NA :
Merci à EmilieKalin pour la correction & Alindorie pour la vérification du contenu :3
Ce chapitre est plus long, comme présagé.
(pas de musique pour une fois)
Bonne lecture !
POCHES ET ORIFICES
_11_
Chloé attendit qu'ils eussent passés la demi-heure standard de silence gênant, à attendre que leur principal suspect montre le bout de son nez rougi de drogues, pour se lancer.
Ce n'était pas parce qu'elle redoutait d'aborder le- les sujets qui la tracassaient.
Bien sûr que non.
Elle voulait simplement éviter de faire la même erreur deux fois.
Même si ses émotions 2.0 lui hurlaient qu'ils devaient râtisser le moindre non-dit restant dans l'heure, son esprit - fort heureusement plus professionnel qu'elle ne l'avait été ces derniers jours - l'incitait à ça ; davantage de professionnalisme.
Elle avait fait son travail, avec son partenaire.
Maintenant qu'ils savaient où chercher Francis, qu'ils attendaient patiemment que celui-ci cherche après d'autres substances euphorisantes dans ce square ; elle pouvait laisser parler ses émotions. Parler n'était pas interdit, ce n'était pas la première fois qu'elle parlait de sujets "délicats" dans sa voiture de fonction, avec Lucifer.
C'était la normalité.
Elle lui jeta un regard de biais.
"Silence gênant" était peut-être exagéré, quand on savait que Lucifer pouvait tenir une conversation à lui tout seul, se satisfaisant très bien de quelques "mmh", "oui", "non" et n'importe quelle autre onomatopée compulsive qui était sortie de sa bouche du commissariat à ce square dont la verdure brûlait sous le Soleil de L.A. Il ne s'était tu que récemment, sifflotant quelques airs qu'elle ne connaissait pas.
Elle se demanda si c'était simplement par manque de culture terrestre ou parce qu'il s'agissait d'une mélodie hors de sa portée, hors de la portée de n'importe quel autre être humain.
Ça restait magnifique, même sifflé distraitement.
Elle l'écouta les cinq minutes suivantes, tapant tout aussi distraitement ses doigts sur le volant, avant de réellement se lancer.
— Je-
Il se tourna vers elle, sifflant une dernière note où résonnait l'interrogation subtile amorcée par son sourcil arqué.
— J'ai réfléchi à toute cette histoire et... il y a quelques points qui me chiffonnent.
— Je comprends. Il en est de même pour moi.
Chloé haussa les sourcils.
— Ah oui ?
Elle l'observa plus longuement, notant ses ridules sur son front. Ça et son manque d'enthousiasme depuis qu'ils avaient garé la voiture dans le coin le plus tranquille et le moins susceptible d'intriguer les curieux ou dealers du coin...
Bien sûr.
Bien sûr qu'il se souciait autant qu'elle de cette histoire.
Ce n'était pas comme s'il avait prétendu le contraire, hier comme les autres jours. Chloé avait juste... C'était difficile de concevoir le ressenti de Lucifer comme le sien ; la plupart du temps. Cette différence qu'elle notait, ressentait profondément entre eux - pour l'espèce, la longévité et la manière de penser, de vivre même - diminuait au fur et à mesure de leurs échanges, depuis ce fameux jour où tout était devenu plus clair pour elle. Plus difficile aussi.
La différence allait en diminuant, mais jamais assez vite à son goût.
Et tout ce qu'elle venait d'apprendre sur elle, lui, eux... ça n'aidait pas vraiment à restreindre cette divergence de perception imaginée par elle comme dégagée par lui, par tout ce qu'il disait, ou faisait.
La différence serait peut-être toujours là quand il serait temps pour lui de—
Elle serra le volant pour ne pas trembler.
Lucifer hocha la tête puis ouvrit la fenêtre côté passager de moitié. Une seule boucle noire succomba à l'appel de la brise et se sépara de la coupe uniformément parfaite du Diable pour effleurer ces légères rides d'inquiétude sur son front.
— Oui, dit-il. Miss Lopez n'a jamais caché son passé... trouble. Comment a-t-elle pu confondre le speed avec de la coke ? D'autant qu'elle en a consommé dans mon club pour le salut de tous - la meilleure de L.A, j'ajouterais ! Je ne me l'explique pas.
Chloé le regarda, bouche bée. Elle cligna des yeux, plusieurs fois.
— Hein ?
— J'admets que leur forme similaire peut confondre les meilleurs d'entre nous, mais ce sachet contenait de la poudre rosée ; sa teinte ne m'a pas échappée simplement parce que la vidéo était en noir et blanc, je vois bien au-delà de ça. Nous savons aussi que le centre manquait de moyens financiers dernièrement - si Francis était du genre gourmand, et les junkies le sont par définition, il se sera forcément tourné vers le speed pour éviter une sensation de faim particulièrement désagréable. C'est toujours mieux que de faire les poubelles, n'est-ce-pas ?
L'espace d'une seconde, Chloé se demanda comment il pouvait connaître les effets voulus et indésirés du speed de manière aussi précise, presque scolaire... en plus de voir des couleurs là où elle en était incapable.
Elle n'avait pas tant retenu de ses propres livres de formation.
Puis elle se souvint de sa longue expérience de terrain, longue comme une ligne de speed. Elle se souvint qu'il était ange, avant d'être expert des narcotiques à ses heures perdues.
— Ce n'est pas... commença-t-elle.
Elle le dévisagea, reprenant ;
— C'est ça qui te chiffonne ? Vraiment ?
Il la dévisagea en retour.
— Pas toi ?
— Non ! s'exclama-t-elle, son ton sec les saisissant tous deux.
Elle n'avait pas voulu lui répondre ainsi. Elle laissait simplement ses émotions sur le devant de la scène, mettant en avant la vexation attendue de sa désinvolture. Son esprit aurait fait avec, et elle pouvait rationnaliser, se dire que c'était du "Lucifer tout craché", mais... cette différence occupait les deux-tiers de la scène.
Alors quoi ?
Il lui avait dit ce qui lui tenait à cœur hier soir et le reste importait peu.
Parce que c'était juste des préoccupations humaines ?
Son absence de ce matin, au commissariat et maintenant... ça. C'était un peu trop "normal" pour ne pas être anormal. Ou vexant, au minimum.
Et, bien que se considérant comme une personne raisonnable, Chloé estimait mériter plus que ça ; qu'un retour à la normale, avec un Lucifer-centrique pour partenaire et amant.
Amant.
Les joues échauffées d'un simple mot, elle secoua la tête, regardant à nouveau Lucifer.
Au moins avait-il l'air surpris de sa réaction.
Juste Lucifer-centrique alors, pas insensible. Juste fidèle à lui-même.
— Pardon, je... soupira-t-elle, fermant brièvement les yeux.
Elle secoua la tête, encore ; fixant l'autre partie du square de sa fenêtre.
— Ne serait-ce pas ma réplique ? lui fit-il remarquer.
Elle se retourna, croisant son regard - perdition et repentance d'un œil à l'autre, intensité uniforme de sa différence millénaire. Ça se ressentait même dans sa façon de regarder les gens, de la regarder elle.
Est-ce que son regard changerait avec le temps, ce temps passé trop loin pour vraiment le situer, ni le définir sur les grains d'un fruit ?
Il lui sourit.
— À ta réaction, je gage de devoir me faire pardonner sous peu, non ? devina-t-il.
Il ajouta ensuite, haussant les épaules, son sourire charmeur tournant assez vite à la grimace penaude pour qu'elle n'ajoute pas ce détail à la longue liste de différences entre eux ;
— Quoiqu'il faille m'aiguiller quant à la nature exacte de ma faute, mon sixième sens s'arrête là, j'en ai peur.
— Les anges ont un sixième sens ?
— Plutôt un sentiment de déjà-vu, en ce qui me concerne ; répondit-il, son sourire presque totalement disparu.
Chloé fronça les sourcils, ce à quoi il expliqua, son ton doux, murmuré pour l'ardeur de sa précédente vexation humaine ;
— J'ai l'habitude de décevoir les attentes d'autrui.
Elle se mordilla la lèvre inférieure, inspira profondément ensuite pour apaiser cette contraction soudaine à hauteur de son nombril.
— Lucifer, ce n'est pas...
Elle détourna le regard, inspirant à nouveau. Ses muscles abdominaux étaient bien déterminés à culpabiliser pour elle. D'un long soupir, elle tourna sa grimace coupable en sourire léger, courbe partielle de maladresse du côté droit.
— Ce n'est pas ce que j'ai entendu.
Lucifer la dévisagea sans comprendre tandis qu'elle poursuivait.
— Toutes ces...
Chloé hésita sur les mots, arrêtant son choix - maladroit et mal à l'aise - quelques secondes plus tard ;
—...personnes qui ont eu recours à tes services m'avaient plutôt l'air satisfaites. Celles que j'ai rencontrées en tout cas et...
Elle s'éclaircit la gorge et serra les cuisses, celles-ci déterminées à "imaginer" pour elle.
—... interrogées.
"Il a fait ce truc..."
"La meilleure nuit de ma vie !"
Elle toussota.
Lucifer rit doucement, ses paroles d'auto-flagellation vite oubliées par le souvenir de sa longue, très longue, liste de conquêtes.
— C'était le bon temps !
Le bon temps ? Il n'était donc plus sur... le marché ?
Elle avait pensé le contraire, hier. Elle le pensait encore un peu aujourd'hui. C'était rassurant de l'entendre indirectement de sa bouche, d'entendre ce changement dans cette prétendue normalité retrouvée pour l'un et l'autre ; l'un avec l'autre.
— Quoiqu'il en soit, toutes ces demandes scrupuleusement "remplies" ont tout à voir avec des désirs inavoués ; continua-t-il sur une note plus sérieuse. Elles n'avaient rien à voir avec toi, Chloé, avec tes attentes. Ou celles d'avant.
— Avant ? répéta cette dernière.
Il hocha la tête.
— Je doute que tu puisses jamais égaler la déception de mon Père à mon égard.
Il pencha ensuite la tête de côté, souriant légèrement.
— Enfin... Nous nous sommes déçus l'un L'autre, un point partout.
— Lucifer, je ne suis pas d—
Chloé se tut. Si elle l'était, mais...
— Ce n'est pas... J'ai juste—
— Juste ? l'encouragea-t-il.
Elle soupira.
— J'ai juste cru que cette journée se passerait... autrement.
— Nous sommes d'accord. Entre cette planque et la paperasse de ces derniers jours, je ne saurais dire lequel des deux gagne la médaille du désœuvrement professionnel, soupira-t-il à son tour. Cette constatation est d'autant plus déplorable que ces deux mots sont contradictoires !
Il la taquinait maintenant, faute de savoir comment réagir. Typiquement "Lucifer". Chloé leva les yeux au ciel, entre rire et sourire.
— On prend l'air, au moins.
— Et la vue est imprenable, ajouta-t-il, son regard porté vers un artiste occupé à jongler en plein milieu de la pelouse, très loin d'une prestation artistique acceptable.
— Francis est peut-être autant amateur de jonglerie que de speed, va savoir. Ou de coke, ajouta-t-elle peu après, aussi taquine que lui.
Lucifer la regarda, scandalisé.
— Pas toi, Chloé ! Je veux bien croire que n'importe qui d'autre puisse confondre les deux, mais pas toi ! Même si tu n'es pas consommatrice, tu as baigné là-dedans depuis l'honorable élévation de ta poitrine des eaux fumantes d'un jacuzzi, de son honorable évolution vers un quatre-vingt-dix B - le seul atout post-grossesse dont on peut remercier ta progéniture. Tu n'as aucune excuse pour cette erreur de jugement !
Chloé laissa passer quelques secondes de silence avant de répéter, sourcils froncés ;
— "Quatre-vingt-dix B" ?
Ses yeux passèrent de son expression estomaquée à sa poitrine, dunes rouges dont la circonférence moyenne était cachée sous son blazer noir. Elle résista à l'envie de croiser ses bras par-dessus, son malaise s'accentuant sous le regard insistant de Lucifer.
— Je ne me trompe jamais pour ce qui est d'une taille de bonnet, mais... je ne suis pas contre une vérification dans les formes, susurra-t-il, ses yeux remontant de ses seins à la ligne de son cou ; jusqu'à ses yeux.
Il lui sourit.
— Tu dois avoir chaud.
Pas que.
Son souffle bloqué par sa dernière constatation somme toute anodine - il faisait chaud, oui ; assez normal à L.A., qui plus est dans une voiture garée sous un astre presque à son zénith -, elle n'expira qu'une fois avoir remarqué la lueur amusée dans ses yeux. Une expiration bruyante entrecoupée de rires et d'une tape sur son épaule.
Il fit mine d'avoir mal, grimaçant de façon exagérée en se massant le membre molesté d'une caresse si douce qu'elle n'avait pour but que de cacher son embarras.
— Cela devient une fâcheuse habitude ! geignit-il.
— Comme toi à devoir me demander pardon toutes les cinq minutes, répliqua-t-elle.
Il baissa sa main, son bras guéri de ladite douleur imaginaire en un instant.
— Le devrais-je ?
Elle secoua la tête.
— Pas vraiment. Non ; dit-elle ensuite plus fermement, plus convaincue.
Elle tourna la tête, lui offrant un sourire.
— On est deux dans cette histoire. Tu ne peux pas être systématiquement le seul responsable de ce qui ne va pas... de ce qui n'a pas l'air d'aller, pas comme je le voudrais.
— Aurais-je enfin un indice ?
Son sourire s'agrandit. Elle baissa les yeux, observant sa main posée sur sa cuisse - comme la nuit dernière. Elle la prit dans la sienne, la serra doucement. Comme la nuit dernière. Le pouce de Lucifer traça un lent sillon sur sa peau, de la base de son index à celle de son poignet.
Elle avait chaud.
Mais pas que.
— Tu m'as... tu m'as manqué, ce matin.
— Je n'étais pas si loin.
— Non, ce matin. Chez moi. Sur le... sur le canapé.
— Oh.
Sa surprise était évidente, même si elle discernait un autre sentiment dans le fond de ses yeux, ses yeux justement, qui ne savaient plus où regarder. Surtout pas elle, semblait-il. Ils passaient du tableau de bord au volant, au pare-brise ensuite, jusqu'à leurs mains liées sur sa cuisse.
— Je n'étais pas... commença-t-il, hésitant ;... loin ?
— Je sais. Je sais bien, c'est stupide.
— Je ne dirais pas cela, la contredit-il aussitôt, son expression perplexe n'ayant pas diminué d'un pouce.
— Incompréhensible, alors ? proposa Chloé.
Lucifer hocha la tête.
— Je sais, répéta-t-elle pour la troisième fois, regardant droit devant elle. Et je ne peux même plus accuser mes émotions incontrôlables maintenant... soupira-t-elle ensuite, reposant l'arrière de son crâne sur le dossier de son siège. Ce sont juste... mes émotions. Ma prise de tête spéciale "Chloé".
— Si ça peut te rassurer, mon incompréhension reste relativement stable dans les deux cas.
Elle rit, le regarda ; lui, relative stabilité de perplexité pour le mystère qu'elle était à ses yeux.
— Je pensais... J'ai conscience que nous ne disposons pas d'énormément de temps ensemble ici, jusqu'à ta prochaine... réquisition. J'ignore combien il nous en reste et c'est ce qui me pousse à rechercher ta compagnie aussi souvent que possible... j'imagine ? Et si c'était pour demain ? Dans deux jours ? Deux semaines ?
Elle haussa les épaules, serrant sa main plus fort dans la sienne. Elle pouvait trembler de ça, plutôt que de peur.
— Non.
Elle avait évité son regard, tout le temps que ses lèvres avaient formulé ces paroles, ces craintes incompréhensibles, indépendantes d'émotions incontrôlables - seulement humaines - ; ne l'avait retrouvé qu'en entendant le sien. Simple, compréhensible.
Elle sentait tellement de choses par son regard ; elle avait senti son immortalité, sa domination de souverain sur des centaines de milliers de sujets - honnêtement, elle n'osait pas en imaginer plus que ça, elle ne demanderait sans doute jamais. Elle avait senti sa puissance ; d'ange, de Diable.
Elle sentait une chose particulière, différente. Une chose qui ne ressortait qu'avec elle, pour l'union de leur regard, uniquement le leur. Elle l'avait vu charmer tellement de femmes, d'hommes aussi ; il ne les avait jamais regardés comme il la regardait elle, comme si elle était précieuse, fragile, forte, extraordinaire... tout ça à la fois.
C'était trop, trop pour un regard, pour une personne comme elle.
Ordinaire.
Sa miraculeuse conception avait des goûts d'ordinaire à côté d'un ange. À côté du Diable.
— Non ? répéta-t-elle, note tremblante d'espoir et de crainte.
Non ?
Non pour quelle période ; les jours, les semaines ? Moins que ça, peut-être ?
Pourquoi "non" ?
Il secoua la tête, ses yeux habités d'une autre lueur, plus sombre - une seule lueur pour une seule signification qui était "de trop" elle aussi, trop pour l'espoir que cette négation avait suscité en elle. Chloé ne lâcha pas sa main, elle ne baissa pas les yeux.
Il fallait voir la vérité en face.
C''était ce qu'il avait dit à Ella.
— Des mois. C'est une affaire de mois.
Elle hocha la tête, plusieurs fois ; lèvres closes, serrées sur ce torrent d'émotions. Elle fit barrage d'une longue inspiration, alla presque jusqu'à entailler sa lèvre inférieure pour contenir ce déchaînement d'émotions bien à elle en son sein.
Ce n'était pas assez.
Ils méritaient plus.
Ils méritaient mieux.
Dieu était une ordure, un connard psychopathe avide de pouvoir qui—
Elle expira ; longue, "pétaradante" expulsion de surplus émotionnel. Quoique rien n'était jamais exagéré pour un homme comme lui, le Diable, un être extraordinaire... pour tellement de raisons.
— C-Combien exactement ?
— Quatre.
Putain de merde.
C'était exagérément peu.
-xXx-
Une nouvelle demi-heure s'écoula sans qu'ils n'eurent échangé autre chose que des regards inquiets. C'était plutôt à sens unique, surtout ceux de Lucifer. Elle, n'avait d'yeux que pour le square, pour la vision du suspect qui se laissait désirer, imaginer ; mais jamais "voir". Elle sentait, prédisait chaque nouveau regard de Lucifer au frottement de son col sur le tissu usé du siège.
Un frottement, un regard, un autre et il regardait autre chose par la fenêtre, ou dans la même direction qu'elle, un point imaginaire en plein milieu du square.
Ça... c'était un silence "gênant".
Elle n'était pas pressée de le briser.
Elle n'était pressée de rien, empressée de tout.
Quatre mois, c'était—
C'était si peu !
Pourquoi si peu ?
Chloé inspira profondément, ses doigts pris dans une partition que même le Diable, fervent mélomane devant l'Éternité, n'aurait osé interrompre. Il n'avait même pas osé la toucher depuis qu'elle avait retiré sa main de la sienne, trop peu de contact pour encore moins de temps ensemble.
Ces notes n'étaient pas pour lui, de toute façon ; ces notes sonnaient faux.
Elle ne voulait pas entendre ça, pas si peu.
Pourquoi... pourquoi ?!
Dieu punissait-Il Lucifer pour avoir trouvé une parade inattendue, dangereuse, à son règne éternellement infernal ? Une punition de plus ou de moins... Ça aurait été sa réponse si elle lui posait la question. Question de perception, évidemment.
Tout ce que faisait son Père était forcément pour l'emmerder, pas pour de bonnes raisons, des raisons sensées à défaut de "bonnes". Pour quoi était-ce, cette fois ? Ou bien était-ce vraiment pour punir, prouver qu'il y avait toujours des conséquences au désir irréfléchi ?
Mais ce n'était pas ça, pas seulement du désir. C'était plus !
L'amour 2.0.
L'amour "Deckerstar", comme aurait hurlé Ella à pleins poumons.
Pour la punir elle, alors ? Mais de quoi ?
Si elle fouillait un peu, pas beaucoup même, Chloé pouvait trouver nombre de raisons pour vouloir lui faire payer ses erreurs passées. Le manque de foi en Son Fils, peut-être ? L'on disait que la foi, le manque de vertu, ne pas croire envers et contre tout, était un acte punissable en soi.
Le "manque" d'acte était punissable.
Ou bien peut-être parce qu'elle avait agi, justement ? Et de la pire manière possible. Une "presque" action.
"Mais gardez à l'esprit que ce que vous vous apprêtez à faire... est la meilleure chose à faire pour tout le monde sur Terre. Pour Lucifer également."
Elle avait voulu, l'espace d'un instant - non, l'espace de quelques semaines... de mois -, le renvoyer là-bas.
Définitivement.
Quelques mois de doute qu'elle payait aujourd'hui.
Ça avait du sens.
Un mois d'absurdités évangéliques pour quatre mois seulement de normalité avec Lucifer.
C'était sa faute, c'était—
— Dis quelque chose, Chloé ; l'implora presque Lucifer, perturbant le fil de ses pensées. Ou je ne donne pas chair de la peau de cet imbécile !
Elle le dévisagea sans un mot, puis suivit son regard. L'imbécile en question n'était autre que l'artiste de rue, pas si doué qu'il le prétendrait à force de publicité et mise en scène vocalisées jusqu'à leurs fenêtres entrouvertes, à le voir manquer sa quille pour la troisième fois en trente secondes de pirouettes.
Son regard ne changea pas de l'un à l'autre, dubitatif d'un square à l'expression tourmentée de Lucifer qui soupira bruyamment.
— Je fais de mon mieux pour "y aller doucement", comme dirait Linda, mais...
Il soupira à nouveau, ses yeux porteurs d'une animosité presque comique pour cette pitoyable prestation artistique. Chloé pinça les lèvres ; elle n'était pas d'humeur à sourire, mais ses muscles faciaux n'en avaient jamais rien à faire, visiblement.
— Si tu n'engages pas à nouveau la conversation, cet "artiste" risque un lancer rectal d'ici à sa proch—
— On ne doit pas se faire remarquer, l'admonesta-t-elle. Francis ne s'est pas encore montré.
— "Se faire remarquer" est mon créneau, Inspectrice ; répliqua-t-il.
Il ne se rua pas hors de la voiture, cependant ; son animosité apaisée par cette relance de conversation. Professionnelle et neutre, mais une relance malgré tout. Pendant une seconde, Chloé fut tentée de s'en retourner à ses réflexions de culpabilités et théories plus ou moins vraisemblables sur le pourquoi du comment.
Mais la perception...
Sa perception n'était sans doute pas assez pour comprendre.
Ils ne seraient pas trop de deux pour percevoir toute l'implication d'un laps de temps si court ensemble, si long séparés.
Huit mois sans lui.
Deux mois de plus.
Deux ; ils étaient deux dans cette histoire - un couple de deux personnes, deux parties d'un sentiment fort, qui dépassait les frontières terrestres, celles du corps également.
Elle ne pouvait pas y aller doucement, pas toute seule, pas avec ses pensées carburant à l'excès de vitesse depuis la dernière demi-heure.
Elle ne pouvait pas réfléchir à ça toute seule.
Pas comme la dernière fois.
"... Après vous avoir vu, votre visage... J'ai dû m'éloigner pour digérer la nouvelle, vous comprenez ?"
Surtout pas.
— C'est peu.
Il arqua un sourcil.
— Deux quilles, alors ? Je relève le défi ! Quoique je doute qu'il dispose d'un arrière-train aussi entraîné que le mien...
Chloé écarquilla les yeux en imaginant, visualisant—
Non.
Non, non... non.
Non.
Elle cligna des yeux, ouvrit grand la fenêtre ; ça ne pouvait pas faire de mal à ses joues, deux roseraies écarlates sur fond de porcelaine ébranlée dans son innocence - non.. sa pratique limitée - toute humaine.
Enfer. Quatre mois, injustice ; c'est parti.
— Je parlais des... du temps qu'il te reste ici, marmonna-t-elle sans le regarder, assurée de rougir comme un fruit bien mûr - satanées métaphores ! - si elle le faisait.
Suite à quoi il s'esclaffa.
— Je ne suis pas en phase terminale.
— Juste en sursis, alors ?
— Plutôt en liberté conditionnelle ; ce qui est le comble de l'ironie pour le Geôlier de l'Enfer tout entier... fit-il remarquer, son ton plus amer qu'auparavant.
Pour le premier défendeur de la liberté individuelle, aussi. Pour sa recherche constante de libre-arbitre.
Dieu tenait le Diable en laisse.
C'était écœurant à imaginer, à percevoir.
Elle comprenait de plus en plus pourquoi leurs rapports Père-fils étaient aussi catastrophiques ; difficile de ne pas percevoir les actions de Dieu comme de l'abus compulsif.
— Une liberté conditionnelle est une liberté sous conditions, mais une liberté constante si tu respectes les règles ; dit-elle, soupirant ensuite. Tu as dit... Tu m'as dit qu'il était question de ta santé physique, de ta vie ! Comment-... Comment repartir là-bas plus longtemps que tu ne restes ici pourrait empêcher que ça ne se reproduise ?! Je veux dire— !
Elle secoua la tête, tournée finalement vers lui.
— Tu n'as tenu que six mois. Je n'ai tenu que six mois... murmura-t-elle. Tu n'as pas besoin de plus ? Tu ne peux pas avoir plus ?
Sans attendre sa réponse, elle secoua à nouveau la tête.
— C'est injuste.
— C'est le créneau de mon Père, je le crains, murmura-t-il en retour.
Chloé ferma les yeux, ses doigts serrant le volant aussi fort que les battements de son cœur, orchestre vif et désordonné dans sa poitrine remonté jusqu'à ses tempes. Le cuir de son siège comme la pression manuelle sur cet autre cuir circulaire ne pouvait pas assimiler le vif tremblement qui passa ses lèvres entrouvertes, descendit le long de sa gorge, dans son ventre et ses membres figés. Le tremblement expiré, elle le subissait toujours ; dans ses mains, ses bras - pour la pression du cuir, la pression du divin.
Non, donc.
Pas de "plus" possible. Aucun autre genre de "plus" ne leur serait accordé.
Faire une faveur au Diable ? Et puis quoi encore...
Elle rouvrit les yeux, deux fentes étroites sur la paisible après-midi qui ne ralentirait pas sa course pour accommoder Chloé et son besoin de "plus". Sur Lucifer, aussi ; Diable paisible dans l'anxieuse observation de ses réactions, aussi paisible qu'un tel être pouvait l'être.
C'était une faveur en soi, de l'avoir auprès d'elle.
Il n'était pas supposé revenir sur Terre.
Dieu le voyait peut-être ainsi ; pas un châtiment ou une leçon de vie... mais comme une faveur à Son Fils, prêt à sacrifier l'essor d'un amour véritable sur l'autel du devoir qu'il avait si longuement ignoré. Lucifer avait laissé entendre que son Père n'était pas satisfait de la situation, mais...
L'était-Il vraiment ? Insatisfait ?
— Quant à savoir si ce temps passé ensemble sera suffisant à me maintenir en vie pour les huit mois suivants ; poursuivit Lucifer, faute d'obtenir une réaction verbale de la part de Chloé ; Nous ne le saurons qu'à ce moment-là. Je te l'ai dit, notre union "émotionnellement littérale" n'a pas de précédent dans l'Histoire. Auquel cas, mon Père n'aurait pas été si prompt à marchander ma liberté conditionnelle.
Marchander.
S'il n'était plus question de le faire aujourd'hui, ça avait été possible il y a un peu plus de deux semaines.
— Mais Il aurait simplement pu couper court à ces effets "secondaires" au lieu de marchander, non ? C'est un peu ça d'être Dieu ; réfléchit-elle tout haut, soulagée qu'Il ne l'ait pas fait, effrayée de Lui donner l'idée en y pensant maintenant.
Il pouvait lire en elle, non ?
Non ? Si ?
Lucifer ne semblait pas plus à son aise avec l'idée ; à sa façon de la dévisager, tendu, une lueur surprise dans le regard et ce léger tressautement à la commissure de ses lèvres comme si elle venait de le frapper.
— Je ne- Ce que je veux dire... bafouilla Chloé, aussi rouge que son haut dont il avait loué sa façon de mettre en valeur ses atouts. C'est Dieu ; je Le vois mal marchander avec toi ou qui que ce soit d'autre...
— Ce qu'Il n'a pas fait, pas de vive-voix plus exactement.
Ses bafouillements passés, le sourire de Lucifer se déchargea de la tension précédente.
— Pour le reste, c'est une situation sans précédent, je te le répète. À situation extraordinaire, solution extraordinaire. Même si ce n'est pas extraordinairement avantageux pour nous, il n'en demeure pas moins qu'il y a quelques avantages à ne pas dépérir dans un Royaume de Feu et de Sang. De "Fourbes et de Cendres", pour la version officielle. Je n'aime pas rôtir ni me salir pour le plaisir de vos perceptions humaines.
Silencieuse pour le salut de son élocution mise en difficulté depuis le début de cette conversation - début neutre et professionnel qui la rendrait presque nostalgique -, Chloé déglutit avant de refaire une tentative. Presque parfaite d'un mot à l'autre.
— Tu-... Tu n'as pas parlé à ton Père ? Passé un marché avec Lui ?
— Eh bien, pas exactement.
Elle refréna sa colère d'une nouvelle inspiration, tremblement profond et maîtrisé pour ces nouvelles informations qui rejoignaient ces précédentes hypothèses. Il était encore et toujours question de perception avec Lucifer, plus qu'à propos de cette étrange situation.
— Qu'est-ce qui s'est vraiment passé, dans ce cas ? s'impatienta Chloé.
— Ce que je t'ai raconté depuis le début. Michael me remplace, comme mon Père l'a demandé et nous avons conclu un marché Lui et moi. C'est aussi simple que ça, ajouta-t-il avec un haussement d'épaules.
— Apparemment pas !
Elle leva les mains, loin du volant pétri de tension, de peur, et de versions contradictoires.
— Je vois mal comment tu as pu conclure ce marché sans parler de vive-voix à l'autre partie concernée, argua-t-elle, bras croisés sur sa poitrine pour des raisons complètement différentes.
— Par Gabriel, bien sûr !
— Gabriel ? Tu as dit que Michael était ton remplaçant.
— C'est le cas, confirma Lucifer. Gabriel est simplement venu délivrer la volonté de Père me concernant, nous concernant ; comme il l'a toujours fait depuis votre création. Dieu ne se déplace jamais en personne, Inspectrice.
Dommage.
Pour l'instant, et probablement pour longtemps, Chloé hésitait entre Lui foutre son poing dans la figure et L'étreindre de toutes ses forces ; l'un pour avoir joué avec ses nerfs et ceux de Son fils, l'autre pour l'avoir ramené auprès d'elle quand elle n'espérait plus rien.
Gabriel, hein ?
Elle avait lu des choses le concernant, concernant beaucoup d'anges, d'archanges de chérubins et autres classes de serviteurs célestes d'une complexité perceptible jusqu'à la pointe de ses cheveux. Archange n'était pas ange et Lucifer n'en était pas... pas un ange, pas un monstre.
Il était un archange déchu.
Et Gabriel en serait devenu un pour l'annonce de la naissance du Christ, qu'elle savait ne plus être si véridique que cela après la réaction de Lucifer hier soir.
Un messager, donc.
Les mots employés par Lucifer l'intriguèrent. Il avait parlé de volonté, cette fois. La volonté de Dieu ; qui se voulait absolue, sans marchandage d'aucune sorte.
— Comment as-tu pu conclure un marché avec Lui si c'était "Sa" volonté ?
— Il ne souhaitait pas me voir mourir ni voir l'Enfer s'écrouler par ma faute, Sa volonté s'arrêtait là ; rectifia Lucifer. Michael s'est montré très clair sur ce point !
— Et Son messager ? insista Chloé, avide de clarté sur ce point. Que t'a-t-il dit ?
Un sujet sensible, les paroles de Dieu ; que le Diable n'était pas enclin à partager dans le détail, à le voir triturer le bouton d'ouverture de la fenêtre d'une élévation venteuse d'après-midi à sa fermeture suffocante. Très vite agacée par son comportement comme son silence, Chloé tendit la main pour stopper la sienne.
— Lucifer...
Ses doigts se figèrent autour de l'interrupteur, ouvert à ce contact, à l'air chaud qui tendait à plus de rébellion dans sa coupe parfaite.
Il lâcha un profond soupir, emporté dehors.
— Gabriel a laissé entendre qu'Il saluait mon "geste", mais qu'Il ne souhaitait pas me voir accomplir mes devoirs au péril de ma vie. Il va sans dire qu'Il s'inquiétait surtout de tous ces démons qui perdraient leur Roi, toutes ces âmes qui perdraient un bourreau... objectif ; qualité rare chez ces créatures de vices, comme tu t'en doutes. La souffrance n'est qu'un jeu pour eux ! À cela s'ajoutait la problématique du Roi en devenir...
— Roi en devenir ?
Lucifer hocha la tête.
— Eh bien oui. Qui voudrait ou même pourrait me remplacer à ma mort ? Je ne connais personne de ma famille désireux de tomber en disgrâce comme je l'ai été jadis. Un remplacement temporaire engage à moins de contraintes qu'un poste à plein temps... pour les Temps à venir.
Et le voilà encore à parler de sa mort comme si de rien n'était.
Comme si cela ne devait chagriner personne.
— C'est donc de Lui cette idée de... temps partiel ?
— Oui et non, répondit-il à côté, évitant son regard.
— Lucifer-
— C'est de moi, dit-il une fois son prénom énoncé avec autant d'hostilité.
Elle le dévisagea, leur place inversée. Elle, désireuse qu'il se retourne, qu'il lui offre plus qu'un profil tendu, d'où ressortait une inquiétante sensation. La sensation que ce qui s'ensuivrait n'allait plaire à aucun des deux. Et lui... lui, incapable de donner une réponse, de la donner par un regard. C'était ses mains qui serraient, à défaut d'un volant en cuir, le haut de ses cuisses, qui tremblaient légèrement sur le tissu. C'était ce tissu, celui de son siège, qui ne parvenait pas à le cacher.
Chloé déglutit.
— Lucifer ?
Il inspira, nouveau tremblement caché entre ses lèvres, sa gorge et le long de ses membres rigides. Il n'arrivait pas à le cacher complètement, mais il le cachait toujours mieux qu'elle. Diable trompeur pour Miracle implorant la clémence des Cieux. Une explication logique, au moins.
— C'est ma faute, la faute à cette application littérale de mes sentiments. De mes envies, plus précisément.
Sa voix était basse, prudente, nettement moins encline aux exagérations et traits d'esprit qu'elle entendait à longueur de temps. Une déposition neutre, inquiétante à entendre de sa bouche.
À réentendre.
"Maintenant que les démons savent que je n'ai aucunement l'intention de revenir, ils n'auront de cesse de me défier."
Elle ne voulait pas réentendre ça.
Mais elle écouta.
Comment interrompre ce qui pouvait prendre si vite fin ?
"J-Je vois. Donc... quel est le plan ?"
Elle l'écoutait.
Religieusement, oserait-elle dire.
— Mes émotions ont également agi sur cela ; sur mon désir... la nécessité que tous ces démons, chacun d'entre eux, m'obéissent aveuglement et—
Lucifer soupira, las. Désespéré.
— Ils ont essayé de me remplacer par Charlie et je voulais qu'ils n'envisagent personne d'autre que moi comme leur Roi légitime, à jamais. Je voulais mettre tout le monde à l'abri ; toi, lui, Béatrice... Tu étais là, tu m'as vu.
Elle hocha la tête.
— Cette nuit-là, en plus de me lier totalement à toi et toi à moi, j'ai... j'ai lié mon pouvoir, cette volonté de domination incontestée à l'essence même de l'Enfer qui est, depuis la Nuit des Temps, un pur réceptacle aux émotions humaines, démoniaques et célestes. L'Enfer s'est façonnée à l'unisson de ma culpabilité après ma Chute pour l'utiliser en juste punition... Comme elle était vierge de vie et dangereuse quand je faisais justice moi-même.
Elle fronça les sourcils, mais resta muette, l'oreille attentive de sa confession. Sa perception.
— Quand je m'en suis éloigné, elle est restée en sommeil ; à ses fonctions les plus basiques. Jusqu'à cette criante proclamation, cette nuit-là dans le temple, continua-t-il. L'Enfer ne reconnait plus que moi comme Son Souverain maintenant ; les démons l'ont senti, Dieu l'a senti...
Elle l'avait senti aussi. Elle le sentait en ce moment même, l'entendait, le voyait sur chaque centimètre de son visage.
Il était le Diable, Hadès, le—
— Je suis le Roi. Pour toujours et jusqu'à ma mort. Celle-ci n'était plus qu'une question de... de jours infernaux d'après Gabriel, si je ne retournais pas auprès de toi un certain temps. J'ai refusé l'idée au début, mais... Je suis bien le dernier à ne pas écouter mes désirs, n'est-ce-pas ? essaya-t-il de plaisanter, sans grand succès.
S'il en venait à ne plus savoir feinter la bonne humeur, Chloé pouvait bien se permettre une minuscule intervention sans conséquence.
— Et à ne pas marchander pour obtenir ce que tu souhaites.
Il sourit.
Mieux.
— C'était le seul moyen. L'Enfer ne peut pas rester sans surveillance, tu le sais déjà ; c'est d'autant plus vrai depuis que j'y ai littéralement associé mon désir de légitimité. Si je partais trop longtemps, pour toujours... nous risquerions bien pire qu'une petite centaine de corps pourrissants possédés par des démons à la recherche d'un roi. Alors...
Il haussa des épaules.
— Mon Père a accepté le marché de bonne grâce, de meilleure grâce que Michael ; ajouta-t-il en se frottant machinalement la nuque. En échange de quoi, il m'incombait de décider du temps qu'il me faudrait ici, du temps pendant lequel l'Enfer pouvait se passer de mon commandement. Je suis le Roi, après tout ; je connais les besoins de mon Royaume.
Enfin, il la regarda - annonçant la fin.
— Mes besoins. En quelque sorte. Difficile de dissocier la notion d'Enfer au Diable que je suis.
Sa tentative de plaisanterie tomba à plat, foudroyée par le regard de Chloé, son expression stupéfaite, la suite ininterrompue d'incompréhension, de perceptions nouvelles ajoutées aux faits passés. D'une descente aux enfers.
Sans mauvais jeu de mot.
— Et-... Tu as... tu n'as besoin que de... quatre mois ?!
Que faisait-il de ses besoins à elle ?
Avait-elle jamais eu son mot à dire ? Ils auraient pu en discuter, le jour de son retour - choisir ensemble. Ils auraient pu faire tant de choses ensemble plutôt que séparés.
— C'est... C'est tout ce que je peux me permettre. J-Je veux dire... balbutia Lucifer, peiné. Michael ne peut pas les contenir plus longtemps que cela, même avec l'appui de Lilith.
Elle nota comme son intonation était devenue fière sur ce nom, autant qu'elle avait été méprisante pour son frère remplaçant ; et violent, de ce qu'elle en avait entendu jusqu'ici. Enfin... vu le Diable et Amenadiel ; la pomme ne tombait pas loin de l'Arbre.
Comme la métaphore d'un mythe possiblement prédit et à vérifier ; un vrai pléonasme.
— Pourquoi pas ? Quatre mois à tenir, ce n'est pas un drame pour un archange, si ? insista Chloé.
Le premier des sept archanges, si elle avait bonne mémoire.
Elle se demandait toujours si Lucifer avait été le second, ou si Michael le remplaçait également sur le podium de servitude supérieure exigée de leur Père.
Michael - l'éternel remplaçant du fils déchu. Il y avait de quoi énerver n'importe qui.
Il y avait de quoi limiter cette différence qu'elle ressentait entre elle et Lucifer, de quoi montrer l'étroite ressemblance entre les réactions humaines et célestes. Dieu avait créé l'Homme à son image ; l'ange n'en était qu'une première version. L'homme, son remplaçant.
— Quatre mois terrestres, Inspectrice ; répondit-il en retour, comme si ça coulait de source. C'est bien assez pour risquer l'effondrement de l'Enfer, crois-moi.
Elle ouvrit la bouche, frappée par cette constatation. Bien sûr ; le temps était différent là-bas, comme cet endroit l'était en comparaison de la Terre, du Paradis. Il avait eu l'air d'avoir traversé plus que quelques mois d'enfer - littéralement comme au sens figuré - la première fois qu'elle l'avait revu. Elle s'était doutée que son temps n'avait pas été le sien.
Bien sûr.
Encore une autre différence à cette longue liste qui les séparait, séparait leurs perceptions et besoins. Une différence remplacée pour la ressemblance précédemment constatée. Tout avait un équilibre. Le châtiment d'une vie malhonnête se devait d'être lent, plus lent que la vie, le trépas intermédiaire.
La pire douleur était la plus longue, la plus lente.
Bien sûr.
Les désirs du Diable s'équilibraient du poids de son devoir ; lent, pénible, loin d'elle.
Elle se sentit ridicule de... de bouder pour un tel laps de temps à passer sans lui. Ça serait tellement "plus" pour lui.
Ça avait été plus.
— Combien ?
— Combien "quoi", Inspectrice ?
— Combien de temps as-tu passé en Enfer avant de revenir ? Une journée terrestre équivaut à combien de temps infernal ? demanda plus précisément cette dernière.
Elle vit dans son regard le calcul, l'estimation rapide, presque désinvolte, d'une opération mathématique qui la dépassait plus pour ses implications que pour sa simple exécution. Elle ne pouvait réfléchir qu'à ça ; cette notion de temps allongée injustement, pour un juste équilibre, un juste marché.
Parce qu'il était question d'Enfer.
De Lucifer.
De son bonheur.
— Environ trois ans.
Chloé écarquilla les yeux, ses lèvres pressées de suivre l'expression de son ressenti. Basique, pour sûr. La surprise, le choc étaient des émotions primaires, non ?
— Donc tu as passé... Six mois ici ça ferait... balbutia-t-elle à son tour.
— Presque six cent ans, oui ; révéla-t-il, désinvolte, précisant malgré tout ; à quelques décennies près. Difficile de calquer les calendriers infernaux aux vôtres, comme pour tout le reste.
Face à son expression stupéfaite, fidèlement figée, comme la dernière demi-heure mais pour des raisons toutes différentes - ou plus développées au fil d'un temps "relatif" -, Lucifer sourit ; expression timide de son expérience millénaire à survivre seul des siècles durant.
Elle pouvait difficilement faire de même.
Six cent ans.
C'était...
— Lucifer, c'est—
— Francis.
— Quoi ? murmura-t-elle.
Lucifer montra le square du doigt, toute son attention pointée vers celui-ci au lieu d'elle. Il avait déjà son autre main sur le loquet de la portière que Chloé suivait seulement la direction indiquée par sa main tendue.
Elle repéra aussitôt Francis à l'ombre des arbres, une centaine de mètres plus loin. Il dépassa le jongleur moyennement talentueux d'un pas pressé, trébuchant de temps en temps dans l'herbe chaque fois que les bords de son pantalon usé s'accrochaient à ses chaussures dans le même état. Il était plus crasseux et agité que dans son souvenir ; résultat prévisible d'une culpabilité grandissante.
Peut-être. Ça restait à vérifier.
Ça, c'était la partie professionnelle qui se rappelait à Chloé.
L'équilibre.
La normalité pour le surnaturel de son existence. Du professionnel pour contrer l'émotionnel.
Sa main allant elle aussi étreindre la poignée de son côté, elle donna le signal à Lucifer d'un bref hochement de tête. Portières ouvertes à l'unisson, Chloé fut la première à héler le suspect, ce dernier à mi-chemin du premier dealer disponible.
— Francis Rivera ! L.A.P.D.
Les quatre lettres idéales pour amorcer une peur panique. Sans surprise, elle vit Francis se figer, écarquiller les yeux, puis repartir en sens inverse avec une agilité inattendue aux vues de sa précédente maladresse à se mouvoir.
La culpabilité donnait des ailes.
— Arrête-toi ! le somma Chloé en partant à sa suite.
— Bloody Hell ! grommela Lucifer dans son dos.
Chloé bouscula plusieurs personnes, dont quelques dealers aussi paniqués d'être attrapés par elle que Francis. L'un d'eux alerta les autres d'un cri, révélant plus d'activités illicites qu'elle n'avait présagé sur ce seul square. Francis traversait déjà la rue adjacente qu'elle était à peine sortie de cette subite cohue, Lucifer sur ses talons.
— Bordel ! jura-t-elle en le voyant emprunter une rue bondée de passants.
Elle ne pourrait pas le rattraper ainsi.
— Il est rapide, constata son partenaire. C'est sûrement du speed.
Elle regarda les alentours, repérant une rue déserte, adjacente à celle-ci. Elle pourrait couper par là.
— Suis-moi ! cria-t-elle à Lucifer.
Elle évita les voitures freinant sur son passage, ignora les jurons des conducteurs comme ceux du Diable derrière elle. Ses bottes piétinèrent les sacs plastiques et cognèrent les cannettes cabossées de la ruelle aussi vite qu'elle en était capable.
Assez vite pour percuter Francis à la prochaine sortie noire de monde.
D'autres cris et jurons accompagnèrent leur chute.
— Inspectrice !
Francis ne devait pas peser plus que soixante-dix kilos, mais Chloé avait tout de même grande peine à le maintenir au sol. Il se tortilla sous elle, jusqu'à libérer son coude qui percuta son menton avec assez de force pour lui faire lâche prise. Francis saisit cette occasion pour la pousser de côté et se redresser, sa fuite d'autant plus vitale à la suite du grondement menaçant de Lucifer à quelques pas d'eux.
Restée à quatre pattes sur le sol, Chloé se passa une main sous le menton avant de relever la tête, alertée par un cri, plaintif cette fois. Elle crut d'abord à une autre attaque désordonnée du suspect à l'encontre de Lucifer, certes Diable, mais partenaire mortel à ses côtés. Dans la panique, une personne était prête à tout pour se protéger. Et les adolescents avaient une fascination pour les armes blanches, plus facile à obtenir dans leurs faibles moyens.
Celui de Francis, calé sous sa ceinture de pantalon, n'était pas bien grand ; mais voir Lucifer être poignardé pour son manque de professionnalisme n'était pas ce qu'elle avait imaginé ce matin. Elle savait comment désarmer un suspect, bon sang !
Comme une chasseuse de prime savait soigner ses entrées.
Chloé dévisagea Maze, son talon haut dans le dos faiblard de Francis qui continuait à se tortiller sur le sol comme un poisson privé d'oxygène. Sa jambe appuyée était à peine tendue par l'effort, détendue dans la démonstration de ses habilités démoniaques à dominer l'Humanité, la vermine qui descendrait tôt ou tard dans l'Enfer qui l'avait vu naître. Ce fut un visage tout aussi détendu qu'elle offrit à son amie, bientôt fendu d'un sourire moqueur.
— Garde ça pour Lucifer, Decker.
Cette dernière fronça les sourcils, prenant conscience de sa posture sujette à interprétation et assez déshonorante en pleine rue. Elle leva les yeux au ciel et entreprit de se relever, la main de Lucifer lui prêtant assistance en support solide sous son bras.
— Maze ! salua-t-il cette dernière. Ravie de voir qu'on peut toujours compter sur toi !
La démone plissa les yeux, son expression changeante à la vue d'un Lucifer aussi aimable.
— Pas comme certains.
Conscient que la remarque lui était destinée pour d'autres raisons que cette course-poursuite professionnelle, Lucifer imita Chloé en levant lui aussi les yeux au ciel.
— Dois-je m'attendre à une autre cargaison de lubrifiants ? Je doute de pouvoir l'entreposer ailleurs que dans ta chambre ! Enfin... J'imagine qu'il n'y a pas meilleur endroit pour stocker une ou deux tonnes de ta frustration actuelle, Maze, hm ?
— Lucifer, le ramena à l'ordre Chloé, peinant encore à reprendre son souffle quand lui ne semblait nullement dérangé par cette cavalcade improvisée.
Il ne transpirait même pas.
— Tu aurais pu le neutraliser avant qu'il n'égratigne le menton de l'inspectrice ; dit-il en effleurant de ses doigts la partie lésée.
Chloé écarta sa main avec un soupir.
— Je vais bien, Lucifer.
— Tu aurais pu le neutraliser, rétorqua Mazikeen. T'étais occupé à te branler dans un coin sombre ou quoi ?!
— Je ne m'occupe plus de la sorte depuis un moment, siffla Lucifer alors que Chloé fronçait les sourcils, interloquée.
— Pas étonnant que tu ne saches plus aligner un pas après l'autre ! s'exclama la démone, son regard dédaigneux descendant du visage tendu du Diable à son entrejambe.
— OK, ça suffit ! les coupa tous les deux Chloé sur le même ton.
Elle se plaça entre lui et Maze, cherchant ses menottes dans sa poche arrière en leur donnant à chacun un regard d'avertissement ; celui-là même qu'elle réservait à Trixie quand elle se montrait particulièrement difficile à vivre. Il n'y avait rien de vraiment surprenant à l'utiliser pour ces deux gamins surnaturels.
Comment avaient-ils pu survivre dans un Royaume de "Fourbes et de Cendres" des millénaires durant ? Elle aurait bien aimé le savoir. Si Michael était plus sérieux que son frère, l'Enfer devait être une partie de plaisir à gouverner.
— Vous aurez tout le temps de vous lancer des bêtises à la figure une fois qu'on aura ramené Francis au poste. S'il respire encore... Maze, tu veux bien- ? ajouta-t-elle en voyant le jeune homme suffoquer sous la pression relaxée de la démone.
Levant son pied avec un soupir et un regard noir vers Lucifer, Mazikeen libéra le garçon qui inspira à grands bruits ; toussant et jurant en retour tout un palmarès d'idioties. Chloé ne lui laissa pas le temps de prendre appui sur ses mains qu'elle les lui ramenait dans le creux de ses reins, ignorant ses nouvelles protestations comme les commentaires de Lucifer, penché au-dessus d'elle.
— Très bien ; vérifions ses poches et orifices !
NA :
Merci d'avoir lu
Je ne sais pas quand le chapitre suivant sortira, je travaille sur un prompt entre deux. Pas d'inquiétude, je reste concentrée sur ce projet avant tout )
A une prochaine fois !
#StaySafe.
