentir autre chose que l'absence de Lucifer dans sa vie l'avait troublé à l'époque, avait troublé tout le monde en fait. C'était toujours le cas. Ça ne ressemblait en rien à une banale dépression, rupture, n'importe quoi de difficile à traverser émotionnellement pour n'importe quelle autre personne.
Rien n'était banal avec Lucifer, hm ?
C'était un sacré euphémisme !
Lucifer la tira à nouveau de ses angoisses.
— Non ! Bien sûr que non, je- Je doute que les effets auraient été aussi dévastateurs pour toi que pour moi. J'aurais pu succomber à ton absence, mais - fort heureusement ; ou malheureusement - mon Père s'en est mêlé avant qu'on n'en arrive là. Comme Zeus s'en est mêlé pour éviter une famine catastrophique sur Terre.
Il sourit, n'apaisant en rien les angoisses de Chloé qui le dévisageait avec horreur. Puis il ajouta sur une note légère ;
— Typique des Superpuissances Divines, semble-t-il.
— Tu-, murmura Chloé, prenant ensuite une profonde inspiration avant de poursuivre ; tu aurais pu succomber ?
Il haussa les épaules comme si ce n'était rien. Mais ça ne l'était pas ; rien, c'était terrible qu'il le prenne ainsi.
— « Immortel » n'est qu'un adjectif, Inspectrice. Une perception parmi d'autres.
— Com-
Elle secoua la tête.
— Comment ? Et je croyais qu'il s'agissait de moi ; tu parlais de Perséphone comme si nous étions la même personne, alors-
— C'est difficile à expliquer, se défendit Lucifer avec un regard plein de compassion. Crois-moi, j'aurais voulu pouvoir l'expliquer plus clairement, mais sans Uriel... C'es- C'était lui l'expert en la matière. Lui et mon Père. Et nous savons comme ce Salopard Omniscient est friand de mystères.
Chloé passa outre ses invectives concernant Dieu, quoique tout de même intriguée par sa dernière phrase. Lucifer ne lui avait-il pas dit qu'il avait fait un marché avec Lui, qu'Il était mécontent de la tournure des événements ? Il n'y avait aucun mystère. Non, ce qui attira vraiment son attention fut la profonde tristesse dans la voix de Lucifer avant cela, comment il avait parlé de son frère au passé encore une fois.
Immortel n'était qu'un adjectif...
Elle n'eut pas l'occasion de l'interroger qu'il poursuivait déjà avec ses « difficiles » explications.
— Il peut s'agir de moi pour certains points, certainement en ce qui concerne la dernière partie. Pour le reste, c'est assez flou. Mais je suis convaincu que ce qui a déclenché tout ça, ce lien essentiel entre nous, ne peut être que notre déclaration. Et je-... je craignais d'aggraver les choses en allant plus loin avec toi.
Il vida son verre, secoua doucement la tête sans la regarder.
— Vois-tu, les anges ont une drôle de façon de... montrer leurs sentiments.
Il marqua un temps d'arrêt, riant ensuite.
— « Montrer », c'est le mot. C'est pour ça qu'Amenadiel a perdu ses pouvoirs lorsqu'il a compris combien il avait été idiot de ramener Malcolm d'entre les morts, c'est pour la même raison que j'ai perdu mon visage diabolique un temps, récupérer mes ailes ensuite... que tout a changé peu avant que Dromos soit pris d'une ambition infernale sur Terre.
— Quand tu es redevenu...
Chloé se tut. Non, il n'y avait pas de différence entre Lucifer-Diable et Lucifer-Lucifer. Aucune.
— ...quand tu es revenu à ta forme humaine, reformula-t-elle, son regard parti à quelques mois de cette soirée. Après le bal masqué.
Elle le regarda ensuite, réalisant tout ce que ça voulait dire.
— Quand je pense qu'on croyait- s'exclama-t-elle, stupéfaite de sa stupidité, leur stupidité.
Leurs perceptions se rejoignaient sur les fondamentaux, fondamentalement leurrés par ce qu'ils pensaient savoir. Elle secoua la tête, se mordillant la lèvre avant de tourner la tête vers lui.
— On était convaincu qu'il s'agissait de la prophétie ; le Mal en train de se libérer. Ta peau, tes ailes, ton don décuplé… c'était-
Chloé rit, ridiculement humaine.
— C'était juste tes émotions ?!
Lucifer hocha la tête pour toute réponse.
— Tes sentiments ont un impact direct sur ce que tu es, murmura-t-elle peu après, ébahie.
— Et étant donné ton origine à moitié divine, dit Lucifer en la désignant de la main. Je ne peux que supposer bien sûr, mais vu notre situation actuelle...
— Non, tu as raison ; le coupa-t-elle. Ça pourrait- ça... ça a du sens. C'est insensé, mais ça a du sens ; ria-t-elle peu après.
Totalement insensé…
Un miracle et un ange déchu c'était déjà… déjà incroyable ! Mais qu'ils en soient venus à s'aimer avec une telle intensité – Chloé n'aurait pu le décrire autrement, c'était intense ça l'était toujours – pour en venir à-à… dépérir chacun de leur côté, d'un enfer à un autre, le seul et vrai Enfer.
C'était dingue.
Alors… ce qu'elle ressentait était donc bien « amplifié » ? Par elle, juste elle. Parce qu'elle était « elle » un miracle ? Parce qu'il était lui un ange influencé par ses émotions, plus que n'importe qui pourrait l'être.
Ils avaient besoin d'être ensemble.
Secouant la tête, Chloé porta son verre encore bien rempli à ses lèvres. Ses mains tremblaient et elle inclina lentement le verre pour éviter tout débordement d'alcool ailleurs que dans son gosier. Lucifer l'observa faire sans un mot, n'osant même pas bouger pour se resservir. Ce n'était peut-être plus une nécessité, à la limite de l'ébriété dite, d'une dernière sobriété non-dite.
Elle reprendrait bien un autre verre pourtant.
Pour cette nouvelle compréhension et celle à venir. Ils avaient besoin d'être ensemble, oui Lucifer avait cependant laissé entendre que la dernière partie du mythe le concernait, lui. Pas elle. Un autre besoin, donc. Ce qu'il avait murmuré la semaine de son retour dans sa baignoire.
«…il se trouve que mes fonctions royales ont pris une tournure très littérale au temple m'ya, donc… Tu vois où est le problème. C'mme Perséphone. »
Toussant l'alcool de trop en train de brûler l'intérieur de sa gorge, Chloé posa le verre vide entre elle et Lucifer, regardant n'importe quoi d'autre que lui.
Comme Lui.
Déchiré entre-deux.
Lucifer était sa Perséphone parce qu'elle se sentait définitivement comme Déméter, comme Hades. Il n'y avait aucune chance qu'elle ne tienne pas compte de ses désirs. Il n'y avait aucune chance qu'elle le laisse repartir pour toujours là-bas.
Pas encore. Pas pour son bien, encore !
— Je comprends pourquoi tu as essayé de briser ce qu'il y avait entre nous, dit-elle enfin.
Elle l'entendit soupirer. Elle le regarda quand il baissa les yeux, soudain fasciné par les reflets de lumière sur le verre taillé.
— Je comprends, même si c'est stupide.
Entendant ceci, Lucifer releva la tête ; piqué dans son amour-propre. Son amour pour elle, sans doute.
— Je te demande pardon ? s'exclama-t-il, la dévisageant.
Elle haussa les épaules.
— C'est stupide, Lucifer. C'est stupide parce que, même dans l'éventualité complètement dingue que notre lien émotionnel se soit concrétisé cette nuit-là, il n'est pas apparu du jour au lendemain. On s'est tourné autour pendant des années ; de connaissances à partenaires, de partenaires à amis et d'amis à-à... maintenant ! Tu ne peux pas détruire aussi facilement quelque chose qui a mis du temps à se construire.
Il fit mine d'ouvrir la bouche, mais elle ne lui laissa pas le temps d'en placer une.
— C'est aussi stupide parce que ses sentiments ne dépendent pas que de moi, comme tu avais l'air de le penser. C'est quelque chose qui se passe à deux, quelque chose qu'on vit ensemble. L'un ne va pas sans l'autre. Et c'est aussi stupide de croire que mes sentiments pour toi, que je sois cent-pour-cent humaine ou pas, puissent être manipulés de la sorte.
Elle secoua la tête, souriant à Lucifer avec tous ces sentiments inaltérables.
— Si Dieu n'a pas pu, le Diable non plus.
Bien que l'émerveillement se lisait sur son visage, ses yeux partageaient une émotion plus... mitigée quant à sa dernière remarque. Il eut un sourire en coin, plissant les yeux.
— Tu viens de dire qu'il fallait être deux, pourtant.
Elle laissa son sourire s'étendre jusqu'aux limites humaines de son visage, le regarda poser son verre sur la table sans se resservir. Le dernier non-dit de la soirée pour lui, donc. Tant mieux, elle n'aurait pas supporté en entendre d'autres. Elle en avait bien assez avec les siens.
— Seulement si tu fais les choses correctement.
Il arqua un sourcil.
— Ce qui exclut les propositions sexuelles indécentes en plein commissariat, je présume ?
Elle hocha la tête.
— Il y a de ça, oui.
Lucifer se s'adossa à nouveau contre le dossier du fauteuil, la détaillant longuement de son regard, ce regard qui montrait tout. Elle y lisait tant d'émotions incontrôlables, littérales. Amusement, espoir, culpabilité... tendresse. Surtout la tendresse.
— Tu me pardonnes donc cette incartade ? demanda-t-il.
Elle y réfléchit un instant, grandement aidée dans sa décision finale par l'alcool, son regard et le nombre décroissant de non-dits entre eux.
— Je suppose. Je veux dire... Tu vas devoir te rattraper pour effacer ton ardoise !
Il sourit.
— Je suis à ton service, Inspectrice.
Son expression béate tourna à la perplexité une seconde plus tard, Lucifer l'interrogeant alors ;
— Je suis tout de même curieux de connaître ton ressenti pour ce qui est de ce lien inébranlable entre nous. Ça ne te dérange pas plus que cela, de te savoir liée au Diable ?
Chloé pinça les lèvres, réfléchissant plus longtemps cette fois.
— Pas plus qu'avec n'importe quelle autre relation, j'imagine ; confia-t-elle en posant sa tête soudainement trop lourde sur le dossier du fauteuil. En fait, j'avais surtout peur de ne plus pouvoir ressentir librement, si tu vois ce que je veux dire ?
Elle cligna plusieurs fois des yeux, ses paupières alourdies elles aussi par l'étau autour de son crâne.
— Je ne savais pas ce que cette partie « littérale » impliquait, ça me rendait dingue ; de ne plus pouvoir faire la différence entre mes sentiments humains et ce sentiment « perséphonien », mais... on dirait, qu'il n'en n'y a pas. Pas vraiment.
Elle porta sa main à ses lèvres, étouffant un bâillement.
— Je peux toujours m'énerver contre toi, donc... Ce n'est pas si mal.
Il s'esclaffa, reposa également sa nuque contre le dossier, son visage tourné vers elle.
— Il n'empêche que nous naviguons en eaux troubles, Inspectrice. Dieu seul sait comment cela risque de finir.
Elle haussa les épaules.
— Et, comme pour le reste, on peut très bien se passer de Lui et de Ses plans. On peut juste... vivre l'instant présent ; proposa-t-elle. Commencer par les basiques.
— Les basiques ? répéta Lucifer, curieux. Qu'as-tu en tête ?
Chloé inspira, son regard porté sur le plafond, les petites imperfections que la peinture n'avait pas su cacher. Les imperfections... Un peu comme celles qu'ils s'étaient évertués à utiliser comme un bouclier tout ce temps ; tout ce qui n'allait pas entre eux, selon eux.
— Pourquoi pas un rendez-vous ? Sans interruption dramatique, sans manipulation ou démonstration masculine idiote, hm ? Un rendez-vous en tête à tête.
Elle sourit.
— Peut-être même un baiser ou deux. Pour commencer.
Lucifer réfléchit à son tour à sa proposition, si longtemps qu'elle craignit - l'espace d'une seconde - un refus. C'était peut-être trop demander, ou pas assez ; selon où l'on se plaçait. Comme elle l'avait dit, ils se tournaient autour depuis des années. Un baiser ou deux ? Faits. Un rendez-vous en tête-à-tête ? Bon gré mal gré.
Et s'il voulait simplement aller à l'essentiel ?
Ils avaient suffisamment tourné autour du pot pour toute une vie.
Enfin, Lucifer donna sa réponse.
— Tu sais, techniquement... cette soirée pourrait être considérée comme un rendez-vous en tête-à-tête.
— C'est vrai, admit-elle volontiers, voyant parfaitement où il voulait en venir.
— Et... pour suivre ton schéma, il faudrait-
Lucifer fut interrompu par les lèvres de Chloé contre les siennes. D'abord pris de court, il se reprit bien vite et quémanda autant qu'elle proposait ; ses mains trouvant leur place sur sa cuisse, dans son cou, à remonter dans ses cheveux. Elle aimait sentir sa barbe naissante sous les siennes, lisse dans un sens, piquante dans l'autre. Comment il approfondit le baiser quand elle laissa ses doigts se perdre dans ses cheveux, comment elle pouvait difficilement dire à qui appartenait ce gémissement.
Elle ?
Lui ?
Ils étaient uns, d'une certaine façon, selon un certain schéma ; alors ça n'avait pas de réelle importance.
Ils savaient l'essentiel.
Ce qu'ils ressentaient.
Ils s'écartèrent à contrecœur, l'air restant le plus essentiel des deux. Chloé se retrouvait à moitié-allongée sur Lucifer, enivrée de sa présence, d'alcool, de sentiments. Dans cette position, si proche du fruit défendu qu'elle pouvait le sentir mûrir contre sa cuisse, elle commençait à se demander s'il n'était pas plus sage de sauter quelques étapes.
Il fit remonter sa main de sa jambe à son dos, l'autre occupée de son visage seul. Son pouce dessina le contour de sa joue, son menton et s'arrêta non loin de ses lèvres entrouvertes, toujours partagées entre son besoin d'air et celui de ses lèvres sur les siennes.
— Cela compte définitivement pour plus qu'un baiser ; murmura-t-il, son regard amusé passant de sa bouche à ses yeux troublés par l'alcool.
Elle pouffa de rire.
Ils unirent leur front, yeux fermés, ouverts à ce qu'ils éprouvaient.
— Je suis désolé, dit-il, son souffle chatouillant son menton.
Les mains de Lucifer désormais à hauteur de son visage, elle entoura ses poignets des siennes ; une nouvelle pression sur sa peau.
— J'espère bien. Trixie a plein d'autres livres du soir, tu sais ? le taquina-t-elle.
Il rit doucement.
Le silence devint bientôt indispensable à ce moment, ce contact aussi indispensable. Elle ne l'aurait brisé pour rien au monde, pas même pour ces quelques non-dits restants. Elle en savait bien assez pour ce soir. Elle le savait Roi, serviteur de sa Reine. Elle le savait déterminé à obtenir plus, pour eux. Chloé écouta le souffle profond de Lucifer se mêler au sien, effleurer sa peau ; ensuite son front une fois qu'elle eut changé de place. Elle écouta son cœur battre avec force et régularité sous sa paume, la tête nichée dans le creux de son épaule. Elle sentit sa présence.
Elle dû s'assoupir à un moment donné car, l'instant d'après, elle sentit Lucifer bouger sous elle pour se libérer de son étreinte, ses paupières lourdes s'ouvrant sur une obscurité quasi totale. Elle enfonça ses ongles dans sa chemise.
Il se figea.
— R'ste.
Même s'il ne sortit qu'un son mâchouillé de ses lèvres, Lucifer dû l'entendre. Il se rallongea, l'enferma à nouveau dans ses bras, son souffle chatouillant son front comme il était censé le faire. Elle ferma les yeux et laissa le sommeil l'emporter plus loin, mais toujours à portée du Diable. À portée de sa parole.
— Aussi longtemps qu'Il le permettra, Chloé.
