NA :

Toujours un grand merci à ma beta EmilieKalin - tu es la meilleure ! (si, si, si !)

Au vue du ressenti assez "embrouillé" global pour le contenu du dernier chapitre, je rappelle à tout le monde que j'écris selon la perception de chaque personnage (et non en tant que narrateur 'omniscient' - très différent). Il est donc normal que - avec plusieurs verres dans le nez, les heures qui défilent/la fatigue - tout ne soit pas raconté "clairement" ;)

J'espère que tout le monde (y compris les persos) y comprendra quelque chose passé le dernier chapitre ^^ N'hésitez pas à poser des questions en reviews et MP cela dit - si je peux vous répondre sans spoiler, je le ferai avec plaisir. =)

Merci (comme toujours) pour vos reviews sur le dernier chapitre :3

Ce chapitre-ci est plus court, mais il y a de quoi lire - pas d'inquiétude !

Musique : 'The way I like it' |The Phantons (Electrifying Mood)


UNE PRIÈRE DEUX COUPS

10


C'était rond.

C'était rouge.

Et ça tenait dans la paume de sa main.

Pas exactement un fruit, encore moins une grenade terrestre comme infernale... mais ce n'était que des détails.

Tant qu'elle en avait la forme, la couleur, qu'elle tenait dans la paume d'une main ; Chloé pouvait parfaitement prétendre au rôle d'une Perséphone des temps modernes.

La balle anti-stress roula jusqu'à son autre main, la droite l'accueillant au roulement retour, parfaite ligne droite d'un membre à l'autre sur son bureau. D'un point à un autre dans l'espace.

La Terre et l'Enfer étaient bien plus éloignés que ça.

Ça n'avait rien d'une ligne droite.

Elle immobilisa la balle dans sa main gauche, passa ses doigts dessus, ses formes déformées, formées à ça - absorber ses inquiétudes. Elle posa le bout de son index dessus, frottant d'avant en arrière avant d'y ajouter la pression de son majeur. La balle, devenue vaguelettes de caoutchouc, partit vers le clavier, rebondit sur les touches, puis repartit se soumettre à ses prises angoissées.

D'une main à l'autre, son regard avait dévié ; il avait suivi la trajectoire imprévue de la grenade métaphorique, maintenant occupé du texte sur son écran.

"...Zeus envoya Hermès pour persuader Hadès de libérer son épouse illégitime. Avant de la délivrer, Hadès le rusé plaça dans la bouche de celle-ci une graine de grenade sachant fort bien que son goût divin l'obligerait à revenir auprès de lui. Dans d'autres versions du mythe, elle aurait pu être libérée si elle n'avait rien mangé lors de sa captivité dans les Enfers mais, au dernier moment, Hadès lui donna une graine de grenade. Au final, un compromis fut trouvé et Perséphone retrouva la liberté mais dû retourner auprès d'Hadès, un tiers de l'année (ou, selon certains contes, la moitié de l'année)."

De l'index à l'annulaire pressés sur la balle anti-stress, elle compta.

Puis d'un annulaire au majeur de l'autre main, elle dénombra le reste, notes silencieuses pianotées sur la matière caoutchouteuse sans que son regard n'aille autre part que ces quelques phrases.

Les deux tiers de l'année, année terrestre.

Huit pour quatre.

Ou quatre pour huit, comme le racontait cet autre texte d'un autre recueil mythologique ?

Quatre.

Inéquitable partition.

Elle regarda son calendrier.

Peut-être pas ?

Les versions s'accordaient bien sur deux périodes, mais jamais sur une définitive. Lucifer avait souligné la faillible perception des hommes à de si nombreuses reprises ; difficile de le contredire ou même de s'en vexer devant ces informations variables. Jamais une seule version, une seule conséquence, une seule action qui avait tout changé...

Mais il était parti six mois.

Six.

Pas huit.

C'était l'autre chiffre estimé, l'autre parabole de la "poire coupée en deux".

Ça aurait été plus juste. C'était plus juste, plus ce qu'elle espérait.

Six pour six.

À cela s'ajoutait le détail des grains mangés par la Reine des Enfers ; imprécis dans certaines retranscriptions, précisés à six dans d'autres. Parfois un seul, parfois un de plus – mais c'était ce "six" qui revenait le plus souvent ; pour la majorité des versions.

Six.

Ils méritaient bien ça, non ? Autant de temps ensemble que séparés.

Pose-lui simplement la question.

Celle-ci et d'autres, anciennes et toutes nouvelles interrogations portées par ses explications sommaires. Elle avait une liste de questions longue comme le bras. Restait à savoir si elle disposait de suffisamment de temps pour toutes les lui poser, et peut-être obtenir une réponse pour chacune.

La question la plus ancienne demeurait la plus importante d'entre toutes.

Une question de temps.

Lâchant la balle dans son tiroir ouvert, Chloé ferma ces onglets d'indécisions perceptibles à échelle humaine de son navigateur, son esprit – au même titre que son écran - revenant à des préoccupations davantage professionnelles.

Passé trois paragraphes biographiques sur la victime, ses préoccupations firent volte-face, alertées par le siège vide de l'autre côté de son bureau. Elle savait la paperasse rébarbative, mais il ne pourrait pas éternellement y échapper - d'autant qu'il n'avait pas cherché à le faire ces dernières semaines.

Plus aussi palpitant de rester auprès d'elle maintenant qu'ils avaient crevé l'abcès, peut-être ?

Après tout, elle s'était réveillée seule ce matin.

Chloé secoua doucement la tête, reportant son attention sur sa lecture.

Ça ne devrait pas l'affecter à ce point. C'était ce qu'elle voulait, un certain retour à la normale, l'assurance qu'elle contrôlait son corps, ses émotions le concernant, concernant tout et n'importe quoi. Revenir à son 'moi' d'origine. Elle savait maintenant ne pas l'avoir perdu de vue, ni changé pour le Diable.

Pas vraiment.

C'était juste... plus. Une version améliorée. L'amour 2.0.

Ne pas le voir à son poste de bon matin n'était pas dramatique ; agaçant, mais pas dramatique. Un peu décevant, aussi.

Parce que si elle n'avait pas changé pour lui, les choses avaient changé entre eux ; elles devaient changer, évoluer vers un mieux. Petit à petit. Ne pas se réveiller seule dans son canapé, le soleil dans les yeux et la bouche pâteuse ; ça aurait été mieux.

Un "petit" mieux.

Mieux que la première version, aussi.

Elle le voyait encore distinctement, comme si c'était hier. Mais c'était il y a deux semaines, la seule fois où elle l'avait vu rester sur ce canapé une journée et une nuit entière, s'y réveiller le lendemain - la première fois depuis des mois,six mois. Elle aurait aimé revoir ses longs cils caresser sa peau, débarrassée des traces de l'enfer qu'ils avaient traversé d'un espace à l'autre, ce mouvement rapide sous ses paupières closes et cette inspiration profonde avant qu'il n'ouvre les yeux.

Ça aurait été mieux, d'enfin savoir s'il inspirait aussi bruyamment à chaque fois. Il l'avait taquiné sur ses ronflements "albanais" la première année - elle ne ronflait pas, inspirait juste profondément par la bouche de temps en temps - ; ça lui aurait plu de lui rendre la pareille en cette dernière année.

Ça et sur beaucoup d'autres petits détails.

Il était le Diable, d'accord ; mais Diable "imparfait" près du "miracle du Dieu".

Frottant ses mains entre elles, elle repensa au même mouvement, hier soir ; à ses cheveux. Parfaits, diaboliquement représentatif de sa perfection.

Elle sourit.

Presque parfaits.

Une main, deux dans l'idéal, suffisait à découvrir la supercherie - boucles indisciplinées, détails pileux d'un mieux entre eux.

"Je veux plus ; pour toi, pour moi."

Chloé lâcha un profond soupir devant son écran avant de se masser les tempes.

Elle voulait juste la poire.

Deux parts égales.

Elle regarda à nouveau vers la chaise, toujours vide – part inégale à la présence soutenue de Lucifer. Elle passerait assez de temps sans lui pour ne pas souffrir déjà de son absence.

Alors, aussi pathétique que ça pouvait avoir l'air - autant qu'elle l'aurait pensé hier à la même heure, au même endroit -, Chloé tira son téléphone de sa poche, pianotant de nouvelles notes silencieuses ; d'une Perséphone à un Hadès des temps modernes.

Où t ?

Passé la confirmation d'envoi, elle fit tourner le téléphone deux fois entre ses doigts, pianotant d'autres notes ensuite.

Pb Lux ?

Elle était forcément pathétique une minute plus tard, à agripper l'appareil à deux mains lorsque celui-ci vibra sur le bureau.

Du tout, Inspectrice.

Labo.

Elle fronça les sourcils, relisant le dernier mot avant de se retourner.

Rien d'abord, puis la silhouette imposante de Lucifer passa devant la fenêtre du laboratoire. Laissant téléphone et balle anti-stress à son bureau, elle ouvrit la porte une minute plus tard sans se séparer de son expression perplexe.

— Lucifer ?

Inspectrice ! l'accueillit-il de son timbre enjoué. Exactement la personne qu'il nous fallait !

— Si vous vous faites aider, c'est de la triche !

— Le Diable ne triche pas ! s'exclama ce dernier, outré.

— Qui peut savoir, hm ? rétorqua Ella, taquine.

— Moi, parce que je suis le Diable.

Ouvrant grand la porte, Chloé entendit Ella soupirer au fond du labo.

— Et si vous interprétiez Adnachiel pour une fois ? C'est clair qu'il triche jamais celui-là, vous savez... Ange de vérité ; sans triche !

Chloé dévisagea l'ange sujet à interprétation suffoquer après la proposition amicale - quoique mauvaise perdante, apparemment - de la légiste, coudes posés sur sa table de travail, son visage et celui de Lucifer aussi près de son ordinateur qu'il était possible de l'être.

Lucifer se redressa vivement, ouvrant et refermant la bouche. Se tournant vers l'inspectrice, plus interloquée que bouche bée après ce curieux échange, il requerra son aide ;

— Dites-lui, Inspectrice ! Pour ma part, je me suis suffisamment égosillé sur la question.

Avant que cette dernière ne puisse en placer une, Ella leva les yeux au ciel.

— Nan, pas besoin. Et puis, on sait bien que Chloé dira n'importe quoi pour vous faire plaisir - c'est ça l'amour, non ? Avec un grand A.

Voyant Chloé froncer les sourcils, Ella ajouta avec un sourire ;

— Un A super mignon !

— Qui ne triche pas, Miss Lopez ; insista Lucifer.

Chloé ouvrit et referma la bouche.

— Lucifer ?

— Inspectrice ?

Ella, mains croisées sous son menton, sourit comme jamais ; ses lèvres esquissant les deux mots - super mignon - à sa collègue. Son pull, cœur rouge dansant sur coton bleu ciel, exprimait tout aussi distinctement son appréciation.

Chloé s'étonnait même qu'elle n'ait pas encore imprimé des T-shirt Deckerstar pour elle et la moitié du commissariat.

Quitte à être embarrassée sur son lieu de travail, hein...

Chloé regarda plutôt Lucifer. Ses yeux s'attardèrent plus que de raison ; égarés sur ses cheveux - parfaits, diablement parfaits -, ses yeux à lui, d'un brun chaud. Sur son corps ensuite, à descendre de sa chemise noire et veste grise à sa ceinture et boucle en fer.

Mignon ?

Ce n'était pas le premier mot qui lui venait à l'esprit.

Elle fit un geste vague vers l'extérieur.

— T- Vous êtes là depuis longtemps ?

— Oh, depuis 9 heures seulement, dit-il. Comme je ne voulais pas réitérer mon retard d'hier, je vous ai laissé à vos ronflements gutturaux pour faire un saut rapide au Lux et me changer, et arriver à l'heure pour vous seconder.

Chloé nota l'expression changeante d'Ella tout le long de son explication. Évitant son regard débordant de sous-entendus, elle lui demanda ;

— Mais... je ne vous ai pas vu en arrivant.

— C'est vrai. Vous tardiez à venir, quoi de plus normal à dormir dans mes bras...

Ella couina, Lucifer la dévisageant un bref instant avant de reprendre ;

— Je suis donc allé nous préparer du café ainsi qu'à Miss Lopez, une vrai lève-tôt - n'est-il-pas, Miss Lopez ?

— Hmm, marmonna Ella, son sourire plus large que ses poings fermés devant celui-ci.

— Je n'ai pas eu ce café, lui fit distinctement remarquer Chloé.

Lucifer inspecta le fond de sa propre tasse.

— Vous n'en aviez plus besoin, Inspectrice. Je vous ai vu arriver avec votre thermos ; stratégie intelligente par ailleurs - cette mixture est à peine buvable, même avec le contenu entier de ma flasque ; soupira-t-il en reposant le mug sur la table.

— Donc... Vous m'avez vu arriver ? Il y a une heure ? résuma Chloé, ses bras croisés sur sa poitrine, ses doigts pianotant quelques notes d'agacement. Et vous n'êtes pas venu me rejoindre ?

Ça... Ça n'était pas le "mieux" qu'elle avait imaginé.

C'était très loin de ce qu'elle avait imaginé après la soirée d'hier.

Lucifer hocha la tête.

— Vous vous débrouillez très bien sans mon appui.

— Bien sûr... parce que la paperasse est secondaire ; pas besoin de me seconder pour ça.

Il sourit, amusé.

— Il aurait fallu un second écran, pour vous seconder comme il se doit.

Elle plissa les yeux, pinçant les lèvres.

— Bien sûr... répéta-t-elle sans le quitter des yeux, orbes grises agacées qui attendaient si peu pour s'enflammer. Et un seul suffit pour seconder Ella.

Ella, silencieuse admiratrice de leur échange jusqu'ici, se redressa sur son tabouret ; secouant vivement la tête. Lucifer se moqua de sa dernière remarque, pas du tout inquiété par son énervement apparent.

— Oh-oh... Encore jalouse, Inspectrice ?

— Encore ? répéta Ella, beaucoup trop intéressée par sa vie amoureuse - et si peu inquiétée d'être la source de cette jalousie.

Elle n'avait aucune raison d'être inquiète, en fait. Chloé n'était en aucun cas jalouse.

Elle ne l'était pas.

Du tout.

Chloé secoua la tête quand Lucifer tourna la sienne vers la légiste, très intéressé lui aussi.

— Oh, elle ne vous a pas raconté la première fois ? C'est vrai que nos échanges répétés ont pu prêter à confusion, quoique l'Inspectrice n'avait vraiment rien à craindre d'un marché aussi éhonté ! Je ne me suis jamais autant ennuyé de ma vie. Que deux fornications en confession !

Son sourire s'élargit.

— Une prière deux coups, comme on dit.

Ella se tourna vers Chloé, les sourcils haussés au fur et à mesure des explications de Lucifer. Celui-ci achevé, son sourire avait atteint des sommets, ses sourcils ne pouvaient pas aller plus haut sur son front.

— Ooooh ça date de ma première année ici ? Decker ! cria-t-elle, sa main sur le cœur peint et véritable. Tu me flattes !

— Vous avez de sérieux atouts, Miss Lopez, n'en doutez pas ; la complimenta Lucifer.

— Je ne suis pas jalouse, se rebiffa Chloé, le feu aux joues.

Pas du tout jalouse.

Lucifer, comme Ella, la gratifia d'un regard circonspect. Abandonnant le débat à ses prémices, Chloé désigna du menton l'ordinateur ouvert devant eux.

— Qu'est-ce que cet écran a de plus passionnant qu'une enquête pour meurtre ?

— Rien à voir avec l'écran, Inspectrice. Mais votre opinion impartiale ; ajouta Lucifer d'un regard vers Ella qui s'était à nouveau redressée sur son siège, une protestation sur le bord des lèvres ; ... pourrait nous être utile.

Recroisant les bras sur sa poitrine, Chloé plissa les yeux.

— Oh, donc... c'est à moi de vous seconder, maintenant ?

Lucifer donna un léger coup de coude à sa collègue, ses joues creusées de fossettes, si pas "mignonnes", indubitablement irrésistibles.

— On ne peut rêver meilleure partenaire, n'êtes-vous pas d'accord, Miss Lopez ?

À cela, le visage de Chloé se fendit d'un demi-sourire. Elle leva les yeux au ciel et referma la porte, "l'absence-présence" de Lucifer déjà à moitié pardonnée, le pardon restant obtenu d'un simple regard - chaleur brune sur son visage, ses lèvres et son léger décolleté - coton rouge sur peau rougissante.

Comme une grenade.

Comme Perséphone.

Elle rejoignit Hadès, pris dans un tout autre débat avec la légiste.

— Voyez la forme, Miss Lopez ! dit-il, pointant un doigt vers l'écran.

— Voyez les billets, Lucifer, rétorqua Ella tirant l'écran vers elle.

Il secoua la tête.

— Vous ne pouvez pas appuyer vos arguments sur l'estimation monétaire biaisée de ces imbéciles ! J'ai beaucoup plus d'expérience en ce domaine, plus que n'importe qui - Je sais ce que je dis.

Sur ces mots, il tira l'écran vers lui.

Chloé contourna la table et regarda par-dessus son épaule la vidéo en noir et blanc - régulièrement mise en pause par le doigté impatient et immature de Lucifer et Ella.

Deux gamins.

— Qu'est-ce qu'on regarde, là ? demanda-t-elle, sa poitrine pratiquement collée au dos de son partenaire.

Elle sourit quand son doigt se figea au-dessus du clavier.

— Notre chère Miss Lopez en train de se leurrer, de toute évidence.

Chloé soupira.

— Je parlais de la vidéo, Lucifer.

— Moi de même, Inspectrice.

— Ce sont les derniers enregistrements des caméras de surveillance à l'extérieur du Centre pour jeunes, expliqua Ella.

— Je croyais qu'elles étaient toutes hors service ? s'étonna Chloé.

— Pas toutes, non. Enfin… Si, mais celle du garage fonctionnait encore le jour précédant le meurtre. Pas vraiment utile pour l'enquête, mais…

— Mais vous allez perdre votre pari, finit Lucifer.

— C'est quoi cette histoire de "pari" ? demanda Chloé, définitivement collée à ce dernier pour atteindre le clavier.

L'histoire se perdit dans le soudain mutisme de Lucifer. Elle inspira, léger frottement contre le dos de sa veste. Il expira, muscles raidis jusqu'à la prochaine inspiration. Son dos est aussi parfait que le reste ; rien qui n'étonne vraiment Chloé. Un costume pouvait sublimer un homme, pas feindre la perfection. C'était plaisant de le sentir réagir à sa proximité.

Intimidant aussi.

Surtout quand son imagination allait plus loin que ces quelques couches vestimentaires.

Elle s'éclaircit la gorge, histoire de déloger ces pensées mal-placées, et tira l'ordinateur vers elle – et lui -, cliquant sur la souris pour visionner du début.

Le garage.

C'était par-là que la victime était arrivée le jour suivant. Il y avait peut-être des éléments intéressants. Elle observa les silhouettes imprécises d'adolescents attroupés dans le coin, pas loin de la caméra ; les membres du personnel garer leur véhicule, repartir, d'autres personnes s'asseoir sur le capot.

Ella repartit au créneau, galvanisée par le mutisme prolongé de Lucifer.

— C'est de la coke, mec. J'en mettrai ma main à couper !

— Plutôt dix dollars. Évitons de salir votre espace de travail, mh ? rétorqua Lucifer avec sérieux. Pour cette modique somme, je vous assure qu'il s'agit de speed.

— Mais il lui a donné plusieurs billets ! C'est de la coke !

Lucifer rit de son argument, le chassant d'un geste de la main.

— Allons, ces jeunes n'ont pas autant de moyens, pour des raisons évidentes. Et j'ai une meilleure vue que vous, je vous le rappelle - ce sont des billets de cinq, pas plus ! Speed, Miss Lopez.

— Francis.

Tous deux dévisagèrent Chloé.

— Je n'ai pas connaissance d'une telle substance hallucinogène, Inspectrice.

Elle secoua la tête sans quitter l'écran des yeux.

— Parce que c'est une personne. C'est Francis, le garçon qui traînait près de la scène de crime, hier.

C'était bien lui ; le même sweat noir trop large pour sa dégaine maigrichonne, les cheveux jusqu'aux épaules. Il était dos à la caméra, mais ces gestes agités lui rappelaient ce garçon. Pressé de partir, de ne pas se faire prendre. Auquel cas, il n'aurait pas eu deux jours pour rassembler ses affaires et déguerpir ; sentence classique et fréquente du centre pour la consommation de stupéfiants, réduite à une expulsion immédiate et appel des forces de l'ordre si l'on y ajoutait le trafic. Il avait plus l'air du consommateur en manque que du dealer prudent, en tout cas.

S'il était en manque, ça se serait vu au quotidien. Malheureusement, le centre avait dû renoncer aux tests sanguins trimestriels pour les résidents à risques depuis un an - trop peu de fonds pour tout. Ils auraient dû le remarquer, malgré tout. C'était flagrant.

Elle aurait dû le remarquer, hier.

Mais elle ne s'était concentrée que sur Lucifer, sur Dan et son comportement merdique.

— Il aime traîner un peu partout, on dirait ; dit Lucifer. Et le speed.

Ella poussa un profond soupir et tendit la main vers la barre d'espace, arrêtée par Chloé ;

— Attends.

Ils regardèrent le tandem marchander quelques sachets de speed - ou de coke - entre deux voitures et l'ombre d'une tierce personne se dessiner sur le sol bétonné, juste à leur gauche. Le dealer, prudente capuche de discrétion, bouscula Francis et disparut dans l'angle mort. Puis, Penelope Sanchez se découvrit aux spectateurs intrigués, criant après Francis cinq minutes durant.

— Eh bien… Ne serait-ce pas notre regrettée victime ? s'étonna Lucifer.

— Elle était au centre la veille de son assassinat…

Chloé fit avancer la vidéo à dix minutes plus tard, l'altercation accélérée jusqu'au départ de Francis, plus agité qu'avant ; Pénélope restant entre les deux voitures un moment avant de disparaître à son tour.

— Personne ne l'a vue ce jour-là, dit Chloé en mettant sur pause. Personne à part lui. Elle est probablement repartie chez elle après ça.

Ella se redressa sur son tabouret.

— Elle avait l'air énervée.

— Sûrement parce qu'il s'agissait de speed et non de coke, les riches ont l'œil pour ça.

Sur ces mots, Lucifer gratifia la légiste d'un sourire victorieux.

— Le règlement est très strict concernant la consommation de drogues, poursuivit Chloé, s'éloignant de Lucifer et Ella.

Bras croisés encore une fois, ses doigts pianotèrent naturellement quelques notes au gré de ses pensées.

— Penelope a peut-être menacé de le dénoncer ? Et il aurait paniqué ?

Aussitôt énoncée, sa théorie lui parut d'autant moins plausible. Elle tenait dans l'ensemble, mais…

Le meurtre.

Le meurtre n'était pas impulsif, rien qui ne ressemblait aux débordements meurtriers d'un adolescent paumé en manque, paniqué au moindre regard insistant qu'on lui lançait.

Sans compter la journée séparant la dispute du possible passage à l'acte.

Francis était impulsif, imprévisible.

Ça ne collait pas.

— Non, le meurtre est trop méticuleux dans son exécution… soupira-t-elle.

— Si je puis me permettre, Inspectrice… ; l'interpella Lucifer. Ce jeune homme ne semble pas être particulièrement aventureux, étant donné le lieu de cet échange illégal. Je ne le vois pas risquer quelques bleus supplémentaires dans l'East Los pour aussi peu grisant que du speed.

— Et donc ?

— Donc ; pourquoi était-il sur les lieux du crime ?

Bonne question.

Elle n'avait même pas pensé à la lui poser ce matin-là.

Chloé se mordilla la lèvre inférieure, ses doigts crispés sur ses manches. Elle s'était laissée dominer par ses émotions, ses inquiétudes qui tournaient en spirale dans sa tête ; loin, très loin de ce qui devrait réellement la préoccuper.

Comme Perséphone ou non, Chloé était flic avant tout.

Aux prémices d'une relation sérieuse avec Lucifer, son partenaire, elle ne pouvait pas se permettre de négliger son travail. Elle ne l'avait pas fait avec Dan, encore moins le peu de temps passé avec Marcus.

Un frisson lui remonta l'échine.

Pas la meilleure comparaison pour se rendre justice, rendre justice à son instinct de flic.

Elle valait mieux que ça.

Elle voulait être meilleure que ça.

— Vous avez raison, dit-elle, hochant la tête. C'est à creuser.

— Chloé ?

Elle se retourna, Dan la saluant d'un geste de la main, l'autre sur la poignée. Il ouvrit la bouche, son regard allant de l'inspectrice au Diable assis plus loin dans le labo.

Ses doigts se crispèrent sur la poignée.

— Quoi de neuf, Dan ? le salua Ella, ses deux mains à plat sur son bureau.

— Un des gamins qui devait se présenter ce matin est en retard. Tu veux qu'on passe au suivant de suite ou... ? demanda-t-il à Chloé, les traits tirés.

— Qui est-ce ?

— Francis Rivera.

— Si ce n'est pas coke-asse, Inspectrice ! se réjouit son partenaire, parfaitement détendu auprès d'Ella, à qui il montra sa main tendue avec un sourcil arqué.

Celle-ci secoua la tête.

— Ça ne prouve rien, mec.

Lucifer soupira bruyamment en baissant la main, le front plissé. Il se tourna ensuite vers sa partenaire.

— Eh bien, il ne nous reste plus qu'à trouver cette brebis "speedée" pour que vous voyiez enfin la vérité en face, Miss Lopez. Et mon Père sait qu'elle est flagrante !

Dan laissa échapper une exclamation moqueuse, suite à quoi Lucifer lui offrit un sourire aussi aimable qu'agaçant pour son destinataire.

— Pour la plupart des gens, bien sûr.

Pas pour les "crétins".

Il allait le dire.

Chloé l'avertit d'un regard, inspirant profondément.

OK ! O-on va... Lucifer ?

— Inspectrice ?

Elle fit de son mieux pour ne pas sourire, vraiment. Pinçant les lèvres, elle désigna la porte ouverte d'un signe de tête.

— Allons-y.

— Je vis pour vous seconder, répondit-il avec révérence.

Il ne l'avait pas encore rejointe à l'entrée du labo qu'Ella articulait une seconde fois ses deux mots favoris - "Trop mignons !"

Et encore une fois, ce ne furent pas ceux qui lui vinrent à l'esprit. Plutôt...

Fidèle à lui-même.

C'était tellement "Lucifer". Et tellement loin de ce qu'elle avait imaginé après cette soirée. Mais qu'avait-elle imaginé ? Un Diable au garde-à-vous, prêt à la seconder de jour comme de nuit ?

Elle n'avait pas changé pour lui, à cause de lui - Pourquoi le ferait-il ?

Chloé l'observa, écouta distraitement ses commentaires tout à fait dans le ton de la normalité, de leur partenariat classique.

Elle espérait un mieux, mais... n'était-ce pas justement cela ; un simple retour à la normale ? N'était-ce pas la meilleure façon de profiter de ce temps ensemble ? Comme ils l'auraient fait, avec ou sans ces nouvelles restrictions mythologico-angéliques ?

"On pourrait juste... vivre l'instant présent ?"

Ou bien était-ce la pire ?

Elle pouvait bien être Perséphone, un miracle, la Reine ; elle restait Chloé Decker, désireuse d'un "mieux". Son "mieux".

Plus qu'une grenade ou une poire coupée en deux, elle voulait la corbeille entière.


NA :

Bon, on va enchaîner sur le chapitre suivant !

Merci d'avoir lu - n'hésitez pas à reviewer :)